‹ Voyages aux îles du Grand océanChapitre 65 sur 99 · GUERRE ET PAIX · texte numérisé non relu

GUERRE ET PAIX

Tous ces peuples étaient très-fréquemment en guerre; et, aujourd'hui même, encore, ceux de la Nouvelle-Zélande , des îles des Navigateur-^ , des Marquises, etc. , ne sont presque jamais en paix. Les premiers, quittant leurs demeures et marchant sous un chef, vont, de temps à autre , à des centaines de milles dans l'intérieur, guerroyer, de peuplade ea peuplade, sans autre but que de massacrer, de faire des esclaves et deserepaitredechairhumaine.Les seconds sont, comme autrefois, les habitans des îles de la So-

ciété , continuellement en armes, les principaux chefs d'une même île se disputant le pouvoir souverain ou bien des chefs inférieurs se battant pour les causes les plus frivoles, sans que les Arii ou chefs principaux daignent s'en mêler. Quant aux derniers, les hommes des Marquises , quoiqu'ils ne soient guère moins barbares que ceux de la Nouvelle-Zélande^ ils ne se font, le plus souvent, qu'une guerre d'escarmouches, ou de surprises; car il ne s'agit, la plupart du temps, pour eux, que de se procurer, aux dépens de l'ennemi vaincu , les élémens d'un repas de cannibales. Ils ont, pourtant, des forts et marchent quelquefois en nombre pour se livrer bataille.

A 0-taïti , et dans les autres îles de la Société , les guerres se faisaient aussi, le plus souvent, par surprise et sans déclaration préalable ; aussi arrivait-il, parfois, que le plus fort était détruit par le plus faible. Comme dans les autres îles, ils ne jouissaient . que rarement d'une longue paix. L'ambition des premières familles, la possession des meilleures terres , la nécessité de pourvoir aux premiers besoins môme du moment, dans la classe des chefs inférieuis, étaient les causes les pluS^-ordinaires de leurs fréquentes ruptures. Dans la saison où le fruit à pain abonde sur les terrains bas , les habitans des hauteurs et des vallons en descendaient ou en sortaient souvent pour enlever, de vive force , ce fruit aux habitans des riches plaines; et, souvent, à leur tour, en temps de disette , ces derniers attaquaien

les liabitans des montagnes pour leur enlever leféhi (musa féhi y Beriero), et autres fruits, produit spontané des lieux élevés ; mais c'étaient là , comme je lai déjà dit , des guerres ou de petits combats partiels entre des chefs subalternes, appartenant souvent aux mêmes districts , et auxquels les Jrii restaient, le plus souvent, étrangers. Cependant , lorsqu'il y avait deux , trois ou plusieurs de ces derniers dans une même île, il arrivait souvent qu'ils se prévenaient de leurs intentions hostiles , soit par des menaces, soit par des préparatifs ostensibles. Dans ce dernier cas , les futurs combattans commençaient par envoyer à tous les chefs leurs vassaux ou leurs alliés, le rahiri arii (une branche de cocotier) ou une branche de miro ( thespesiapopulnea ) , signe connu de tous, long-temps à l'avance , ce qui n'empêchait pas le véa ou héraut, qui en était porteur , de les instruire des projets du chef. Recevoir cette branche , c'était se montrer prêt à le soutenir, ou , du moins , à se rendre au conseil; c'était se soumettre. La refuser, au contraire, c'était se révolter ou déclarer la guerre. Quand un Arii s'était ainsi assuré de ses partisans, il convoquait une assemblée ; et là, soit en secret, soit publiquement , la guerre était discutée.

Ces assemblées se tenaient, généralement, en plein air. Les chefs s'y présentaient en auhaana ou costume d'assemblée, nattes d'un travail fini qui enveloppaient la ceinture et qui descendaient jusqu'au-dessous des genoux. Les mutas, possesseurs de vastes

propriétés territoriales, espèces de petits barons, dont j'ai déjà parlé) y siégeaient avec leurs supérieurs ; et, sûrs qu'on avait besoin de leur secours, ils ne craignaient pas d'y donner leur opinion. Le plus souvent, le pour et le contre y étaient discutés avec clarté,chaleur et, éloquence ; et quelque belliqueuses qutî fussent , en général , les dispositions du peuple , il arrivait, pourtant, que l'avis de la majorité des chefs inférieurs forçait , parfois , Xuirii de renoncer à ses projets.

