‹ Voyages aux îles du Grand océanChapitre 21 sur 99 · DEUXIÈME VOYAGE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME VOYAGE

Ainsi que je Tai dit ailleurs , nous commençâmes à distinguer les hautes montagnes d'0-taïti , le 3 novembre, au lever du soleil.

0-taïti n'avait plus pour moi Tattrait de la nouveauté ; mais un séjour de quatorze mois m'en avait déjà fait une seconde patrie. J'allais retrouver des amis , des connaissances intimes. Elle allait devenir le centre d'entreprises commerciales, conçues sur une plus grande échelle , qu'un redoublement d'énergie et de fermeté pouvait seul assurer contre les chances que ne court guère le commerce fait sur d'autres points. 0-taïti se trouvait, enfin , par sa position géographique , comme par son état social, le principal théâtre de recherches et d'observations déjà commencées , et que j'allais désormais poursuivre avec une nouvelle ardeur, encouragé déjà par de premiers succès. Mon imagination exaltée souriait à tant d'objets si propres à stimuler son activité naturelle. Enthousiaste et impatient, il me tardait de toucher aux lieux où devait s'ouvrir devant moi une nouvelle et piquante carrière, dont peut-être même, sans m'en douter, je m'exagérais un peu les avantages.

Comme dans mon premier voyalge , j'abordai l'île par le côté oriental. J'avais cette fois, avec moi, M. Bertero , botaniste distingué, dont j'ai déjà dit quelque chose , et dont j'aurai plus tard à dire beaucoup davantage. Afin de faire jouir mon compagnon de voyage , et de jouir moi - même de la vue de l'île , si intéressante pour quiconque ne la connaît pas encore , et qui ne l'est guère moins pour celui qui la connaît déjà , je serrai de très-près la terre , à environ douze milles au-dessus de l'isthme. Long-temps la haute terre nous cacha tout-à-fait la plaine ; mais, arrivés, enfin , à un point où la partie septentrionale de l'île se trouvait à l'ouest de nous, les différentes pointes s'alongeant dans la mer , tout en s' élevant vers l'intérieur en amphithéâtre, nous pûmes admirer, tout à notre aise, la magnificence de ce paysage, à l'éclat duquel vint se joindre , bientôt, le riant aspect d'élégantes demeures groupées sur la rive, l'aspect animé de petites pirogues à la voile , dans l'intérieur des baies; mais cette richesse extraordinaire du lieu, l'exubérance de cette végétation, dont le sol est partout couvert, attiraient surtout l'attention et l'admiration de mon compagnon de voyage. Qu'il lui tardait d'explorer ces lieux enchantés I Que de découvertes il allait faire ! Que de trésors il allait recueillir ! Quelle source intarissable de jouissances pour un botaniste passionné comme lui 1 Aussi , après être resté long-temps profondément enseveli dans ses pensées , ne s'arracha-t-il à cette espèce d'extase

— 3o4 — contemplative que pour s'écrier, tout à coup, avec raccent animé de son pays : « Ah I combien je vais » travailler l Oui... je veux qu'on connaisse enfin » les richesses de l'Océanie. Je ne quitterai pas ces » lieux sans les avoir explorés, depuis les rivages de » la mer qui les baigne, jusqu'aux derniers sommets » de leurs montagnes les plus élevées ! »

Noble vœu qui promettait tout à la science , mais qu'un funeste naufrage ne devait lui permettre de réaliser qu'en partie ! ....

Avant d'arriver à la pointe VénUs , nous nous éloignâmes un peu de la côte , à cause d'un rescif qui, à l'est de cette pointe , s'étend à près de deux milles de terre, d'autant plus dangereux qu'il est encore caché sous l'eau. Un bâtiment baleinier avait failli s*y perdre , il y avait environ deux ans.

Après avoir doublé cette pointe , nous serrâmes de nouveau la terre , et longeâmes le rescif , indiqué , sur toute sa partie nord-ouest, parles vagueâ qui s'y brisent continuellement. Nous étions assez près pour voir distinctement Matavaï , et la baie où , en 1766, Wallis vint mouiller , au grand étonnement des insulaires. C'est aussi dans cette baie, ou plutôt dans cette rade , que Cook jeta l'ancre , chaque fois qu'il visita 0-taïti.

Wallis, en entrant dans la passe, toucha sUr un rocher ou partie du rescif qu'il nomma Doljîns rock. Le rescif existe toujours et n'a même guère augmenté depuis; ce qui peut , à mon avis, s'expliquer

par sa position au centre de la passe. Là se trouve ,

effectivement, un courant continuel , occasionné par la rivière, en cet endroit assez considérable ; et par l'eau de la mer, qui, lancée au-dessus du rescif, dans toute la partie orientale, retourne à ]a mer, en suivant la passe de Matavaï.

Cette baie, peu sûre, n'est plus fréquentée que par les bâtimens de guerre , qui y sont en danger depuis novembre jusqu'en mai. J'ai parlé, dans le récit de mon premier voyage à 0-taïti, des fortes avaries qu y éprouva , en i83o, le vaisseau de guerre russe le Crolkj.

En allant de Matavaï à la baie de Papaïti , nous distinguâmes très-bien les maisons de Papaoa , résidence de la famille royale , lieu où les bâtimens s'arrêtent d'ordinaire pour attendre le pilote. Afin de l'avoir plus tôt , nous tirâmes un coup de canon ; mais il paraît qu'il nous avait déjà vus et qu'il était déjà en route ; car, en peu de minutes , nous vîmes apparaître , à peu de distance, une baleinière; et, moins d'un quart d'heure après notre coup , le pilote indien Gimes était à bord.

Nous nous connaissions depuis long-temps; et j'appris de lui, bientôt, tout ce qui se passait dans l'île. La reine était absente; mais l'île était tranquille. Une goélette, que j'avais fait construire à Toubouaï , était arrivée , etc. Cet homme a fait plusieurs voyages de mer, parle bien l'anglais, est assez bon marin. D'ailleurs , prudent et plein de sang-

froid, il n'a pas éprouvé un seul accident, depuis plusieurs années qu'il est pilote à 0-taïti ; et je le crois digne de la confiance des capitaines qui pourront visiter l'Ue.

A environ deux milles sous le vent de Papaïti est le port d*Antonoa , peu sûr et peu fréquenté; mais les bâti mens peuvent entrer par la passe de ce port et suivre, par l'intérieur du rescif, jusqu'à Papaïti. Cest ce que nous fîmes cette fois. Cela eifraie un peu ceux qui ne sont pas habitués à cette route ; car, semée de rochers de corail, elle paraît un labyrinthe, où l'on croirait qu'on ne peut passer; mais l'eau étant profonde tout à côté de ces rochers , il n'y a pas le moindre danger , quand le temps est beau et le vent favorable.

Les manœuvres doivent , pourtant, se faire avec promptitude , et l'homme de la barre doit être expert et attentif; car, souvent, le champ n'est pas large ; et j'ai vu , plus d'une fois , notre capitaine mal à son aise, quand l'Indien , qui connaît les courans et tous les dangers , venait à raser un de ces rochers de si près qu'on eût dit qu'il y touchait. En moins d'une demi-heure nous eûmes franchi tons les écueils, et nous nous trouvâmes dans la large et belle baie de Papaïti. Là , des pirogues , parties de tous les points , se dirigèrent bientôt sur nous; et, avant que nous fussions à l'ancre, nous en avions plus de vingt le long du bord.

Je vi«nsde dire que 1» reine n'était point à 0-taïti.

Revenue récemment de Raiatëa, après avoir visité difï'érentes îles, elle était alors à Charles Saimders. Son absence me contrariait; car j'avais besoin delà voir. Depuis quelque temps, par les conseils d'un Européen , elle avait renouvelé une prétention déjà manifestée il y avait quelques années. Comme souveraine des îles basses de l'Arcliipel dangereux , jusqu'au delà d'Anaa ( île de la Chaîne), dont les habitans avaient reconnu ses lois, elle prétendait que nul ne pouvait aller à la pêche de la nacre sans son consentement, et avait adressé des instructions conformes aux habitans de ces îles, ce qui aurait mis fort en danger tout bâtiment qui s'y serait présenté sans son autorisation ou même avec cette autorisation. Le premier cas, d'ailleurs ,* pouvant servir de prétexte ou d'excuse à 'ces sauvages , un navire arrivé chez eux sans un i^ea ou envoyé de la reine , ou, tout au moins, sans une lettre d'elle, aurait , presqu'indubitablement , été attaqué et probablement pris par trahison , sans pouvoir , dès lors , espérer aucun recours à 0-taïti même. Exposé à tant d'autres chances , je ne crus pas devoir braver encore cette dernière, d'autant plus que je regardais la reine comme un peu dans son droit; et tout ce qu'on pouvait lui dire c'est qu'elle devait , si on la payait, donner des garanties contre les attaques et les trahisons de ses prétendus sujets.

