‹ Voyages aux îles du Grand océanChapitre 64 sur 99 · POLITIQUES · texte numérisé non relu

POLITIQUES

Tous les habitans des îles que j'ai mentionnées avaient une sorte de gouvernement féodal , une aristocratie établie de temps immémorial, et dont les membres nombreux ne cessaient de^se disputer l'autorité suprême. Chaque île, quelque petite qu'elle fût, était divisée en deux ou en plusieurs districts, dont chacun avait toujours son chef indépendant ou momentanément tributaire des autres. La chance seule des combats soumettait une île à la loi d'un seul ou la divisait entre plusieurs; mais en rien ni jamais ces gouvernemens n'étaient bien stables; et, les îles Sandwich exceptées, on n'a trouvé nulle part, chez ces insulaires, des dynasties régnant sur toute une île , pendant un grand nombre d'années. Chezles plus sauvages, comme à la Nouvelle-Zélande, ou chez tous ceux qui étaient encore cannibales, ces chefs n'avaient guère d'autre prérogative que celle de conduire le peuple à la guerre ; et , là , sans la bravoure personnelle , un chef n'aurait pas long-temps commandé. Ce n'était pourtant pas de ce fait seul que les chefs tiraient leur autorité; car, d'abord, cette autorité était héréditaire, et puis, quelque sauvages qu'ils fussent, ils en étaient pourtant déjà venus à

appeler à leur secours la superstition et le fanatisme. Ainsi, à la Nouvelle-Zélande, aux Marquises, comme aux îles de la Société et aux îles Sandwich , la personne des gouvernans était sacrée; ainsi, les «^ouvernans étaient considérés comme les protégés et les favoris des dieux (i).

Chez les moins barbares, comme aux îles de la Société , à Tongatabou , aux Sandwich, etc., dont les habitans n'étaient plus cannibales (a) , les principaux chefs avaient, sur le peuple, un pouvoir presque absolu , quoique ce même pouvoir ne fût pas toujours respecté des chefs subalternes. Dans ces localités on se rapprochait davantage du système féodal , tel que nous le concevons en Europe, surtout aux îles Sandwich, où le peuple était esclave , comme dans tous les lieux où ce système a été en yigueur; puisque, dans ces dernières îles, les chefs disposaient pres-

(1) Il n*en était pourtant ainsi qu'à l'égard de leurs subordonnés ; car, dans les batailles , le peuple cherchait toujours à frapper le chef ennemi plutôt qu'aucun autre. Néanmoins , à la Nouvelle-Zélande , quand un parti vainqueur a frappé de mort le chef du parti vaincu , ordinairement il cesse le combat et suspend le caraage , persuadé que ce trépas seul a fait assez de mal à ses adversaires ; et, effectivement , dans toutes ces îles , la mort de son chef dans le combat est regardée comme le plus grand malheur qui puisse arriver à un peuple , parce qu'on y voit la preuve de l'abandon des dieux. Aux Sandwich, la vie des chefs prisonniers était généralement épargnée.

(2) Aux îles des Amis et aux îles Sandwich , il y avait ercore des exemples d'anthropophagie , exercée sur les prisonniers de guerre.

qu'arbitrairement de la vie et du peu de bien de ceux qui leur étaient soumis, il ne paraît pourtant pas que , nulle part , des lois positives leur assurassent le droit de vie et de mort; mais , dans les trois groupes immédiatement cités , ils n'en jouissaient pas moins de fait , au moyen du fanatisme et de la superstition. Le cruel usage des sacrifices humains , dont il a déjà été question, était la base et servait d'appui à leur pouvoir. Les dieux, la terreur du peuple, étaient toujours favorables aux chefs; et, quand un malheureux déplaisait à ces derniers , il était sûr de tomber leur victime.

Un autre appui de leur pouvoir , et qui les investissait indirectement du droit de vie et de mort, dans toutes les îles , c'était l'usage du Tabou , ou de la loi qui rendait un objet interdit ou sacré.

J'ai déjà fait connaître, en parlant de la religion (i), ce singulier usage, en partie politique, au moins dans quelques-uns de ses effets , mais éminemment religieux dans son origine, non moins que l'interdit des Hébreux (2) , avec lequel il avait des rapports frappans qui n'ont point encore été signalés , quoique méritant assurément toute l'attention du philosophe et du moraliste. Quoi de plus singulier , en effet , que l'analogie de cette partie de la loi de Moïse , écrite à l'extrémité la plus occidentale du

(1) Voy. tome I, page 528 et seqq.