Pendant ces discussions , soit que ce fussent les principaux chefs d'une même île qui se préparassent à la guerre , soit qu'il fût seulement question de se liguer ou de s'unir, sous un chef commun, pour la faire à une autre île , des sacrifices humains étaient offerts aux dieux , et les prêtres rendaient des oracles; car on comptait particulièrement sur les dieux. Ces oracles étaient, toutefois, presque toujours conformes à la politique du chef; et c'était surtout dans ces occasions que ce dernier avait besoin du sacerdoce. Quelqu'opposés, en effet, que les ratltas fussent à la guerre, il était rare qu'ils résistassent à la volonté des dieux, et nul n'aurait refusé de marcher, quand les sacrificateurs avaient promis la victoire ; mais ceux-ci avaient , de leur côté , grand soin de n'être pas trop explicites , dans la crainte de se compromettre , sur* tout s'il y avait , à la guerre ., une opposition trop positive. D'ailleurs , ils ne manquaient pas de ressources : ou les dieux ne s'étaient pas expliqués , ou

leur réponse était équivoque; et îa demande de nouvelles victimes était, presque toujours, le résultat de fortes dissidences d'opinion dans le conseil. Si , au contraire, la guerre était décrétée et si les. augures étaient favorables, le i^éa ou héraut allait dans les différentes parties du district engager cli icun a s'y préparer. Au jour fixé, chaque chef arrivait, avec son contingent, au lieu du rendez-vous , et Vjlrii ou le général qui le remplaçait, prenait le commandement de l'armée, tant de terre que de mer; car, le ' plus souvent, les combats se donnaient près du rivage; et, alors, on se battait également à terre et

en pirogues.

L'uniforme ou tenue militaire des chefs était assez imposant. Depuis VJrii hito, nom que prenait le principal chef, s'il commandait son armée en personne, jusqu aux tamnas et ratitas , tous portaient divers ornemens qui leur donnaient un air très-mar* tial. Le premier portait l'oro oro, Yataro, Vouray tous ornemens de plumes, disposées en espèce de bouquets ou de guirlandes qui lui couvraient toute la tête, en tombant souvent, par derrière, jusquà la moitié du corps. Il se couvrait la poitrine du taumi, formé aussi de plumes, de coquillages et quelquefois de perles; et s'entourait la ceinture de nattes ou d'étoffes des plus belles. Les tavanas et le& moindres chefs , de leur côté, avec le parai ow le fau , espèce de bonnet , également formé de plumes et de coquillages, et qui avait souvent de deux à

trois pieds de haut; portaient, comme le chef supérieur, le taumi, ornement de la poitrine ; et mettaient quelquefois , par dessous, le ^ipow^<2 , bêtement pareil au poncho des Américains du Sud , fait , pour les chefs , soit de nattes, soit d'une étoffe jaune ornée de très -belles fleurs rouges. Quant aux simples soldats, ils se couvraient, aux iles de la Société, d'une manière qui semblait n'annoncer guère de bravoure; car chaque homme marchait au combat muni du tai, sorte de turban, formé d'une pièce d'étoffe roulée plusieurs fois autour de la tête; du moiho, pièces d'étoffe ou nattes, enveloppant la ceinture et descendant jusqu'aux genoux; fréquemment passées au nombre de trois ou quatre lééunes sur les autres , €t enfin du tipouta^ espèce àe poncho déjà indiqué, qu'ils mettaient souvent au nombre de six à sept par-dessus le reste; tousvêtemens dont le poids énorme leur permettait à peine de se mouvoir; mais au moyen desquels une grande partie de leur corps se trouvait à couvert des coups de leurs armes du temps. Mais cette manière de se cuirasser n'était guère ^n usage qu'aux îles de la Société. Presque partout ailleurs ilsv marchaient au combat entièrement nus, sauf la ceinture et les parties naturelles. Quant aux ornemensj c'étaient partout quelques plumes flottant sur la tête, afin de distinguer les chefs; et, pour le reste de l'armée , les peintures les plus bizarres, de rouge et de noir , mélangés quelquefois d'une manière horrible , ou bien uniquement

leur tatouage, comme à la Nouvelle-Zélande, aut Marquises, etc. , ce qui ne les rendait pas moins imposans. Leurs armes étaient \ofai maa (la fronde) , le maéhaé ( le javelot ) , Yomoréi la massue); dans quelques endroits, de longues lances; et, à la Nouvelle - Zélande , Yonora , espèce de casse-tête en

pierre (i).

Le mode d'attaque et de défense différait d'une île à rUe voisine. Voici ce qui se pratiquait , à cet égard , aux iles de la Société et dans plusieurs autres. Quand les troupes de différens partis , unis pour la même cause, s approchaient , le capitaine ou général de chacun des deux corps sortait des rangs; et, s avançant de quelques pas au devant de sa troupe , se faisait reconnaître à Vautre , comme venant combattre avec lui l'ennemi commun, complimentait son frère d'armes et l'invitait à s'approcher. Ces précautions n'étaient jamais négligées.

La jonction opérée, les troupes marchaient en rangs et sans confusion. Chaque division avait son général et sa bannière. Cette bannière était ordinairement, dans les grandes querelles, un drapeau blanc ou colorié. 11 arrivait aussi que l'image du dieu delà guerre accompagnait l'armée. Dans les combats de mer , elle figurait sur les pirogues sa-

(1) Le nom de ces armes différait dans plusieurs îles; et , de plus , quelques îles y en joignaient d'autres , comme le paoha, espèce depée des îles Sandwich.

crées. Dans les combats sur terre, cette image litait portée et gardée par des praires.

Dès que les armées ennemies se trouvaient en présence, les troupes prenaient position, et tout le monde, excepté les chefs et commandans, s'asseyait par terre. Il faut remarquer qu ils savaient se former en colonnes , gardaient des lignes de bataille et connaissaient les corps de réserve. Les harangues étaient en usage chez tous ces insulaires. Chaque chef supérieur, avant de donner le signal du combat, adressait à ses guerriers des discours généralement éloquens, analogues aux circonstances, et roulant presque toujours sur le mal que l'ennemi leur avait fait précédemment , soit à eux, soit à leurs parens, comme le moyen le plus propre de réveiller en eux l'esprit de vengeance, si violent chez tous ces sauvages. Ils ne manquaient pas, non plus, de s efforcer d'exciter leur courage en leur rappelant leurs hauts faits dans les guerres antérieures (i).

Au moment de livrer bataille, des hommes isolés sortaient des rangs pour défier les plus braves d'entre les ennemis. Ces champions s'approchaient en dansant, en brandissant leurs armes, et se parlaient même souvent avant de commencer le combat. Ils citaient leurs actions de valeur , montraient leurs blessures , et donnaient toutes les preuves possibles de leur

(1) Voyei, Langue, ce qui a été dit de l'empire de lele- <]uence chez ces insulaires.

adresse et d^ leur bravoure , pour intimider leurs adversaires. Ces combats particuliers , à quoi se bornaient souvent leurs batailles, n'étaient pourtant, quelquefois, que le prélude de l'engagement général.

ps se livraient en présence des deux armées, qui s'animaient à cette vue , au point qu'impatientes elles fondaient bientôt l'une sur l'autre , en poussant des cris affreux et avec la plus grande animosité.

Ces batailles , extrêmement meurtrières , ne pouvaient jamais être de longue durée , et se décidaient bientôt pour l'un ou pour l'autre parti. 11 arrivait, néanmoins, que le parti contraint de céder, ajant à proximité des forts bu des positions où il pouvait se rallier avec avantage , le conflit durait plusieurs jours, au bout desquels les deux armées, exténuées de fatigue et affaiblies par des pertes plus ou moins considérables , sollicitaient toutes deux la paix , ou se retiraient, en remettant les combats à d'autres temps ; mais si l'affaire avait lieu dans les plaines, loin de leurs forts et de tout endroit où ils pussent se rallier , après une défaite, dès qu'un des deux partis avait le dessus , le carnage était affreux; car la retraite s'opérait , généralement , dans le plus grand désordre , et l'usage était de ne pas faire quartier, pendant la chaleur du combat; aussi la seule ressource qui restât alors aux vaincus était, ou de gagner leurs forts ^ toujours situés en des lieux inaccessibles , ou de se sauver dans les bois et sur les montagnes de l'intérieur; mais, en tout cas, leurs

pertes étaient immenses, puisque,- le plus souvent, leurs femmes et enfans étaient mis à mort ou restaient exposés à toute la brutalité des farouches vainqueurs. On a vu , dans 0-taïti et dans des îles des environs, des cas d'extermination totale. A Sandwich , quoiqu'ils ne fussent , en général , ni moins barbares, ni moins cruels que les sauvages des autres îles de l'Océan Pacifique, ils avaient un établissement digne de l'homme , et qui aurait fait honneur h notre espèce, même en des pays plus civilisés. C'étaient des lieux de refuge où se retiraient, au besoin, non-seulement les femmes et les enfans, mais encordes guerriers même, après une défaite; et les jours du plus dangereux des ennemis y étaient respectés , s'il en pouvait gagner l'enceinte sacrée , aux quatre coins de laquelle, en temps de guerre , comme pour mieux en assurer l'efficace , flottaient continuellement des drapeaux destinés à Findiquer aux malheureux poursuivis par des adversaires dont il n'y avait, d'ailleurs, à attendre aucune grâce. C'est, sans doute, un phénomène moral bien remarquable , chez un peuple si arriéré et si barbare , que l'existence d'une institution si éminemment philanthropique, si digne d'être imitée par tous les peuples de la terre.

Quand les armées restaient en présence sans en venir aux mains, les troupes passaient la nuit et dormaient sur la place , en gardant leurs rangs et leurs armes. Quelques soldats seulement avaient la per-

mission de sortir des rangs , afin d'alkr chercher et préparer les vivres pour eux - mêmes et pour ceux qui ne pouvaient quitter leur postée Le. plus profond silence régnait dans ces armées.| Personne n'y pouvait parler qu'à voix basse, sauf les prin-. cipaux chefs; et, dans chaque corps, un homme appelé ruautly dont Temploi était aussi singulier que fatigant; car, pour preuve de sa vigilance , il devait ne cesser de parler ni nuit ni jour. Ces raauti étaient aussi, outre les avant-postes et autres factionnaires , des espèces de surveillans de tous , ou plutôt des orateurs officiels rappelant incessamment aux troupes leur devoir, la faiblesse et l'injustice de l'ennemi; infatigables dans l'exercice de leuremploi , travaillant sans relâche à soutenir le courage des leurs, en s'efTorçant d'augmenter leur haine et leur mépris pour ceux qui leur étaient opposés.

Avant l'arrivée des Européens, les combats de terre étaient très-rares entre des armées un peu nombreuses, au moins aux îles de la Société; et c'était presque toujours par des combats de mer qu'on y décidait les grandes querelles. On y avait des bâtimens destinés uniquement à cet usage. C'étaient d'immenses pirogues, attachées ensemble deux par deux, et laissant entr'elles une large plate-forme susceptible de contenir de cent cinquante à trois cents combattans. Dans ces combats , plus meurtriers encore que ceux de terre , les guerriers faisaient preuve de cette bravoure exaltée qu'on trouve chez presque toutes

les nations sauvages, quand une noble confiance eu leur valeur leur fait aimer à lutter à force égale contre l'ennemi , dans des combats particuliers.

Dans ces combats , livrés, le plus souvent, sur de grandes baies, & Tintérieur des rescifs, celui des deux partis qui se tenait sur la défensive , rangeait ses pirogues en ordre de bataille, c'est-à-dire sur trois lignes. A Tavant de chacune des pirogues delà première ligne , un homme se tenait debout , sap'^ armes, mais des cordes à la main; et, en arrière, dans l'intérieur ainsi que sur la plate-forme, étaient rangés les combattans , équipés comme il a été dit précédemment, et armés de frondes , de lances et de massues.

L'ennemi rangé , équipé et armé , absolument de la même manière , entrait dans la baie , dont rarement on lui disputait l'entrée , quelque facile que fût cette opération, et calquait toutes ses dispositions sur celles de son adversaire. Toutes ces dispositions terminées , les deux premières lignes de chaque parti s'ébranlaient et s'avançaient l'une sur l'autre, jusqu'à ce que les pirogues se touchassent par leur avant , qui se projetait en pointe , et où se trouvaient les hommes armés de cordages , lesquels se les passaient aussitôt , et dont chacun tâchait d'attacher la pirogue ennemie à la sienne , de manière à ce qu'il fût impossible de les séparer sans couper les amarres ; ce qui , du reste , n'était pas chose facile dans la chaleur du combat etaveclesinstrumens imparfaits qu'ils pos-

sédaient alors. Quand toutes les pirogues étaient bîer^ amarrées , les hommes aux cordages se retiraient d& Tavant sur les plates -formes, avec le reste des cornbattans. Le signal du combat se donnait , et tous s'élançaient sur la pirogue ennemie , dans la ferme résolution de vaincre ou de mourir.

Qn peut facilement se faire une idée de ce que devait être îe carnage en de pareils combats , où , dans l'impossibilité absolue de battre en retraite avec les pirogues , il ne restait aux vaincus d'autre ressource que de sauteur à la mer , ce qui les exposait sans défense" aux coups presque toujours mortels des javelots et des lances; aussi était-il fort rare qu'un petit nombre de ces derniers échappassent, puisque, parmi les vainqueurs même, rarement, dit-on , un quart revenait en vie ou survivait à ses

blessures.

Le plus souvent ces batailles, comme celles de terre , se bornaient à ces combats particuliers ou partiels , et un échec dans cette première action était presque toujours le signal de la retraite pour le parti auquel appartenaient les pirogues vaincues. Si les agresseurs étaient vaincus, ils tâchaient de gagner au plus vite la sortie de la baie , qui , généralement étroite , les exposait beaucoup. Quelquefois , pourtant, leur retraite s opérait tranquillement; mais, d'ordinaire, saisis d'une terreur panique, ils se sauvaient en désordre; et, alors, l'ennemi, les serrant de près , en faisait un horrible carnage , quoiqu'il

poussât rarement sa poursuite jusqu en pleine met*. Si, au contraire, les assaillis avaient le dessous, il leur était, plus facile d'échapper et de se rallier à terre , parce que leur fuite même les rapprochait de la côte. Quelquefois aussi les pirogues des lignes de réserve venaient au secours des premières , quand elles les voyaient sur le point de plier. Il y avait alors un engagement général qui durait souvent plusieurs heures, mêmes des journées entières; et, dans ces occasions", le carnage était tel , qu'au rapport des Indiens , le quart des combattans survivait rarement aux affaires de cette espèce , attendu qu'on n'y faisait point de prisonniers.

Le nombre des pirogues de la première ligne était itidéterminé , deux, trois Ou un très-grand nombre , suivant la force des puissances belligérantes. Ceux qui les montaient étaient des guerriers d'élite, qui , pour la plupart, s'étaient déjà signalés dans d'autres combats; aussi les armées se reposaientelles entièrement sur leur valeur et sur leur adresse, et regardaient-'plles, en général, leur cause comme perdue, si ces aito y braves ( nom qu'ils leur donnaient), étaient battus; à moins que la bataille ne se donnât sur terre et sur mer; car, alors, les pirogues avaient soin de serrer la côte , oii elles pouvaient, au pis-aller, débarquer leur nxonde et sfe voir soutenues par les troupes de terre. Dans ces conjonctures, il y avait des combats partiels qui, après avoir, souvent, duré plusieurs jours, finissaient

