‹ Voyages aux îles du Grand océanChapitre 20 sur 99 · PREMIER VOYAGE · texte numérisé non relu

PREMIER VOYAGE

J'arrivai à 0-taïti vers la mi-mars.

« Italiam ! Italiam ! » Pouvais-je m'écrier avec les Troyens de Virgile.

0-taïti , en efiet, indépendamment même du plaisir qu'on éprouve toujours à voir le lieu de sa destination, après un long voyage de mer; 0-taïti, dis-je , devait avoir pour moi bien des charmes; car j'y venais fonder un établissement de commerce et tenter des spéculations destinées à réparer de grands malheurs.

J'y entrai par la grande passe, située au nord-ouest

de colle de Papaïti proprement dite; passe spacieuse et facile, parles vents d'est ; mais il arrive, néanmoins, souvent, que, lorsque le vent vient du sud-est, rejeté, en quelque sorte, d'Eïméo , il souffle de l'ouest dans la baie; tandis que , plus au large et dans les autres parties de l'île, il vente frais du sud-est. Le pilote connaît bien tout cela; il sait bien aussi qu'avec un vent alise très-fort ona un calme plat dans l'intérieur desrescifs; aussi convient-il de l'avoir abord, avant d'entrer dans le port.

C'est un spectacle bien imposant que la vue de cette île, quand on la serre d'assez près pour voir la mer se dérouler sur les rescifs qui l'entourent de toutes parts; et pour en distinguer , en même temps, les baies spacieuses, d'une eau calme et tranquille ; les profondes vallées; les ravins , dont , en rubans argentés, descend, dans toutes les directions, une onde limpide , formant les mille petits ruisseaux qui fécondent et vivifient les terres basses ; et les montagnes , enfin, couvertes, jusqu'à leur sommet, des arbres les plus majestueux.

L'Européen surpris , en contemplant, dans toute sa splendeur, le luxe des tropiques, au sein de cette île enchanteresse , s'étonne d'y voir se réaliser les plus gracieuses fictions des poètes. Quelque pompeux que puisse paraître ce tableau , il n'a pourtant rien d'exagéré. J'en appelé h tous ceux qui ont vu 0-taïti sans prévention, et qui peuvent apprécier et sentir des beautés de ce genre.

La circonstance dans laquelle j'y arrivais n'était pourtant pas des plus favorables possible à la poésie des impressions. Nous nous étions montrés devant File un dimanche. Tout y était d'une tristesse mortelle; et moi , qui me présentais la tète encore remplie de ces riantes images des voyages de Cook , époque où les baies fourmillaient de pirogues et le rivage de peuple , qu'on juge de Tefifet , à mes yeux l Pas une pirogue....; et, si le pilote ne fût pas venu abord, j'aurais pu croire que les habitans n'existaient plus, et que les îles étaient désertes , comme elles s'étaient vues exposées à le devenir il n'y avait que peu d'années; mais, en approchant du port d'Antonoa , la scène se modifia. Nous vîmes là , d'abord , une fort jolie maison appartenant à un Anglais, M. Bignoll ; nous y vîmes aussi du monde, ce qui me soutenait un peu ; et quand , plus loin , en doublant la dernière pointe , qui nous masquait la baie de Papaïti , nous aperçûmes un , puis deux , et jusqu'à six grands navires à l'ancre , ma joie fut extrême ; car il y avait plus de trois mois que nous naviguions; et j'acquérais enfin la certitude non-seulement de me reposer , mais encore de me trouver en société. Ces bâtimens étaient des baleiniers. Il y avait aussi une goélette de soixante tonneaux environ , appartenant aux missionnaires, et qui était sur son départ pour les Marquises ; puis , enfin , quelques autres petits bâtimens qui appartenaient , soit à des blancs résidant dans l'île , soit à des chefs indiens.

DeFencJroit où nous avions jeté Tancre , le coup d*œil est assez beau. Nous avions devant nous, au sud-est, la terre, dont le rivage est garni de maisons, sur toute rétendue de la baie, où elles se dessinent en demi-cercle. Elles font, de loin , un bon efîet , surtout Féglise , Fécole et la maison du missionnaire, qui s'unissent , dans la perspective , à des groupes d'arbres magnifiques ; et , quoique les premières montagnes soient , en cet endroit , un peu stériles , couronnées qu'elles sont par d'autres plus élevées, et couvertes de verdure jusqu'au sommet, le contraste même ne laisse pas que de produire un effet assez agréable. L'extrémité nord de la baie est une pointe couverte de cocotiers, au-dessous desquels se voient aussi, çà et là, quelques demeures. Au sud-ouest est une terre qui descend graduellement depuis les hauteurs jusqu'à la mer, et qui indique le canal de séparation d'0-taïti d'avec Eïméo, île à sept lieues de cette dernière, et qu'on voit dans le lointain, à Touest. Près de nous, au nord-ouest, nous avions cette jolie petite île , Motoii Outa , où la reine fait presque toujours sa résidence; puis le rescif, qui s'étend depuis le nord , à la distance d'environ un mille et demi, jusqu'à perte de vue, au su d- ou est ; puis, enfin , la baie même, peuplée de navires. Tout cela forme un panorama qui , dans son ensemble , serait toujours et partout plein de charmes; mais enchanteur, surtout, pour ceux qui, pour la première fois, contemplent ce genre de richesses, ces paysages et ces

scènes si différentes de nos vues d'Europe ou de tout autre pays des zones tempérées.

Gomme je l'ai dit , c'était un dimanche ; et , à cette époque , les ordonnances qui interdisaient, ce jour-là, jusqu'à l'usage des pirogues étaient encore , du plus au moins, en vigueur; aussi n'en vint-il que deux ou trois le long du bord. }e me croyais dans un pays de saints. La plupart des capitaines étaient pourtant venus nous rendre leur visite; et, à notre tour, le capitaine et moi, nous allâmes à bord de leurs navires. Pendant que nous étions sur le pont d'un des plus éloignés , le peuple commençait à s'acheminer vers les églises, pour le service de Taprès-dîner. Je lus extrêmement étonné de voir un certain nombre de dames en chapeaux , et qui paraissaient fort bien mises. Le mot de ladies , que je leur appliquais, excita l'hilarité des capitaines. On m'apporta une longue vue; et, à l'aide de cet instrument , je m'aperçus qu'en effet les personnes quej'avais prises pour des dames élégamment vêtues étaient des Indiennes portant des chapeaux de paille; mais, du reste, pour la plupart , enveloppées de quelques étoffes sans forme ni figure; et , d'ailleurs, toutes sans bas et sans souliers. Il en était de même des hommes. Je désirais aller à terre pour voir de plus près ce bizarre accoutrement mi - européen, mi -national , qui devait donner à ce peuple lin air des plus ridicule. Plusieurs personnes m'y accompagnèrent par complaisance; et, en peu do minutes, de rapides ba-

leinières nous avaient conduit au débarcadère , vers le centre de la baie.

Là , comme presque partout à l'arrivée de quelqu'étranger , nous fûmes , à notre débarquement , entourés de monde , surtout déjeunes filles, la plupart nues jusqu'à la ceinture , d'autres vêtues d'une espèce de blouse ; mais presque toutes n'ayant qu'une pièce d'étoffe qui leur enveloppait les reins et descendait jusqu'au genou ; et une autre négligemment jetée sur les épaules; habillement simple, mais qui , après tout , leur sied mieux que tout autre. En avançant, nous vîmes, enfin , les femmes qui avaient attiré mon attention dès le bord. Leur costume était à peu près le même : une pièce d'étoffe attachée au lourdes reins, en forme de jupe, et puis une espèce de blouse ou quelque pièce d'étoffe sans coutures , leur descendant des épaules à la ceinture ; avec cela d'assez jolis chapeaux ornés de rubans; mais les jambes et les pieds nus. Les hommes portaient , pour la plupart , une chemise et une pièce d'étoffe qui les couvrait de la ceinture au bas , comme les femmes ; quelques-uns avaient des pantalons; mais aucun n'avait de souliers ni de bas. J'en vis aussi portant des habits qui, même, leur allaient assez bien , mais d'autres portaient des vestes et des habits militaires sur le corps nu. L'ensemble de tous ces costumes était sans goût, sans choix, mesquin, ridicule, et ressemblait plutôt à une mascarade qu'à toute autre chose. Je souffrais de les voir ainsi travestis , tandis

que leurs vêteniens d'autrefois étaient aussi élégans que riches. A quelques pas de là, plusieurs femmes, en traversant une petite rivière , relevaient leurs vêtemens , et s'asseyaient dans l'eau pour se laver le corps, montrant plus de propreté que de sentiment des convenances et de la décence (i).

Voulant aller à l'école et à l'église, nous avançâmes dans la plaine , pour prendre la route que les Anglais appellent brome. Là , cette route est assez belle ; mais je reconnus qu'à 0-taïti il est avantageux de ne porter ni bas , ni souliera ; car, aux deux endroits où il fallait passer l'eau, il n'y a , pour tout pont , qu'un morceau de bois sur lequel il aurait été impossible de passer le soir.

A l'école nous trouvâmes réunis un grand nombre déjeunes gens et déjeunes filles, qui répétaient tous ensemble , sur un ton nasillard , des réponses de catéchisme. Je remarquai que , parmi les femmes et les jeunes filles, plusieurs étaient des connaissances intimes des personnes qui m'accompagnaient. De

(i) C'est un usage encore généralement observé à 0-taïti que les femmes se mettent toutes nues dans l'eau , et cela , souvent, en des lieux où il n'y en a guère qu'un demi-pied , et là , si elles ne se découvrent pas entièrement , au moins ont-elles grand soin de montrer qu'elles se lavent toutes les parties du corps. On les voit toujours choisir , pour faire ces ablutions , les endroits où passent beaucoup d'étrangers. J'ai demeuré long-temps en un lieu d'où je pouvais voir ce manège ; et je me suis convaincu qu'il n'y a pas à 0-taïti , petite fille si modeste , si religieuse, qui n'emploie ce genre de coquetterie.

Técole nous allâmes à Téglise , où , comme partout ailleurs , nous étions un objet de curiosité. Il y avait déjà beaucoup de monde réuni , et le missionnaire arriva peu de minutes après notre entrée. Le service commença par le chant d'un hymne; et, pour la première fois , je fus agréablement surpris. Ils chan^ taient bien et très-bien même. Je remarquai plusieurs femmes qui avaient une voix douce et agréable, et qui , avec de l'exercice , auraient pu se distinguer comme musiciennes. Après l'hymne vinrent des prières , un sermon , etc. ; mais ce qu'il n'y avait pas, c'était de la dévotion , de Tattention, du silence et de la modestie. Les femmes causaient et lorgnaient ou riaient avec les étrangers. Les enfans et les jeunes gens couraient et étaient continuellement en mouvement d'un côté à l'autre de l'église. Les seuls membres de toute l'assemblée qui se tinssent tranquilles étaient les dormeurs; et ces derniers n'étaient pas en petit nombre (i). Peu de momens me suffirent pour me mettre au fait de l'état de la religion dans ces îles; mais je n'avais encore aucune

(i) Au commencement de rétablissement du culte public, Pomaré , dans son zèle despotique , faisait .punir et maltraiter les dormeurs , dans l'église même. Soit en raison d^ longueurs , soit à cause de la nature des discours , il parait qu'il y avait peu d'office où des individus ne s'exposassent à des coups de bâton pour le plaisir de faire un petit somme. On m'a assuré que Pomaré lui-même a plus d'une fois transgressé sa propre loi ; mais on ne dit pas qu'il ait jamais subi la peine de la transgression.

idée de la corruption et de Timmoralité de ce peuple, dont je ne tardai pas à recueillir des preuves trop convaincantes.

Une chose sur laquelle Téloignement du bord m'avait aussi trompé, c'étaient les maisons, l'église et même l'école , tous bâtimens mal construits et déjà tombés en ruines. Les maisons des Indiens étaient bien pires. Toutes les maisons construites à l'européenne , et qu'on voyait dans la baie , appartenaient à des blancs; les autres, à quelques exceptions près, ne valaient guère mieux que des huttes , surtout celles qui se trouvaient un peu dans l'intérieur des terres, La plupart étaient infectes; on y eût en vain cherché un meuble, même de ceux qu'ils possédaient autrefois; et, presque partout, je trouvai les Indiens couchés, dans l'inaction ou l'indolence, soit par terre , soit sur quelques mauvaises nattes. Je ne pouvais revenir de mon étonnement , et cette seule visite à terre dissipa toutes les illusions dont je m'étais bercé.

Avant de retourner à bord , nous parcourûmes une partie de Papaïd ; et la beauté du lieu me réconcilia quelque peu avec les habitans , qui , moins propres , moins industrieux , et , sous tous les rapports , moins intéressans qu'autrefois , ne paraissent pourtant pas encore malheureux , dans un pays où ^a nature leur procure une nourriture saine et abondante. Vers le sud-ouest , s'étend une vallée magnifique , toute plantée de beaux arbres à pain qui g»-

rantissent bien du soleil ; mais elle se termine à peu de distance par une rivière que le manque de pont ne nous permit pas de passer; nous prîmes alors à gauche , et montâmes sur la montagne d'où nous avions la vue de tout le pays , jusqu'au delà de la pointe Vénus, et de l'ile de Morea, vers Touest; vue vraiment magnifique , où la baie , les petites îles , le rescif , les navires, les maisons, les plantations, les forêts, se dessinaient tous séparément à nos pieds. Je ne pensais pas, alors, que j'aurais à visiter si souvent ces mêmes lieux, non pour goûter le charme de ce riche paysage , mais pour porter au loin , sur l'Océan , des regards inquiets , dans l'espérance de voir surgir deux bâtimens que j'ai si long-temps en vain attendus. Je ne pensais pas , alors, que je viendrais là, chaque jour, des mois entiers , tressaillir à la moindre tache qui se montrait à l'horizon , à chaque voile que je distinguais au loin, pour éprouver aussitôt le chagrin toujours renaissant de m'être encore trompé; et ainsi de journée en journée, jusqu'à ce xju'enfin la fatale vérité vînt m'apprendre d'irréparahles malheurs, et que la mer avait englouti ' tout à la fois et ma fortune et mes amis.

En retournant sur nos pas, nous remarquâmes que le pays, quoique moins ^arni , est, pourtant, extrêmement riche , mais sauvage. Je ne vis presque point de plantations , et les arbres à pain même , dont l'île €St couverte, sont déjà anciens; car les Indiens n'en plantent presque plus ; mais cet abandon ne rend

peut-être ce lieu que plus beau. Partout de la verdure, des arbres, des fleurs, des fruits, depuis les montagnes jusqu'aux bords de la mer; et ce qui est surtout charmant, ce qui embellit particulièrement le paysage , non toutefois sans être incommode , ce sont ces nombreux ruisseaux, ces petites rivières qui circulent dans les plaines et les coupent dans tous les sens. Cette partie de Tile offre , au centre de la baie, un cours d'eau de cette espèce très-considérable , rapproché du débarcadère ; de sorte que les navires peuvent s'y procurer, avec la plus grande facilité, une eau excellente , et autant qu'ils en peuvent désirer.

Si cette première visite à terre m'avait détrompé sur les costumes des Indiens et sur leurs demeures, la même nuit je le fus également sur cette apparente interdiction de toute communication entre les Indiens et les équipages à bord des bâtimens , surtout le dimanche; car , à peine le soir était-il venu , qu'en dépit des cris d'une sentinelle qui défendait aux femmes de venir à bord, il en vint un tel nombre ,^ que tous les navires en étaient remplis , les unes s'y rendant à la nage, leur morceau de tapa ou jupe^ dont j'ai déjà parlé, sur la tête, et qu'elles se remettaient dans les haubans ; les autres y venant par des pirogues parties secrètement; mais la plupart y étaient conduites par des hommes, leurs frères,, leurs amans , leurs maris ou leurs pères , qui les offraient aux étrangers. C'étaient bien de toutes les

— ' 2a4 — infamies dont j*ai jamais été témoin , la plus sale et la plus honteuse. La bassesse de ces gens était révoltante ; et ce désordre, qui n'a cessé d'aller en auginetitant , pendant tout le temps de mon séjour dans l'île , y fut porté à un tel excès , que je ne pourrais ni le dépeindre ni même tout dire à cet égard , sans paraître calomnier les Indiens, et sans courir lé risque de scandaliser plus d'un lecteur', dans telle des contrées où ce livre pourra parvenir. Peu de jours après mon arrivée à 0-taïti , j'avais envoyé la ' goélette avec des plongeurs, à l'une des îles Pomoutou, avec ordre de gagner, de là, les îles des Navigateurs , les îles des Apaï, et quelques-unes des plus Orientales du groupe des Fidgi , tandis que moi , je resterais à 0-taïti , pour acheter de l'arrow-root, etc. L'époque de son retour étant venue , • e commençais. à m'inquiéter , quand, environ trois mois et demi après son départ , j'appris qu'elle s'était perdue , et que l'équipage avait été fait prisonnier par les Indiens ' des Fidgi. Ce malheur me relégua dans l'île, et m'y contraignit à un séjour de plus de quatorze ' mois, dont je vais faire connaître les principaux incidens.