(2) Lévit. XXVII.

continent asiatique , avec la coutume universelle et constante de ces peuples, que de vastes mers relèguent , en les séparant de tous les autres , à Textrémité opposée du monde ? Sans vouloir reproduire, à cet égard, tous les détails où je suis entré sur leTabou, considéré surtout comme institution religieuse, j'en rappellerai ici, en peu de mots, l'influence politique sur le peuple. Plus que tout autre, elle semblait lier tous ses intérêts à ceux de ses chefs, qui s'en faisaient contre lui un moyen de gouvernement et de despotisme , d'autant plus efficace qu'elle donnait à leurs volontés, à leurs caprices et à leurs actes les plus arbitraires la sanction de l'autorité divine , et que , seule police de ces îles , elle se prêtait toujours facilement aux vues des premiers administrateurs; d'autant plus que, frappant indistinctement toutes les classes, sans en excepter les chefs, son impartialité mêm^ était, pour eux, un motif ou un prétexte de plus d'exercer, en son nom , sur leurs subalternes, un empire auquel ils semblaient ne pas pouvoir se soustraire eux - même ; et , quoique ces derniers fussent, dans bien des circonstances, opposés aux vues de leurs supérieurs, ils n'auraient osé désobéir à des hommes qui parlaient, sans cesse au nom des dieux , puisque , quel que fût son rang, tout chef qui osait enfreindre le Tabou, s'exposait à un châtiment sévère.

Les ch|Bfs suprêmes avaient donc seuls une autorité aussi absolue; car les chefs inférieurs, ne pou-

vant guère infliger de punition , ne pouvaient , non plus, commander en maîtres, et le peuple ne les servait que volontairement là , comme aux lies de la- Société, où ils n'avaient point d'esclaves. Leurs gens leur étaient, pourtant, assez généralement attachés , et il était rare qu'ils osassent leur refuser des services, qu'ils leur devaient, en temps de guerre, même sous peine de mort.

Mais, comme je viens de le dire, il y avait toujours deux ou plusieurs de ces principaux chefs dans une île; et, lors même qu'elle était soumise à un seul , le gouvernement y conservait encore les formes aristocratiques, attendu qu'elle était invariablement divisée par grands districts, dont chacun avait son chef particidier, soumis au chef général, momentanément, d'abord, et, en tout cas, d'une manière peu absolue; car il paraît qu'il avait toujours, dans son district spécial , plus d'autorité que n'en avait, sur le tout , son seigneur suzerain , devenu tel par droit de conquête (i). Le pouvoir de ce dernier devait aussi d'autant moins se consolider, que la jalousie et l'union des premiers ne lui permettait jamais d'ajouter des districts à son domaine; car, parvînt-il h enlever leur autorité aux membres lés plus obstinés, les plus séditieux de la haute

(1) Tous ces chefs de district portaient, comme le chef conquérant , le nom de ^rii , ce qui prouve qu'ils se regardaient toujours comme ses égaux.

aristocratie , il ne nuisait jamais par-là qu'à l'individu dépossédé , dont la famille ne perdait rien de son pouvoir ni de ses droits , puisqu'un autre de ses membres prenait aussitôt la place du titulaire; et s'il arrivait que tous les membres d'une de ces premières familles, succombassent dans les combats , leurs domaines , dans ce cas-là même, ne passaient pas encore au roi. Il se trouvait toujours , en effet, quelque parent éloigné , ou , à défaut , un chef subalterne, ami du défunt , prêt à le remplacer, en prenant son nom et ses titres. Telle était la marche des choses aux îles de la Société , et dans presque toutes les autres. Les premières familles étaient comme autant de maisons souyeraiifes. Quelquesr unes, à la vérité, se trouvaient bien, quelquefois, parla force des circonstances, réduites à la soumis-r sion , et forcées de se reconnaître tributaires d'une plus puissante ; mais on n'en vit jamais aucune aliéner tous ses droits, et renoncer à tout pouvoir, ex» ceplé dans les derniers temps, où l'influence des étrangers les fit , de gré ou de force , déroger à leurs anciennes coutumes.

Outre la haute aristocratie, il y avait nombre de chefs inférieurs , espèces de barons , dits tai^anas, et de grands propriétaires terriens , nommés ralitas ; constituant, tous ensemble, la féodalité océanienne ;

et jouant tout-à-fait, envers les Arii ou chefs principaux , soit^d'une partie d'île , soit d'une île entière , le rôle des barons féodaux auprès des rois de notre

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Europe, dans le cours du moj'en - âge. Ces nobles exerçaient partout une grande influence. Les principaux chefs ne pouvaieftat agir sans leur secours; car c'étaient eux et leurs gens qui composaient les armées; aussi, quoiqu'ils dussent le service aux ^rii, ces derniers n'entreprenaient jamais de guerre seps les consulter.