J'envoyai donc mon bâtiment la chercher , pensant par-là lui être agréable et en obtenir plus facile-

— 3o8 — ment ce que je désirais. Ma maison n*étant pas encore achevée , M. Bei tero voulut être de la partie , d'autant plus que ce voyage lui donnait occasion de voir un peu de la végétation d'une autre terre qu Otaïti.Ce voyage était court; mais comme , en revenant, on aie vent contraire, on y employa huit jours. La reine, au lieu de venir à O-taïd , se fit débarquer à Moréa, ce qui me contrariait d'autant plus qu'elle n'avait ni répondu à ma lettre , ni dit quoi que ce fût de positif au messager que je lui avais envoyé. Il me fallut donc lui écrire de nouveau ; car mes affaires ïie me permettaient pas d'aller la trouver moi-même. Cette fois, elle me répondit, et voici sa réponse, que je transcris ici, comme un document assez curieux. Cette lettre pourra donner une idée des prétentions presque toujours exagérées de ces peuples , lorsqu'on sollicite auprès d'eux quelque faveur; prétentions dont, heureusement, ils ne tardent pas à rabattre; et, le plus souvent, pour tomber dans l'extrême contraire. Elle fera connaître aussi le style et la formule apostoliques , que tous ont adoptés et qui ne varient jamais.

Tahiti , i.' décembre, i83o.

« Monsieur Moerenhout, » Salut à vous, de par Dieu, par notre seigneur

Jésus-Christ !

» Ceci est ma parole à vous. J'ai consenti à votre demande {parmi , parole , discours ) , que vous m'a-

— J09 — vez adressée (ou écrit); j'ai consenti à votre demande; votre désir est accompli. Que le bâtiment fasse voile pour des perles. Ce sont là mes paroles à vous. Donnez-moi de l'argent pour les premiers plongeurs ( pour les perles pour lesquelles on a plongé (i)). Donnez -moi aussi de Targent pour celles pour lesquelles vous allez faire plonger. Le désir de Water ( ouata ) (2) est que vous donniez de Targent pour moi. Mille piastres ( 5ooo fr. ) pour cette fois; également mille piastres pour la précédente. Ce sont là mes paroles à vous.

» Salut à vous de Jésus mesi ,

» uV/^We POMARÉ. »

Ces prétentions absurdes ne m'effrayaient point. Je connaissais mon monde et j'avais du temps; car ma nouvelle goélette était arrivée. Je trouvai qu'il y avait encore beaucoup à faire. Je commençai de suite mes préparatifs pour envoyer, à la pêche de la baleine , le brick dans lequel j'étais venu. J'engageai , en même temps , plusieurs charpentiers pour travailler à ma goélette , qui devait allerau Chili, aussitôt qu'elle serait achevée.

Je remarquai avec étonnement tous les changemens qui s'étaient opérés partout , non- seulement depuis ma première visite , mais même depuis mon

(1) Celles que j'avais déjà envoyées.

(1) Le légent; du mot anglais water, eau.

— 3io -—

départ pour le Chili , dans une courte absence de quatre mois. Le commerce des iles s'étendait gra« duellement. Je lui avais moi-même imprimé quelque mouvement , par la construction d'une goélette, l'armement d'un baleinier, le nombre de gens, tant blancs qu'Indiens, que j'avais employés à une plantation, à faire de l'arrow-root , de l'huile de coco; à couper et à préparer une cargaison de bois à 0taïti , à Eïméo et même à Maïtéa. Les petits bâtimens et les plongeurs que j'avais envoyés aux îles Pomoutou , pour pêcher de la nacre; ceux que j'avais envoyés pour avoir de Técaille de tortue; ceux que j'avais expédiés pour le Chili et reçus en retour; mes affaires avec presque tous les habitans les plus notables d'0-taïti, avec les navires qui les visitaient, et qui, maintenant, devenaientchaquejourplus nombreux; tout cela avait déjà donné à cette localité une importance qui y attirait des étrangers de toutes les classes , surtout des forgerons , des charpentiers, des tonneliers , des marins; et , malheureusement aussi , plus encore de vagabonds, de déserteurs , de mauvais sujets, chassés de leurs navires, et qui, tous, pourvu qu'ils sussent s'occuper, trouvaient facilement h vivre en ce lieu , où, du reste, ils faisaient beaucoup de mal; car tous étaient des ivrognes , des gens querelleurs , donnant l'exemple d'une corruption inouïe et d'une vie horrible, même parmi les Indiens.

Ce qui était surtout pénible à voir, c'était leur penchant général pour un vice qui, jadis, leur

— 3ii —

uYuit déjà causé tant de maux, au point de les menacer d'une ruine totale. Je veux parler de Tivrognerie et de l'amour pour les boissons fortes. Plus les visites des navires se multipliaient, plus les cabarets se multipliaient aussi; et tous faisaient de bonnes affaires. Le marin , après un long voyage , aime à s'égayer, plus excusable, peut-être , qu'un autre, de se livrer à quelques excès de ce genre, après des privatious et des souffrances prolongées; aussi , là , comme ailleurs , aussitôt débarqué , ne songeait-il plus qu'à s'amuser, buvant, chantant, dansant même.... chose en soi assez naturelle; mais les Indiens, hommes et femmes, aussi désœuvrés que lui , prirent bientôt part à ces excès, et la vie la plus licencieuse et la plus désordonnée fut la suite inévitable du rapprochement d'hommes tels que les marins et de gens aussi peu scrupuleux que les insulaires, xilors aussi les charpentiers, les forgerons, les tonneliers , gens qui auraient pu faire du bien , se mirent tous à tenir des cabarets. Ils affectaient Tindépendance; se livraient tous, sans exception, à des désordres horribles; et, quand il y avait dix à douze bàtimens dans le port, ce n étaient que rixes, combats, cris, tapage, au point qu'une personne décente osait à peine sortir de sa maison ; et il n était pas rare d'être insulté jusque dans sa demeure (i).

(i) Je me suis vu souvent insulté par ces misérables. Sur ma plainte, les Indiens les condamnaient, les chassaient du quartier et voulaient même les exiler , tandis

— 3ia —

CSes excès des étrangers ne laissaient pas d'atoir une influence très-fâcheuse sur les Indiens , qui , comme toutes les nations dans leur état , ne sont que trop portés à Tivrognerie; aussi ne vit-on bientôt plus, partout , que des ivrognes , à toute heure , de tous côtés, de jour et de nuit, femmes ou hommes, indifféremment. L'argent reçu en échange de provisions fournies , gagné par le travail , et même par la prostitution , était également dépensé en liqueurs fortes. Ces excès devinrent tels , que , s'il n'y avait pas eu de saison où les navires ne viennent qu'en petit nombre, il serait devenu impossible de vivre en ce lieu (i).

que d'autres personnes , celles mêmes qui auraient dû , les premières, demander l'expulsion de pareilles gens, ij>ais qui en avaient besoin pour des travaux , obtenaient leur grâce ; et l'impunité augmentait leur insolence , au point qu'il fallait quelquefois avoir beaucoup d'empire sur soi-même pour maîtriser sa colère , pour ne pas s'oublier sérieusement. J'étais iin jour assis, avec M. Bertero, à la porte de ma maison. Un charpentier anglais , sans s'arrêter , et comme on peut bien Je croire , sans aucune provocation , se mit à nous apostropher de la façon la plus grossière. Je lui ordonnai de s'éloigner ; il me répondit par de nouvelles injures. Enfin , poussé à bout , M. Bertero court à l'Anglais , la canne à la main ; et , d'un coup, l'abat à ses pieds. Il se releva, se mit à courir , poursuivi par son advei/saire. Un second coup l'abattit encore , ce qui se renouvela trois fois ; quand , enfin , près de la rivière , une nouvelle atteinte le jeta dans l'eau ; mais alors j'étais parvenu à retenir mon ami , qui , sans mon intervention , l'aurait infailliblement assommé.