J'avais donné ordre au capitaine de la goélette d'être de retour à 0-taïti dans trois à quatre mois , au plus tard; je l'attendais donc pour cette époque et me pressais moi-même , pour préparer ma cargaison. Je me fiais toujours à ce que j'avais entendu dire de la probité et de la justice des Indiens, depuis lechan-»

gement de religion; car, ce que j'avais vu du débordement de leurs mœurs me paraissait n'être que le tort de quelques individus, renfermé dans la seule localité de Papaïti. Je crus , en conséquence , pour mieux engager les Indiens à faire de Tarrowroot, pouvoir, en toute sûreté, le payer d'avance, au moins en grande partie. Pour m' aider et pour me guider dans mes opérations, j*a vais un Anglais établi dans l'île depuis six ou sept ans. Il vint, bientôt , pour n/ofFrir leurs services, un grand nombre d'Indiens, parmi lesquels s'en trouvaient plusieurs des plus notables et des mieux famés, comme chrétiens assidus. On convint des prix , des mesures, etc. , d'ailleurs conformes aux usages depuis long- temps établis dans l'île. Tous me promirent d'être exacts pour l'époque, et de m'approvisionner des meilleures qualités. Dans ce commencement d'affaires à 0taiti, j'eus occasion de les voir beaucoup , et d'observer , dans tous les détails, leurs mœurs domestiques et leurs rapports mutuels. Plus tard, je ne connus que trop bien leurs principes ; mais ces essais de relations commerciales , qui , dans la suite, me devinrent si désagréables , commencèrent par des scènes burlesques et fort divertissantes. Il fut d'abord question de l'échange d'une cinquantaine d'habits et de redingotes contre de l'artow- root. Tous voulaient en avoir. Malheureusement, quoique je les eusse fait faire pour des hommes de première taille , il y en avait peu qui pussent les mettre, ce qui ne les

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empêchait pas d'essayer. 11 était déjà fort singulier de les voir endosser ces habits, nus comme ils étaient , n'ayant que le maro et quelque peu d'étoffe autour des reins ; et puis se promener avec importance devant la glace ; mais le plus plaisant était que presque tous se trompaient en les essayant, et les mettaient de manière à ce que le dos venait sur le ventre , le collet sous le menton , ce qui les eût obligés à les boutonner par derrière; ou bien ils passaient le bras gauche dans la manche droite, ou le bras droit dans la manche gauche ; ou bien, enfin, ils les mettaient toutes les deux , mais les pans en haut et le collet en bas. Moi, je les laissais faire , et il était rare qu'ils ne se trompassent pas ainsi trois ou quatre fois de suite. D'ailleurs, à la première épreuve, je riais de si bon cœur qu'il m'aurait été impossible de venir à leur aide. La plupart , s'ils parvenaient enfin à s'habiller , se trouvaient, dans leur nouvelle parure, serrés comme dans un étau ; les bras presque joints par derrière, et si gênés qu'd leur aurait été impossible de porter un morceau à la bouche; ce qui ne les empêcha pas, le dimanche d'après, de paraître tous à l'église en -cet équipage. J'eus pourtant quelque pitié d'eux, en les en voyant revenir. Ils suaient à grosses gouttes , et paraissaient souffrir beaucoup de cet excès de luxe et de cet étalage de richesses.

Trois mois s'étaient passés, et presque aucun de mes débiteurs ne m'avait encore payé mon arrowroot. Fatigué d'attendre , je me mis à les presser ;

alors ils me contestèrent la mesure, voulant la réduire d'un grand tiers , et un Indien , qui avait acheté pour moi, et qui, loyal et droit, reprochait leur mauvaise foi à ses compatriotes , fut , pour ce fait seul , traduit par eux devant le tribunal. Je fus présent à ce singulier débat, où des juges voulaient condamner un individu , parce qu'il était juste. jNI. Pritchard, qui y était intéressé, achetant luimême quelquefois de l'arrow-root, s'y trouvait avec sa femme; et comme il ^)rit part au débat, il fut cause, je crois, que mon individu se tira d'affaire, et que les choses en restèrent là. En résumé, pas un seul , sur plus de cent vingt , ne me paya ce qui m'était dû. Plusieurs poussèrent la déloyauté jusqu'à me donner de l'arrow^ - root mal préparé, jusqu'à me l'apporter mouillé ou moisi; et, parmi tant de gens, au nombre desquels il s'en trouvait plusieurs des plus recommandables, comme je l'ai dit, pour leur zèle comme chrétiens et pour leur dévotion , je n'en ai pas rencontré un seul rigoureusement honnête homme , sauf l'individu déjà mentionné , qui avait fait mes achats et reçu mes marchandises; et qui, toujours juste et droit, quoique fort mauvais sujet , puisqu'il s'enivrait quelquefois et n'allait que rarement à l'église , me donna toutes les preuves possibles d'une intégrité à toute épreuve. Quand j'exposai mon affaire à M. Nott, il m'avoua francheme'nt que les Indiens en étaient au point qu'on ne pouvait, avec sûreté, leur confier la moindre chose; et me

dit que, lorsqu'il avait besoin de passer avec eux quelque marché , il promettait bien le payement , montrait même Tobjet qu'il voulait leur donner , mais ne le leur remettait jamais avant d'avoir reçu ce qu'on lui devait en retour. Tous les autres Européens me tinrent à peu près le même langage, et me blâmèrent de mon imprudence. Cette leçon me servit dans la suite , et pourra servir aux voyageurs qui viendront après moi dans ces lieux.

Les occasions multipliées que mes relations journalières avec eux m'ont procurées de les observer dans le secret de leur ménage et de leur commerce le plus intime , m'ont appris dans quel avilissement est tombé ce peuple encore doux et gai, et quelle triste vie il mène aujourd'hui. D'abord , un mal détestable , que nous lui avons transmis , est devenu si commun chez lui , qu'il n'y a pas une famille dont quelque membre n'en soit atteint, et qu'à Papaïti le plus grand nombre des habitans en est du plus au moins attaqué : puis il règne , chez tous , les jeunes gens exceptés , une malpropreté , une indolence dégoûtante. Les deux sexes , presque toujours ^eouchés, ont un air pesant et massif; les femmes , surtout , trouvant, aujourd'hui, le moyen de se procurer des étoffes européennes, n'ont plus du tout d'occupation , ne font que rarement de l'étoffe , et seraient insupportables, dans leur inaction, si quelquefois encore elles ne se livraient à cette gaieté qui , jadis, brillait si éminemment en elles , et si elles n'aimaient encore

a jouer , à causer , à badiner et à rire. Le plus clésagréable est leur entier oubli de la propreté dans leurs demeures. On a vu qu'à Papaïti la plupart des Indiens sont mal logés. La plupart même n'habitent Jh, et dans presque toute la partie N.-O. et N. , que de mauvaises cabanes bien couvertes , mais petites et mal entretenues. Ils y mangent, y boivent , y couchent , et les infectent , en y répandant les eaux ménagères et les restes de leurs repas; abus qui, venu de l'abolition des lois d'interdit, doit être regardé comme une des raisons de leurs maladies.

La seule bonne habitude qu'ils aient conservée, est celle de maintenir la propreté sur leurs personnes, en se baignant plusieurs fois par jour; et les jeux des enfans , des femmes et des hommes dans i*eau, qu'heureusement on n'a pu interdire, vivifieift seuls encore un peu ces îles , et contribuent puissamment , je pense , à leur conserver le peu de santé qui leur reste.

Une chose qui me frappa , surtout , dès que je commençai à entendre un peu leur langue , ce fut leur extrême licence dans la conversation , poussée jusqu'au cynisme le plus éhonté , et qui n'est jamais autre , même dans la bouche des femmes ; car ce peuple ne s'occupe et ne parle que des plaisirs des sens, et, exprimant chaque chose par son nom propre, n'a pas la moindre idée de ces euphémismes de nos sociétés civilisées , où l'on parle à double sens , à mots couverts, ou en termes admis, de choses qui.

dites crûment, paraîtraient révoltantes et causeraient du scandale , chose que ces insulaires ne sr/uraient concevoir, et que les missionnaires n'ont jamais pu leur faire comprendre. Je lus un jour témoin d'une discussion qui m'en démontra la presqu'impossibilité. J'étais chez un Anglais marié à une Indienne , qui, en ma présence, dit à son mari une chose qu'une femme aurait à la rigueur pu dire ailleurs. Il s'agissait d'une autre qui avait beaucoup souffert dans ses couches , et la jeune épouse craignait également de beaucoup souffrir; mais elle en donnait clairement la raison. Son mari, tout fâché , l'accusait de grossièreté , d'indécence, quand elle', tout étonnée : « Eh bien î répliqua-t-elle , n'est-ce pas la vérité ? » — « Sans doute , dit l'Anglais , mais il ne fallait pas » employer ces termes. »— - « Quels termes faut-il donc i> employer? faut-il donner un autre nom à la chose? » et, si je la pense toujours, cela ne revient-il pas » au même ? » Sa naïveté nous fit rire. Il est certain qu'ils sont encore innocens sur toutcela, et qu'ils n'y voient pas le moindre mal. On pourrait peut-être en dire tout autant de leurs actions et de leurs mœurs en général; mais il est bien fâcheux pour les missionnaires de trouver là une école de corruption qui perdra leurs enfans; car, quiconque a chez soi des servantes indiennes est sûr que ses enfans entendront un langage, et apprendront des choses dont ils seraient k peine instruits dans les lieux les plus corrompus des pays civilisés.

Environ un mois après mon arrivée, Tati, le chef de Papara, vint me voir, accompagné d'un Indien nommé Gimes, qui m'a aidé, depuis, dans mes achats d'arrow-root , et ceîui-lh môme dont j'ai déjà vanté la bonne foi. Le chef m'apportait plusieurs présens en fruits et en cochons. Il me fit demander si je voulais les accepter et être son ami. J'avais entendu dire beaucoup de bieh de cet homme et j'acceptai ses offres avec plaisir. Il m'invita à venir à Papara, me promettant de m'y donner des terres , de m'y construire une maison, etc. J'ignore de quel sentiment il était mu , dans cette circonstance; mais, personnellement, il s'est toujours, dans la suite , bien comporté à mon égard. Peut-être est-il , de tous les Indiens de toutes les îles , celui dont la conduite est la plus régulière. C'est, de plus, le chef le plus distingué d'0-taïti. Il a le goût des entreprises commerciales , est doué d'une grande activité, d'un esprit juste et prévoyant; vit, plus que les autres, k la manière européenne ; et , s'il eût été roi de l'île, il aurait fait faire des progrès à son peuple. A tant de bonnes qualités morales, il joint l'avantage d'être un des beaux hommes du pays , même parmi ceux de la haute aristocratie. Taille de cinq pieds dix pouces; membres bien faits et bien proportionnés; figure des plus nobles et des plus imposantes qu'on puisse rencontrer ici; front élevé, yeux plein d'expression; nez quelque peu aquilin; bouche un peu grande, mais ornée d'une denture superbe ; visage rond; contenance ouverte , ronob-

slant un air sévère fait pour inspirer à la fois la confiance et le respect ; car tous ses traits resp ent non pas la hauteur et l'orgueil , mais la ferniet et l'habitude du commandement. Tel est Thoiiime qui s'offrait à moi pour ami ; l'homme à qui , jusqu'à présent, je m'applaudis d'avoir -accordé ce titre; l'homme que j'aime encore et dont je crois être aimé. Trop heureux , si , partout ailleurs , j'eusse rencontré , dans beaucoup d'autres, la même sincérité et le même clévoûment î

Dans les premiers temps , et dans la suite de mon séjour à Papaïti , la reine aussi venait souvent me voir; mais , quoique sa Majesté se montrât toujours personnellement aimable et bonne, sa visite ne m'était pas, toujours, des plus agréables, à cause du grand nombre de misérables des deux sexes qui l'entouraient sans cesse , et pour lesquels elle ne cessait de demander différentes choses, mais surtout de l'eau-de-vie. Il n'y avait pourtant que les /^re«rea (dames pour accompagner), ou les femmes chargées de la distraire et de l'amuser qui entrassent avec elle. Il arrivait souvent qu'elle les faisait chanter et même danser en ma présence. Ce n'étaient pas là les fêtes brillantes des temps d'Obéria , ni les danses gracieuses des bayadères de cette époque de gloire. Les instrumens étaient tout bonnement des j'ewsharps , au son desquelles elles exécutaient des danses plus lascives qu'aimables, et il n'y avait d'intéres-. sant , de vraiment original, que leur chant. Ces airs

o-taïtiens, en effet , sont pleins d'harmonie, et ne manquent pas de charmes, quand ils sont chantés, comme ils l'étaient , par ces jeunes filles. Je les entendais toujours avec un véritable plaisir ; mais , comme je l'ai dit , le désagréable , l'inconvénient de ces visites était la présence d'un ramas de parasites de sa cour qui , s'attachant à ses pas, assiégeaient la maison où elle était. Pour se soustraire elle-même à leur importunité, elle se cachait d'eux et faisait souvent fermer portes et fenêtres ; mais il n'était pas rare qu'ils ouvrissent par force les jalousies, regardant, tout au moins, par toutes les ouvertures, ce qui se passait dans l'intérieur ; et le plus singulier , c'est qu'elle se formalisait et se plaignait rarement de leur manque d'égards. Le cri sans cesse répété de ces courtisans d'un nouveau genre était du rhum I du rhum I toujours du rhum ! et plus on leur en donnait, plus ils en voulaient avoir. Je recevais aussi souvent par écrit , soit en son nom , soit à son insu , des demandes de cette nature. C'était une contribution à laquelle les étrangers étaient soumis en ces derniers temps ; mais , sachant que les Indiens se permettaient de pareilles réquisitions sans qu'elle les eût ordonnées , je les accueillais souvent par un refus ; mais quand la requête venait effectivement d'elle, ou était régulièrement faite en son nom , il devenait difficile de n'y pas obtempérer ; comme aussi quand elle émanait de sa mère , de sa, tante , etc. , dont les visites étaient presque toujours des plus gênantes ,

surtout celles de Water-vahiné, la nourrice de la reine , qui , ainsi que sa compagnie, ne se bornait pas à demander pour les autres, mais buvait ellemême jusqu'à se mettre dans un état d'ivresse à ne pouvoir bouger. Un tel ordre de choses allant toujours en empirant , aurait fini par perdre ces îles , si Ton y eût porté remède , en interdisant entièrement l'usage des boissons fortes , comme on le verra plus tard.

Ne comptant rester que peu de temps dans l'île , je dus chercher à voir tout ce qu'elle pouvait offrir d'intéressant et de digne d'être observé. Je désirais surtout voir une assemblée qui se tient annuellement vers le mois de mai. Elle réunit une grande partie du peuple; et, sans exception, tous les chefs, les représentans, les juges et autres fonctionnaires publics. J'espérais surtout y voir et y entendre mon ami Tati , dont on ne cessait de me vanter l'éloquence , ainsi que celle d'un ou deux des autres chefs.