La. puissance sacerdotale était aussi très-considérable; et, quoique les prêtres ne siégeassent pas dans les conseils , et ne prissent que rarement part aux discussions politiques , ils n'en étaient pas moins redoutés des chefs ; car, considérés comme ils l'étaient par le peuple , les chefs n'auraient osé les traiter avec rigueur, tandis que leur ministère leur fournissait mille moyens de nuire aux chefs politiques. L'annonce d'un funeste présage suflisait pour décourager le peuple et laisser le chef dans l'abandon aussi pouvaient-ils, sans jamais agir ouvertement ni se compromettre , se venger , même du souverain , et le perdre , presque à volonté ; mais les annales océaniennes offrent peu d'exemples de mésintelligences entre le haut clergé et le chef sîiprême; d'autantplus que le grand-prêtre était toujpurs frère ou proche parent de ce chef, et qu'ils avaient, dès lors, intérêt à s'unir pour consolider leur pouvoir mutuel. Il n'était pas rare , non plus , de voir les fonctions sacerdotales et administratives réunies sur la même tête, de manière à donner au gouvernement le caractère d'une véritable théocratie; ce qui arrivait toujours, quand

un chef mort était remplacé par un frère ou proche parent investi déjà des fonctions sacerdotales , et qui,bien que devenu Jrii ou principal chef, n'en con-i tinuait pas moins à présider aux cérémonies reW gieuses les plus importantes.

Toutes les places, depuis celles des Àrii ou princes, des tavanas et des r^^ïYa^ , jusquh celles des moindres autorités, étaient héréditaires; et cela, depuis les fils ou les filles jusqu'à la parenté la plus éloignée (i).

Les terres^et biens que possédaient les barons et les nobles inférieurs n'étaient pas considérés comme èenéfices , octroyés, par le prince , et ne lui revenaient ni en cas de déshérence , ni pendant la minorité da leurs titulaires (2); et il ne pouvait, sous aucun

(1) Malgré le mépris généralement professé pour les femmes, la noblesse était si engouée de sa supériorité, que , s'il arrivait qu'une fille fût le seul rejeton de telle ou telle noble famille , cette fille héritait de la souveraineté , dans le seul but de Ty conserver. On la mariait dès qu'elle était en âge; mais sans que son mari prît le titre à'y^rii et eût la moindre part à l'autorité , à moins qu'il ne fût lui-même le fils d'un chef principal. Dès qu'un fils était issu du mariage, c'était ce fils qui prenait le titre à\1rii , comme on le verra plus loin. Si le père n'était qu'un chef subalterne , et que la mère appartînt à la haute aristocratie, alors elle était régente. Nous trouvons quelque chose de fort analogue à ces institutions politiques dans quelques-uns de nos états européens, con^me l'Angleterre , le Portugal , etc.

(2) Ainsi , dans l'Océanie , point de garde noble.

prétexte, les confisquer pour les ajouter à ses domaines. Ces propriétés étaient considérées comme privées et inviolables, quoiqu'une grande partie de leur produit fût toujours récl^méç ou enlevée arbitrairement pour r^nï, dont les revenus n'étaient pas fixes , et consistaient en ce qu'il recevait de ses sujets ou parvenait à leur soustraire (i).

Les propriétés foncières étant la principale, ou, pour mieux dire, l'unique richesse de ces peuples, le plus ou moins d'autorité des chefs dépendait toujours de la quantité et de la qualité de leurs terres; aussi , plus ils pouvaient nourrir de monde, plus ils étaient surs d'avoir des sujets. De là , le soin extrême que prenait chaque famille d'assurer l'indivisibilité de ses biens, pour perpétuer son pouvoir, et l'introduction d'une sorte de loi de majorât, d'une reconnaissance- tacite du droit d'aînesse ; ou , pour mieux dire, la coutume de ne reconnaître qu'un héritier pour les biens et pour les titres ; car il arrivait aussi , souvent, que c'était un fils adoptif au lieu de l'aîné de famille, qu'on reconnaissait comme

(1) Il y avait pourtant des confiscations permises. C'étaient celles qu'exerçait un chef vainqueur sur tel de ses subordonnés, après sa défaite; mais ces confiscations étaient rares, ^ parce que les sujets du vaincu ne s'attachant jamais à leur nouveau maître, elles ne faisaient guère que déterminer, sans fruit , des haines invétérées , toujours dangereuses, dans un pays où la guerre se rallumait à chaque instant.

héritier présomptif, et cela, dans presque toutes les classes de la noblesse.

Il y avait , aux îles de la Société , une singulière coutume, dont Cook fait mention , et qu'on a , de-, puis, trouvée la même dans presque toutes les îles. C'est la coutume en vertu de laquelle le fils, premier né d'un chef, succédait àson père , au moment même de sa naissance; ce qui était vrai jusqu'à un certain point, c'est-à-dire quant aux titres , et même quant à la considération qu'on lui accordait dès lors , lui témoignant, généralement, un respect qui allait même jusqu'à l'adoration; mais, pour l'autorité réelle, le fils ne remplaçait que rarement son père, avant la mort de ce dernier ou avant que l'âge ou des infirmités l'eussent rendu incapable de commander ; cependant , le père, dès lors, paraissait effectivement ne plus exercer le pouvoir qu'au nom de son fils, qui prenait aussi le titre d Ari'i , roi ou prince , tandis que son père, tout en gouvernant toujours, n'était plus considéré , par le peuplé, que comme régent; ce qui , la plupart du temps, engageait les chefs à abdiquer, dès que leurs enfans étaient en âge de gouverner par eux - mêmes. Si l'abdiquant commandait à toute une île , il entrait dans la classe des chefs de district; mais rarement renonçait-il au gouvernement sans se réserver assez de pouvoir pour demeurer le rival dangereux de son propre fils, avec lequel il n'était pas rare de le voir postérieure-

ment en guerre ouverte (i); mais il n'en était pas moins toujours le premier à lui rendre hommage, et h donner, envers lui, l'exemple de la servitude et de la plus basse flatterie.