(i) Vers cette époque, consulté un jour par M. Nott , sur leà mesures à prendre pour prévenir ces désordres, je lui expri-

Dans un tel état de choses, on pourrajugerdecc que devait être la morale. Toutes les lois tombées dans le mépris; partout une licence effrénée. Les femmes allaient librement k bord des navires , le jour comme la nuit; et, vers le soir, on les voyait s'embarquer par troupes avec les marins, ou conduites à bord en pirogues par leurs pères , leurs frères, leurs maris, devenus eux-mêmes des agens de prostitution. Les filles de l'âge le plus tendre étaient vendues aux étrangers par leurs parens, souvent même par leur mère; et devaient, de gré ou de force , se livrer à la débauche. Elles arrivaient de toutes les parties de l'ile à Papaïti , et la corruption y était cent fois plus générale, plus positive, plus répandue dans toutes les classes, qu'au temps même où ils professaient une religion qui permettait ces excès , regardés par eux comme naturels et sans conséquence.

A cette même époque , un autre événement vint menacer la religion, et peut-être ces îles d'une ruine totale.

En revenant de Raïatéa , la reine, mal conseillée , s'avisa de prétendre à une réception conforme aux

mai ridée que.la meilleure était de prohiber toutes les liqueurs fortes ; et cela, pour tout le monde. J'offris même d'y consentir le premier, et de n'en plus boire ni importer; mais ce projet ne fut exe'cutéque beaucoup plus tard , quand l'ivrognerie eut causé des maux irréparables^ et fait commettre jusqu'à des meurtres et des suicides.

anciennes coutumes ; cérémonie qui , accompagnée (les scènes les plus licencieuses, aurait porté le dernier coup aux mœurs, à la religion , et aux instituiious nouvelles du pays; car, âpres cela, rien n'eût fait scandale. Les cérémonies les plus obscènes reparaissaient, et le christianisme tombait infailliblement.

Quand cette étrange nouvelle parvint à 0-iaïti , elle y fit un effet unique. Les missionnaires effrayés employèrent toute leur influence pour prévenir ce coup. Heureusement pour eux , il y avait , dans cette réception , qu'exigeait la reine , des choses qui metiaçaient encore plus Fautorité des chefs que le» mœurs et la religion. Il s'agissait d'une profession ouverte d'infériorité , d'une soumission humiliante, auxquelles ils n'étaient plus habitués, auxquelles tels d'entr'eux n'auraient jamais consenti , prêts à périr mille fois, plutôt que de s'y réduire. Le principal entre ces derniers était Tati , ancien rival de la maison de Pomaré , qu'il avait pourtant protégée dans ces derniers temps. Son indignation fut extrême ; aussi , par une exception qu'on n'avait pas encore vue à 0-taïti, depuis l'établissement de la nouvelle religion , il convoqua une assemblée de son peuple , lui fit part du message qu'il venait de recevoir, et lui déclara son intention de s'y opposer jusqu'à la mort. Au même instant , des vea ou envoyés partirent pour tous les districts de Vile; et l'on convoqua à Papaïti une assemblée générale, où-Tati, Itoti, Pa-

iai , Otonii , et d'autres chefs, arrivèrent h la fin de décembre, i83o.

L'affaire était sérieuse. A Eïméo se trouvaient, avec la reine , Mabaïné , chef de Ouhaïné; Tomata , chef de Raïatéa , et d'autres qui paraissaient être pour elle; et tout semblait menacer d'une guerre d'autant plus chanceuse pour les chefs d'0-taïti et pour les missionnaires, que , dans cette dernière île , se trouvait la secte des Mamaïa , déjà très-nombreuse, et disposée , ne fût-ce qu'en haine des missionnaires, h embrasser le parti de la reine. Après quelques discussions, il fût décidé qu'on enverrait k la reine un vea ou ambassadeur, pour l'engager à se désister de ses prétentions et à revenir à sa résidence d'Otaïti. Pendant l'absence du i^ea , les chefs restèrent en conférence à Papaïti. Trois d'entr'eux paraissaient parfaitement d'accord; mais il y en avait d'autres sur qui l'on ne pouvait pas trop compter. Heureusement que les trois ou quatre que j'ai nommés restèrent unis, et leur fermeté détourna le coup fatal qui pouvait ruiner la contrée.

L'envoyé des chefs revint le i*' janvier. Il paraît qu'il n'avait pas été trop bien reçu. D'après ce qu'il avait appris , la réception delà reine, à l'ancienne manière , avait eu lieu à Moréa , et la cérémonie avait été, comme autrefois, accompagnée de danses et de représentations indécentes (i). Le i^>ea avait

(i) Pendant cette cérémonie , on offrait au souverain une grande quantité detofles. Dans une scène , déjeunes femmes

demandé à la reine, de la part des chefs, si elle voulait rompre avec les lois et les institutions dont elle avait juré le maintien à 0-taïti. Sa réponse, à ce qu'il paraît, avait été évasive , et laissait les chefs dans l'incertitude. Croyant que ces difficultés provenaient, en grande partie , des conseillers qui l'entouraient, ils se décidèrent à une démarche des plus hardies. Il fut résolu qu'on enverrait des juges à la résidence actuelle de la reine; qu'on ôterait à Mahaïné , le titre de chef de Moréa , qu'il portait toujours; qu'on ôterait leurs charges à tous les autres moteurs présumés du désordre , et qu'on ferait , en même temps , dire à la reine que les chefs d'O-taïti ne croyaient pas qu'elle eût d'elle-même demandé cette cérémonie, ce mode de réception, contraire aux lois; mais, qu'en tout état de cause , elle ne devait pas s'attendre à les obtenir dans 0taïti; et qu'ils s'y opposeraient même par la force, si la force devenait nécessaire.

Les choses restèrent quelque temps dans cet état. Les chefs s'étaient retirés ; mais, de toutes parts , on se préparait à la guerre , ce qui suspendit un moment les autres désordres. On ne buvait plus; on

se présentaient enveloppées dans ces étoffes, de manière à ce qu'on les vît à peine. Après quelques paroles et quelques gestes qu'accompagnait la musique , des hommes saisissaient le bout de l'étoffe qui enveloppait chacune de ces femmes , et les faisaient tourner comme des toupies , jusqu'à ce qu'elles restassent entièrement nues; et, dans cet état, elles continuaient la représentation.

-3,7ne voulait plus que des fusils, de la poudre e*.du plomb.

Vers le milieu du mois, la reine revint à 0-taïti. Elle descendit à Papaïti ; et , au lieu de venir à la maison qu elle possède en ce district, et qui est, en quelque sorte, un édifice public, où se tiennent aussi les assemblées, elle alla loger chez les Mamaïa , ou les nouveaux sectaires , ce qui montrait bien sa prédilection pour eux et le danger que courait la religion chrétienne. Les membres de cette nouvelle secte étaient les seuls qui , jusqu'alors , à 0-taïti , eussent offert de la recevoir avec le cérémonial qu elle exigeait. Après son arrivée , M. Bertero et moi allâmes la voir. Elle nous reçut bien ; mais nous arrivions en un mauvais moment; car,presqu'au même instant, se présentaient chez elle, Waler, sa femme et d'autres, à la vue desquels commencèrent les plus ^tristes lamentations. La reine, sa mère , Water, sa femme, et presque tous les individus présens se mirent à pleurer et à sanglotter si horriblement et si long-temps, que nous fûmes obligés de nous retirer sans avoir vu la fin de cette scène de douleur.

L'état des choses devenait, de jour en jour, plus inquiétant, et nous avions souvent de fausses alertes. On parlait de troupes de Moréa qui devaient venir attaquer Papaïti, dontunfilsdeTati était gouverneur. Une nuit, une de ces alertes fut même assez sérieuse. Vers dix heures , on vit tout à coup briller des feux dans les montagnes de Moréa, etd'autres feux s'allu-

merpresqu*aussitôt à 0-taïti. Les cliefs et la majeure partie de la population étaient sur pied. M. Bertero vintmevoiret r3Sta avec moi assez tard dans la nuit; mais , rien ne paraissant , tout le monde prit enfin le parti de se retirer.