Cette assemblée a été établie par les missionnaires , dans un but moins politique que religieux, comme presque ton tes les institutions fondées depuis le changement de religion , les missionnaires prétendant ne se mêler de rien de ce qui regarde l'administration des iles. L'assemblée dont il s'agit date des temps de grande ferveur, où .quelques-uns des missionnaires, trompés par les apparences, croyaient que tout ce qui était pieux serait reçu favorablement ; et , se laissant éblouir par un premier succès , voyaient, dans

ces sauvages convertis, des modèles de vertu , de dévotion, et des hommes des plus dévoués surtout à tout ce qui est saint et religieux. En voici l'objet : La société des missionnaires d'Angleterre faisait encore des dépenses énormes pour ces îles , quoique le peuple y fût converti et censé chrétien. Elle avait pensé plus d'une fois à faire supporter aux Indiens les frais de mission ; mais plusieurs des catéchistes d'0-taïti connaissaient déjà trop bien le caractère de leurs catéchumènes pour entrer dans ces vues; et, effectivement , à moins d'adopter les mœurs du pays , de liive et de s'habiller comme les Indiens, la chose était impraticable. Une demeure sans meubles et la nourriture étaient tout ce qu'on leur aurait accordé ; encore le dernier article eût-il quelquefois fait défaut. Quant à une taxe quelconque , il n'y fallait pas songer; car, en tout, payer n'est pas le fort des 0-taïtiens. En cela , ils ne font d'exception pour personne, pas même pour ceux qui se sacrifient à leurs intérêts et au désir de leur être utiles. Ils se sont, au reste, de tout temps , montrés les mêmes sous ce rapport ; et leurs anciens prêtres , afin d'assurer leur existence , avaient recours à la superstition , seul moyen de tirer quelque chose d'un peuple indifférent à tout, et trop léger pour éprouver des sentimens de gratitude. Les missionnaires eurent donc recours h. un autre moyen; et, sans leur demander salaire pour ce qu'ils faisaient en leur faveur ,ils^cherchèrent à leur démontrer que, comme bons chrétiens, ils

devaient contribuer, pour leur part, aux dépenses/que faisait l'Angleterre , afin d'amener des conversions dans toutes les parties du monde; et , à cette occasion, ils leur vantaient le mérite de tels sacrifices devant Dieu et deyant les hommes , devant ces derniers surtout. Avec quel étonnement ne verrait-on pas en Angleterre le ton peuple d'0-taïti souscrire pour Fœuvre des missions, et contribuer, pour sa part, à la conversion des païens, lui qui n'était converti que depuis peu ? Quel triomphe pour la société des missionnaires ! Quelle gloire pour les missionnaires eux-mêmes ! Quel honneur pour le peuple de ces îles I Enthousiastes par nature , les 0-taïtiens s'animaient à ce tableau. Tout le monde voulait souscrire. Il ne s'agissait que d'huile de coco et d'arrowroot. On fixait, pourtant, pour la plupart d'entr'eux, la contribution à environ cinq bambous , qui , dans de bonnes dimensions , pouvaient présenter une valeur assez considérable. La première année , tout alla bien; et, pour toutes les lies, le produit de la collecte fut assez satisfaisant ; mais il diminua par degrés, les années suivantes; et fut bientôt réduit presqu'à rien. Le plus singulier dans cette affaire, c'est que plusieurs des souscripteurs, regrettant leur libéralité , employèrent la ruse pour se démêler d'intrigue. Ils avaient souscrit pour cinq bambous ; ils en apportèrent cinq , en effet, mais si petits qu'ensemble ils contenaient à peine ce qu'aurait contenu un seul des bambous ordinaires; et, enfin, aucune

mesure fiscale ne put prendre chez ce peuple , malgré les lettres où la société décorait, du titre pompeux de secrétaire d'état, Pafaï, qui, lui-même, ne payera , ne travaillera que mené , comme autrefois , par la crainte et par la superstition.

Je désirais donc voir cette assemblée quelle qu elle fût, d'autant plus qu'après les afi'aires de souscription pour la société des missionnaires , on s'y occupe de politique. La veille du jour où elle devait avoir lieu , le 9 mai , je crois , je vis déjà plusieurs pirogues remplies de monde qui doublaient la pointe méridionale de la baie. Quelques-unes s'arrêtèrent à Papaïti; mais le plus grand nombre se dirigeait droit sur Papaoa ; et , par une prévoyance tout o-taïtienne , la plupart étaient remplies de provisions , mais seulement végétales ; car, pour la viande , c'était la reine qui traitait, pendant ces jours d'assemblée. J'attendais mon ami Tati ; mais on vint m'annoncer qu'il était resté à Pana via , et qu'il n'arriverait que le lendemain. Effectivement , le lo , de bonne heure , il passa par Papaïti et vint me voir avec Games ou Gimes, déjà nommé , le seul Indien de l'île qui parle passablement l'anglais. Il m'engagea beaucoup à venir à l'assemblée et à dîner chez la reine , invitation qui m'avait également été faite par cette dernière , en me faisant demander, en même temps, quelques bouteilles de vin et de l'eau-de-vie. Elle m'avait fait aussi demander , par le même messager , une paire de mes souliers. Je lui envoyai une paire d'escarpins

fort légers, et qui mêlaient trop petits; et j'étais curieux de Ten voir chaussée, d'autant plus quelle ni avait toujours paru avoir le pied petit. Le chef Tati voulait que je l'accompagnasse ; mais il était encore de trop bonne heure. Je préférai me rendre à rassemblée dans ma propre embarcation, que je fis toutefois préparer sans délai ^ ne voulant rien perdre des détails de la cérémonie.

Vers dix heures, des missionnaires passèrent à cheval et au grand galop. Je crus qu'il était alors temps de partir. Il y a trois milles de Papaïti à Papaoa. J'y fus en une demi -heure.

La vue des individus dont se compose une telle assemblée est vraiment assez singulière , surtout avant que tout le monde soit bien réuni. Campés en divers endroits, sous des arbres, sous des hangars, dans des cours, etc., vifs, occupés à causer, à jouer, à faire du tapage et toujours gais, les 0-taïtiens reprennent alors quelque chose de cet heureux caractère d'activité et d'enjouement qui les distinguait au temps de nos premières visites, et qu'ils n opt pas entièrement perdu , mais qui ne se montre plus^uère dans la vie triste et monotone qu'on lui fait mener.

Après avoir fait un tour pour reconnaître et examiner les diîférens groupes ; après avoir vu Tati et sa femme , j'allai chez la reine. Les missionnaires , leurs femmes et plusieurs de leurs enfans , s'y étaient réunis ; mais ni la reine , ni sa mère , ni sa tante n'y étaient encore. Les missionnaires, pour la plupart.

— ^39 — ^ étaient habillés de noir. Les femmes , assises sur deux rangs, parlaient bas; et, sans la connaissance préalable que j'avais de ce qui allait se passer, sans les lazzis de quelques gaillardes d'Indiennes, suivantes de la reine, qui légèrement et élégam^ ment vêtues, dans le goût de leur pays, passaient et repassaient souvent, égayant un peu la scène, j*aurais certainement cru qu'il s'agissait de funérailles, et que nous allions à un enterrement. Après une assez longue attente, les portes d'un cabinet s'ouvrirent , et la reine , sa mère et sa tante se présentèrent , avec de fort jolis chapeaux et habillées à l'européenne. Quelle barbarie, et comment peut-on engager ces pauvres gens à se martyriser ainsi ? La reine seule était passable. A l'âge qu'elle avait alors (e^nviron dix-sept ans ) , tout sied bien aux femmes; mais les autres étaient horribles. Elles me rappelaient ces théâtres de la Flandre, où, par scrupule de religion , les femmes ne se présentent point sur la scène; et où l'on voit des charretiers représenter la plaintive Bérénice , et des forgerons la tendre Zaïre. La nourrice de la reine, surtout, qui a une figure ronde comme la lune et des formes masculines , jointes à un embonpoint démesuré , la grosse Water, avait un air si extraordinaire que, sur un théâtre , elle eût produit un effet unique , et sa présence seule aurait égayé toute la salle; mais, ici, je riais tout seul ; encore fallait -il étouffer k demi nwn hilarité et, en regardant la jeune reine, la

pitié qu elle m'inspirait me rendait tout h coup mon sérieux. Gentille et même élégante dans ses manières et dans sa démarche , quand elle portait son costume national , elle avait alors Tair gêné , gauche , nîarchait mal , en levant les pieds , comme si ses souliers , qui étaient pourtant légers, car on lui en avait trouvé d'autres que les miens, eussent pesé plusieurs livres. Ce n'était plus la même femme. Elle semblait le sentir elle-même , et n'en paraissait pas trop contente.

L'heure de l'assemblée étant venue, on se mit en marche , d'abord la reine et toute la famille royale ; puis les femmes européennes, les missionnaires et moi. De la maison au lieu où se tenait l'assemblée, il n'y avait qu'un pas. C'est un bâtiment spacieux , construit autrefois pour servir d'église. Les chefs et une grande partie du peuple y étaient déjà réunis. 11 y avait une place spéciale pour la reine; et, près d'elle, étaient sa mère, sa tante , etc. Les missionnaires et leurs familles avaient également des bancs qui leur étaient destinés. Je me plaçai dans leur compagnie. La cérémonie commença , comme la célébration de l'office divin , par le chant d'un hymne, suivi d'une prière, de la lecture d'un texte de la Bible et d'un sermon. M. Daeling fit ensuite un discours pour prouver l'utilité des missionnaires et la nécessité dans laquelle se trouvait tout chrétien de contribuer, du plus au moins, à cette œuvre de charité , en aidant les sociétés d'Angleterre à inul tiplier les

conversions. Pour mieux le faire sentir , il traça le tableau des toui mens que s'infligent les superstitieux de rinde, où les veuves se brûlent, et où les fakirs s'imposent des supplices inouis. Ce discours, loin d'inspirer de la sympathie et de la pitié, ne fit qu'égayer les auditeurs. L'orateur s'étant , ensuite , avisé de leur peindre , par des gestes , la manière dont se tourmentaient ces fanatiques exaltés, en se couchant sur des clous, en s'enfonçant des crocs dans la chair , et en se faisant ainsi tourner susjpendus à des roues , l'auditoire n'y vit plus que des fous qu'il aurait fallu contraindre à cesser de telles extravagances ou renfermer , et tout-à-fait indignes de pitié, de sorte que M. Daeling manqua absolument son effet. Après lui, quelques chefs parlèrent; mais la séance n'était point animée. Ils étaient revenus de leur enthousiasme. Les souscriptions n'allaient plus; et, après des répliques de quelques chefs et de quelques particuliers, l'affaire des souscriptions finit, comme elle avait commencé , par une prière.

On se retira avec un peu moins de cérémonie qu'on n'était venu. On se mêlait, et l'on causait au moins tout haut. Jiiurais bien voulu donner le bras à la reine ; mais les Indiens ne connaissaient pas encore cette manière de se promener, qui ne doit, probablement, son origine , dans la société civilisée, qu'aux égards ([ue les hommes croient devoir à In débilité des femmes; considération qui, parle fa t., jurait ici moins de force. Dans le cours de la lo-

VOY. ATJX ÎL)BS. T. I. I 6»

leniiité^, sa Majesté avait, pourtant, eu pour moi des attentions dont j'étais plus satisfait que les missionnaires; car ils n'aiment pas qu'elle sorte de ce décorum froid et fatigant de nos assemblées d'Europe. Peu de temps après notre arrivée au lieu de la réunion , elle m'avait appelé d'auprès des missionnaires, où je m'étais mis, pour me faire asseoir à ses côtés. J'y restai pendant toute la séance, et elle parut se plaire à mettre un peu ma galanterie à l'épreuve. Elle avait pour éventail une large feuille de fruit à pain, non par défaut d'un autre, mais parce que celui-ci remplissait mieux ses vues. Elle le laissait tomber à chaque instant , sans jamais faire le moindre geste qui annonçât l'intention de le ramasser elle-même, comptant, apparemment , pour cela, tout-à-fait sur moi. Elle le recevait même, le plus souvent, en véritable souveraine; mais quelquefois , pourtant, elle me récompensait par un sourire. En tout, cette femme est douce et bonne ; à cette époque, elle était jolie. Je n'avais point à me plaindre de ma situation, et n'avais pas même trouvé la séance longue.

Le dîner était bon , bien servi , et les missionnaires même s'y montrèrent gais , ce qui , du reste , n'est pas rare. La plupart de ceux d'0-taïti, et je leur dois cette justice, sont des hommes aimables , qui n'ont rien de sombre, et dont la réserve n'est point affectée. M. Nott est un des vieillards les plus enjoués qu'on puisse rencontrer; M. Wilson

l'homme le plus doux et le meilleur que j'aie jamais vu. ,

MM. Pritchard, Simson et Osmond sont des hommes de la meilleure compagnie. J'ai déjà parlé de M. Davies, qu'on ne peut apprécier que dans

l'intimité.

M. Henry n'a que le défaut d'être un peu rigoristei d'ailleurs homme juste, droit et incapable de nuire à qui que ce soit au monde; et il n'est pas jusqu'à M. Daeling, avec qui l'on pourrait se plaire , dans ses bon. momens, et chez qui Ion trouve l'hospitalité la plus franche et la plus cordiale , quand il n est plus en prière (i). .

Après dîner , la séance fut reprise ; mais 1 assemblée n'avait plus pourobjet les souscriptions en faveur de la société des missionnaires. Il s'agissait de discussions politiques ou dautres , ayant un rapport direct aux intérêts généraux de l'île. L-a reine y vint alors en costume national , mais qui n'est pi us, pourtant, l'ancien costume. Elle avait , autour de la ceinture, une pièce de belle indienne qui lui descendait jusqu'au-dessous des genoux , en forme dejupe ; et , pardessus, une blouse , serrée au cou. avec une colle-

(,) Allusion à une habitude bien connue du révérend M Daeling , de n'ouvrir jamais sa porle a qu. que ce so.t et pon, ql-'q'- .aise, que ce puisse et, e , quaud >i s occupe de les e..rcices de dévotiou , l.abuude qu, ne pa.ait pas ^ev sodaleimais dontonnepeut, pou,tant,ju*q"»""'^«^'l^'point , faire un tort i ce digne ecclésiastique.

rette , et descendant jusqu'à près des genoux , à la manière chinoise. Ce vêlement , qui ne ser.e point le corps , est fort décent , et Test même plus qu'aucun autre, qui dessine davantage les formes. C'est le plus convenable pour ce climat. Ce costunje va parfaitement bien aux femmes du pays. A cette assemblée , j'eus occasion de voir Tati dans son beau. Je ne le comprenais pas assez pour apprécier son éloquence parlée; mais quelle expression dans son regard , dans toute sa physionomie î quelle mélodie dans sa voix 1 quel geste et quelle tenue I C'était Talma sur la scène....; mais Talma dans un de ses rôles d'éclat. Il s'agissait d'une nouvelle secte , celle des 3Iamaïa , dont il sera question dans la partie historique. On la ppursuivait avec acharnement , et le nombre des adeptes avait augmenté, comme toujours, au milieu des persécutions. Tati, dans cette circonstance , leur reprochait assez justement d'avoir fomenté des troubles; et, puisqu'il y avait, disaitil , des lois qui réglaient les formes du culte et les cérémonies religieuses, il était absurde qu'eux, de leur chef , sans la sanction du plus grand nombre, prétendissent changer ces formes et établir un culte et des cérémonies nouvelles. Il leur reprochait aussi leur ignorance,leurs mauvaises mœurs; et, s'animant par degrés, il s'approchait peu à peu de ses adversaires, pendant que sa figure prenait une expression lerriiiante, qui Ut la plus vive impression sur toute l'assemblée ; mais , surt^)ut , quand , les yeux en feu ,

les lèvres tremblantes , et avec ce son de voix qui trahissait une passion ardente et une extrême agitation , il les menaçait par un geste , qui n'était que trop expressif, de les faire jeter à la mer; je vis, non seulement ces infortunés, mais presque tout Fauditoire , reculer et frémir. C'était beau; c'était antique. Quel pouvoir devaient avoir, autrefois, des liommesde sa trempe sur la multitude , quand , en des momens de grand intérêt , ils haranguaient leurs peuples en des lieux ouverts et vêtus de costumes imposans !

Il paraît que la sortie de Tati contre les Mamaïa, n'était pas, en cette circonstance, tout-à-fait sans but, et qu'il ne se borna pas à l'expression de son ressentiment contre eux ; mais qu'il voulait aussi faire impression sur quelques-uns des grands personnages présens soupçonnés de favoriser la nouvelle secte. Je crois qu'il y réussit; et que le point de vue sous lequel il avait envisagé la question, les aura fait réfléchir, en leur montrant les suites que pouvait avoir une adhésion trop ouvertement prononcée aux principes de l'hérésie combattue.

Le temps du retour de ma goëlette était arrivé; et, n'ayant encore vu qu'une tres-pctite partie de l'île , je désirais vivement profiter du peu de jours qui me restaient pour aller voir Tati, chef de Papara; et pour faire, ensuite, en partie, le tour de l'île. J'envoyai, en conséquence ,1e 25 juillet, une note au chef, afin de le prévenir que je partirais le 29 pour Papara. Deux jours après, il m'envoya son cheval, aiin '

de me faciliter le voyage. M. Pritchard , le missionnaire , vint aussi m'offrirle sien , que j'acceptai pour lapersonnequi devait m'accompagner; mais, comme Tati m'avait, eu outre, expédié son canot, dans le cas où je préférerais faire le voyage par eau, je me déterminai à courir, par cette voie , les sept ou huit premiers milles , afin de voir du dehors, et à distance, les lieux que j'avais si souvent parcourus à pied. Rien au monde n'est certainement plus beau que la vue de cette île , couverte , jusqu'aux sommets des montagnes , d'une éternelle verdure. On ne peut se rassasier du spectacle de tant de richesses; et, après quatre mois de séjour, j'éprouvais encore , à chaque pas , le même étonnement et le même plaisir qu'au jour de mon arrivée.