Je crois que cet usage, établi par les chefs euxmêmes , ou du moins de leur consentement, n'était, de leur part , rien autre chose que le détour d'une adroite politique , calculée pour consolider d'autant mieux le pouvoir dans leur famille , en ménageant, par avance, h leurs descendans , les respects et la faveur populaires.

C'étaient d'abord des sacrifices humains pour obtenir la protection des dieux ; puis des fêtes et des réjouissances à n'en pas finir; car rien n'était négligé pour lui assurer la vénération générale. Enfant, à peine le peuple avait-il la permission de le voir. Il n'en approchait qu'en se découvrant une partie du corps , lui rendant , sous ce rapport , les mêmes honneurs qu'aux dieux même. Sa personne était sacrée, et il ne pouvait marcher qu'en des lieux sacrés, comme lui , tels que la demeure des chefs , les Marais, etc. Partout ailleurs, et cela, jusqu'à l'âge de

(1) Quelquefois, pourtant, les cliefs abdiquaient tout pouvoir, et eontinuaient à vivre avec leurs enfans, dont ils étaient, alors, comme les premiers domestiques , sansmc^me se voir toujours bien traités par eux; mais, dans tous 'es cas, à la mort d'un chef", l'héritier présomptif restait seul et à lexclusion de tous les autres enfans , possesseur de tous les biens, titres et autorité du défunt.

dix-huit à vingt ans, il était porté sur les épaules de quelque serviteur, et le peuple se découvrait le corps sur son passage (i).

Mais si ce bizarre usage était une adroite politique de la part des chefs, il n'en était pas de même pour les autres chisses; car on le suivait menie dans les derniers rangs du peuple, où il sapait, comme par leur base, tous les liens de la société , en détruisant la première et la plus légitime de toutes les autorités, celle du père sur ses enfans. Partout, et toutes les fois qu'un homme maiié devenait père d'un enfant mâle, il perdait, de ce moment , tout son pouvoir; il n'était plus que le second dans sa maison , où il finissait par devenir étranger , de jour en jour plus humblement soumis, à mesure que l'enfant grandissait, à toutes ses volontés et à tous ses caprices ; et , de là , les désordies qui devaient, naturellement, naître d'une pareille coutume : des père et mère sans amour pour leurs enfans; des enfans sans respect pour leurs père et mère; les premiers détestant ces jeunes tyrans et les détruisant souvent à leur naissance ; les seconds méprisant les auteurs de leurs jours, en exigeant des soins assidus, sans égard pour leur vieillesse, sans pitié pour leur misère; les abandonnant dans leurs maladies, ou, plus cruels encore, mettant eux-

(i) Aux Sandwich , aux Fidgi et dans plusieurs autres îles,, !rs Indiens se prosternaient la figure contre terre au passage du chef suprême.

mêmes fin aux jours de ceux à qui ils devaient les leurs. Dès qu'un père ou une mère ne pouvaient plus soigner leurs enfans, ou quand l'âge ou des maladies leur rendaient nécessaires des attentions soutenues, leur sort était de mourir de misère, de faim ou de soif ou d'être enterrés tout vifs des mains de leurs enfans.

Les désordres causés par cet usage dans les classes inférieures n'empêchaient pas que l'applica-^ tion n'en fût, politiquement parlant, excellente; car rien de plus propre, sans doute , à en imposer à des peuples ignorans; et à consolider le pouvoir des chefs , d'autant plus que, là , l'élévation de l'enfant n'entraînait pas l'abjection du père, qui commandait long- temps encore , et quelquefois même toute sa vie. Jeunes , les chefs étaient donc , en quelque sorte, des divinités , dont on n'approchait qu'en tremblant, et avec adoration, et cela, souvent jusqu'à la mort, époque où, s'ils avaient fait quelqu'aetion d'éclat , ils étaient , effectivement , mis au rang des dieux. C'était là tout le secret de ce pouvoir si étonnant pour les étrangers, dont jouissaient ces chefs qu'on voyait sans armes , sans gardes , sans défense , assis , tout nus , au milieu d'un peuple farouche et barbare, obéis, néanmoins , au moindre signe , autant et plus que le plus puissant monarque des contrées civilisées.

Il paraît , cependant , que ces chefs n'étaient, pas plus que leurs dieux même , les protecteurs de l'in-

nocence ou les vengeurs des crimes ; et le seul avantage qu'il semble que le peuple tirât du gouvernement était de s'unir sous lui pour faire la guerre à des ennemis communs. Dans tout autre cas , le plus fort agissait assez ordinairement avec impunité.