La question de la réception n était pourtant pas encore décidée ; et, vers la fin de janvier , une assemblée générale fut convoquée à Papaoa. Les chefs vinrent de nouveau, d'abord à Papaïti. Tati et Itoti en partirent le 26 , vêtus de redingotes de drap rouge. C'était la première fois que je les voyais dans

ce costume. Pafaï était resté avec le peuple de

qui , d'après une convention entre les chefs , était, à ce qu'il paraît, venu en masse et armé , jusqu'à une petite distance de Papaoa , pour prévenir toute surprise de la part des gens de la reine et des étrangers; car elle avait alors, avec elle, beaucoup de monde de Ouhaïné , de Raïatéa , etc. ; et l'on savait , en outre, qu'elle avait pour elle une partie des liabitans de Taïarabou, dont plusieurs avaient passé par Papaïti, armés de piques et de fusils. Tati avait défendu aux siens d'apporter leurs armes; mais la plupart les tenait prêtes, à peu de distance. C'était une journée importante et dont tous les habitans attendaient avec anxiété l'issue.

Rien de plus singulier que cette assemblée, où les partis discutaientarmésetprêtsà en venir aux mains. Il y eut pourtant beaucoup d'ordre. L'assemblée était grave, et la vue en était même imposante. Les chefs

— 3i9 — habillés de rouge, cette multitude revêtue de costumes bizarres et armée eucore plus bizarrement de fusils, de pistolets, de lances, de massues; et, au milieu de tous, la jeune reine et quelques femmes. Les discours étaient graves et modérés. Tati n éclata que contre ceux qui avaient donné des conseils pernicieux ; mais il ménagea évidemment la reine ; toutefois il finit son discours en lui adressant la parole, et en lui demandant quelles étaient ses intentions, et si elle voulait la guerre. Pour la première fois, elle osa parler elle-même, et parvint à dire , quoiqu*avec Faccent de la plus vive émotion , qu'elle ne voulait point la guerre, ce qu'elle répéta deux fois; mais en fondant en larmes et sans pouvoir prononcer un mot de plus.

Cette assemblée, Tune des plus curieuses qui se fût jamais tenue à 0-taïti , finit heureusement sans accident. Le même jour, Tati partit , chacun des chefs se retira dans son district; mais, le lendemain, on apprit qu'une partie de Taiarabou , sous les ordres d'un chef nommé Tavarii , avait présenté Thommage contraire aux lois et aux dernières conventions. Ceci renouvela soudain la querelle. Peu de jours après, Tati, Itoti , Otomi et Pafaï, ayant uni leurs forces, marchèrent contre Taïarabou , afin de destituer ce chef et d'autres qui avaient transgressera loi. Ceuxci, se trouvant trop faibles pour résister, se sauvèrent auprès de la reine. On voulut que cette dernière les livrât; mais elle s'y refusa. Les mêmes troupes qui

avaient marché contre Taïarabou vinrent aussitôt à Papaïti , pour attaquer la reine. Aidée par trois ou quatre cents étrangers , et par le parti de Taïarabou , elle se mit sur la défensive, et semblait, à son tour, défier les chefs.

Telle était la situation de File, quand arrivèrent un bâtiment de guerre et un transport anglais , portant le peuple de Pitcaïrn, événement dont il sera question dans Vhistoire de cette dernière île. Cette circonstance était heureuse pour la reine; elle l'était pour tous les résidens européens qui pouvaient , dès lors , compter sur quelque protection, si Ton en venait aux mains , comme tout devait maintenant le faire craindre.

Les chefs arrivèrent le 20 mars, avec leurs armées. Le premier fut le fils deTati, gouverneur de Papaïti , qui s'établit au centre de la baie, juste devant ma porte. Sa troupe n'était pas nombreuse; mais elle était bien armée de fusils , de sabres , etc. Ses guerriers marchaient sur deux rangs de dix à douze hommes de front et en bon ordre. Dès qu'ils furent arrivés à leur station , tous s'assirent à terre , mais en gardant leurs rangs dans le plus profond silence. Il n'j avait absolument que les officiers qu'on entendît parler. Ensuite vinrent Otomi et Tati. Leurs troupes étaient beaucoup plus fortes, se composant, pour le moins, de mille à douze cents hommes. Ils gardaient le même ordre. Les officiers portaient, pour la plupart, des plumes sur la tête. Otomi était

habillé de rouge ; il était coifte d'un ornement en plumes, très -riche, et qui lui tombait des deux épaules par derrière , jusqu'à la moitié du corps. Tati, toujours simple et grand, ne portait aucun ornement; mais son air était grave, son maintien noble. 11 y avait quelque chose de pénible à voir, k la tète de ses troupes, ce noble gueirier, déjà trèsâgé, et sur le point d'exposer une vie qui, .dans ces derniers temps , avait été si constamment utile à son pays.

Quelques momens s'étaient écoulés depuis que ces chefs s'étaient établis avec leurs troupes autour de ma maison, quand arrivèrent Pafaï et Itoti, suivis d'enyiron quatre cents hommes , et qui avaient hardiment traversé le district de la reine, pour joindre leurs alliés. Tous ces gens étaient bien armés et la plupart avaient des fusils. Ces deux derniers chefs étaient très - noblement vêtus. Pafaï , l'un des plus beaux hommes de ces îles, avec de larges pantalons et une veste courte, une ceinture où il tenait ses pistolets et d'où pendait un beau sabre, avait quelque chose d'asiatique. Son frère , habillé presque de même , mais beaucoup plus délicat, était pourtant également bien. Une chose remarquable, c'est qu'avant de s'approcher, ces troupes accomplissaient un cérémonial militaire fort analogue à celui qui s'observe en Europe , en pareil cas. Dès qu'elles furent à demi portée de fusil , Tati, qui s'était avancé ^eul de quelques pas , leur cria de s'arrêter , leur de-

VOY.AUX ÎLES — T. I. ?l

manda qui elles étaient , et ce ne fut qu'après leur réponse qu'il leur dit d'avancer.

Quelque temps après que les troupes se furent installées, dans un ordre parfait, près du rivage , au centre de la baie, les chefs se rendirent seuls, à quelques pas, dans une grande maison , où se tiennent toujours les assemblées. Ils y étaient à peine quand on vit les troupes de la reine déboucher par la pointe la plus septentrionale de la baie , et s'établir à environ un mille de distance de l'endroit où étaient les chefs. Elle avait tout au plus cinq cents hommes, et n'aurait jamais pu tenir. A peine la reine elle-même eut- elle paru , qu'elle fut saluée de vingt et un coups de canon par le bâtiment de guerre; et le capitaine descendit pour lui rendre une visite. Elle refusa toujours de livrer les principaux coupables ; mais elle oiTrait sa tante et autres , qui étaient également au nombre des instigateurs de l'affaire; et consentait à se désister publiquement de ses prétentions, h l'égard des cérémonies déjà mentionnées , promettant soumission aux lois. Quelque temps après , elle vint dans l'embarcatioii du bord du bâtiment de guerre , accompagnée du commandant et de plusieurs officiers. Avant de débarquer, il fallut accomplir la même cérémonie qu'avec les troupes. Tati s'avança sur le bord de la mer, h quelque distance de l'endroit vers lequel elle se dirigeait, et lui cria qu'elle pouvait débarquer. Son premier mouvement fut de la saluer; mais, se

retirant aussitôt, il refusa opiniâtrement delà voir, ce en quoi les autres chefs Fimitèrent.Ils exigeaient , avant tout, que les coupables leur fussent livrés. Le commandant , cherchant h accommoder la chose , vint alors voir les chefs ; mais ils tinrent ferme, lui firent entendre qu'ils étaient fâchés de ne pouvoir le satisfaire , mais que les intérêts de leur île exigeaient qu ils ne cédassent point ; et la reine dut se retirer , sans même avoir obtenu une entrevij^e.

Le soir venu sans que rien fût encore ^décidé, la reine, inquiète, envoya, à minuit, M. Henry fils, pour sonder, en secret, Tati, sur ses intentions, et sur celles des autres chefs. Il répondit queson projet était de l'attaquer au point du jour. A cette annonce , elle s embarqua avec tous ses gens; et, le lendemain, au lever deraurore,on vit une quantité de pirogues remplies de monde, autour de la petit© île du centre de la baie, et déjà en route pour Moréa. Les chefs la jugeant alors assez humiliée, accédèrent à ses dernières propositions, lui abandonnèrent ses protégés; et, pour la forme, condamnèrent les autres coupables. Toutefois ils partirent sans la voir. On dit qu elle ne cessa de pleurer pendant toute la journée.

Une chose remarquable dans cette affaire , c'est Tordre qui régna partout deux jours et une nuit , temps où les armées furent à Papaïti, en vue l'une de l'autre. Pas un Indien , pas un des chefs ne toucha , dans cet intervalle , à la moindre boisson forte ; ce qui me prouva qu'au besoin ces hommes-là savent.

— 3^4 — peut-être mieux que nous , commander à leurs pas*sions. J'admirais aussi la manière dont les soldats gardaient leurs rangs , mangeant même sans les quitter , excepté les hommes de corvée , chargés d'aller chercher des provisions et de les faire cuire. La nuit, même ordre, de tous côtés; pas le moindre bruit, sauf celui que faisaient les raauti ( espèce de watclimen (i) militaires ) , qui , de part et d'autre , ont pour fonction d'engager les guerriers à se montrer conûans , courageuic et prêts au premier signal. Cette infatigable activité , qu'on m'avait si fréquemment vantée , me démontra que leur mode de surveillance vaut au moins celui de nos armées. Ces gens ne cessaient de s'interroger et de se répondre pendant toute la nuit, faisant continuellement lé tour du camp , de sorte qu'il eût été de toute impossibilité à l'ennemi d'en approcher sans être aperçu. L'observation d'une discipline et d'une subordination si sévères, était un objet déjà fort curieux; niais, ce qui ne l'était pas moins , c'était de voir , le lendemain , à la première annonce de la paix , toute cette multitude se débander en confusion ; et , peu de minutes après, amis et ennemis, mêlés et confondus, rire et causer le plus franchement et le plus cordialement du monde. Cependant ils ne buvaient point, parce que l'usage des boissons leur était encore in-

(i) Usage anglais. — Les watchmen sont des agens de surveillance nocturne.

terdit. Quel ne devait pas être , jadis , le pouvoir des chefs, si , aujourd'hui encore, ils sont si rigoureusement obéis , en des momens d'urgence ?

Huit mois s'étaient passés depuis ces événemens. Tout avait repris son train ordinaire à 0-taïti , et nous étions tranquilles , sans que les habitans des iles occidentales fussent venus nous attaquer , comme M. Williams paraissait le craindre (i); au contraire, il éclata , dans ces îles, des troubles qui dégénérèrent bientôt eu une guerre sérieuse entre les anciennes maisons rivales de Raïatéa , de Tahaa et de Bora-Bora , comme on le verra dans la partie historique de cet ouvrage»

(i) M. Williams , missionnaire à Raïatéa , avait pris un peu vivement le parti de la reine, auquel appartenaient les chefs de Raïatéa et d'Ouhaïné ; ce qui , même , avait un moment excité le mécontentement des chefs o taïtiens et amené des discussions entre lui et ses confrères d'0-taïti. Cet événement , comme tant d'autres circonstances qui l'avaient précédé, m'a prouvé qu'il n'y a rien de vrai dans ce qu'on a dit, jusqu'ici, en Angleterre, que les missionnaires ne se mêlent point des affaires politiques. ïls s'en mêlent , en effet , en toute occasion ; le plus souvent, ils fonttrès-bien de s'en mêler; mais devraient , ne fût-ce que par prudt^nce, le faire avec plus de modération , de circonspection , ou plutôt moins impérieusement , se bornant à donner privément des avis et non pas des Qi'dres publics. Leur présence trop assidue aux assemblées , la part souvent trop active qu'ils prennent aux discussions, ne paraissent être ni dans leur mission, ni dans leur compétence. Ils se sont fait par-là un tort considérable; cïir on leur attribue, de suite, et, la plupart du temps, avec raison, rétablissement de toutes les mesures , quelles qu'elles soient.

Aj 0-taïti , si convenablement située pour la relâche des bâtimens baleiniers, le nombre des navires qui venaient reposer leurs équipages, renouveler leurs provisions et faire de l'eau , augmentait tous les mois ; et , de plus , les travaux qu'on y faisait , un commerce plus régulier, établi pour la pêche de la nacre, tout cela vivifiait l'île et commençait à mettre des sommes en circulation ; mais les désordres moraux n'avaient pas diminué. De nouveaux cabarets s'établirent, de toutes parts, autour de la baie , et même dans les autres parties de l'île. Au premier lieu, la baie de Papaïti , il y avait , pendant line grande partie de la nuit et chaque dimanche , un tapage infernal; et, tous les jours, des combats sanglans entre les marins. L'ivrognerie et la débauche se généralisèrent tellement qu'elles menaçaient l'île de la replonger dans un état moral pareil à celui qui existait dans les temps les plus barbares de l'ancienne religion. 11 y avait même , déjà , des vols et des assassinats. Des Indiens avaient forcé les magasins de M. Pritchard; d'autres, ayant attaqué deux jeunes marins, les avaient dévalisés, et si fort maltraités , qu'ils en avaient laissé un pour mort sur la place. M. Bertero le traita et lui sauva la vie ; niais il resta sourd d'un coup qu'il avait reçu sur la tête.

J'ai dit que huit mois s'étaient écoulés depuis ces événemens. Il y avait , aussi , déjà près de sept mois que M. Bertero était paili dans une goélette que j'a-

vais envoyée au Chili, et je commençais à m'inquiéter sur son sort, quoiqu'il fût possible qu'on Teût vendue ou qu'on lui eût donné une autre destination , avant de la renvoyer à 0-taïti. En novembre, i83i , deux bâtimens se présentèrent devant le port. Je reconnus de suite, que l'un était le brick le Napoléon , que j'avais envoyé à la pèche ; l'autre était un bâtiment français, VJdhémar, de Bordeaux. Je me rendis à son bord sitôt qu'il fut à Tancre. Il venait de Valparaiso. Je demandai , en tremblant , des nouvelles de ma goélette. Elle n'était point arrivée. Quel coup! Un bâtiment neuf, une riche cargaison, point d'assurance; et puis, Bertero, mon digne, mon noble ami Bertero î c'était donc là sa destinée; la récompense de son zèle; le résultat de ses travaux! Pour tombe, les abîmes de l'Océan! Puis le capitaine, l'équipage , tant de malheureux, jeunes encore , pour la plupart , tous avaient péri ! Accablé de cette fatale nouvelle, je m'en retournai aussitôt h terre, pour in'enfermer et pleurer, pendant plusieurs heures, la perte de mon malheureux ami et de tant d'autres infortunés.

M. Bertero, membre de l'Académie de Turin, était né en cette ville. Destiné à la médecine, il prit du goût pour la botanique. Parti , jeune encore , pour les Indes occidentales , où il resta plusieurs années , il en rapporta en Europe de riches collections, qui le firent connaître , et son nom prit place parmi ceux des plus savans voyageurs. Après un

court séjour en France et dans sa patrie , il voulut \isiter d'autres pays lointains, afin d'y continuer ses recherches, plus par goût pour la botanique , et par le désir d'être utile à la science, que par besoin iie la gloire. Le pays qu'il destina d'abord à servir de théâtre à ses travaux, fut le Chili , où il arriva en 1 828. Là , se mettant aussitôt à l'œuvre avec ce zèle infatigable qui le distinguait, il explora une grande partie de la république, visita Juan Fernandez, et envo^'a en France d'immenses trésors botaniques, et un très-grand nombre de plantes nouvelles. Je lui fus présenté en septembre 1800 , peu de temps après son retour de son voyage de Juan Fernandez. Je lui parlai des îles polynésiennes, de leur riche végc ation ; et , comme il avait l'intention de faire quelque nouveau voyage , je lui ollris un passage à 0-taïti. Pour son malheur, pour celui de la scicuce et pour le mien , il l'accepta. jXous partîmes le 28 du iiicme mois, et arrivâmes à 0-taïti, le 3 novembre. J'ai décrit son brûlant jenthousiasme, à l'aspect des trésors que son nouveau séjour promettait à la science. Enchanté des lieux , charmé des découvertes qu'il y faisait, rquoiqu'il eût bientôt reconnu que la végétation y est pi us riche que variée, il y commença ses recherches avec une ardeur infinie , et forma des collections immenses, depuis notre arrivée jusqu'au 9 îivîil , époque où il quitta 0-taïti, tant à cause des -tixxiHes continuels qu'il y avait alors dans cette île, qu'à cause de la nouvelle de la révolution de France,

que nous venions de recevoir. Je l'engageais à attendre quelques mois encore l'arrivée d'un autre bâtiment plus grand, plus commode Ce fut en vain. ^