A environ huit milles de distance de Papaïti , je me fis conduire à terre dans un endroit où les chevaux m'attendaient. Delà , jusqu'à Panavia, la plaine devient plus étroite. En quelques endroits même les montagnes viennent jusque très-près delà mer, et il n'y a que très-peu d'habitations. Bientôt ^ au sortir de ce lieu , la plaine s'élargit de nouveau , et nous distinc^uâmes , à environ deux milles de distance , le village nommé Panavia , où il y a plusieurs maisons qui^de loin, sont d'un effet agréable; mais qui , vues de plus près , sont toutes en ruines et désertes. Il n'y a véritablement que celle de M. Daeling,le missionnaire, qui soit bien construite et jolie. Les missionnaires se sont encore trompés en cela. Les

— Hl —

maisons construites dans notre système ne convienvent point aux 0-taïtiens. Ils y étouffent de chaleur; tandis que les leurs, très-bien construites, ouvertes et bien aérées, sont, par conséquent, plus saines et plus convenables pour le climat; aussi, à très-peu d'exceptions près , le style européen n'a-t-il pas été long-temps imité; et ne le fut-il jamais que pour les dehors (i). On ne se sert encore dans fîle d'aucun de nos meubles ; on n'y trouve ni bancs , ni chaises , ni tables, ni aucun des objets dont nous nous servons pour notre commodité ou pour orner nos demeures. On a encore , comme au temps de la découverte , des nattes pour s'asseoir , et pour se coucher dessus ; on mange encore par terre ; on met encore le manger sur des feuilles d'arbres ; et les naturels n'ont pas encore appris à se servir de cuillères ou 4^ fourchettes.

En quittant Panavia, pour se rendre à Papara,on trouve, pendant long-temps encore , des demeures sur le bord de la mer; mais le pays est moins beau , et la côte moins fertile , au moins près du rivage , partout couvert d'un sable blanc; et toute la plaine même est une terre sablonneuse moins féconde que le

(i) Cette imitation de nos demeures, avec portes et fenêtres, n'a eu lieu que dans le commencement du changement de reliiiion, parceque les missionnaires le désiraient ainsi. Depuis, aueune de cellfs qui tombaient en ruines n'a été rétablie. On n'en construit plus de nouvelles , et tout le monde est re\enu à l'ancien système de construction.

reste de ViU. Non loin de Panavia , f allai visiter les restes du fameux mnraï d'Atahourou. Ou en voit encore toute Tenceinte, et un immense amas de pierres, dont quelques-unes taillées et restées debout marquent la place où s élevait l'autel servant à Toblation des victimes. Ce maraï était un de ceux où, jadis, on offrait le plusde victimes humaines. 11 est en face de la mémorable vallée où périt Oupousara, dans la bataille qui changea l'état politique et religieux d'0-taïti et de toutes les îles environnantes. A l'intérieur se trouve le fort le plus considérable et le mieux défendu d'0-taïti , dans lequel, en 1802, plus de deux cents femmes et enfans furent impitoyablement égorgés par les gens de Pomaré ; enfin , le district où j'étais , habité par les Oropaa , les plus guerriers , les plus redoutés du pays , est , sans contredit , l'un des plus renommés de l'île , sous le rapport des sacrifices humains , des guerres et des massacres, dont il a été le théâtre. Dans ce même endroit, et jusqu'en face du maraï, se trouve un passage fort dangereux, quand on fait le voyage par mer. Je faillis y périr dans une autre promenade de Prjpaïti à Papara. Dans ce lieu , la chaîne de corail ae trouvant interrompue au dehors , s'est dirigée en deux branches vers la terre , laissant un étroit canal par où les embarcations doivent passer. Dans les grandes marées, il s'établit un courant contre lequel il est souvent impossible de remonter, et d'autant plus dangereux , qu'en de pareils momens , il règne

toujours nne forte mer qui , entrant par la passe et se dirigeant en hautes vogues vers la terre, vient prendre les embarcations par derrière et les engloutit , si elles ne sont pas bien dirigées. Tel tut presque le cas où je me trouvai dans la circonstance dont je viens de parler. Ignorant le danger, et ayant absolument besoin à Papara, je poursuivis ma route, malgré les avis d'Otomi, le chef de Panavia, qui voulait que j'attendisse au lendemain. En approchant du lieu , je vis bien la mer s y déployer d'une manière extraordinaire; et, partout, Técume s'élancer par masses , dans les airs, sur toute l'étendue du banc du dehors qu'elle couvrait comme d'un épais brouillard; mais, étant à l'intérieur, je ne croyais pas qu'il y eût de danger , quoique mes Indiens ne cessassent de répéter : meti rahil metirahi ! ( forte mer ! forte merl..,.)ï^ïiï^o"s^PP^^^^^''^^ du premier de ces petits canaux, nous sentîmes davantage l'influence du courant; et, comme, alors , nous l'avions pour nous, il n'était plus nécessaire de ramer. Nous étions emportés avec une telle rapidité, qu'en supposant que nous eussions voulu retourner , il n'y aurait plus eu moyen. Le canal même avait vraiment l'air d'une cascade; l'eau y bouillonnait, et notre embarcation, lancée comme une flèche, se vit, en moins de rien, au milieu de la large ouverture ou passe. Là , venaient du dehors de hautes vagues qui allaient se briser sur le rescif et à terre ; mais qui ne pouvaient nous faire aucun mal , tant que nous n'étions pas

trop près de l'endroit où elles se brisaient. La difficulté était d'entrer dans le petit canal d'en face. Le danger était imminent ; mais il n j avait pas à choisir. On approcha avec précaution et Ton se prépara à bien ramer. A Fentrée du canal nous nous trouvâmes arrêtés ; et , malgré les efforts de cinq rameurs, il était impossible d'avancer d'un pouce , quand une forte mer du dehors vint à notre aide , en prenant en-dessous notre embarcation, qu'elle souleva et entraîna, malgré le courant, jusqu'au milieu du canal. Dans cette nouvelle position, nous avions à craindre le moment du ressac ; cependant l'embarcation se maintint, grâces aux efforts des rameurs; et déjà nous faisions quelques progrès , quand , par malheur , deux des rames se brisèrent. Dans ce moment critique, les trois rameurs qui restaient ne continuèrent point à ramer. Les cinq hommes sautèrent, à la fois, dans l'eau pour se saisir de l'embarcation et la traîner , s'il était possible, jusqu'au travers du canal. Le courant était si rapide et si violent, que trois d'entr'eux perdirent pied. Pendant plus d'une minute, deux hommes seuls retinrent l'embarcation; mais n'étant pas assez forts, elle reculait, elle allait retomber dans le fort du courant,

moi seul dedans , et ma perte était certaine

Cependant, les autres Indiens avaient repris leur avantage. Se réunissante leurs camarades, ils parvinrent àarrêter le canot, sans, toutefois, pouvoir le faire avancer; et je ne sais ce que nous serions devenus.

au moins moi , si quelques Indiens , qui nous avaient . vu du rivage , n'étaient venus à notre secours. Nous étions peu éloignés de terre; Feau était partout peu profonde dans Tintérieur du rescif ; aussi leur fut-il facile de nous joindre; et, même alors , la force réunie d'une douzaine d'hommes sufîit à peine pour faire remonter l'embarcalion contre le courant, qui, ce jour-là, était extraordinaire. Ces passages, que les Anglais nomment HcU's gâtes ( portes de l'enfer ), sont souvent fort dangereux , et quantité d'Indiens y ont péri.

A mesure qu'en quittant ces lieux et cemaraï, monument lugubre de siècles d'ignorance et de barbarie , on avance sur la route de Papara , le chemin devient toujours plus difficile et plus étroit. Dans quelques endroits, il faut passer dans l'eau , les montagnes ne laissant aucun espace libre et s'élevant perpendiculairement du bord de la mer à une hauteur de plusieurs centaines de pieds. Dans d'autres, on passe sous des masses de rochers suspendus en l'air de la manière la plus singulière et la plus effrayante , et d'où une excellente eau filtre en une pluie éternelle. Ces passages s'étendent à la distance d'environ deux milles, semblent séparer entièrement Papara de l'autre partie de l'île, et le rendraient inexpugnable , s'ils étaient bien défendus.

Au-dessous de Atahourou, se prolonge, dans la mer , la pointe dite Mara , qui forme à peu près l'extrémité S-O.de l'île.

Là est une passe par laquelle les bàtimens peuvent entrer; mais , après l'avoir franchie, on trouve à peu de distance, à rintérieur, un adtre banc de corail qu'il est difficile de doubler par le vent d'est; ce qui oblige à passer de l'autre côté par un canal fort étroit. Au pis aller, on jette l'ancre ( ce qui vaut mieux en pareil cas), quand on a dix-sept à dix-huit brasses de fond, et Ton attend un moment plus favorable pour remonter. En 1 83o , j'avais fait couper à Papara une certaine quantité de bois ; le bâtiment qui vint pour le prendre , entra par cette passe ; mais ayant , ensuite , à remonter à l'est, près de deux lieues , il ne put y parvenir en louvoyant, et les petites ancres s'étant attachées à des rochers de corail, il fut obligé de s'arrêter à peu de distance de la passe. On ne savait quel parti prendre. Remorquer avec les embarcations , était chose impossible , surtout à cause du courant qu'il y a dans plusieurs endroits. Dans cette perplexité ( car ce bâtiment me coûtait cent quarante francs par jour), Tali me tira d'embarras , en venant avec son monde haler le navire, jusqu'à l'endroit où était le bois, ce qu'il fit dès le lendemain , de bonne heure, à l'aide de trois à quatre cenis hommes; mais les efforts inutiles qu'on fit pour lever l'ancre causèrent tant de retard, que la journée était déjà très -avancée quand on commença l'opération. On fit passer à terre une forte corde ou un petit câble; tout le monde se mit dessus, le chef à la tête, commandant avec cette voix qu'on entendait à plus

d'une demi-lieue. Le bâtiment s ébranla aux cris et aux chants des Indiens ; et, en moins de deux heures, il fut à l'ancre , au fond de celte belle et spacieuse baie. Il est peu d'endroits où l'on pût espérer pareille complaisance, d'autant plus qu'elle était toutà-fait désintéressée; et il n'y a qu'un seul district à 0-taïti où le chef ait assez d'autorité pour obtenir de son peuple une telle corvée , à moins de la payer largement.

Quand on a passé la pointe de Mara , en arrivant à l'un de ces rochers d'où découlent des sources naturelles, on voit un souterrain très-curieux, creusé par la nature, et qui s'étend sous la montagne à une profondeur inconnue. Je l'ai visité dans une autre occasion , et j'y ai pénétré jusqu'à la distance d'environ cinquante toises, ayant de l'eau jusqu'aux genoux; mais la voûte devenait déjà très-basse, et le canal toujours plus étroit. Je ne pense pasqu'on puisse aller beaucoup plus loin sans lumière; et personne n'ose s'y enfoncer dans l'obscurité. On dit nourtant qu'en temps de guerre des personnes y ont vécu assez long-temps , ne sortant que la nuit.

Dès qu'on a franchi les passages plus ou moins difficiles , dont il a été question plus haut , la plaine s'élargit.

On trouve de nouveau des demeures le long du rivage de la mer. Le lieu est d'une beauté qui surpasse tout ce qu'on peut se figurer, et qu'il serait impossible de décrire. Nous étions encore à une

lieue de Papara; mais ayant maintenant de Tespace , nous fîmes prendre le galop à nos chevaux ; et, en un instant, nous nous trouvâmes devant la demeure de Tati.

A notre arrivée, des domestiques s'emparèrent de nos chevaux. Tati et sa femme vinrent h ma rencontre , et me reçurent avec une cordialité qui me fit le plus grand plaisir. En entrant dans leur maison, j*y trouvai tout bien mieux raugé que je ne m'y étais attendu. Dans la chambre où l'on fit apporter mes effets, qui arrivèrent presque aussitôt que moi, parle canot, il y avait un bon lit, bien propre, garni de rideaux en étoffes du pays , soigneusement fermés , pour empêcher d'y entrer les moustiques , qui sont souvent très-incommodes dans cette partie de l'île. J'y trouvai aussi une cuvette , de l'eau, des verres , un essuie-main. Le tout, enfin, était en bon ordre, et d'une propreté qu'on ne trouve même pas toujours en des contrées plus civilisées.

Un repas fut promptement apprêté , à peu près dans le genre de ceux que j'avais pris à Pitcaïrn : un cochon rôti sur des pierres , de la volaille , des œufs, et tous les végétaux que produit l'ile , à cette ditfcrericeprès qu'ily avait de bon genièvre de Hollande, qu'à la manière des marins anglais on but avec de l'eau; le tout servi suivant l'usage d'Angleterre, en changeant d'assieltes, de couvert, de couteau et de fourchette, à chaque mets. Tati et sa femme étaient là. J'ai déjà dépeint le premier. Sa femme actuelle ,

fille d'un homme du peuple , est âgée de quinze à seize ans seulement , assez jolie de figure , forte et d'une haute stature; et, à ces traits, on pourrait croire qu'elle appartient à l'aristocratie de ces îles. Tati dit une prière avant de commencer; et fut trèsgai pendant tout le repas. C'est, de tous les chefs, celui qui a le plus fréquenté les étrangers, et qui a les meilleures manières. 11 jouit aussi de la réputation d'être bon, droit, honnête, favorable aux étrangers, et sincèrement attaché à la religion chrétienne.

Nous étions à peine hors de table, que nous vîmes les gens de mon canot arriver avec le cadavre d'un homme blanc. ( J'emploie ce mot d'après les 0taïtiens, qui donnent ce nom à tout étranger qui n'est ni noir ni de couleur cuivrée. ) Je reconnus , de suite, que c'était un pauvre Danois, sujet à l'épilepsie , et que j'avais vu en route. Je lui avais même dit d'attendre mon canot , qui n'était pas loin; mais il paraît qu'il avait mieux aimé continuer sa route à pied. Ses habillemens avaient été trouvés dans Tendroit où j'ai dit que la route devient si étroite, et qui semble séparer entièrement Papara de l'autre partie de l'île. Après bien des recherches, on trouva le corps à une certaine distance de la terre et k plus de dix brasses de profondeur. De forts soupçons tombèrent sur un homme et une femme qui avaient donné les premiers indices de cet accident. Ils disaient avoir vu l'homme dans l'eau , et que , peu après, il avait disparu. Tati les envoya chercher, et

M. Da\ies, missionnaire, se présenta aussi pour les interroger. On les fit entrer séparément; maisil paraît que rien ne vintpositivementà leurcharge; car,après Tinterrogatoire, on leur rendit la liberté. J'ignore si d'autres recherches ont été faites; mais , d'après les contusions trouvées à la tête, on aurait presque pu croire que ce malheureux avait été victime de quelque violence. Son chapeau et quelques pièces d'argent, qu'on croyait qu'il avait eues sur lui, avaient disparu. Il se peut que ces objets lui aient été enlevés après sa mort ; et il faut dire , à la louange des Indiens, que, depuis i8i4 j il n'y a pas eu d'exemple d'assassinat en ces îles.

Après le dî iier , j'allai me promener avec Tati , pour voir quelques arbres dont j'avais besoin. lime montra, en même temps, une immense pièce de terre qu'il destinait à une plantation de cannes à sucre , dont il voulait me faire présent, au moins du terrain. La canne est très-belle à 0-taïti, et le sucre y est excellent; mais la difficulté est de trouver des travailleurs. Les habitans j qui ont gratuitement une abondante nourriture, sont trop indolens, et ont trop peu de besoins pour se soumettre à des travaux pénibles et soutenus. Ajoutez à ce premier obstacle, qu'en vertu des dispositions qui règlent les obligations à remplir pour le culte, même dans le cours de la semaine, les travaux sont fréquemment interrompus , et un chrétien rigide n'a guère à lui que deux jours sur sept.

Dans cette course , qui ne fut guère que d'une heure et demie , noûô trouvâmes les ruines de dix ou douze marais. Plusieurs avaient encore des murs de deux à trois pieds d'élévation , qui marquaient trèsdistinctement les enceintes, extrêmement différentes les unes des autres pour la grandeur. D'après le nombre de ces lieux , qu'on trouve par centaines dans toute l'île , on peut imaginer combien ce peuple était nombreux , avant les maladies que lui portèrent les Européens, et qui faillirent en opérer la destruction totale , l'ayant bientôt réduit à six ou sept mille âmes, qui est son chiffre d'aujourd'hui. Les restes nombreux d'autels, qu'on trouve partout, feraient aussi penser que la superstition le tenait sous le joug d'un nombreux clergé , qui , à l'aide du fanatisme , exerçait sur lui , de concert avec les chefs, le pou* voir le plus arbitraire. Tati me dit que ces autels n'avaient été dressés qu'à l'honneur de divinités domestiques ou subalternes, et qu'on n'y offrait point de sacrifices humains; mais seulement des animaux ,• comme des chiens , des cochons ^ des volatiles , soit pour des maladies, pour des blessures, etc., soit pour d'autres calamités privées.