Il y avait , néanmoins, des circonstances où les plaintes étaient portées devant les chefs; mais il était rare qu'ils daignassent y faire droit au point de corriger les abus ou de punir les coupables , surtout s'il s'agissait de la cause du fort contre le faible ; car , dans leur système de gouvernement, le peuple était toujours opprime. On peut au moins affirmer que, dans tous les cas, leurs jugemens étaient arbitraires, et que, s'ils se montraient indifférens pour le plus grand nombre , ils punissaient , avec fureur et cruauté , la moindre offense personnelle ou le moindre tort fait, soit à eux-mêmes , soit à leurs favoris.

Indépendamment de cette indifférence pour toute querelle entre les particuliers, et pour les actions les plus infâmes, comme pour les crimes les plus atroces, quand ils n'en éprouvaient eux-mêmes aucun dommage, les chefs principaux ou Arii ne se mêlaient que rarement des querelles plus sérieuses des chefs subalternes , à qui ils permettaient de se faire la guerre pour la cause la plus frivole. J'ai dit que le Tabou était la seule police de ces lies ; je pourrais ajouter que la représaille en était la seule justice ; et dans les petites , comme dans les grandes querelles ,1a seule satisfaction qu'on pût espérer pour

une injure , était la vengeance qu'on en tirait par soi-même; aussi, sous cette légalité toute draconienne, la mort était-elle le châtiment des moindres offenses. Un voleur pris en flagrant délit était , presque toujours , impitoyablement mis à mort. Le viol était aussi souvent puni de mort , ainsi que l'adultère pour les femmes, quoique la dissolution des mœurs fût portée à un excès extraordinaire ; ce qui doit faire attribuer ces rigueurs beaucoup moins à un sentiment de jalousie qu'à des prétentions d'autorité de la part des hommes.

On croira, sans doute, que, dans une contrée où le gouvernement et ses agens n'avaient nullement l'administration de la justice, et où chacun s'arrogeait le droit de se venger par lui-même des moindres offenses , il ne devait y avoir que guerres , querelles , assassinats; que, suivant de tels usages, les peuples de ces îles vivaient à peine en société. Il en était, en effet, ainsi à la Nouvelle-Zélande, et en d'autres localités voisines; mais non pas à 0-taïti et dans le plus grand nombre des autres îles. En dépit du droit reconnu de se faire justice à soi-même, on en était venu à admettre des espèces de lois tacites qui, en donnant à certaines actions un caractère de criminalité, ôtaient le droit de défense à celui qui les avait commises, attirant sur lui le blâme de toute la communauté , et l'abandonnant , sans secours aux poursuites, des préjudiciés. En vertu de cette convention tacite du plus grand nombre des

citoyens, plusieurs actions coupables étaient sévèrement punies, surtout le vol ; car on était autorisé nonseulement à reprendre , par la force , un bien quelconque secrètement soustrait, mais encore à saisir et à tuer le voleur, fût-ce dans sa propre maison , sans que sa famille osât même s'en plaindre. Ces peuples s'étaient donc, effectivement, élevés à des idées générales de justice, et reconnaissaient à chacun un droit légitime de propriété; ce qui s'étendait jusqu'aux chefs. Ceux-ci auraient bien protégé la vie d'un de leurs favoris , poursuivi pour vol; mais ils auraient aussi fait restituer l'objet volé; ils auraient bien fait enlever un cochon , des fruits , couper un arbre sur le terrain d'un sujet quelconque ( car il était égale* ment convenu qu'une partie de tout cela appartenait aux chefs) (i) ; mais ils n'osaient que rarement enlever le terrain même à son propriétaire. C'eût été un acte de despotisme dont l'injustice, trop flagrante , vivement sentie , aurait fait murmurer tout le monde (2).

(1) Quand un chef disait : «A qui est ce cochon , cet arbre » ou telle autre chose? Le propriétaire ne répondait jamais : » Âmoi ; » mais : « Notava ( à nous deux ) , ou à toi et à moi. »

(2) Il est à remarquer que , malgré leur despotisme , et , peut-être en raison même de leur despotisme , les chefs ne négligeaient généralement rien pour se maintenir en bonne intelligence avec leurs sujets , dont ils avaient si grand besoin dans leurs fréquentes guerres. Un Indien , injustement traité par son chef, menaçait de le quitter, et il était rare que ce

Les représailles OU les poursuites exlra-judiciaii'es, deToffensé contre Toffenseur, étaient donc les seules coutumes légales reconnues dans ces îles, avant l'introduction du christianisme; et il paraît que c'en était assez, en raison de leur peu de propriétés , pour maintenir , chez ces peuples , une certaine harmonie qui ne le cédait pas à Tordre que les contrées civilisées doivent àrleurs lois écrites. Il paraît même que, sauf quelques barbares coutumes, comnae le mauvais traitement des femmes , le massacre des enfans , des vieillards et des malades, les sacrifices humains, leurs cruautés en temps de guerre , tous faits odieux pour nous , sans doute , mais qui , autorisés par l'usage constant ou par les lois du pays, ne peuvent leur être imputés à crime, il paraît, dis-je , que, sauf ces atroces coutumes, il y avait, chez eux, proportionnellement moins de vols , moins d'assassinats, etc. , que dans les pays où des lois positives et une police