Une fatalité le pressait de partir. Le 9 avril , je l'embrassai et le quittai vivement ému. Il ne l'était pas moins. Quelqu 'analogie de goûts , de caractère , nous avait intimement liés. Que de promesses de nous écrire , de nous joindre en Europe î Que de cbarmans projets, qui ne devaient point se réaliser î Assis sur le rivage , je contemplai le bâtiment aussi long-temps qu'il put s'apercevoir, et rentrai le cœur gros , comme si j'eusse déjà pressenti quelque x^hose de funeste. Le bâtiment devait toucher à Raïatéa , d'où M. Bertero m'écrivit pour me parler de plantes qu'on lui avait apportées , et qu'il ne connaissait pas , exprimant le regret de n'avoir pas à sa disposition ses livres et autres objets , et ajoutant que, peut-être, il resterait dans l'ile. Quel malheur qu'il ne s'y soit pas décidé ! Mais son heure était venue. Le bâtiment quitta Raïatéa vers le milieu d'avril , et l'on n'en a plus entendu parler. J'ai visité, depuis, plusieurs lies, les seules où , s'il s'était sauvé , j'aurais pu le rencontrer. Il ne me reste pas le moindre doute qu'il ne se soit perdu en pleine mer , et qu'il n'ait péri corps et biens. Pendant son séjour à O-taïti, M. Bertero ne s'occupait pas seulement de pïantes. Comme médecin, il y rendait de grands services , toujours prêt à donner les secours de son art à quiconque venait les soUiter ; mais, s'il était plein du désir d'être utile , il n'ai-

mait pris qu ou le déraugeât sans nécessité. Extrêmemeut vif , il lui arrivait même souvent de s'emporter, ce qui donnait lien k des scènes assez singulières , que les habitans citent encore. Les Anglais se souviennent avec plaisir de sa réponse à l'un de leui^ compatriotes, qui voulait se faire saigner. Cet homme était grand buveur , et passait rarement une journée sans s'enivrer. Encore un peu chancelant, il vint, un jour, voir M. Bertero, dans un moment où celui-ci était très-occupé , et lui demanda , en français , langue qu'il parlait bien , de le saigner ou plutôt de lui tirer un peu de sang. M. Bertero leva la tête , le regarda tixciuent, et lui dit : «Si vous connaissez quel- )) qu'un qui puisse vous tirer tout le rhum que vous » avez bu, allez le trouver; puis, après, revenez à. » moi , et je vous tirerai du sançr. » L'Antdais , stupcfait , ne savait que répondre. Il se retira, et raconta lui-mêaie partout l'anecdote. Plus tard , pourtant, il fut saigné; et toute l'îlç connut bientôt le caractère du docteur, qui, à ses vivacités près, était véritablement aimable et bon , aimé de tout le monde , des blancs comme des Indiens. Le brick le Xapoléon étant revenu de la pêche, j'en avais donné le commandement an capitaine Kbrill , et je venais de l'expédier pour le Chili, Dans cet intervalle , M. Doursther, consul de Hollande à Valparaiso, était arrivé -et repartit pour les îles basses, où lui arriva l'aventure dont j'ai rendu compte ailleurs. Dans l'impossibilité de mettre son navire en état de reprendre la mer ,

on Favait vendu publiquement à 0-taïti , pour la modique somme de 8,5oo francs. Il est vrai que , dans ce pays , où il est si difficile et souvent impossible de se procurer ce qui manquait à ce bâtiment , il ne valait peut-être pas davantage ; et je sais que le capitaine Ebrill, qui l'acheta, ne fit point une belle affaire (i). Cet événement me mit à portée de recueillir une preuve de plus de l'étrange manière dont la justice est administrée dans ces îles. Le bâtiment ayant été pillé par les brigands deTîle de la Chaîne, j'invoquai, dans cette circonstance, l'intervention de la reine d' 0-taïti , en vertu des conventions faites avec elle, avant le départ du bâtiment, lui rappelant qu'elle m'avait donné une lettre d'autorisation

(i) Ce bâtiment , assuré en Angleterre, ne fut point payé , pour quelque \ice de forme dans la police , ou d'après le rapport du capitaine, qui , resté , par hasard, en route, dans une île, après sa délivrance , prétendit que M. Doursther n'avait point le droit de vendre en son absence ; mais les véritables causes de sa colère étaient son intention de le faire acheter indirectement pour son compte , et sa jalousie contre le capitaine Ebj'ill. Cet homme nous était fatal. C'était le second bâtiment qu'il nous perdait ; et cela , par sa faute et par défaut de surveillance. Quant à M» Doursther, lésé dans ses intérêts, il fut encore traité d'une manière qui devait exciter son indignation. Seul des hommes du bord qui l'eût défendu au péril de sa vie , il s'était vu sur le point de Je reprendre ; ou s'était montré , tout au moins , assez courageux pour en faire la tentative , s'il avait pu saisir ses armes, quoiqu'il soit assez probable qu'il eût succombé... Qu'on juge de l'eft'etque devait produire une subtile chicane sur un homme de cette trempe , après une conduite aussi honorable ?

pour aller à la pêche. Elle promit de faire restituer les effets volés , et de pnnir les coupables. Une de ses goélettes partit , eu effet , pour Anaa. A son retour , Pafaï, Water et autres , m'apportèrent , commeen triomphe , trois vieux habits , deux malles vides , le diplôme de M. Doursther ; mais , ce qu'il y avait de pis, c'était de voir se promener librement à' (3-taïti des gens qui avaient pris part au pillage; et, dans cette affaire comme dans tant d'autres du même genre, dont j'avais été témoin, je reconnus qu'il n'y avait aucun fonds à faire sur la justice des Indiens , les bâtimcns de guerre pouvant seuls les mettre à la raison , et leur donner des leçons devenues nécessaires , pour la sûreté de ces mers et dans l'intérêt du commerce (i).

En janvier, i832 , les bruits de guerre reprirent cours, La jeune reine était séparée d'un mari qui l'avait quittée , et qui habitait l'île de Tahaa, dont il était chef, taudis qu'à O-taïti il n'était absolument que le mari de la reine. Elle demandait à faire un autre choix. Les chefs, pour prévenir au plus tôt le retour des conséquences inévitables de son isolement , songèrent à obtempérer à ses vues. C'était là unevéri-

(i) Le Challenger^ capitaine Freemantle , qui arriva peu de temps après, reprocha durement cette conduite à la reine, la força de faire justice dans un autre cas ; et sa visite fit d'autant plus de bien , que, dans son iuipartialité , il traita sévèrement des blancs, qui , en grande partie cause de ce désordre , se croyaient à l'abri de toute poursuite.

table violation des lois, et quelques-uns des missiotinaires regardaient la chose comme contraire àla religion; toutefois, les chefs, plus forts et pi us capables de juger dece qui convenait au bien età la tranquillité de nie, tranchèrent la question , et la reine fut remariée à un jeune homme , fils d*un chef d'Ouhaïné , ou plutôt à un enfant, puisqu'il n'avait que quinze ans. Ceci occasionna quelques rumeurs parmi les fanatiques et des gens qu'avaient animés des propos indiscrets, tenus pardes blancs , à Moréa. Plusieurs osèrent s'y déclarer contre ce mariage ; mais des juges y allèrent, les condamnèrent et les punirent. D'autres mécontens se prononcèrent à Taïarabou. Tati s'y transporta pour les juger ; et Tavarii , ce protégé de la reine , dont j*ai parlé dans une première occasion , ne craignant pas, cette fois, de se déclacer contre elle, insulta Tati, qui se trouvait là presque seul, et poussa Faudace jusqu'à le menacer de le faire lier. A l'ouïe de cette nouvelle , toute l'île, en moins de rien, fut en mouvement. La reine écrivit à Tati pour lui exprimer ses regrets de ce qui venait de lui arriver ; mais, par une bizarrerie qui n'était que trop dans son caractère, elle chercha , de nouveau , à protéger cet homme, quoique, dans cette circonstance, il l'eût positivement offensée.