par un engagement général, ou, plus ordinairement, par la retraite def> deux partis, soit quils eussent essuyé quelque perte sérieuse, soit que la chose tirât en longueur, de manière à lasser leur constance. En pareil cas, ils se retiraient presque toujours sans se faire de proposition de paix , et c est ainsi que des districts étaient presque continuellement en guerre , sans en venir que rarement aux mains , ou sans pouvoir se vaincre , quand ils se livraient à des combats, ce qui ne faisait qu'augmenter leur inimitié et envenimer leur haine. Aussi ces longues querelles ne finissaient-elles presque jamais que par rentière destruction de l'un des deux partis. Quand un parti vaincu dans un combat de terre ou de mer s'était réfugié dans ses forts, la majeure partie du butin , fait sur le champ de bataille ou dans les maisons abandonnées par les vaincus, était remise aux prêtres des dieux qui avaient favorisé les vainqueurs, tant pour récompenser ces ministres de ce qu'ils avaient obtenu des dieux la victoire , que pour les engager à en obtenir, par la continuation de leurs prières , la destruction totale de l'ennemi; car les dieux décidant de tout, le bon et le mauvais succès leur étaient également attribués. Ils étaient mécontens des vaincus , et, pour cela , les accablaient du poids de leur colère, tandis que les vainqueurs prenaient le titre pompeux de combattans sacrés; mais c'était surtout aux prêtres qu'ils croyaient devoir la victoire ; et un fait singulier , qui prouve bien

Tignorance et la superstition de ce peuple, en même temps que l'adresse de son clergé , c'est que, quand les dieux avaient agi contre un parti , le peuple seul en était la cause , tandis que toutes les faveurs et toute la protection qu'ils accordaient étaient toujours dues aux prières et aux efforts des ministres des autels (i)'

Comme ces peuples, au moins ceux des mêmes îles, adoraient, aussi, la plupart du temps, les mêmes divinités, et^ttachaient une plus grande vertu à Vune quà l'autre des images qui les représentaient, il arrivait que la possession de telle de ces images était considérée comme une grande faveur, et devenait, souvent, la cause des combats les plus opiniâtres, ceux qui les possédaient y mettant tout leur espoir et préférant presque toujours la mort à leur abandon. Quand donc il arrivait qu'une pareille image se trouvait au pouvoir des vaincus dans un fort , les assiégeans, pour engager l'esprit divin à quitter leurs

(1) il serait difficile de décider si les prêtres de ces île<i étaient fourbes ou de bonne foi , dans les pratiques de leur ministère et dans leur commerce avec les dieux. Ce qu'il y a de certain c'est qu'ils étaient stricts observateurs des lites et cérémonies de leur culte , et qu'en des mômens critiques , comihe la veille d'une bataille , ils passaient souvent des nuits entières en prières , et se mettaient , par des cris et des contorsions , dans cet état d'exaltation où l'homme peut bien se tromper lui-même , se persuader qu'il pénètre l'avenii* et pi-cndre les égaremens de son esprit et les rêves de son imagination pour des avis des dieux.

ciîïiemis et à venir avec eux , lui apportaient des offrandes le plus près possible , en criant de toutes leurs forces, afin de se faire entendre du dieu , que ces offrandes étaient là pour lui, et que d'autres, bien plus considérables, lui étaient destinées, s'il voulait abandonner le parti de leurs adversaires et passer dans le leur. Ils venaient même, quelquefois, y sacrifier des prisonniers; car le sang humain était considéré comme lolfrande la plus agréable aux divinités. Les assiégés, de leur côté , quand ils n'avaient pas l'image auprès d'eux, usaient des mêmes

moyens.

J'ai dit, plus haut, que ces forts occupaient des lieux inaccessibles; mais il était rare qu'ils fussent long-temps et opiniâtrement défendus; et presque jamais on ne les prenait de vive force, ce que Ton considérait comme impossible; maison les prenait assezfréquemmentparstratagèmeouparlanégligence

de leurs gardiens, l'un des traits du caractère de ce peuple étant de ne pouvoir persévérer dans rien de ce qui demande de l'activité et de la suite , non pas précisément par paresse ou par indolence , mais parce que cet état d'indifférence, qui le dispense de s'inquiéter de rien, a tant de charmes pour lui, qu'il préférerait la mort à une vie de périls et d'alarmes continuels. Le plus ordinairement , au bout de quelques jours de siège, les assiégés demandaient la paix, qu'on leur accordait presque toujours; car les assiégeans étaient aussi peu constans que leurs adver-

saires. Il y a, néanmoins, des exemples de sièges soutenus des années; mais c'était en des cas de vive animosité, quand ils avaient pour chef un homme d'un caractère opiniâtre, ou bien quand ils avaient, en d'autres occasions, fait au parti vainqueur tant de mal, qu'ils n'avaient lieu d'en attendre ni grâce ni merci.

Pendant ou après le combat, tout le temps que durait la guerre, les prisonniers, hommes, femmes ou enfans, étaient presque tous impitoyablement massacrés ; et l'usage était de leur couper la tête, qu'on portait en triomphe au Maraï. Les corps des vaincus restaient exposés sans sépulture sur les champs de bataille; mais ceux du parti vainqueur étaient enterrés, quelquefois avec leurs armes; et l'on élevait, au-dessus, des amas de pierres pour consacrer leur souvenir et pour reconnaître la place où ils étaient tombés.

J'ai dit pour quels faibles motifs ces peuples se faisaient la guerre; ils en avaient de plus frivoles encore , nés de leur superstition et de leur foi aveugle dans les inspirations et dans les inspirés , soit par l'esprit de quelque chef mort , soit même par celui d'un dieu. Un homme , même du commun , se croyant ou feignant de se croire dans cet état , se levait , poussait des hurlemens affreux , faisait des contorsions et des grimaces effroyables , et parlait au nom de l'esprit inspirateur. Cet esprit ordonnaitil de faire la guerre à tel ou tel chef ? Il arrivait, fré-

quemment que le peuple se rangeait sous ses ordres et marchait immédiatement au combat; et, (chose aussi constante que remarquable î ) des hommes ainsi disposés se battaient presque toujours en désespérés , et inspiraient , la plupart du temps , du courage aux leurs et des terreurs paniques aux en-

nemis.

L'ascendant de ces inspirés à Timproviste n amenait pourtant que rarement des guerres, même entre de petits chefs; mais il y en avait d autres qui étaient, en quelque sorte, permanens, ou restaient, au moins, en cet état tout le temps des grandes guerres entre des chefs supérieurs. Ces inspirés, peu nombreux, formaient à 0-taïti une espèce de collège ou corporation, dont quelques membres avaient un pouvoir considérable; et, quoique liés avec les prêtres, les avaient , pour ainsi dire , supplantés dans leurs fonctions d'augures, en temps de guerre. Quand donc il se trouvait un de ces hommes à Tarmée , c était lui qui rendait les oracles, fixait les jours de bataille; et, quand il parlait au nom à'Oro , le dieu de la guerre, on lui offrait, comme au dieu même, les trois premiers prisonniers et autres victimes.

Lorsqu'un Indien se disait en cet état (mspiré par Oroy dieu de la guerre), il s'enveloppait, ordinairement, un bras dans de l'étoffe, d'une manière bizarre et reconnaissable, signe qui lui donnait droit aux faveurs des femmes. Il pouvait en avoir jusqu'à douze, nombre également accordé aux prêtres, amsi

qu'on Ta vu plus haut. Ces femmes restaient avec lui aussi long-temps qu'il demeurait dans cette exaltation délirante , et se livraient avec ardeur à ses embrassemens, les prenant pour ceux du dieu même qui l'inspirait. Aussi cette espèce de sigisbéïsme féminin était - il brigué même par des femmes du pyemier rang; mais toutes le quittaient, dès qu'il revenait à lui, et que l'esprit du dieu était censé l'avoir quitté lui-même*

Presque partout ces insulaires observaient, avec le soin le plus scrupuleux, toutes les cérémonies de leur culte pendant Ja guerre. Espérant tout de la protection des dieux , ils n'entreprenaient rien sans le» consulter, et attendaient, avec anxiété, les annonces des prêtres et autres devins. A 0-taïti et dans les îles voisines j ces derniers , presqu'à volonté , enflammaient de courage et d'ardeur une armée, ou la plongeaient dans l'abattement* L'infl.uence des inspirés sur les combattans était bien plus forte que celle des prêtres. Ceux-ci , en consultant les deux , les victimes , leurs songes , laissaient souvent des incertitudes; tandis que l'annonce de l'inspiré était toujours aussi positive que véhémente. Ses cris, ses traits animés et souvent horribles faisaient , sur les troupes, un effet que rien ne pouvait arrêter; et quand un de ces énergumènes criait : Aux armes I et annonçait la victoire, les troupes, les chefs , tous, en quelque façon , remplis de son enthousiasme, s'élan-

çaient sur l'ennemi avec tant de fureur, qu'il était rare qu'on pût résister à ce premier choc.

Pour rétablir la paix; entre deux armées en présence , qui ne pouvaient se vaincre , ou à qui de grandes pertes faisaient désirer la fin d'un conflit gratuitement acharné, des envoyés s'approchaient de l'armée ennemie une branche verte à la main , symbole avec lequel on les laissait passer. Arrivés devant le chef ennemi, ils faisaient connaître les termes et 'conditions de l'arrangement projeté. Si les propositions étaient acceptées , il at^rivait souvent qu ; les chefs des deux partis s'uniss*ient en présence des deux armées et concluaient la paix sur le champ de bataille. D'autres fois les envoyés convenaient des conditions; les armées se retiraient , et les chefs s'assemblaient ensuite, pour lever toutes les difficultés; mais quand un parti avait été vaincu, était assiégé dans ses forts ou errait dans les montagnes, la paix n'était pas si facilement conclue. La commission de son envoyé était alors extrêmement périlleuse. La vie de ce plénipotentiaire n'était assurée que lorsqu'il avait été vu par le chef ennemi, muni de la branche verte, symbole delà paix; chacun, avant, ayant le droit de le tuer, quoique ce droit fût rarement exercé; mais, dès que le chef l'avait vu, sa personne était sacrée, inviolable, sous la protection des dieux, à qui s'ofîrait la branche verte, qu'il avait portée; et quiconque.

alors, osait attentera ses jours, était lui-même puni de mort.

A la conclusion de la paix entre deux Jrii ou principaux chefs, il y avait, de nouveau, plusieurs cérémonies aux Marais , des victimes , des actions de grâces; puis, pour preuve de l'union, le grandprêtre prenait deux pavillons rouges représentant les deux chefs ou partis qui avaient été en guerre. Il en unissait les deux bouts et les déposait devant Timage du dieu de la guerre; après quoi commençaient les fêtes et réjouissances , qui duraient plusieurs jours, ou ne finissaient, pour ainsi dire, jamais; car , dès que la paix lui était rendue , ce peuple ne pensait plus qu'au plaisir.

Tout ce qui vient d'être dit ne s'applique , à la rigueur , qu'aux îles de la Société, peut-être à celles des Navigateurs, à quelques autres des environs; et, sous quelques rapports, aux îles Sandwich. Partout ailleurs, surtout dans les lieux dont leshabitans étaient anthropophages, quoiqu'ils eussentles mêmes superstitions, des augures, des présages , des inspirés, etc., l'état de guerre conservait, jusqu'à la conclusion de la paix , quelque chose de sombre et de barbare; puisqu'aux Marquises, par exemple , les partis la discutaient toujours armés et prêts à combattre. Dans les fêtes qui la suivaient, il n'était pas rare qu'ils portassent, comme ornemens, les trophées de leurs sanglantes victoires^ comme les crânes , les mâchoires des ennemis qu'ils avaient vaincus et dévorés.

Là, au lieu des scènes et des danses voluptueuses d'0-taïti et des autres iles delà Société, ce n étaient qu exercices, évolutions, marches militaires; et, chez ces barbares, toujours méfians , toujours sur leurs gardes , les réjouissances d'une paix éphémère «étaient que l'image de leurs éternels combats.

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