dernier ne cherchât point à l'adoucir, et à le retenir à son service. Il y a quelque chose d'assez touchant dans ces menaces d'un simple Indien à son chef, qui sembleraient prouver que ce dernier était bien plutôt le père que le maître despotique de ses sujets. « Tu es fâché contre moi, disait un » Indien que je connais, aujourd'hui vieillard, et à qui son » chef avait enlevé le peu de terrain qu'il possédait. Hé bien ! » je quitterai la terre où mes pères sont morts pour les tiens , •» et j'irai mourir, avec mes enfans, chez des étrangers, te* » ennemis ! » Son chef, ému, se retira sans répondre; mais, le endemain, il fit remettre à l'Indien, avec d'autres présçn* , deux fois plus de terre qu'il ne lui en avait enlevé.

vigilante poursuivent les criminels. Quant à leurs lois religieuses , j'ai déjà dit, ailleurs, que leurs dieux n'avaient point inspection sur les actions des hommes , à moins qu'elles ne fussent commises à leur préjudice. Ils ne fixaient pas plus le droit de propriété que tout autre droit ; ils ne favorisaient que les chefs et les prêtres; et, dans tout le reste, par une exception dont aucun autre système religieux ne présente d'exemple , les lois» religieuses semblaient être plutôt protectrices que vengeresses des crimes cachés.

Cérémonial de la consécration des pouvoirs

politiques.

En tenant compte de tout ce qui a été dit sur le caractère de droit divin imprimé , par la loi générale des îles océaniennes , à leurs pouvoirs politiques, on ne s'étonnera pas d'y retrouver ce même caractère énergiquement reproduit jusque dans les formes matérielles de leur consécration ; mais ici les intérêts profanes et les intérêts sacrés s'unissent plus intimement que jamais , de telle manière qu'il serait assez difficile de les détacher les uns des autres , ou, pour appliquer ici l'une des expressions favorites des publicistes européens, de séparer le trône de l'autel. Si donc, parmi les détails qui vont faire

l'objet de cette section, il s'en trouve un grand nombre qni ne se rapportent pas moins aux usages religieux qu'à la politique proprement dite , il faudra bien que le lecteur en pardonne le déplacement, justifié par l'impossibilité de les ramener à leur titre spécial , sans rompre le fil des idées et sans démembrer les matières.

Nous avons vu que les peuples océaniens célébraient, par de grandes fêtes, et par de grandes réjouissances, l'avènement à la vie de tout être destiné k leur donner des lois ; mais c'était bien autre chose encore , quand l'abdication ou la mort du chef suprême appelait à exercer le pouvoir son successeur, reconnu par le peuple. Les fêtes qui se célébraient alors ne le cédaient en rien, pour la pompe et pour l'éclat relatifs , aux sacre et couronnement des plus puissans de nos rois d'Europe.

A peine avait -on décidé l'établissement du nouveau chef dans l'exercice de ses fonctions , que l'on commençait à travailler au maro oiirou, sorte de bandage de quatre à cinq pouces de largeur et trèslong, orné des plumes les plus rares; et à un autre ornement de tête, nommé taoumata , fait avec des feuilles de coco , entremêlées de plumes. Ces deux ornemens, représentant le sceptre et la couronne des autres pays, comme insignes de l'autorité souveraine, étaient gardés,, nuit et jour, par un homme appelé tiaï hiava ; et les chefs de tous les districts devaient

envoyer toutes les plumes rouges qui étaient en leur possession.

Pendant qu'on travaillait à ces insignes de la royauté y plusieurs victimes humaines étaient offertes aux dieux. La première, taatano té mauratiti^ rhommepour unir les plumes ;la seconde , ^«a^a no té piourUy l'homme pour coudre; et la troisième, taata no té pourérei , l'homme pour les prières. 11 y en avait encore d'autres , comme celle qu'on plaçait sous le pilier qui soutenait une petitè^^iaisonnette ditej^re manaha , où l'on déposait l'image du principal dieu , pendant qu'on travaillait au mara ourou.

Outre ces préparatifs et l'envoi de plumes rouges par les chefs , ceux-ci étaient encore astreints à l'obligation de construire , dans chaque district, quatre pirogues qui étaient censées devoir appartenir au nouveau chef. La première s'appelait morimoi ( pour dormir); la deuxième, maihii (couverture); la troisième, héroihi ( lit ) , et la quatrième ,fara atoua ( maison des dieux). Nombre de gens travaillaient à les sculpter , etc. , etc. , de même qu'à préparer les habits et ornemens des divers chefs et des prêtres.

Quand tout était prêt , on fixait le jour de la cérémonie; mais, avant tout, on portait autour de l'île, et l'on présentait à tous les Ariioxx principaux chefs, deux pavillons , drapeaux ou bannières représentant les deux chefs , celui qui abdiquait et celui qu'on allait sacrer. Les recevoir , c'était reconnaître le nouveau chef; les refuser ou les déchirer, c'était lui re-

fuser obéissance, ou , en d'autres termes, lui déclarer la guerre.

Le jour de la cérémonie arrivé , des milliers de pirogues , remplies d'Indiens , et ornées de fleurs , de guirlandes et de drapeaux, arrivaient de tous les points de Tile. Les chefs et les prêtres de chaque district venaient , tous en grand costume, dans les quatre pirogues nouvelles dont j'ai déjà parlé , débarquaient près du Maraï ; et, de là, se rendaient à pied à la demeure du nouveau chef, où le peuple était assemblé depuis le point du jour. Quand tous les principaux personnages étaient arrivés , le nouveau chef sortait de chez lui, couvert de riches vêtemens, entouré de tous les dignitaires de File, et précédé des principaux Aréoïs , vêtus d'une manière extraordinaire , la figure et le corps peints , et la tête ornée des plumes les plus rares. Accompagné de ce cortège, il se rendait au Maraï. Tous , hommes et femmes, à son passage, se découvraient le corpa jusqu'à la ceinture. Quelle que fut Tafiluence du peuple , il n'y avait jamais ni bruit ni confusion , tous suivant en bon ordre , et grdant le silence le plus profond et le plus respectueux. Arrivé au Maraï, entièrement orné, dans la circonstance, de fleurs et de branches verdoyantes, le roi entrait, avec quelques-uns des principaux chefs et les premiers Aréoïs, dans l'intérieur , où s'étaient réunis d'avance le sacrificateur et d'autres prêtres, tous dans leur costume de cérémonie, qui étaient des vêtemens et des espèces de diadèmes couverts de

plumes et de coquillages des plus rares. Des nattes du plus beau travail avaient été étendiies par terre, près de Tautel; et , là , le nouveau chef s'asseyait seul, auprès de rimage du dieu , tandis que les autres chefs et les Aréoïs s'asseyaient du côté opposé à Fautel , où des nattes avaient été aussi placées à cet eâfet.

Tout le monde assis, et Tordre établi dans Tintérieur, plusieurs prêtres sortaient , et sonnaient des trompettes aux quatre coins du Maraï , pendant que Tun d'eux en faisait plusieurs fois le tour, en battant d'une caisse dite sacrée, a^ûn de prévenir le peuple que le nouveau chef était au Maraï , et que la cérémonie allait commencer. Alors la multitude, réunie, dans toutes les directions autour du temple , s'asseyait par terre et gardait , plus que jamais , un profond silence.

Aussitôt que les prêtres qui avaient donné le signal de la cérémonie par le son des trompettes et du tambour étaient rentrés dans le temple, on plaçait une victime humaine morte devant Timage du dieu. Le roi et les prêtres commençaient , alors , des prières et des chants, espèce de récitatifs , qui duraient quelquefois très-long-temps; après quoi le grand-prêtre s'approchait de la victime humaine et lui arrachait les deux yeux , dont il déposait le droit devant Timage du dieu , et offrait le gauche au roi , qui ouvrait la bouche comme pour l'avaler; maisle prêtre le retirait de suite , pour le joindre au reste du corps , comme il a déjà été dit ailleurs.

Après ces cérémonies , l'image du dieu était posée sur un brancard soigneusement sculpté, dans toutes ses parties, par les meilleurs artistes; et, précédé de cette image, portée par des prêtres, le nouveau chef, assis lui • même sur les épaules de quelques chefs subalternes , partait en procession pour le rivage , où se trouvait la pirogue sacrée, accompagné, comme à son départ, de chez lui, des chefs et des Aréoïs , suivi de la multitude du peuple; et tous précédés par les prêtres, qui sonnaient de leurs trompettes, battaient de leurs tambours et dansaient devant leur divinité.

Quand on était arrivé à la pirogue sacrée , ornée , dans cette occasion, de fleurs et de branches vertes, on y plaçait l'idole ; puis on ôtait ses vêtemens au nouveau chef , que le. grand -prêtre conduisait tout nu dans la mer, où le peuple croyait que les atoua mao ( les dieux requins ) venaient le caresser et le laver. Peu de temps après, il revenait près du grand-prêtre , qui l'aidait à monter dans la pirogue sacrée, lui ceignait, autour des reins, \emaro ourou, et autour de la tête le taoumata , signes de souveraineté , et le conduisait sur l'avant de la pirogue, pour le montrer au peuple , lequel , à cette vue , rompait son long silence , et faisait aussitôt entendre , de toutes parts, le cri mille fois répété de maém arii ! maéva arii 1 ( vive le chef l vive le chef 1 )

Quand le tumulte de ce premier moment d'allégresse était un peu passé , on plaçait le roi sur le lit

iacré où avait été posée l'image du dieu, quand on était venu du Maraï, et on le ramenait au Maraï en procession, à peu près dans Tordre suivi pour en venir. Les prêtres portaient Timage du dieu , des chefs portaient le toi. Comme en venant , les prêtres ouvraient la marche, avec leur musique et leurs danses ; et le peuple suivait , mais se livrant, alors, à toute sa joie, et ne cessant de crier : Maéva aril ! maéva arii I

De retour au Maraï , l'idole était replacée sur Tautel, et la fête finissait par une scène qui devait en ravaler singulièrement la solennité , et dont le simple exposé ne pourra que blesser étrangement la délicatesse européenne. Le chef ou roi, placé sur des nattes, près de Timage du dieu, y recevait ce qu'ils nommaient le dernier hommage du peuple. C'étaient des danses et des représentations de la plus choquante saleté , de l'obscénité la plus grossière , où plusieurs hommes et femmes , entièrement nus, entouraient le roi, et s'eÔbrçaient de le toucher des différentes parties de leur torps , au point qu'il avait peine à se préserver de leur urine et de leurs excrémens , dont ils cherchaient à le couvrir. Cela durait jusqu'à ce que les prêtres recommençassent à sonner de leurs trompettes et à battre de leurs tambours, ce qui était le signal de la retraite et de la fin de la fête. Le roi retournait alors à sa demeure , accompagné de sa suite.

Ces cérémonies n'avaient lieu que pour des chefs à

qui toute une ile était soumise ou qui commandaient à plusieurs. Elles se renouvelaient pour leurs successeurs, soit à leur mort, soit à leur abdication; mais comme cette élévation au suprême pouvoir était censée être ordonnée par les dieux , le chef qui , le premier , voulait parvenir à cette dignité pour luimême et pour sa famille , devait , afin de l'obtenir , quel que fût, d'ailleurs , son pouvoir , avoir recours aux prêtres ; car , lors même qu'il avait soumis parles armes tous ses rivaux , il ne pouvait obtenir d'eux la reconnaissance de son autorité, tant que lé grandprêtre ne l'avait pas proclamée comme la volonté divine. Cette proclamation se faisait en envoyant un héraut porter un drapeau dans tous les districts; et, si c'était un chef puissant, d'ailleurs soutenu par le haut clergé, il était rare que les autres chefs osassent lui refuser leur hommage.

Il y avait encore d'autres cas où , après de longues guerres, quand tous les partis commençaient à se fatiguer de leurs fureurs, quelques prêtres ,* pour mettre fin à de sanglantes querelles , proposaient de créer un chef supérieur au roi. On choisissait , alors , quelque jeune chef , agréable à tous les partis , et chargé, comme dictateur , de remédier aux calamités publiques. Dans ce cas , la cérémonie de consécration était la même que pour les circonstances ordinaires, et c'était toujours à l'autorité religieuse qu'il devait la sienne et le respect qu'on lui portait. La Nouvelle-Zélande fait, sous beaucoup de rap-

ports , exception à tout ce qui vient d'être dit d*0- taïti et des autres îles plus orientales. L'état de féroce barbarie de ses babitans, n'y permet guère d'autre mitorité que celle du clief de famille; et ils ne s'unissent ni ne se soumettent ^ un autre chef qu'autant qu'ils admirent son courage , et dans l'espoir qu'ils pourront , sous lui , mieux se venger de leurs ennemis. Quant à leurs propriétés , ils n'avaient, avant la visite des Européens, que leurs armes , leurs femmes et leurs enfaus, qu'ils défendaient toujours jusqu'à la mort , se vengeant toujours par eux-mêmes de quiconque osait y porter atteinte. Elevés au sein de la guerre et du carnage , ennemis de presque tout ce qui les entoiurait, les sauvages babitans de cette île vivaient même trop peu en société pour s'a ttacber à un culte, ou pour respecter des dieux et leurs ministres. Aussi ne trouverait-on , dans toute l'Océanie, aucune localité où les prêtres eussent moins d'influence sur le peuple qu'à la Nouvelle-Zélande ; et l'on pourrait presque dire que le plus grand nombre des babitans vivaient sans religion et sans culte , «t souvent même ne reconnaissaient aucune autorité. Leur loi était la force; leur j ustice, la vengeance ; et l'on peut avancer qu'ils étaient et sont encore , comme le démontrera surabondamment la suite de cet ouvrage , les plus barbares et les plus sauvages de tous les peuples dont nous nous occupons.

Il y avait encore, sans doute, outre la Nouvelle- Zélande, plusieurs autres îles où les usages que j'ai

— 3o — mentionnés difî'éraient, surtout sous le rapport du cérémonial, et cette observation est, d'ailleurs, applicable à beaucoup d'autres , de celles dont j'aurai à parler ultérieurement; mais nulle part la dissemblance n'est complète , et il se trouve partout quelqu'indice des usages religieux, politiques, civils ou militaires, dont j'ai déjà parlé ou dont il sera question plus tard; et , dans plusieurs des îles , tels de ces usages se rapprochent et se ressemblent tellement, qu'on serait tenté de croire que les diverses tribus qui les pratiquent encore , ne sont qu'à peine détachées de la grande nation à laquelle ils appartenaient.

SECTION IL

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