LA HARPE
L'île de la Harpe fut découverte par Bougainvilie en 1768, et visitée par Cook, dès l'année suivante.
Elle ne commença à se voir fréquentée que vers 1817, époque delà propagation du christianisme dans toutes les îles aux environs d'0-taïti. Pour ouvrir des communications avec ses habitans qui s'étaient , jusqu'alors , montrés farouches et hostiles aux étrangers, on eut recours, dans le même but et avec le même succès, au moyen employé à Râpa. On enleva deux d'entr'enx , qui avaient osé Venîr à bord; on les conduisit à 0-taïti ; puis, quelque temps après, on les ramena chez eux ; et le rapport des merveilles qu'ils avaient vues à 0-taïti , ainsi que des bons traitemens qu'ils y avaient reçus , décidèrent bientôt leiirs compatriotes à admettre les étrangers. Depuis lors des bâtimens y vinrent pour la pêcbe de la nacre , et des Indiens de Vile de la Chaîne, restés au milieu d*eux, s'efforcèrent de leur donner quelques notions de la religion chrétienne , notions qu'ils avaient à peine eux-mêmes, et qui, dans tous les cas, leur firent, assurément, beaucoup plus de mal que de bien ; car c'est par les conseils de ses catéchistes que ce peuple , qui avait si bien accueilli les blancs , lors de leurs premières visites,
devint capable des perfidies dont je vais avoir à rendre compte.
Le capitaine Beechey visita l'île de la Harpe en 1825 , et ne fit guère quy toucher.
Plusieurs bâtimens y vinrent après lui; et j'ai parlé, dans la partie géographique , du séjour que j'y ai fait moi-même en 1829. Jusqu'alors personne n'avait eu à se plaindre des insulaires; mais, en i83 1 , ils tentèrent, pour la première fois , de se saisir d'un bâtiment des îles Sandwich. Voici les détails que le capitaine m'a donnés sur l'affaire , à son retour à 0-taïti.
Après quelques jours de pêche à l'île de la Harpe, le capitaine Bankeroff, désirant avoir, en même temps, des plongeurs, sur une seconde île, située à sept lieues de là , envoya , à cet effet , deux embarcations, avec quelques-uns de ses gens et des insulaires. Ces derniers firent si bien, qu'arrivés près de la passe, il était trop tard pour se jeter en pleine mer, et qu'on dut s'arrêter jusqu'au lendemain. Les gens de l'embarcation, ne se défiant de rien , allèrent à terre, confondus avec les Indiens , qui , les ayant isolés , tombèrent sur eux à l'improviste et les firent prisonniers. Quand ils crurent s'être bien assurés des étrangers, en les liant avec des cordes, ijs les mirent tous ensemble sous des arbres, et partirent , cette même nuit, avec les embarcations et les armes, dans l'intention d'aller s'emparer du navire, en profitant du moment où les autres embarcations seraient à la
pèche , et où le capitaine , absent lui-même , aurait laissé son bâtiment , pour ainsi dire, sans défense.; mais ils avaient mal pris leurs mesures; car ^ bien quils eussent fouillé les prisonniers, Vun d'eux avait conservé son couteau, qu'un autre parvint à tirer et avec lequel il coupa les cordes , malgré les liens qui lui serraient les poignets. Tous alors se trouvèrent bientôt libres ; mais leur situation n'en était guère moins embarrassante ; car^ peu nombreux et désarmés, la nuit, déjà avancée, leur faisait craindre d'arriver trop tard pour prévenir la surprise du navire. lisse mirent, toutefois, en route, marchant vite , quoiqu'avec précaution. Ils cheminèrent très long-temps sans voir n Indiena ni embarcations, et commençaient à perdre tout espoir, quand, enfin, en tournant au coin d'un bois, ils aperçurent, tout à coup, les deux canots, sans gardes, et tous les Indiens endormis à quelque distance. Sauter dans les embarcations et s'éloigner du rivage fut , pour eux , l'affaire de quelques minutes , quoi-* qu'ils gardassent le plus profond silence et prissent toutes les précautions possibles, pour n'être pas entendus, tant qu'ils furent à portée de fusil; ensuite ils firent force de voiles et arrivèrent à bord , au moment où l'on allait envoyer à la pêche. La découverte de cette trahison décida le capitaine à quitter sur-le-champ Vîle, d'autant plus qu'il soupçonnait quelques-uns de ses plongeurs d'avoir, plus ou moin» directement, trempé dans le complot.
Ils firent une seconde tentative sur un bâtiment de Valparaiso, dans lequel Jetais intéressé; et, malheureusement pour moi, ils ne réussirent que trop bien , aidés, pour cette perfidie , ou, plutôt , poussés à s'en rendre coupables par des habitans de l'Aède la Chaîne, admis à bord comme plongeurs; hommes appartenant à un peuple qui^ depuis quelques années, s*est signalé par ses actes de piraterie. Voici ce qui eut lieu.
La barque chilienne la Pomaré (i) était arrivée à 0-taïti en février i832. Elle avait à son bord M. Doursther, consul hollandais, avec qui j'étais lié d'intérêt, pour les affaires de ces îles. N'ayant pas de chargement préparé, ce bâtiment dut aller à la pêche de la nacre, et prit, à cet effet, des plongeurs, habitans de l'île de la Chaîne , qui se trouvaient alors à ô-taïti, et que j'engageai, quoique je connusse bien leur caractère , dans la persuasion qu'ils n'oseraient rien entreprendre, en un lieu aussi éloigné de leur île que celui où l'on avait intention d'aller. L'événe-
(1) On avait donné à ce bâtiment le nom de la reine d'0-taïti, pour la flatter par cette galanterie ; mais il arriva tout le contraire ; et cette malheureuse idée faillit soulever l'île , la reine et son peuple y ayant vu un manque de respect. Autrefois , quand un roi et une reine prenaient un nom , ce nom , devenu sacré , ne pouvait être donné , sous peine de mort , à aucune personne ni à aucune chose ; et l'affaire de la barque chilienne prouve bien que , malgré les apparences contraires ces peuples tiennent toujours à leurs anciens préjugés et à leurs anciennes habitudes.
ment prouva que je m'étais trompé,- et ces malheureux prirent leurs mesures de manière à faire soupçonner que les perfides conseils de quelques blancs d'0-taïti les avaient guidés dans l'exécution.
Le bâtiment arriva à l'île de la Harpe, au mois de mars i832. Les choses allèrent au mieux pendant trois ou quatre jours, quoique, à ce qu'il paraît, les plongeurs de l'île de la Chaîne se fussent, dès le lendemain de l'arrivée de la barque, coalisés avec les habitans, pour la surprendre, et eussent arrêté le plan de l'affaire. Quelques-uns des plongeurs de Tiooka et de Laïvavaï n'étaient point dans le secret , ne prirent part au butin que beaucoup plus tard ; et même , je crois , plus par crainte que par désir.
Le quatrième» jour, le capitaine se rendit à l'endroit où se faisait la pêche. 11 y avait loin de là au navire, et il partit avant le jour , emportant des provisions pour les plongeurs, et dans l'intention de rapporter, aussi , dans son canot , le produit de la pêche des jours précédens , pour leur épargner la double course d'allée et de venue au bâtiment, qui, chaque jour, leur faisait perdre un temps considérable. Tout cela se fit comme il l'avait arrangé. Arrivé à l'endroit de la pêche , il trouva les plongeurs sur le point de partir, et fit mettre la nacre de l'embarcation dont ils se servaient dans son canot, que les Indiens, "en affectant beaucoup de zèle , chargèrent à couler; puis, quand les matelots furent dedans et le capitaine assis , prêt à partir , tous les sauvages, qui
avaient aidéà le charger, s'y élancèrent à la fois et le firent couler comme une pierre au fond de Teau. Le capitaine, les matelots, tombés, submergés avec leurs vêtemens , se trouvaient, dès lors, à la merci de ces amphibies. Lé capitaine , qui nageait bien , voulut se défendre; mais, plongeant sous lui, les uns le saisirent par les jambes, les autres par les bras. Ils le traînèrent , à demi noyé, jusque dans leur embarcation, où, tout en l'enchaînant, ils lui portèrent au visage plusieurs coups qui en firent jaillir le sang et le défigurèrent entièrement. Il crut même, pendant quelque temps, avoir perdu un œil. Ensuite quelques-uns des brigands amenèrent les prisonniers à terre , garrottés de façon à leur ôter tout espoir d'échapper, tandis que les autres , prenant quelques nacres dans leurs embarcations , se dirigèrent sur le navire , qu'ils atteignirent vers six heures et demie , et où se trouvaient déjà plusieurs insulaires. Le second, auquel ils dirent que le capitaine les lui avait envoyés , ne concevait aucun soupçon. Pas un de ses gens n'était armé ; aussi, dès que les sauvages se crurent en nombre sufiisant (au moins troiscontre un), ils tombèrent , à Fimproviste, sur les hommes de l'équipage , et furent, en moins de rien , maîtres du pont. Il ne restait plus à soumettre que M. Doursther, qui était au lit pendant cette lutte. Trois sauvages , le chef de l'île et deux autres, descendirent pour s'emparer de lui. Cependant , ayant entendu quelque bruit , il sauta en bas; et n'eut que le temps d'armer
un de ses pistolets, qu'il déchargea sur le premier qui se présenta et qu'il renversa à ses pieds ; mais les deux autres étaient si près qu'ils le saisirent avant qu'il eût pu prendre son autre pistolet ni son épée. M.Dourstherestunliomme aussi vigoureuxque brave, et il commença, dès lors, entre lui et ses deux adversaires, une lutte qui pouvait durer long-temps, et qui ne se serait pas terminée sans quelque catastrophe funeste , s'il n'était resté assez de force au premier sauvage, sur qui il avait déchargé son pistolet, pour le prendre par les jambes et le faire tomber. Dès cet instant , toute défense devenait impossible. Les Iiîdiens , aidés par d'autres qui s'étaient joints à eux, le garrottèrent avec barbarie et le portèrent sur le pont, où ils le jetèrent parmi les geps de l'équipage, ;^ous également garrottés; et, de peur qu'il ne se relevât encore, l'un de ses cruels vainqueurs s'assit sur lui de manière à le faire suffoquer.
Maîtres du navire , les sauvages manifestèrent , par mille grimaces , leur joie d'un triomphe aussi facile qu'inespéré. Ils marchaient, riaient aux éclats, gesticulaient avec force^ brandissaient leurs lances, dansaient, même; et le gain d'une bataille n'aurait pu leur donner plus de satisfaction que la réussite de leur guet-apens. Cependant la position des prisonniers était des plus pénibles et des pi us précaires.. On leur avait lié les mains derrière le dos, et on les leur avait attachées aux jambes, ce qui les retenait dans une posture extrêmement fatigante, devenue bientôt
— 36i — tout-k-fait insupportable pour M. Doursther, accablé, de plus que les autres, du poids de rhonime assis sur lui, pour mieux le garder. Il fit tant qu'ils s'en aperçurent. L'un d'eux, alors, étant venu lui tàter la tête, donna, aussitôt, l'ordre de détacher les cordes qui lui liaient ensemble les bras et les jambes par derrière , et de le débarrasser, en même temps, de son incommode gardien.
Peu après arrivèrent le capitaine et les autres prisonniers. Tous furent, sur-le-champ, transportés terre, toujours liés comme je l'ai dit, à l'exception de M. Doursther , qui pouvais , au moins, se tenir debout, depuis qu'on avait relâché ses liens.
On a vu que quelques-uns des plongeurs n'avaient pas trempé dans le complot. Douze d'entr'eux , dont dix de Tiooka, et deux de Laïvavaï, avaient été détachés, dès le premier jour, sous la conduite d'un M. Middelton, Anglais, qui, en qualité d'interprète, avait la surveillance des plongeurs; homrpe instruit, mais singulier, vivant depuis long-temps au milieu des Indiens, dont il s'était fait aimer par sa patience , par sa douceur, et surtout par l'indifférence avec laquelle il donnait tout ce qu'il avait, et même ce qu'il n'avait pas; car il disposait librement en faveur de ses amis , de ce qu'on lui confiait, sauf à vivre ensuite à leur manière, et même à s'habiller comme eux. Quand il apprit ce qui s'étaitpassé, il accourut, dans, l'intention, je crois, de reprendre le navire , si les plongeurs avaient voulu leseconder ; mais, quoiqu'ils
n'eussent point pris part au eomplot et qu'ils parussent même le désapprouver , ils refusèrent d'agir corttre leurs camarades; et Middelton, resté seul, ne pouvait rien faire, quoiqu'on le laissât entièrement libre. Tout ce qu'il put obtenir fut qu'on détacherait les cordes des jambes de M. Doursther, qu'on lui rendrait ses lunettes et sa montre, et qu'on apporterait quelqu'adoucissement au sort des prisonniers en général. <
Deux jours furent employés au partage du butin , auquel un des habitans de Laïvavaï refusa nettement de prendre part; après quoi les brigands de l'île de la Chaîne se trouvèrent dans l'embarras de savoir comment ils retourneraient chez eux. Ilsproposèreut à Middelton de les reconduire, promettant de lui rendre le bâtiment dès qu'il les aurait débarqués; mais Middelton n'y consentit qu'à condition qu'ils permettraient aussi le voyage à M. Doursther et à quelques matelots. