‹ Voyages aux îles du Grand océanChapitre 52 sur 99 · AVEC CEUX DES AUTRES PEUPLES · texte numérisé non relu

AVEC CEUX DES AUTRES PEUPLES

Indépendamment des rapports généraux qu'on a pu remarquer , dans le cours de ces études, entre la religion des habitans de TOcéanie , considérée sous le double point de vue de leurs dogmes et de leur culte, et celle de plusieurs autres peuples, il s'en trouve encore, dans les annales traditionnelles des populations de la mer du Sud , qui , à quelques modifications près , semblent destinées h se reproduire chez eux ainsi que partout ailleurs , comme pour témoigner invariablement d'une communauté d'origine et de destinée , partage de chacune des races

humaines primitives , quelles que soient, aujourd'hui, leur excentricité relative, et les distances qui les séparent, sur le sol de leur commune patrie. Tels sont , par exemple , ces aventureuses merveilles de leurs géans et de leurs héros, et ce déluge aussi inexplicable qu inexpliqué par la physique , mais dont les traces ne se retrouvent pas moins dans les souvenirs du monde entier. Dans leurs chants

sacrés si nombreux, les Océaniens en ont plusieurs qui présentent des analogies frappantes avec THéracléide , les Dionysiaques , les Argonautiques ; et qui , tous, paraissent, comme ces derniers j n être que la description du coure et des révolutions du soleil. Fanaura ,Fatâu houi , Hiro, etc. , sont les Hercules , lesBacchus et les Jasons de la mer du Sud. On a vu le second combattre le cochon anthropophage , et Hiro délivrer une vierge. C'est surtout ce dernier, Hiro , quoique divinité secondaire , dont le voyage présente une analogie frappante avec l'expédition et les voyages des paladins delantiquité grecque ; mais ce qu'il y a de plus curieux, c'est leur description d'un déluge qu'ils placent , comme tous les autres peuples du monde , à la suite de leur système cosmogonique et théogonique; et qui , s'il a vraiment existé quelque part, pourrait bien avoir eu lieu dans cette partie du globe, où, sur une si immense étendue d'Océan , on ne trouve plus que cà et 1^ quelques points ou faibles parties de ce qu'ils prétendent avoir été anciennement une grande terre. Ainsi qu'en

mainte autre circonstance, ils diffèrent, da phis au moins, sur les détails de ce phénomène, dont la tradition n'était point récitée avec cellçs de la cosmogonie et dés faits historiques , et s'était probablement perdue, avec et comme tant d'autres ; mais au moins s'accordaient - ils sur la cause, Fattribuant tous au courroux des dieux. Tous disaient aussi que la mer , sortie de son lit et montée jusqu*àu sommet des plus hautes montagnes, occasionna la destruction de leur terre, sans que , nulle part, il soit question des eaux pluviales. Dans cet événement, ils eurent aussi leurs Noé, dont les uns se sauvèrent sur des pirogues, tandis que d'autres, protégés par les dieux, trouvèrent leur salut sur quelques points de la terre où les eaux n'arrivèrent pas; mais voici comme ils racontent ces faits.

Lés hommes, ayant cessé de remplir leurs devoirs envers les dieux, ces derniers décidèrent de détruire leur asyle et de les faire périr. A cet effet , 7?0M,dieu des vents, déchaîna les tempêtes, et les vents soufflèrent avec une telle fureur , que la mer , sortie de son lit, s'éleva de manière à submerger entièrement l'habitation des hommes. Ses -vagUes roulaient librement au-dessus du sommet des plus hautes montagnes. Une seule famille échappa à cette destruction ; et cela , suivant quelques-uns , à ï'insu des dieux. Elle se trouva, par hasard, à la mer, dans une pirogue, tandis que les autres, surprises par les eaux, furent submergées et se noyèrent toutes. Quand

la tempête se fut calmée, et quand la mer , qui avait considérablement baissé , laissa voir quelque teri*e à sa surface , les seuls humains épargnés débarquèrent à Tune des îles de la Société , où leur pre xnier soin fut de construire un Maraï, et de rendre grâce aux dieux de leur conservation. Il n est pas dit que cette arche contînt tous les animaux; mais les insulaires croient que c'est cette famille qui repeupla la terre. A 0-taïti , l'on dit égaléinent que les dieux en courroux soulevèrent les eaux , tout en secouant la terre sur ses bases ; et ce récit est fait avec une énergie qui semble annoncer un événement dont ces îles n offrent plus d'exemples. ^Pendant que le vent soufflait avec fureur , et que les eaux s'élevaient avec une rapidité ejQTroyable, la terre tremblait, des flammes en sortaient d'e toutes parts, des masses de rochers, lancées dans les airs, r^itombaient comme une pluie à la surface. Dans l'ho. reur de pareilles scènes, les hommes coururent , les uns vers le^ montagnes , les autres vers les Marais, pour implorer la clémence des dieux; mais tous furent écrasés par les rocher», enveloppés par les vagues, qui les atteignaient dans leur course, ou engloutis par la terre, qui s'enfondra sous leurs pieds; et il n'y eut, non plus, d'épargné qu'une seule famille , qui , ayant gravi le sommet d'une haute montagne , y resta saine et sauve au mibeu des ruines , des quartiers de rochers , et des pierres

qui pleuvaient de toutes parts autour d'elle, aved un bruit terrible.

Une version plus répandue du même fait est celle de Roua hatou. Ce dieu , espèce de Neptune , dormait au fond des mers , dans un endroit qui lui était consacré.

Un pêcheur commit l'imprudence d'y aller pêcher^ et son hameçon , s'étant accroché aux cheveux du dieu , le dieu fut éveillé. Furieux , il monta à la surface , pour voir qui avait eu l'audace de troubler ainsi son sommeil ; et , quand il vit que le coupable était un homme, il décida , aussitôt, que toute la race humaine périrait pour cette insulte. Par cet esprit de justice qui distingue assez ordinairement les dieux d'un grand nombre de peuples , les innocens furent punis, et le seul coupable fut aussi le seul épargné. Le dieu lui dit d'aller, avec toute sa famille, sur le Toa marama^ qui , d'après les uns, est une pirogue, d'après les autres , une île ou une montagne , mais que je nommerai «rc/ie , remarquant seulement que Toa marama signifie guerrier de la lune, ce qui me fait supposer que l'arche quelconque et l'ensemble de l'événement du cataclysme ont quelque rapport avec la lune. Quand le pêcheur et sa famille se furent rendus à l'endroit indiqué , les eaux de la mer commencèrent à monter ; et , couvrant jusqu'aux montagnes les plus élevées, fiirent périr tous les êtres , à l'exception de ceux qui étaient sur ou dans

le Toa marama , et qui , plus tard , repeuplèrent les îles ou la terre.

On remarquera que, malgré quelque différence dans les détails, la cause de révénement et Févénement sont partout les mêmes : la destruction de la terre et des hommes, occasionnée parle courroux des dieux ; mais ce ne sont plus là que des contes , dôpt la variétj n^ême autorise à n y voir que les débris de quelque tradition riche d* un sens caché, et qui donnerait, probablement, un tout autre résultat, si Ton pouvait la trouver et Tentendre. Il en est de même de bien d'autres faits ; car il n'y a que les traditions en vers récitées par les harépo ( promeneurs de nuit ) , qui fussent authentiques et invariables , au point de ne différer nulle part d'un seul mot, et dont Tensemble , si l'on peut jamais l'obtenir , donnera seul une idée juste et distincte de rancienne religion de ces insulaires.

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