A notre retour , nous trouvâmes la femme de Tati, qui nous attendait pour prendre le thé. A la manière dont cette 0-taïtienne nous le servait, on l'aurait, à sa couleur et à sa toilette près, prise pour une Anglaise. Le service était assez joli, très-propre^ et le thé de bonne qualité. Après le thé, Tati, moi et la

YOY. AUX ÎLES. T. I. l'y

personne qui m^avait accompagne , restâmes à causer. La femme s'était retirée ; mais elle reparut quelque temps après. Elle avait, alors, sur la tête , des fleurs arrangées à l'ancienne mode de ces îles; ornement qui est, bien certainement, ce qu'on peut voir de plus joli. Tantôt c'est une guirlande , tantôt c'est un bouquet qui se place sur un côté de la tête. Ce sont des fleurs, de la verdure, ou, quelquefois, seulement des feuilles ou des écorces d'arbres; mais tout cela toujours artistement travaillé. Cette mode était autrefois générale ; mais quelques missionnaires, qui me paraissent trop austères, l'ont défendue, depuis , aux femmes qui vont à l'église. Je ne l'avais jamais vue suivie de l'autre côté de l'île. Il paraît qu'on est ici moins sévère , et qu'on les laisse s'orner d'une parure aussi peu coûteuse qu'elle est gracieuse et innocente. Avant de nous coucher , Tati se fit apporter la Bible , y lut quelques passages d'une des épîtres des apôtres et dit une prière ; après quoi on lui apporta encore son bon genièvre de Hollande, qu ilaimait, sans en boire beaucoup. Avant de nous retirer, il fut convenuque, le lendemain, je ferais: son portrait.

Les cinq jours que j'ai passés à Papara se sont écoulés sans aucun événement bien remarquable. J'ai fait le portrait de Tati , qui ressemble assez , quoiqu'il ne se tînt pas un moment tranquille. J'ai fait aussi une course dans une des vallées , pour examiner une locsilité désignée comme propre k placer

tiû moulin à siicref Cothbien celte lie renferme de richesses l Des milliers d'arbres qui produisent des fruits excellens, pour k nourriture des hommes, et les plus beaux pâturages pour les bestiaux , mainte^ nant très-nombreux à 0-taiti f à chaque pas une eau excellente qui descend, tou te Tannée, des hautes montagnes, et baigné; en tous sens, ces belles plaines; mais Paparia est, sans contredit, le district le plus opulent de Tile , et celui où la fréquence des pluies rend la terre le plus fraîche et la verdure le plus belle. De la maison deTati on a la vue la plus magnifique de cette partie. Bâtie Sur une petite élévation, elle plongé , au nord, sur une riche plaine , sur de hautes montagnes , qui s'élèveiat gràduellement, et dont les sommets tantôt se perdent* dans les nuages , qui les couvrent presque toujours , tantôt disparaissent dans la teinte bleue des lointains qui contrastent si bien avec la brillante verdure plus rapprochée de l'œil dé l'observateur. A Test et à l'ouest, on a également une petite plaine, coupée par un assez large ruisseau ; plus loin , la mer, continuellement agitée sur les rescifs ; et , de ce côté , les différentes pointes de terre, qui s'avancent à perte de vue dans les eaux, y forinent la plus belle perspective. J'étais si enchanté de tant de beautés que je ne pouvais me lasser de les admirer , ce que Tati ne concevait point, quoiqu'il fût extrêmement flatté , quandje lui vantais son districts Comme j'y passai un dimanche, j'allai à l'église et j'assistai au service divin. G eét un

plaisir de voir la propreté des habillemens de ce peuple , le dimanclio. Toutes les femmes sont couvertes d'étoffes blanches, fabriquées dansl'île; car, éloignées de la baie dePapaïti , où viennent tousles navires, les habitans de Papara ont bien moins d'étoffes européennes. Toutes portent aussi des chapeaux également fabriqués dans l'Ile avec la feuille de la canne à sucre ^ et qui sont assurément du meilleur goût. Quant aux hommes , ils ne paraissent pas moins bien avec leurs chemises , d'une éclatante blancheur, et des pièces d'étoffes qui leur enveloppent le milieu du corps, en descendant jusqu'aux genoux. Léchant était également très-agréable ; mais les habitans de Papara en ont beaucoup moins d'habitude que ceux de Papaïti. Ce service me rappelé M. Davies , le missionnaire de ce district, k qui j'ai deux ou trois fois rendu visite. Il vit extrêmement retiré. Il possède des connaissances assez étendues, qu'il ne doit qu'à son amour pour l'étude, et à son assiduité au travail. On a de lui la grammcTwre du dialecte du pays, et la traduction en o-tàïtien de plusieurs passages des Écritures,

Le 2 août, je partis de Maïrépéhé , dans l'intention de faire une visité au capitaine Ebrill, et d'aller, ensuite , au lac si curieux qui se trouve sur une des montagnes de l'île , à environ moitié chemin de Maïrépéhé , à l'isthme qui réunit 0-taïti àTaïarabou. La route de Papara à Maïrépéhé est, l'espace d'un ou deux milles, assez belle ; mais, plus loin, on doit

traverser les bois , et Ton est , à chaque pas , arrêté par une infinité de petits ruisseaux, tous sans ponts, sauf le plus grand de tous , qui traverse le vilkge même de Papara ; de socte que ni là ni dans aucune autre partie, on ne. peut voyager sans être accompagné d*une personne qui porte le voyageur sur son dos, en traversant ces nombreux courans, dont quelques-uns sont très -profonds, et parfois assez larges pour mériter le nom de rivières. En arrivant à Maïrépéhé , je fus reçu avec amitié par M.^Ebrill et par sa femme. Je me voyais de nouveau , avec grand plaisir, dans la maison d'un Européen. Cette demeure, quoique construite à la hâte , en planches, est commoae , et je fus charmé de la grande propreté qui régnait dans la chambre que j'occupai pendant mon séjour.

De Maïrépéhé on a une vue superbe de l'isthme et du canton appelé Taïarabou. Cette baie , la plus spacieuse de l'île, a deux entrées, dont une est très-large et facile. Il y a plusieurs endroits où les bâtimens trouvent de cinq à dix brasses de profondeur. Dans cette baie s'étendent deux petites îles qui en rendent la vue plus belle encore. Les capitaines Ebrill et Henry , dont il a* déjà souvent été question, possèdent, en ce lieu , une belle plantation de sucre; mais leur profei^sion aventureuse ne leur permet guère delà soigner, et l'indolence des Indiens les à aussi fort découragés. La situation en est, d'ailleurs, des plus favorables , près du rivage et dans un

— 262 • — endroit où les bâtiniens pourraient venii jusqu'à la porte de leurs magasins , d'où il serait , dès lors , facile d'enlever les produits. Le capitaine a aussi établi là une demeure superbe qui , située sur la pente d'une montagne , se voit de loin en mer , et d'où l'on a , en même temps, vue surtout le pays; mais je crains, qu'ainsi que moi dans Papara , le capitaine en soit pour ses frais; car la difficulté d'avoir des ouvriers, et réloignement de tout marché favorable , rendra inutiles tous les efforts des étrangers pour l'établissement de plantations dans ces îles , où le coton , l'indigo et le sucre réussiraient au mieux ; et ne le céderaient, pour la qualité , à ceux d'aucune des plus riches colonies connues.

Le 10 , au matin , deux des fils de Tati et six ou huit Indiens, arrivèrent. Us devaient m'accompacrner.au lac. C'étaient des jeunes gens qui , préparés à îaire le voyage, ne portaient que le maro. Nous partîmes dan^l'après-diner pour aller jusqu'au pied des montagnes , et à Ventrée de la vallée qui mène au lac. Nous en étions encore loin, et il était nuit quand nous atteignîmes la dernière maison de l'entrée du vallon , et où nous devions passer la nuit. Il y avait plusieurs femmes , un vieillard et des enfans; mais le maître de la maison et les autres hommes étaient absens. Néanmoins, on nous prépara, à la hâte , quelques fruits d'arbres à pain et deux poules. On me servit à la mode o-taïtienne, c'est^ à-dire, le tout posé J?uv des feuilles vertes, et de

l'eau saloepour sauce. Nos hôtes voulaient que les fils de Tati soiipassent avec moi; mais je ne pus jamais les y décider, et ils ne mangèrent qu'après que j'eus fini, et avec les autres Indiens.

Quelque temps après le souper, une lumière fut placée au milieu de la maison , et le vieillard commença la prière du soir. Conformément à l'usage de la secte des méthodistes, à laquelle appartiennent tous les missionnaires anglais qui habitent 0-taïti , les prières ne sont pas uniformes , mais se disent par inspiration et d'après les circonstances.

J'ai déjà fait remarquer, en parlant de rassemblée générale, l'aisance avec laquelle parle ce peuple. J'eus encore ici l'occasion de le reconnaître par la prière que fit le vieillard. Qu'on se figure un homme de la dernière classe de peuple , improvisant une longue et belle prière, où les étrangers, qui s'exposent dans de longs voyages sur mer, n'étaient pas oubliés , et où il demandait avec âme, à celui qui tient notre sort entre ses mains, sa protection pour moi , dans la course que j'allais entreprendre. Singulier ordre de choses, où l'on voit tous les vices s'allier avec l'apparence de la véritable dévotion, et où il faut , de nécessité , qu'ils croient innocens les désordres de leurs mœurs, ou qu'ils soient d'indignes hypocrites I

Après cette prière , chacun se disposa à se coucher. Une demi-douzaine de jeunes garçons et de jeunes filles , dont plusieurs déjà d'un âge qui . sous ce cIn

mat , pourrait être regardé comme celui de la puberté , deux femmes de moyen âge, et le vieillard, se mirent tous sous une même pièce de tapa ; les premiers entièrement nus. Les fils de Tati , et les autres Indieps , s'arrangèrent comme ils purent dans diiférexits endroits de la maison , et moi j'en fis à peu près autant. Ayant une couverture et ma capote, j'étais, assurément, le mieux pourvu ; mais, vu le manque d'habitude , peut-être pas le mieux couché. Ce n'est pas toujours pour dormir qu'on se couche à 0-taiti; c'est, au contraire , généralement alors que commencent les conversations , jusqu'à ce que tous les coucheurs s'endorment les uns après les autres. Dans cette circonstance, la causerie nocturne dura beaucoup plus long-temps que je n'aurais désiré; et , si je m'étais étonné de la facilité avec laquelle le vieil 0-taïtien avait improvisé des prières , j'eus aussi de quoi m'étonner de la manière dont la dévotion s'accorde, dans leurs idées, avec les mœurs les plus libres. On aura peine à croire , sans doute , que pendant une partie de cette soirée, la conversation roula sur les objets les plus grossièrement obscènes; que les femmes et les enfans y prenaient autant de part que les autres; que mon éloquent dévot se distinguait, entre tous, pour les saillies les plus indécentes, qui n'en faisaient pas moins rire aux éclats toutes les petites fdl es , toutes les femmes; et qui, sans ma présence , auraient, je crois, amené quelques scènes analogues à leur objet. On finit

pourtant par se taire , et assez tôt encore pour mt permettre de passer une assez bonne nuit , après les fatigues de la journée.

Le matin on m'éveilla. Il ne faisait pas jour ; mais le déjeuner était prêt. Les hommes étaient arrivés pendant la nuit. lis avaient aussitôt tué un cochon , qui , cuit dans un four à la manière o-taïtienne , fut servi tout entier. On m'en coupa le morceau que je désirai. Une assez bonne partie en fut mise dans des paniers pour nous servir de provisions de voyage , et le reste fut distribué aux personnes qui se trouvaient dans la maison. A peine faisait-il jour que nous nous mîmes en route , aux cris de joie de mes Indiens , que Técho répéta plusieurs fois dans les diverses gorges de montagnes. Nous marchâmes long-temps encore dans une des plus belles vallées qu'on puisse voir , couverte , de tous côtés , de fruits à pain et d'autres arbres, et arrosée par un large ruisseau d'une eau cristalline, qui coule avec rapidité. L'œil est charmé k la vue de tant de pompes naturelles; et , à chaque pas qu'on fait au travers de cette brillante et fraîche verdure , on se sent plus convaincu que l'île d'0-taïti est un pays des plus favorisés de la nature.

A mesure qu'on avance, la vallée devient plus étroite et la route plus difficile, surtout à cause du ruisseau qui l'arrose en serpentant , ruisseau qu'il faut traverser à chaque pas, et dont la rapidité augmente k mesure qu'on s'élève vers le point où il se

change en un vrai torrent très- difficile et très-dangereux à passer.

Il y avait deux heures que nous marchions d'un bon pas , sur un sentier étroit , inégal , souvent encombré de bois et de pierres; et je n'exagère pas en disant que nous avions franchi cinquante fois le torrent. Depuis long-temps nous étions sortis de la vallée qui ne s'étend guère qu'à une demi-lieue de la maison où nous avions passé la nuit. Cette vallée se change bientôt en un étroit vallon qui , à l'endroit où nous étions alors, ne formait plus qu'une gorge de montagnes ou plutôt un ravin dont le lit du torrent occupait le milieu , laissant , de chaque côté , un étroit espace jusqu'au pied des montagnes, qui montaient perpendiculairement de trois à cinq cents pieds. Ces montagnes sont couvertes de bois et de verdure, et ont souvent , jusqu'à leur sommet, des arbres immenses, ce qui rend ce passage fort dangereux. Nous en trouvâmes plusieurs sur notre route: les uns pourris, probablement tombés de vieillesse; d'autres sains encore , paraissant avoir été entraînés par de fortes pluies ou déracinés par les vents. Nous trouvâmes aussi , de temps en temps , de petites cabanes placées en des endroits peu élevés , où les montagnes laissaient plus d'espacé. Elles paraissaient avoir été l'ouvrage d'Indiens surpris -dans ces endroits par de fortes pluies, qui rendent le^passage du ravin impossible , et changent quelquefois cet étroit torrent en une large rivière , dont les eaux , dans la

rataidité de leur coiîirs, jentratuent tout ce qui leur fait obstacle. Nous nous arrêtâmes dans une de ces cabanes , qu'on me dit être à moitié chemin , pour prendre quelques rafraîchissemens ; mais les Indiens qui les apportaient étaient encore loin en arrière. Ceux qui étaient avec moi se mirent à criée pour leur faire hâter le pas ; leurs cris clairs et sonores étaient répétés par les échos de la manière la plus extraordinaire, dans toutes les directions des montagues. Bientôt nous entendîmes aussi les cris des retardataires , pendant que mes compagnons allumaient un grand feu. L'effet de ces cris était singulier. On eût dit que des centaines de voix y répondaient simultanément. Le temps était à la pluie ; les sommets des montagnes étaient couvert? de nuages, et il tombait même un petit brouillard. iJéj à exténué de fatigue , je ne savais si je devais poursuivre ou rebrousser chemin ; mais l'idée d'être déjà si avancé dans moQ voyage, et, surtout, le désir de voirie lac, me firent surmonter la fatigue , et rejeter l'idée des *4angers auxquels je pourrais être exposé, s'il commençait à pleuvoir. Après une demi-heure de repos , je donnai le signal de la marche en avant, et repartis aux cris bruyans de mes Indiens.

Plus nous avancions, plus la route devenait difficile. Les montagnes étaient extrêmement près de chaque côté ; et les torrens devenaient de plus en plas rapides. En plusieurs endroits, à droite et à gauche, l'eau tombait en cascade, de quatre à cinq cents pied^

perpendiculaires. Les chutes étaient insignifiantes alors; mais elles doivent être aussi belles que dangereuses, en de fortes pluies. Il y en avait d'une largeur immense, qu'on distinguait, parce que Veau en tombait toujours , quoiqu en petite quantité , et parce que la montagne, partout ailleurs couverte d'arbres et d'une épaisse verdure, était, là, rase et nue. Ces chutes d'eau , le bruit du torrent , ces hautes montagnes, suspendues sur nos têtes et comme menaçant de crouler sur nous , ainsi que les cris des Indiens donnaient à ce passage je ne sais quoi d« triste et d'imposant. Seul aii milieu de ces sauvages, le petit espace que j'avais parcouru avec eux, dans cette solitude , me semblait m'éloigner de mes amis de plusieurs centaines de heues. L'effet le plus singulier de ces gorges de montagnes , c'est de tromper à chaque instant sur leur étendue. J'avais cru vingt fois en voir la fin , tant elles s'étaient souvent dressées devant nous, semblant interrompre la route. L'illusion était telle, que je ne voulais même pas en croire mes compagnons de voyage, et ne pouvais me détromper qu'arrivé sur le lieu même , où , à mon grand déplaisir , je reconnaissais qu'effectivement elles se prolongeaient encore , soit à droite, soit à gauche. Enfin on m'annonça que nous allions bientôt arriver. Il y avait alors , devant nous, une montagne très-rapide et haute de trois à quatre cents pieds. On me dit qu'il fallait la gravir, sans autre route qu'u« sentier étroit, rapide, et rendu très-glissant par Teau qui avait

2b9 — tombé toute la journée. Heureusement qu*il y avait, de chaque côté , de la verdure et de petites branches auxquelles on pouvait se tenir. Ce qui rendait surtout cette montée dangereuse , c'est que de grosses pierres , dont le sentier est parsemé, y étaient assez peu solides, et qu'on devait pourtant les prendre pour point d'appui. Une seule, en se détachant, eût non - seulement exposé l'homme qui aurait eu les pieds dessus; mais encore aurait pu entraîner, dans les précipices, tous ceux qui le suivaient. Toutefois , il ne nous fallut pas plus d'un quart d'heure pour gagner le sommet. Là , se trouvait un bois épais ; et je ne voyais encore rien de plus. Impatient, je demandais toujours si nous n'allions pas bientôt voir le lac: quand, tout à coup, le retour de la lumière m'annonça que nous étions hors du bois; et, au même instant, le lac s'offrit à ma vue.

Rien de plus singulier que les idées qu'on se fait des objets avant de les avoir vus. S'agit-il d'une personne ? On lui prête des traits analogues à ce qu'on a entendu dire de son caractère et de ses mœurs , et il est bien rare qu'on devine juste. Il en est de même des lieux qu'on ne .connaît que par ouï-dire. On peut, toutefois , pour ces derniers , approcher de la vérité , quand ils sont l'ouvrage des hommes ; mais on se trompe souvent quand ils sont l'ouvrage de la nature. Dans ce dernier cas, tout est toujours nouveau. En vain l'imagination se crée les lieux soit les plus char-

flians, soit les plus sauvages; elle reproduit rarement autre chose cjue l'image de Ce qu elle connaît déjà ou de ce qui n'existe pas , et n'approche presque jamais ni ^.")ur la beauté ni pour la majesté, des travaux si variés de la création. C'est précisément ce qui m'arriva pour ce lac.

Combien il était différent de l'idée que je m'en étais faite I Je croyais de là dominer sur une grande ■partie de l'île; je croyais le trouver au sommet d'un pic ou d'une montagne quelconque, formant cratère; tandis que , dominé par de hautes montagnes, ce bassin d'eau ti^anquille était entouré de la verdure la plus riche, d'arbres magnifiques; parmi lesquels ^e trouvait encore le ï'Av^{pandanus) , qui embaumait l'air, tandis que le bananier sauvage, féhi ( musa fehi y Bertèro ) , dont le fruit est excellent, se trouvait partout sur le bot^d du lac et sur la pente des montagnes environnantes. Je contemplai quelque temps ce singulier site , qui , si beau et si tranquille, semble fait pour servir dcvretraite solitaire h quelques tendres amans fatigués du bruit et des vices de la société. Je fis faire, ensuite, un radeau de morceaux de bois qu'on trouva le long du rivage , et de quelques perches de bouraau ( hibiscus ) , que mes Indiens allèrent couper; puis je m'embarquai avec trois d'en tr' eux pop r aller sonder. Je trouvai' la descente assez rapide ; et, à peu de distance du bord, il était aussi profond qu'au milieu , où la dififérence devprofbndeur n'était que de peu de chose. Nulle

part la plus grande ne passait quatorze brasses ; mais de fortes pluiesdoivent beaucoup en enfler les eaux, entouré, comme il Test de toutes parts, par de hautes montagnes. Pendant que je faisais mes observations , l'Anglais qui nVaccompagnait était allé à la poursuite de quelques canards qui s'étaient posés à Tune des extrémités du lac. Un rocher lui permit d'en approcher d'assez près pour en tuer deux du même coup II fallait voir avec quelle promptitude tous les Indiens, excepté ceux qui étaient avec moi, se jetèrent à la fois dans l'eau , comme autant de chiens de chasse , à la recherche des canards, dont un n'était que blessé , et qu'ils durent poursuivre pendant long-temps , avant de l'atteindre. Après cette chasse assez heureuse , il ne me' restait plus rien à voir ni à faire ; car , alors , je ne m'occupais nullement de botanique; et, comme le temps devenait de plus en plus brumeux , je proposai de manger un morceau et départir. Comme les Indiens avaient fait cuire des bananes dès leur arrivée , et qu'il nous restait de la viande de la veille , notre repas ne fut pas long. Alors quelques-uns des Indiens demandèrent à prendre une autre route qui conduit au travers des montagnes h Papara; j'aurais bien voulu les suivre ; mais ils me prévinrent que la route était si peu tracée , si couverte de broussailles et d'arbustes, et tellement rapide , en quelques endroits, qu'elle était presqu'impraticable pour des blancs habillés et portant des souliers européens. Je repris

donc la route par où j'étais venu. Après un quart d'heure de marche , mon oreille fut frappée du son lointain de ce cri extraordinaire des Indiens , que répétaient encore, au loin, les échos des différentes gorges des montagnes. C'étaient ceux des hommes qui m'avaient quitté. Ceux qui m'accompagnaient , se tournant du côté d'où les sons étaient partis , y répondirent aussitôt par des cris tellement sonores, qu'ils étonnaient l'oreille , se répétant par secousses , et dans cent endroits à la fois , au sein des monts , tout autour de nous. Peu de minutes après , les autres y répondirent à leur tour. C'est ainsi qu'autrefois ils se donnaient des signaux en temps de guerre; et aujourd'hui encore , quand il arrive un bâtiment , le cri de pahi ( navire ) , répété de distance en distance , l'annonce tout autour de l'île en bien moins de temps que pourraient le faire les télégraphes les mieux organisés. A l'exception de la première montagne , la descente était bien plus facile que la montée, et nous allions bien plus vite; aussi étions-nous, avant le lever du soleil, de retour à la maison , où nous avions passé la nuit précédente. Le temps était beau dans les plaines. Nous poursuivîmes notre route, et arrivâmes à Papara vers dix heures du soir. J'y trouvai mon ami Tati encore sur pied , et qui, prévoyant mon retour, avait fait préparer un excellent

souper.

Ayant de justes motifs d'inquiétude sur le sort de, ma goëlette , j'avais affrété celle de M. Williams ,

iliissionnaire à Raïatéa , et Tavais expédiée pour Valparaiso , avec un chargement de nacre et d'arrow-» root. C'était pendant Fabsence de cette goélette que Tati m'avait renouvelé Toflfre de former une plantation , dont j'avais examiné le terrain; mais, ignorant encore lé pays et le peuple , je crus n'avoir rien de mieux à faire que de l'intéresser à cette entreprise , dans la pensée qu'il aurait plus d'influence sur les Indiens , et ferait travailler à meilleur compte ; et , en effet, dans le commencement, tout semblait m'jannoncer que j'avais bien raisonné. Une pièce de terre de soixante-dix arpens, qu'on m'avait accordée, fut nettoyée et enclose; une grande partie du peuple de Papara y travaillait , et tout cela s'exécuta en si peu de jours qu'on aurait cru que l'opération se faisait par enchantement. Ceci terminé , la plantation de la canne était à mes frais; et, dans ce dernier intérêt, il fallait attendre la saison (mai et juin ). Vers ce temps, un bâtiment qu'on îtn'av lit envoyé de Valparaiso, et que le peuple remorqua, comme je lai dit plus haut , étant arrivé , je dus abandonner la place au moment où l'on commençait à planter. Je crus agir politiquement en laissant au chef des étoffes pour payer, au moins en grande partie, lés planteurs; persuadé que la chose irait mieux même que si je ne l'eusse faite moi-même. Je me trompais singulièrement. Aussitôt après mon départ, toute la famille du chef vint lui rendre visite. Il fallait bien lui faire des cadeaux ; et , faute d'autres ,

mes étoffes y passèrent. Les planteurs, n étant pas payés , ne travaillèrent pas avec beaucoup de zèle ; et, quand, six mois après , Je retournai à 0-taïti, je trouvai ma plantation peu avancée , et mes marchandises gaspillées. J'en envoyai d'autres; on n'en fit pas un meilleur emploi; et, pour comble de désagrémens, on m'adressa bientôt des réclamations exorbitantes., Je tins bon le plus long-temps possible; mais, enfin , malgré l'intervention de M. Davies , le missionnaire , qui fut insulté et presque hué, je me vis obligé de payer au moins un tiers en sus de la valeur réelle de ma plantation ; et( chose digne de remarque), les plus injustes envers moi, les plus insolens envers les chefs et le missionnaire, étaient justement ceux qui passent pour les meilleurs chrétiens , ceux même qui communient le plus régulièrement 1

Cet établissement me fit éprouver des désagrémens de' tout genre. Si je prenais des Indiens à la semaine, ils ne faisaient rien du tout , commq je l'ai déjà dit ailleurs. Des devoirs k remplir à l'église éloignaient, plusieurs jours cl,e la semaine > ceux qui observaient la religion, et ceux-là même qui ne l'observaient pas; car c'était une excuse pour tous; et plusieurs de .mes travailleurs qui , auparavant , n'allaient pas à l'église nne seule fois par mois, y allaient, alors, plusieurs fois par 'se;naaine. La même chose arrivait , si je les faisais travailler à la tâche. Ils, allaient si lentement, que le résultat répondait moins en-

core à mon but , ou bien ils faisaient si mal ce qu'ils avaient à faire , que les querelles ne finissaient point, et il fallait toujours finir par payer.

Une autre difîiculté , qui , faute de lois et de moyens de les faire exécuter , rendra toujours une entreprise un peu considérable impossible à 0-taïti , c'est que , toutes les fois qu'il s'agit de leur intérêt, ils sont positivement de mauvaise foi; et que, dans ces sortes de démêlés, les juges et les chefs sont rarement favorables aux Européens. Par exemple , ils s'étaient engagés à couper et à passer au moulin toute la canne à sucre de ma plantation; mais ils n'ont pas Une seule fois rempli intégralement leurs eùgagemens. Quelquefois ils s'arrêtaient au tiers ou à la moitié de la besogne , et réclamaient le payement pour le tout. Le travail pressait; il fallait transiger, payer; et , malgré cela , je perdais , chaque année , la moitié non coupée à temps, ce qui empêchait la récolte de l'année suivante. De plus, comme on l'a vu, j'avais eu le tort, que je reconnus plus tard, d'intéresser le chef k l'affaire. Brave homme , et toujours disposé à me rendre tous les services qui étaient en eon pouvoir , il se trouve , néanmoins, aujourd'hui , comme tous les autres chefs, dans une position telle qu'il doit , toujours . et en toutes circonstances , favoriser le peuple, dans le besoin qu'il éprouve de s'y ménager des amis ; cc qu'il fit souvent sans scrupule à mes dépens , usant libéralement de mes marchandises, donnant toujours quelque chose de plus

— 2-76 -aux Indiens pour leur travail , lors même qu'il n était fait qu'à demi, régalant tous ceux qui le visitaient , et s'enivrant plus d'une fois , noblement, dans la compagnie des siens, avec mon rhum, mon genièvre ou mon eau-de-vie ; si bien qu'après des essais coûteux faits sans fruit , pendant trois années, j'ai dûabandonnerl'établissement, avec perte d'au moins

huit à dix mille francs.

Une longue résidence dans cette partie de l'île m'a mis à portée, de reconnaître , malgré tout ce que les missionnaires m'avaient toujours dit , que les mœurs n'y étaient nullement meilleures qu'à Papaïti ou autres endroits que fréquentent les navires. Leur vie entr'eux est abominable , et cette prétendue différence avec les parties de l'île déjà citées, n'existe absolument qu'en apparence , comme on le découvre, dès qu'on vit dans leur société ou que quelque circonstance les place dans la même position que les indigènes de Papaïti , comme le fit , par exemple , la visite du bâtiment français qui vint charger mes bois et celle d'autres bâtimens en relâche à Maïrépéhé. Une anecdote assez singulière fera connaître l'état actuel de leurs mœurs et l'inutilité /des lois qu'on leur a données.

Un matelot français avait obtenu les faveurs d'une femme de Papara , à condition de lui payer une piastre; et, postérieurement, n'ayant pas jugé à propos de remplir la condition acceptée , il voulut b'esqiûver ; mais , la femme aussi leste que lui, sem«

para de sa veslc , qu'elle relusait obstinément de rendre , quoiqu'il offrît de la payer ; et des hommes étant survenus , il fut obligé de partir en manches de chemise. Le capitaine m'en parla ; j'en parlai au chef. L'affaire fut portée devant les juges; développée , là , dans tous ses détails , par la femme , à qui l'on donna gain de cause ; et le matelot se vit condamné , comme voleur , à payer , suivant la loi , quatre fois la valeur de l'objet volé, c'est-à-dire quatre piastres au lieu d'une , tandis que la femme fut acquittée, quoiqir'il y eût, alors, une loi qui condamnait la prostitution.... Le tout malgré le chef qui, tout honteux, me dit qu'il était parvenu à diminuer l'amende de moitié ; mais j'ai appris , depuis , qu'il avait payé les deux autres de sa poche. Il en est , à peu près , de même pour l'application de toutes les autres lois, que la justice o-taïtienne interprète toujours dans l'intérêt de ses administrés. Les mœurs sont donc ici tout-à-fait ce qu'elles sont dans les autres parties de l'Ile.

Je ne dirai pas tout ce qui s'est passé de scandaleux à Papara pendant le séjour du navire français. Il suffira d'énoncer que , dans leur avidité pour l'argent , les étoffes ouïes autres valeurs des étrangers , un petit nombre des maisons seulement s'abstint d'avoir recours à la prostitution, afin de s'en procurer. Le chef était peut-être , de tous les habitans dii district, le seul qui fût aii-dessus de ce vil négoce. Il ignorait, en grande partie , ce qui se passait, ou ferma les yeux

sur des désordres qu il ne pouvait empêcher; Je sais , d'ailleurs , qu ^ son insu , sa demeure même fut profanée , et que là, comme ailleurs, les femmes se sont prostituées aux Européens.

Qu'y faire ? ce furent les mœurs de tout temps dans ces îles ; on n'y remédiera jamais , et l'on a eu très-grand tort de faire des lois pour les empêcher. Qu'en est-il résulté? En mettant à découvert des crimes qui n'en sont pas à leurs yeux , en flétrissant les coupables par des châtimens qu'ils ne croient point mériter , on les a éloignés des missionnaires et rendus à jamais leurs ennemis. D'ailleurs ces séances et ces jugemens, toujours publics, sont mille fois plus indécens,plus immoraux que les actions même qu'ils condamnent. L'erreur d'avoir confondu ces actions , indifférentes en elles-mêmes , avec les cri^ mes réels, est la principale cause du discrédit dans lequel les lois sont tombées; ce qui fait qu'elles se trouvent ruinées les unes aprèsles autres, k tel pomt qu'en ce moment il en est fort peu qu'on respecte, et moins encore qu'on applique avec justice.

A Paj^ara, la plupart des Indiens savent lire et écrire, grâces à l'assiduité de M. Davies, qui n'épargne ni soins ni peines pour leur donner ce premier rudiment d'éducation ; mais , quant au reste , dssont encore moins avancés dans nos usages , dans nos arts , dans notre industrie , que ne le sont les habitans des autres parties de l'île. On ne trouve pas , dans tout le district, une seule maison construite à la manière

européenne. Celle même du chef Tati fut élevée par ou pour un missionnaire. Ce chef, d'ailleurs, ne l'habite pas; il y a quelques effets ; mais il couche dans une petite cabane attenante. Les 0-laïtiens ne peuvent supporter l'idée d'être enfermés. Il faut que l'air circule autour d'eux,- ce qui, du reste , les rend robustes et durs à la fatigue. Ils supportent, en effet, mieux que nous, et la grande chaleur du jour etlafraîcheur quelquefois très-seiisible de la nuit. Le district de Papara s'est un peu livré à la culture , n'ayant que rarement la ressource de la prostitution, si généralement pratiquée au nord-ouest de l'île. Les habitans plantent des ignames qui viennent bien chez eux, et se procurent, par ce moyen, avec les autres comestibles qui leur manquent, ceux des objets de nos arts dont ils ont strictement besoin.

Cette partie de l'île , depuis la pointe Mara ( S-0. ) jusqu'à l'isthme , étant la plus fertile , fut toujours la plus peuplée, et la plus puissante, avant l'époque où les bâtimens étrangers donnèrent, aux chefs des districts où ils mouillaient, des fusils , des munitions , et les aidèrent souvent en personne. C'est à Papara que vivaient Amo et Obéria, dont Tati-, le chef actuel est le neveu. Papara est un lieu charmant, tranquille ; et , sans le traças que me donna ma plantation , je u'aurais probablement eu qu'à me louer de mon séjour dans cette partie de l'île ; Cjar M.Davies , qui est d'un caractère extrênieiiieiit doux, me nioutva toujours beaucoup d'égards et d'attentions. Le chef.

ni'était sincèrement attaché , et ne me refusait jamais rien de ce qu'il était en son pouvoir de me procurer. Tati est un homme doué d'excellentes qualités. Ses torts ne proviennent point de mauvaises intentions ; mais d'un reste d'ascendant des anciennes coutumes et des avis de ceu^^ qui l'entourent , par qui, malheureusement, il se laisse souvent influencer. D'ailleurs , quoiqu'il soit le chef le plus considéré de l'île , il a , maintenant, trop peu de pouvoir pour faire tout le hien qu'il voudrait faire. La nouvelle religion , ainsi que les nouveaux règlemens , ont produit une' espèce d'anarchie qui, en rendant le peuple indocile, insolent, a privé les chefs, nonseulement de leur autorité , mais encore de l'attachement et de la considération dont ils jouissaient (i).

Il est certain que c'est Tati qui, aujourd'hui, maintient l'ordre dans l'île , par la réputation qu'il a d'homme juste et dévoué à son pays. Il est presque certain que le parti auquel il se joint est le parti qui l'emporte; ainsi, en i832, la reine fut défaite et dut céder , quand il s'unit à d'autres chefs et marcha contre elle ; ainsi, en i833 , elle triompha , par son

(i) Tali , bien certainement, est , de tous , celui qu'on aime comme celui qu'on redoute le plus ; et , cepend^int , quand il était malade , pas un des Indiens de son district , qui se trouvaient alors à Papaïti, et devaient retourner à Papara , ne voalut lui apporter de médicamens avant d'avoir reçudc .\i(Lo\ le prix dec» serTice.

appui, dans la guerre contre Tavarii , chef de Taïarabou. Ami le plus intime de Pomaré père, il aime sa fille qui lui doit, je crois, de s'être main^» tenue. Avec un peu d'ambition , il se serait facilement emparé du pouvoir. Il a eu raison de ne, pas le faire , après la réinstallation de la famille de Pomaré , et surtout après l'accession au trône de la reine actuelle ; mais il est fâcheux qu'il n'ait pas accepté, quand le roi mourant lui a offert le gouvernement. Homme distingué pour un Indien, doué d'un esprit juste, d'une volonté ferme , d'une éloquence mâle , imposant par son air , sa taille , sa figure , par son regard et par le son de sa voix , il était né pour l'empire et peut-être pour rendre son pays heureux et florissant. Son désintéressement personnel et les fausses vues qu'avaient alors lés missionnaires, en l'empêchant de se mettre k la tête des affaires, ont occasionné la ruine de la contrée, l'avilissement de la nation ; et rendu infructueux les travaux et le dévoûment des missionnaires eux-^ mêmes.

Pendant mon séjour à Papara , je fis des incursions en différentes directions , soit dans l'intérieur de l'île , à la recherche des plantes , soit à l'est ou à l'ouest, dans les plaines et le long des rivages ; et j'allai plusieurs fois jusqu'à l'isthme et même jusqu'à la partie orientale de Taïarabou. Partout le pays se ressemble , quoique moins riche et moins habité , à jnesure qu'on avance vers l'est. Après Maïrépéhé , ou

ne trouve plus guère de villages ; on ne trouve plus, ordinairement , que des hameaux ou djes maisons isolées ; et , à la mission deTaiarabou même , le nombre des habitans ne passe pas trois cents (i). De Tautre côté de Papara, la distance entre les grands , villages est moindre. Assez généralement , jt^s^tj^u à la pointe de Mara , dans Tespace d'environ ime IJeue et demie, les habitations continuent; et ceux qui les occupent se considèrent comme appartenant à Papara , où ils vont à l'église le dimanche. Ceux qui demeurent au delà de cette pointe vont k Panavia , à

(i) Depuis que ces notes sont écrites tout a encore^changé. La dernière guerre a divisé les habitans de la péninsule de Taïarabou. Quelques-uns avaient engagé M. Osmond à changer la mission , en promettant que tous viendraient demeurer auprès de lui ; et , eifectivenient , on construisit là une grande église; on l'aida dans la construction de sa demeure, qui est belle, et spacieuse; mais, ensuite, on le laissa seul, et l'on ne voit, dans son voisinage , que quelques misérables huttes élevées par des Indiens qui n'y restent que peu de temps^ pu pour une saison , et toutes éparses à de grandes distances. L'école et l'église sont désertes, et la nouvelle génération manquera là nécessairement d'instruction. Il est même fort à craindre qu'elle ne reçoive que peu de notions religieuses.

Telle la position d'au moins un tiers des habitans de toute Tîle d'0-laïti , et des autres îles , saufquelques endroits extraordinairement fertiles , où se trouvent de grands villages. Partout ailleurs les Indiens bâtissent on ils ont des terres, et sont sot'ivent si éloignés des missionnaires qu'il est impossible que les enfans aillent auxécoies. Il est même rare que , de si loin , on aille à l'é'glise ; et il en résultera que ces liabitans isolés finiront par n'avoir aucune religion.

environ trois lieues; cependant, là aussi, les habitans de toutes ces demeures éparses manquent d'instructio 1 , et finiront par perdre jusqu'aux premières notions de la religion actuelle. Affrancliis de tout frein , leurs mœurs se ressentent de cette dangereuse linèrté; et, la conduite des habitans de tous "ces endroits est telle iqu'eîle était autrefois ou pire encore , peut-être ; car leur ancienne religion avait, pour cet état d'isolement, des ressources que n'a pas la religion cbrétienne. Le principal culte en était le culte domestique , qui permettait à chaque père de famille d'avoir son temple auprès de sa demeure, et les temples publics même , où , d'ailleurs, on ne se rendait que de temps en temps , étaient bien plus nombreux que' nos églises ne le sont aujourd'hui. Là , aussi , chaque action de la vie était liée au culte par quelque cérémonie , et il n'y avait pas de risque qu'ils oubliassent une religion , où les dieui , toujours redoutés et toujours prêts à les punir, étaient aussi toujours présens à leur esprit; tandis que le système chrétien , qui n'admet guère que des punitions dans l'autre vie , les trouve d'autant plus indill'érens qu'il n'y a pas , en fait, un seul Indien qui croie à notre enfer.

Je n'entre dans aucun détail sur mes difierentes courses, ni sur mon genre de vie , et mes occupations pendant mon séjour dans cette lie , et surtout à Papara , où j'étais le plus lié avec le chef, où j'ai fait la connaissance du vieillard qui m'a donné tant

^ 284 — de renseignemtns sur les mœurs et sur l'état ancien des habitans , et où je me suis le plus occupé des recherches dont j'offre aujourd'hui le premier résultat au public. Le temps me manque pour des développemens que je renvoie à une autre époque ; mais, afin de donner, quant à présent , une idée de ces relations, j'extrais de mon journal même les notes suivantes :

1 833 ( août). Papara.

(c Dès le commencement de ce mois , nombre de gens étaient arrivés de toutes les autres parties de File pour l'assemblée publique , qui doit se tenir cette année en ce district. De» grands préparatifs avaient été faits; une maison était élevée pour la reine et pour ses gens; et toutes les femmes travaillaient avec ardeur à la tapa , dont on devait lui une cadeau à son arrivée. Elle arriva lé i5, en môme temps que la plupart des chefs. 11 y eut, ce jour-là, un festin considérable; car, depuis que les danses ont été interdites, il ne se célèbre plus de fêtes, et l'on ne songe plus qu'à manger; mais au moins on mange bien, c'est-à-dire beaucoup. La quantité de provisions préparées pour ces jours de gala est vraiment curieuse. L'on ne voyait autre chose de tous côtés. Il y avait des fours immenses où cinq ou six gros cochons cuisaient en entier ^ous à la fois. To.ute cette provende fut portée

devant la souveraine ou la personne chargée pai* elle de la recevoir et de la distribuer entre les divers convives ; mais quelle différence d'avec l'ancien usage I Plus de céréntoiîies , plus de pompe. Tout est triste et monotone. On n'a même plus l'ancienne gaîté.Les mœurs et les manières sont également décolorées. La plupart des convives mangeaient comme des loups, faute probablement d'avoir rien autre chose à faire. 11 me fallut bien aussi fournir mon contingent. Le soir on vint me demander du rhum , tantôt de la part de la reine, tantôt de la part de Tati; et, après en avoir donné au moins trois galons, je ne parvins à nie délivrer des importuns, qu'en refusant opiniâtrement d'ouvrir ma porte! Le lendemain je déclarai à tout le monde que je n'en donnerais plus ; mais il est difficile de refuser en pareille circonstancç , et peu de jours se passaient sans que je me visse contraint d'en donner encore. )>

Août, 17. — « L'assemblée a commencé. La première question fut relative au rhum. Il ne s'agissait pas d'en abolir l'usage , mais d'en faire un monopole en faveur de la reine , qui seule pourrait en vendre. Les missionnaires même ne devaient prendre que chez elle les esprits dont ils pourraient avoirbesoin, et tout le monde , capitaines^, matelots et autres, ne devaient en boire que vendus par elle. Cette mesure a son origine dans la jalousie qu'ont insj^irée aux Indiens quelques Anglais qui ont, par ce moyen ^ réalisé d'assez fortes sommes.

» Au reste, il ny a pas de mal; cela diminuera toujours , en partie , les désordres occasionnés parles nombreuses ventes de boissons fortes à Papaïti. »

Août ,29. — « Depuis plusieurs jours rassemblée est finie. Tous les chefs sont partis ; mais la reine et son monde sont encore ici. En passant aujourd'hui du côté de la maison qu elle occupe avec ses femmes et ses domestiques, j'ai vu plusieurs gros morceaux de bois élevés, auxquels on suspendait de toutes Darts des felii ( bananes sauvages ). J'en ai demandé l'usage. On m'a dit qu'ils étaient destinés k donner de l'embonpoint à la reine et auxfaréaréa (i).

» D'après un ancien préjugé, l'une des grandes beautés dans ces iles était, pour les femmes , d'être potelées. Pour les rendre telles on les nourrissait de popoï, de fruits, de bananes, de fruits à pain écrasés, mêlés dans de l'eau et pris dans un état presque liquide. Dans l'intervalle , tout exercice leur était interdit. Elles ne pouvaient marcher que pour aller se laver à la rivière; et, avant de reparaître en public, elles devaient être inspectées par des hommes dans un état de nudité complet; mais alors elles devenaient l'objet de l'admiration des jeunes gens , et étaient d'autant plus recherchées. Je ne dis pas qu'aujourd'hui elles seront examinées avec la même rigueur qu'aJitrefois ou qu'il fliudra quelqu'autre autorité que leur volonté pour lever la consigne; mais, dans

,(f) Suivantes de la reine: compag»ics pour Tainuser

lont le reste , je crois que les choses se passeront à peu près comme jadis.

» Cesjoiirs-ci, j'ai reçu la visite des missionnaires de Sandwich , qui sont venus voir M. Davies a Papara , et doivent aller d'ici aux Marquises , où ils sont dans l'intention d'essayer d'introduire le christianisme. J'ignore dans quel état se trouvent les mœurs et la religion aux Sandwich , tout en pensant qu'elles ne vont guère mieux qu'ici j mais ces messieurs doivent avoir trouvé assez singulier que la souveraine d'0-taïti loge pêle-mêle avec nombre d'hommes et de femmes dans la même maison. Cela doit avoir contrasté , pour eux , d'une manière assez bizarre, avec le tableau qu'a tracé M. Stuart ,leur confrère , il n'y a pas très-long-temps. Quel aveuglement ! Quoi I lorsque quelques heures de visite à terre, lorsque la tournée d'une seule journée , dans un seul district , ont si évidemment montré que la moralité de ce peuple n'a change en rien ; quand ou le voit , malgré les chapeaux des femmes, malgré les chemises que portent quelques hommes , moins propre , moins élégant, moins décent qu'il n'était autrefois; quand on trouve, de prime-abord , ses demeures moins gracieuses , moins ornées , moins soignées , en tout , que jadis; quand les individus moins beaux, les infirmités plus nombreuses frappent partout la vue ; quand enfin, on reconnaît , à chaque pas , les signes trop certains d'un état de décadence et d'avilissement, peut-on s'égarer au point de tracer de rians

tableaux , non pas du pays , toujours beau , toujours céleste et resté le même ; mais du peuple qui soufifre -et végète , en proie auï vices , à l'ivrognerie , à tous les désordres des mœurs , à l'itharchie; du peuple accablé de maladies , qui , répandues dans toutes les classes et dani chaque famille, le menacent, si non d'une ruine totale , au moins d'une dégradation, au milieu de laquelle la peinture si flatteuse de moeurs et d'un bonheur imaginaires, dont il ny a pas d'indices, et qui , je crois , n'existera jamais , est presque un outrage à l'humanité.

» Vers cette même époque, arriva M.Basycoat, missionnaire à Roroûtonga , qui me dit, en présence de M. Pritchard, que les Indiens de cette dernière île étaient pires encore que ceux d'0-taïti , et qut ne paraissait se louer ni de leur caractère m de leur conduite. C'est aussi par lui que j'appris qu'une inoitalité fort considérable s'était déjà manifestée dans cette ile, et que la population si forte, il y a peu d'années , qu'elle ne pouvait plus y subsister, diminuait, chaque jour, par un de ces effets singuliers qui se reproduisent en tous les lieux où nous allons, et surtout dans tous les lieux où les habitans changent de coutumes et de religion.

>, J'ai eu souvent à faire le voyage de Papaiti à Papara , et de Papara à Papaïti, et j'ai remarqué que ce n'est point dans les grands villages , m même dans les grands hameaux qu'on trouve les plus jolies demeures , mais plutôt à certaine dis-

— • :î89 — tance de ces lieux , où les propriétaires de quelque terrain se retirent avec toute leur famille. Les maisons qu'ils élèvent alors sur leur domaine même , sont, pour la plupart j spacieuses, ayant rarement moins de soixante pieds de long sur trente de large. Comme anciennement, elles sont, dans ce cas, construites avec soin et parfaitement finies. Là ils ont aussi, comme autrefois, des maisonnettes pour la fabrication des étoffes ; mangent rarement dans les demeures principales; ont des avant-cours et des enclos; et, dans ces lieux retirés, seulement, on trouve encore quelques restes de leur ancienne industrie, et de leur ancienne manière de vivre entr eux. Ces familles isolées ont ordinairement des pirogues de voyage , de pêche ; des hangars pour les abriter; et Ton trouve, au milieu d'elles, un air d'aisance, de propreté qui font que ces demeures jDaraissent être, comparativement à la plupart des maisonsdes autres endroits, ce que sont nos belles fermes , comparées à la plupart des maisons de nos villages et de nos hameaux ; mais ils y vivent toujours en grand nombre ensemble, couchent tous dans la même pièce; et, quoique moins corrompus que les habitans des ports , leurs mœurs ne sont pas beaucoup plus pures. On trouve plusieurs de ces habitations ou fermes , tout autour de l'île, miais surtout entre Papara et Taïarabou. Il y en a aussi quelques-unes fort élégantes entre Mara et Panavia , quoique , dans toute cette région , le terrain , comme je l'ai dit , soit bien

moins fertile; mais, d'un autre côté , les montagnes étant à proximité , les habitans ont la ressource des féhi (bananes sauvages) qui s'y trouvent en abondance. C'est aussi le quartier du pia, arrow-root i pia pinitifolla) qui y vient mieux que dans aucun autre quartier de l'ile. Pour avoir cette plante dans sa perfection et en abondance, ils mettent le feu aux autres plantes sur la pente des collines. Ces cendres, et les fréquentes pluies, font alors croître ce fruit avant aucun autre végétal, et la récolte, sans autre travail , pourrait être aussi riche qu'ils le désireraient. La fabrication de l'arrow-root est la ressource des habitans de toute cette partie de l'ile , ainsi que dePanavia ; mais, ces deux dernières années, ils n'ont pu en faire que peu , tous étant forcément employés à,la construction d*une nouvelle église à Panavia , bâtiment très considérable , qui plaira aux étrangers et les étonnera ; mais il faut dire un mot de la manière dont il s'est élevé.

)) L'église de Panavia était tombée en ruine. Il s'agissait d'en bâtir une nouvelle. H y a toujours , à cet égard, un peu d'émulation entre les missionnaires : c'est à qui d'entre eux aura la plus belle. On dirait que leur honneur y est attaché; et cela fait toujours un bon effet sur les étrangers qui visitent l'ile. Loin de vouloir rester en arrière de ses confrères, M. Daeling , le missionnaire de Panavia , avait la prétention de les effacer ; et entreprit, à cet effet , un travail immense, qu'il réussit à faire exécuter ^

chose des plus difficiles dans ces localités; car, faire adopter im projet aux Indiens , cela ne souffre jamais aucune dilîiculté. Tous consentent à tout , de quoi qu'il s'agisse , fût-ce même à un travail de dix ans ; et, dans leur enthousiasme, ils sont gens à le commencer sur-le-champ ; mais ils l'abandonnent au bout de dix jours, peut-être au bout de dix heures, ou en moins de temps encore. Il s'agissait d'un édifice d'une grande dimension, i'op grand même; et le tout en bois de tomana et d'arbre à pain, avec portes , fenêtres , bancs. Tout le monde devait remplir une tâche sous la direction du missionnaire, qui Ci^t menuisier. Il fallait couper des arbres , 'es scier , les débiter , les raboter, les polir ; et ce district n'esi pas très-peuplé ; aussi , pendant deux ou trois ans , le peuple ne put-il faire autre chose. Les planches , dont on était le plus abondamment pourvu , il fallait les vendre pour se procurer des serrures , des clous, de la peinture. Sous ce rapport, la tâche était trop forte, nuisit à la population, et fut peut-être cause qu'étant près de Papaiti , où viennent les navires, plusieurs individus eurent recours à des moyens peu louables pour se procurer les étoflfes et autres objets des Européens , qu'autrement ils auraient pu fabriquer eux - mêmes. Cela fit tort au négociant qui , comptant sur de l'arrovy^-root , pour en former en partie ses cargaisons , s'en trouva privé , parce que les Indiens, forcément occupés d'autre chose , ne pouvaient, d'ailleurs, échanger leurs den-

rées qu'avec des objets à l'usage de Téglise. Je n'hésite doue pas à dire que ces édifices sont beaucoup tropconsidéfiables, trop soignés, et qu'ils pourraient être bien plus simples, sans en remplir moins leur but. Leur construction n'aurait pas , alors , les inconvéniens que je viens de signaler , et n'exciterait pas le mécontentement des Indiens qui , après de tels essais , pourraient bien ne plus être tentés d'en faire de pareils. Les églises et les maisons des missionnaires sont les édifices les plus considérables de ces îles , et Ton ne peut s'empêcher de reconnaître , que les Indiens y mettent beaucoup de complaisance, puisque pas un seul , pas même les chefs , ne fit jamais, pour eux-mêmes, ce qu'ils ont toujours fait et font encore pour leur pasteurs. Il est vrai que ces derniers dirigent les travaux , et presque tous y travaillent beaucoup de leur personne.

» De Panavia à Papaîti , il y a moins d'habitations. De distance en distance, de Papara à Panavia, la route est tracée; mais , pendant plus de la moitié du chemin, il faut marcher le long du rivage (i). D'ailleurs, partout, on manque de ponts, et il faut ôter ses bas et ses souliers , pour traverser les ruisseaux ou

(i) Les routes qu*on fait à 0-taïti ont deux inconvéniens graves. Le premier , c'est que , quoiqu'on les commence assez Jarges y les Indiens , marchant toujours à la suite les uns des autres , dans un pays où la végétation croît si rapidement , il ne reste bientôt plus qu'un étroit sentier ; l'autre , c'est que les ponts qu'on a construit s sont toujours mal faits, qu'il*

avoir un Indien qui vous porte, ce qui est aussi désagréable que fatigant. Plus loin , c'est encore pire. A environ trois ou quatre milles de Papaïti , il faut traverser une flaque d'eau que les hautes marées rendent quelquefois très-profondes. Le dernier district dont il a été question , est peuplé d'un plus grand nombre de ces étrangers dans l'intérêt desquels l'établissement de ces routes et de ces ponts a surtout été projeté; cependant on ne saurait y faire un mille dans aucune direction , sans avoir de l'eau h traverser à gué, faute de ponts; et, sur la route de Panavia même , il n'y a guère de chemin tracé qu'à environ deux milles du port.

» Quatre mois s'étaient écoulés depuis mon arrivée à O-taïti, et je n'avais encore rien appris de bien positif de ma goélette; je ne doutais presque plus qu'elle se fût perdue. En partant , elle avait été d'abord à l'une des îles Pomoutou , afin d'y débarquer M. Brock, avec des plongeurs. Cet officier, ne la voyant pas revenir , près d'un mois après le temps convenu , et craignant de manquer de provisions ,

croulent en peu de temps , quand ils ne sont pas délruits par les Indiens eux-mêmes, qui, n'en ayant pas besoin , sont mécontens d'avoir à les construire pour les étrangers. Ces routes et ces pools ne se construisant, d'ailleurs, que par. intervalles , et qnanJ il y a des coupables condamnés à en faire une partie, il est bien rare qu'ils conduisent bien loin. Une partie efl toujours en ruines, pendant que l'autre s'élève , et il n'y a pas, dans toute Ttle, un seul chemin d'une, lieue et demie seulement de distance.

surtout dans le cas où , plus tard, il se verrait forcé de prendre la mer, se décida à quitter File et à entreprendre, sans une trop stricte nécessité , un voyage de trois cent vingt milles dans un canot baleinier. n s'y embarqua, lai, un Français et quatre insulaires d'0-taïti. Heureusement ils n eurent point de gros temps et arrivèrent sains et saufs à Papaïti , h la fin de juillet. Ils avaient laissé dans Tile un autre blanc , avec le reste des plongeurs. Il s'agissait maintenant d'aller chercher ces gens, ou, du moins, de leur porter un supplément de provisions; mais il n'y avait alors, à 0-taïti , aucun bâtiment. J'essayai deux goélettes d'Indiens; elles étaient en si mauvais état et si mauvaises marcheuses , que chaque fois on dut revenir sans pouvoir atteindre l'île, qui n est pourtant qu'à peu de distance à l'est dO-taiti. A la seconde tentative même, l'équipage avait failli périr, le bâtiment étant à peine à flot, au moment où il eut le bonheur de pouvoir gagner unportdeTaïarabou. » Il me fallut donc abandonner le projet de faire parvenir des provisions par ce moyen, qui déjà m'avait inutilement constitué en de grandes dépenses- Vers cette époque arriva le bâtiment de guerre américain le Vincennes , capitaine Fench , qui , en toutes circonstances fort complaisant pour moi , ofirit un passage à M. Brock pour Ouhaïné, où l'on me dit qu'il y avait une petite goëlette en bon état, j'avais, depuis quelque temps , affrété la goëlette de M. Williams , missionnaire, poui^ porter une cargaison

d*0-taïti à Valparaiso. J*en attendais le retour dans trois mois , et j^espérais , alors , pouvoir disposer, soit d'un autre bâtiment , soit de celui de M. Williams, pour aller clierclier mon monde et ma nacre. De toutes ces espérances , pas une ne se réalisa. La goélette du missionnaire revint , en nVappoi tant des marchandises et la nouvelle qu'on m'enverrait un bâtiment en décembre ou en janvier ; mais M. Williams ne pouvait plus m'affréter son navire , qui , destiné à un autre voyage, ne put aller à l'île déjà mentionnée chercher mes plongeurs , ni ma nacre ; et le peu de ressources qu'offraient alors ces lies fut cause que j'éprouvai le regret doublement douloureux d'abandonner tout à la fois , à une centaine de lieues d'0-taïti, ces pauvres gens et des valeurs assez considérables.

» Par le retour de Valparaiso de la goélette de M. Williams, j'avais reçu la commande d'une partie considérable de bois , dont j'avais envoyé des échantillons au Chili. Pour la remplir, j'eus recours à Tati, qui me permit de couper dans son district ce que j'y trouverais de convenable. C'était le tomana {calophjlluTn monophjllurn)^ que les habitans plantaient particulièrement autour des maraïs. J'en trouvai des arbres énormes , qui avaient plus desix pieds de diamètre', et souvent de trente à quarante pieds de haut, le tronc seulement. Les abattre, les transporter, ou seulement les scier, pour les rendre transportables , c'était un travail immense ; mais , en

même temps , celui de tous auquel les Indiens sont le plus propres; ei, je reconnus, dans cette occasion que ce peuple, avec sa patience, pourrait, malgré la faiblesse de ses moyens , mouvoir des masses considérables et même les transporter à de grandes distances. Ils tiraient de Tintérieur des forêts et amenaient au rivage, distant de plus d'une demi-lieue, des morceaux de bois pesant au moins trois tonneaux, sans autres secours que celui de leviers ou de rouleaux. Cette opération m'avait , de nouveau , mis à portée d'observer mieux les lieux et le peuple; et, ce que je remarquai surtout, ce fut leur respect superstitieux pour les anciens lieux sacrés. Je pus me convaincre qu'à l'exception du chef, il y en avait fort peu qui vissent tomber sans crainte ces arbres majestueux, témoins séculaires des cérémonies du culte aboli , de la splendeur et de la décadence d'une religion des plus remarquables; ces arbres qui seuls avaient survécu au démolissement de ces temples antiques dont ils faisaient le plus bel ornement, et dont leur chute acheva la ruine (i). » Près d'une année s'était écoulée , et pas de goë-

(i) Quand on eut coupé les grands arbres qui ombrageaient un maraï de l'intérieur , particulièrement destiné aux chefs de Papara , et qui avait été celui deTati même et de ses cnlans { le bruit se répandit que l'eau d'une rivière voisine avait rougi , et que du sang avait jailli du Ironc des arbres abattus, Qui , à ce trait , ne se rappèlerait involontairement la fiction poétique de Polydore , et ne se croirait transporté au sein de \^ for^t enchantée d'Aimide ?

— ^97 — lette cDCore.... Nous étions en mars, et on me l'avait annoncée pour décembre ou pour janvier. J'étais certain main tenant qu'elle était perdue; et que devais-je penser du retard extraordinaire de celle qu'on m'avait annoncée ,? La chose était d'autant plus inquiétante, que, du 19 au 21 février, nous avions eu un très-gros temps, pendant lequel un bâtiment russe, le Crolkj, capitaine Haguemester, avait failli se perdre dans la baie de Matavaï. Ces tempêtes, parfois très-violentes, s'annoncent un peu d'avance. Déjà , le 16 février, pendant que j'étais à son bord , le temps avait été mauvais et il y avait eu une forte houle. J'avais pris la liberté de dire au capitaine, qui m'engageait à passer la nuit auprès de lui, que cette baie était fort dangereuse en cette saison , tandis qu'à Papaïti les bâtimens étaient comme dans un bassin. Il me dit qu'il ne croyait pas qu'il y eût du danger , pourvu qu'il était de bonnes ancres. Voyant les montagnes se couvrir, la mer et les vents augmenter , je préférai retourner à terre. Le lendemain , le vaisseau ne pouvait déjà presque plus communiquer avec la terre. Toujours augmentant , le 20 et le 2 1 , le vent souffla avec une telle force, et la mer était si haute, que toute communication entre Papaïti et Matavaï était interceptée; car la pluie tombait à flots , pendant tout ce temps, et les rivières n'étaient plus guéables. Heureusement le vent tenait au nord et même au nord-nord- est. S'il eût passé au nord-ouest, rien n'aurait pu sauver le Crolky ; et il est fort à croire

qu'il aurait péri corps et biens. La direction du veut lui permit de se maintenir; mais sa position était critique. 11 avait quatre ancres dehors. Les courans causés par les eaux des rivières, et par celles de la mer, qui roulaient en grandes masses, de toutes parts , sur le rescif et se précipitaient avec violence par la passe vers TOcéan , l'avaient jeté de côté , malgré le secours de ses ancres ; et il prêtait le flanc aux vagues, dont plusieurs sj brisaient comme sur un rocher. Quand , le 22 , le temps se calma , le Crolkj était dans un état déplorable , une partie de ses haubans ayant été emportée ; aussi s empressat-il de partir le même jour , après avoir dégagé ses ancres , dont ses mouvemens avaient mêlé les chaînes; et il se dirigea sur la Nouvelle-Zélande, pour réparer ses avaries,

)) On ne saurait trop s'étonner que les navires s'obstinent à fréquenter ce prétendu port, quand il s'y en trouve à proximité un autre si beau , offrant assez de fond et d'espace pour un bâtiment , quel qu'il puisse être. Matavaï n'est pas un port, mais une rade. Six mois de l'année , depuis novembre jusqu'en mai, un bâtiment y peut être surpris par des tempêtes qui , dans le cas où elles viennent de l'ouest, amènent une tell^mer qu'il ne pourrait y résister.

)) Dans mes visites h bord des bâtimensde guerre le Vincent et le Crolkj , j'eus aussi occasion de voir M. Wilson, missionnaire, et sa famille , et de par-

— 299 '— courir un peu le beau district de Matavaï. Toute cette partie de l'ile est magnifique et intéressante , surtout par les souvenirs qui s'y rattachent. C'est laque le premier vaisseau étranger apparut aux yeux d'un peuple étonné; c'est là que Wallis fut reçu et accablé de caresses par Obéréa et par ses sujets , après avoir ouvert les communications par le feu et par le carnage ; c'est là que Gook vint établir des relations plus amicales et jeter les premières esquisses de ses tableaux si vrais et si agréables à la fois, qu'il peignit ensuite à grands traits , et qui font si bien connaître , avec ce beau lieu , les mœurs si extraordinaires et si nouvelles qui le caractérisaient alors ; c'est de là qu'avec ses compagnons d'infortune partit Christian , pour dire un éternel adieu aux jouissances de son âge et à ce monde , où il aurait pu se rendre utile; c'est delà que la pauvre Peggy , qu'une Ariane o-taïtienne, mais qui n'eut point de consolateur, regardait l'œil sec, le cœur serré , la mort sur les lèvres, disparaître à l'horizon le bâtiment qui lui ravissait son bien-aimé (i ) ; c'est là que débarquèrent, plus tard , ces hommes simples, mais dévoués, qui , dans leur zèle philanthropique et chrétien , vinrent , de l'autre bout de l'univers , prêcher l'Evangile et les leçons d'un dieu clément et bon , à des peuples que, malheureusement, ils ne surent pas toujours assez comprendre ; c'est là que se sont passés tous

(i) Vojcï Partie historique.

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les principaux événemens modernes auxquels nous avons pris quelque part ; c'est là y enfin , que , dans cette excursion, ces mêmes événemens venant tour à tour se retracer à mon esprit, me portèrent, dès lors , à méditer sur les changemens extraordinaires survenus dans ces îles et sur les causes qui les ont produits,

» On trouve , dans cette partie de l'île, une vallée profonde et fertile , habitée, jusqu'à plusieurs milles dans l'intérieur, où se trouvent aussi des colonnes de basalte, dont j'approchai assez pour les voir, mais pas assez pour les examiner. Il sort de cette vallée la rivière la plus considérable d'0-taïti, qui, parcourant la plaine en divers sens, offre des perspectives et des sites pleins de charmes; mais elle n'est pas sans danger. Dans les fortes tempêtes qui inondent les montagnes de pluies extraordinaires, elle change de lit, ravage la plaine; et, plus d'une fois, les Indiens , surpris dans le vallon, au milieu de ces averses, ont été entraînés et ont péri au sein de ses eaux.

» Le 2 avril i83o, un brick étaiten vue Impatient de savoir s'il était enfin pour moi, je m'en allai, de suite , du côté de Matavia , où il paraissait vouloir jeter l'ancre. A peu de distance de ma demeure, j'appris que c'était un brick français, ce qui me donna de l'espoir. Peu après , je vis venir un Indien qui , de loin , leva une lettre. Le cœur me battait. Après treize mois d'attente, on peut juger combien

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je désirais apprendre, enfin, s'il me serait possible Ou non de retourner auprès de mes amis de Valparaiso : aussi n ai-je jamais éprouvé une plus vive impatience que pendant le peu d'instans qu'il me fallut pour joindre cet homme. C'était un tout petit billet que j'ouvris presqu'en trembL .t. Le capitaine m'annonçait qu'il était envoyé pour moi. Qu'on juge de ma joie , après plus d'une année d'attente et d'inquiétude, dans un lieu où, malgré des affaires déjà considérables , mais commencées sous de mauvais auspices, je n'avais encore aucun but bien déterminé ; dans un lieu où , sans la rencontre de la goélette des missionnaires, seul bâtiment qu'en douze mois j'eusse trouvé à affréter, j'aurais été exposé à rester sans ressources ! D'ailleurs, j'allais voir des amis et un pays que je regrettais comme une seconde patrie ; un pays que j'aurais probablement encore à quitter, mais en des circonstances plus favorables et avec des moyens plus sûrs d'en sortir , s'il arrivait que j'éprouvasse de nouveaux sinistres. Je m'acheminais lentement vers le brick , et j'éprouvais en ce moment que , quelquefois , le plaisir accable aussi bien que la douleur. Ce bâtiment était le Courier de Bordeaux , capitaine Morue , qui , en me recevant, me confirma verbalement ce qu'il m'avait fait savoir par sa note. Je reçus plusieurs lettres ; tout était satisfaisant. Ceux au sort de qui le mien était lié, vivaient, se portaient bien et m'aimaient.... Je n'étais plus malheureux* »

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