^ Des préparatifs de guerre se firent alors de toutes parts. Les chefs, cette fois, avaient pris la résolution de punir les coupables ; mais on s'aperçut bientôt ^ue la nouvelle secte avait beaucoup de part à cet^

-• 334 — i'évolte , ainsi qu'aux dernières guerres de Tabaa et de Raïatéai Plusieurs des autres districts s'étaient, en conséquence, unis aux insurgés de Taïarabou; un district voisin avait aussi pris parti pour eux; et l'un des fils de Tati même venait d'embrasser leur cause. Il y eut à Papaoa une nouvelle assemblée , où les gens de Pafaï et d'Itoti arrivèrent armés. Sans vouloir rien écouter, ils marcbèrent tout droit sur j^apara. Ce mouvement donna quelqu'inquiétude. On ignorait l'intention de ces guerriers, marchant ainsi armés , sans leurs chefs. On craignait qu'ils se livrassent à des excès. M. Pritcbard accourut bride abattue à Papaïti;M. Henry s'y présenta également, tout hors d'haleine, tant pour prévenir les habitans que pour tâcher d'arrêter ces furieux ; mais ils étaient déjà loin , et n'avaient insulté personne. On apprit bientôt qu'ils avaient agi ainsi par ordre supérieur; et, pourtant, on craignait encore que cette troupe et ses chefs ne rejoignissent les insurgés de Taïarabou. Ces craintes n'étaient pas fondées. Ils restèrent toujours sans reproche. Les armées marchaient maintenant pour se réunir à Papara et pour aller de là attaquer Taïarabou , si les rebelles ne se soumettaient pas et ne livraient pas les coupables. Tavarii et les iMamaïa , se voyant trop faibles, eurent recours à la trahison. Ils feignirent de se soumettre , et consentirent à se voir punis; mais à peine une partie des armées des chefs se fut-elle retirée, qu'ils attaquèrent le reste. Toutefois, ceux qui étaient déjà en mar-

che , revenant à la liàte , on culbuta les insurgés. Il y eut trente et quelques hommes de tués et up plus grand nombre de blessés. On poursuivit les fuyards pendant quelque temps; mais, ensuite, les chefs firent suspendre les hostilités. Cette échautfourée coûta quelques bestiaux à M. Orsmond , alors missionnaire à Taïarabou; car les Indiens, à défaut d'ennemis, avaient tiré sur les vaches, dont ils avaient, d*ailleurs, besoin pour se nourrir.

Pendant que ces choses se passaient à Taïarabou , nous étions à Papaïti dans des alarmes continuelles. Nous savions que le désordre serait extrême, si Tavantage restait aux Mamaïa. Le pillage et le meurtre auraient été la conséquence de leur triomphe. Pour prévenir le premier danger, nous mîmes nos effets les plus précieux à bord du bâtiment du capitaine Ebrill ; pour nous préserver du second , nous nous armâmes jusqu'aux dents; et je crois que les Indiens auraient long-temps réfléchi avant de venir nous attaquer; mais peut-être aurions-nous eu plus à craindre de nos amis que de nos ennemis, au moins quant au pillage. Tavarii ou les Mamaïa vainqueurs , les troupes des chefs auraient opéré leur retraite de notre côté , et auraient probablement enleva tout ce qu'ils auraient trouvé à leur portée, afin de le leur soustraire. Peu nombreux comme le sont encore les blancs à 0-taïti , leur position serait bien critiqua^ en de pareils momens, sans les navires qui , maintenant , se trouvent, en tous temps, sur la rade.

Dans celte affaire , Ariipaïa , dite aussi Pomaré Vahiné, cette femme qui , dans la guerre de i8i5, s'était déjà montrée si courageuse, venait encore de se distinguer. Elle avait suivi les troupes; et, vêtiie en amazone , armée d'un sabre et de pistolets, commandait les soldats de la reine. Elle était dans la partie de Tarmée qui se retirait , lorsqu'arriva la nouvelle de la trahison des ennemis; et quand on annonça qu'ils avaient attaqué l'arriôre-garde. Aojssitôt il y eut quelque apparence de désordre , et les troupes étaient prêtes à fuir, quand Ariipaïa, avec sang-froid et fermeté , leur ordonna de marcher en avant, en donnant l'exemple; et, de tous les chefs, il parait que ce fut elle qui se tint le plus près de l'engagement. Ce combat rétablit la tranquillité. Bientôt toutes les troupes revinrent. Quand celles de la reine passèrent par Papaïti , ce fut un jour de distribution pour nous. Plusieurs chefs se présentèrent. Il fallut leur donner du rhum à tous. Les derniers furent la reine-mère, Ariipaïa , Pafaï et plusieurs autres. En de pareils momens, il est difficile de refuser. Ils burent toute une carafe , et puis demandèrent encore une bouteille, qu'ils voulaient emporter et que je leur donnai, heureux d'en être quitte à si bon compte. Pendant qu'ils étaient chez moi , nombre d'Indiens se tenaient aux fenêtres, en demandant leur part. On leur en passait quelques verres qu'ils saisissaient avec la plus grande avidité. De là ils allèrent h d'autres maisons où. les , choses se

passèrent de même ou à peu près. Ce sont là les contributions d'0-taïti ; mais une chose étonnante, c'est qu en de pareils momens, et souvent dans l'ivresse , il ne se commette pas plus de désordres. Il n y en a peut-être pas un exemple ; et ce peuple singulier continue à donner la preuve d'une douceur de caractère qui n'a peut-être nulle part sa pareille.

Les principaux coupables étaient le chef Tavarii , et les deux prophètes ou inspirés , Toutouaï et Vaïpaï. Le vieux chef Vaïatua était aussi compromis ; il fut même , à ce qu'il paraît , une des principales causes de cette guerre; et cela , pour une raison qui mérite d'être citée.

Le missionnaire Crook, voulant se retirer à la Nouvelle- Hollande, vendit tout ce qu'il possédait ou l'échangea contre de l'huile de cocç. Le vieux chef avait acheté une embarcation ou tel autre objet, qui j après livraison , ne lui parut point t^l qu'il s'attendait à le trouver. Il alla voir le missionnaire. On s'échauffa. Le vieillard vendit son achat et reprit son huile. Quelques jours après, il fut accusé parle missionnaire d'avoir repris plus d'huile qu'il en avait donné ; et, celui-ci poursuivant cette aflfaireavec chaleur, le chef dut venir devant des juges , qui, sur la plainte de M. Crook, le condamnèrent. Il paraît que, dès lors, cet homme , soit qu'il fût eflfectivement innocent , soit qu'il s'indignât de ce que le missionnaire avait osé le poursuivre comme coupable de vol , jura haine implacable aux blancs; et déclara qu'il

me dormirait tranquille que lorsqu'il aurait allumé le feu de la guerre civile, et fait triompher la nouvelle secte. Il tint parole et faillit réussir dans son projet. Il excita Tavarii à recevoir la reine selon les anciennes coutumes; le fit se déclarer contre le mariage de la reine ; engagea les Mamaïa à s'unir à Taïarabou ; et , quoiqu'àgé de près de quatrevingts ans , il déploya , dans cette affaire , une adresse et une activité qui montrent que le sentiment de la vengeance est une des plus violentes passions que connaissent ces insulaires.

l'ati avait empêché de poursuivre les vaincus dans les montagnes, ce qui prévint l'effusion de beaucoup de sang ; mais laissa échapper un grand nombre de coupables. Les vingt ou vingt-deux insurgés restés sur le champ de bataille étaient tous des hommes du peuple. Toutefois on se saisit de Tavarii et des deux inspirés (i), qui, avec quelques autres, furent condamnés à l'exil ; jugement mis à exécution, malgré les sollicitations de la reine ; et tous furent transportés k Matéa, île aujourd'hui presque déserte, mais fertile , et où ils devaient trouver tout ce qu'il faut pour vivre dans l'abondance. La cérémonie de ce jugement liiérite quelques détails. C'était une trop belle occasion d'observer les moeurs pour ne pas m'y rendre. Les chefs se rendirent à Papara, le 3 mars 1 833,

(i) On dit que ces braves gens priaient chaqae jour Jésus-Christ d'exterminer les missionnaires et tous les Chrétiens.

afiu de prononcer la sentence. On reconnaissait qu'ils y mettaient de l'importance. Tous étaient habillés de rouge. La plupart des missionnaires s'y trouvaient avec eux. Il y avait beaucoup de monde. La reine , sa mère , sa tante, y étaient , et je ne fus pas médiocrement surpris de voir Mahaïné , chef de l'île d'Ouhaïné, non- seulement siéger parmi les juges, mais encore présider le tribunal. C'était un compliment que les chefs d'0-taïti lui faisaient, en cette circonstance. Cette séance s'ouvrit encore par des prières que, sur l'invitation des chefs , récita l'un des missionnaires ; puis l'orateur de la reine se leva , et livra , en son nom , les coupables aux juges. L'un des magistrats fit alors un court rapport de l'affaire , donna lecture de l'acte d'accusation, et la discussion commença de suite. L'un des fils de Tati ficrurait parmi les accusés. Ceux-ci n'avaient point d'avocat et devaient se défendre eux-mêmes.

Le premier orateur qui parla fut Pafai , chargé de remplir les fonctions du ministère public. Son discours fut aussi brillant qu'adroit. Il traça un tableau énergique des maux que les accusés avaient faits à leur pays; des maux bien plus grands qu'ils pouvaient lui faire encore; et, unissant par démontrer que le premier devoir de la souveraine était de respecter les lois, il l'engagea à ne point s'opposer à leur exécution, dans cette circonstance. « Emparez- » vous-en (des lois), disait-il , en fermant le poing » avec force , serrez-les bien dans la main; serrez-les

» bien , répétait-il , pour qu elles ne vous échappent » pas. Elles sont votre sauve-garde. Tant que notre » pacte social , tant que nos lois existeront, Poma ré » sera souveraine et respectée. » Ce discours était vraiment beau et d'un ordre supérieur aux allocutions ordinaires; plein de raisonnement, plein de vues sages, qui, bien développées, produisirent un excellent effet , même sur la jeune reine. L'orateur chargé d'exprimer sa pensée reconnut la vérité de ce qui venait d'être dit , et déclara qu'elle n'avait d'autre désir que de maintenir les lois , le bon ordre , et de faire le bonheur de l'île.

Tati brilla moins ce jour-là , et son infériorité relative s'explique peut-être naturellement par la circonstance que son fils était sur le banc des accusés. Néanmoins , dans un discours peu long , mais énergique , il développa tous les maux qu'avaient causés , depuis quelque temps , les principaux coupables , et établit combien il était nécessaire de faire un exemple , afin de ne pas laisser échapper ceux qui avaient fait tant de victimes. En ce moment , un homme fort suspect , nommé Mato , appartenant à la nouvelle secte, véritable sauvage, ne demandant que le désordre, et capable de tout, osa l'interrompre; ce qui , tout naturellement , amena , de la part de l'orateur, une de ces sorties uniques, dont j'aurais désiré que pussent être témoins ceux qui se destinent à l'exercice de la parole. « Est-ce bien toi , )) toi , Mamaïa , s'écria-t-il , en se tournant brus-

— 34i — )) quement vers l'interrupteur, qui oses m'interromn pre et élever la voix en ce lieu ? Qui es- tu , et de » quel droit as-tu pénétré jusqu'à nous? Viens, ap- » proche ; car, si tu dois parler , c'est ici, sur ce banc, » parmi les coupables , qu'est ta place. Nous nian- » querions notre but, si nous te laissions échapper. » Tu es l'un des premiers que la loi doit atteindre. )>

Les débats terminés, et les accusés reconnus coupables par les divers districts, Mahaïnc se leva. Après un court préambule , ayant fait lever les accusés, il les appela par leur nom , et prononça leur jugement. Cinq furent condamnés h l'exil ; les autres h des travaux; et les chefs ne se séparèrent qu'après l'exécution du jugement.

Cette assemblée aurait fait honneur à des peuples plus avancés dans la civilisation ; et montre qu'0-taïti, retenu en arrière par des circonstances que je n'ai pu assez développer, est mûre pour un meilleur ordre de choses.

Après cet événement , il ne se passa plus rien de bien remarquable à 0-taïti, jusqu'à mon prochain départ de cette île. Mes affaires m'appelant, de nouveau, au Chili , je fis un troisième voyage à Valparaiso ; et, de retour encore à 0-taïti, je trouvai, enfin , qu'on en était venu à une mesure qu'on aurait dû adopter déjà depuis plusieurs années. Quelques-uns des missionnaires avaient reçu des reproches et éprouvé des calomnies de la part de gens qui semblaient ne pouvoir se rendre coupables de ce crime envers eux ,

après en avoir été reçus avec hospitalité , et s'être vus comblés d'égards et d'attentions par eux et par leurs familles. Cette circonstance inspira aux missionnaires l'idée d'établir dans l'île une Société de tempérance. Ils signèrent les premiers l'acte d'association ; le firent signer à un grand nombre de chefs et d'Indiens ; et obtinrent, ce qui valait mieux, ce qui était plus positif, la prohibition de la vente du rhum et des esprits en général , soit pour de l'argent , soit par échangé, contre des provisions. Je reconnus, dès lors, avec bonheur , les heureux effets de la nouvelle loi ; car, par elle, la paix et la tranquillité renaîtront à 0-taïti. Les étrangers sobres se porteront à peu d'excès; et l'Indien, si doux par caractère , n'insultera plus personne. Les mœurs même en tireront avantage ; car , si l'ivrognerie n'était pas la cause de l'immoralité de ce peuple, elle l'était au moins du scandale que causaient, partout, des hommes et des femmes dans un état d'ivresse à ne connaître aucune honte, au point qu'on les voyait souvent marcher sur le rivage, ou se rouler, entièrement nus, dans les sables et dans la boue.

Je ne terminerai pas cet article sans y joindre une observation propre à prémunir le lecteur contre les impressions que pourraient lui avoir laissées quelques-unes des remarques précédentes , malheureusement trop bien fondées , sur le scandale de la vie des étrangers , l'ivrognerie etl'inconduite des marins , le mau^^nis exemple de leurs querelles, surtoutlediman-

che , pendant les offices , le relâchement des mœurs d'une grande partie des Indiens et leurs excès en tout genre. En prenant ces remarques trop à la rigueur, et en les généralisant trop , il en tirerait les inductions les plus graves contre le véritable état social de ces îles ; mais ce serait une erreur. En effet , l'ordre et la tranquillité ne cessaient pas d'y régner ; les affaires n'en allaient pas moins leur train; les navires n'obtenaient pas moins facilement des provisions , et tout ce dont ils pouvaient avoir besoin ; les propriétés n'en étaient pas moins assurées; et les excès partiels restaient rarement impunis; au point qu'un chef, d'ailleurs aimé de tous , et orateur de la reine , fut très-long-temps suspendu de ses fonctions, pour avoir fait un peu de bruit chez moi , un jour qu'il se trouvait ivre. La fortune et la vie des individus n'étaient donc , en effet , nullement exposées par ces désordres individuels ; mais il n'en était pas moins temps d'en arrêter le cours , en ce que leur continuité ne pouvait manquer d'avoir des suites fatales ; et je le répète, en finissant.... La prohibition des boissons fortes me paraît devoir infailliblement rétablir la paix extérieure , et sauver au moins l'apparence pour les moeurs. Elles ne cesseront pas, à la vérité, d'être toujours , au fond, très-relâchées; mais elles gagneront à cette mesure, devenue d'une indispensable nécessité , pour prévenir le retour des scandales , sans que , néanmoins, ce peuple ait jamais senti ni suivi la morale de la religion qu'on lui enseigne.

Page 1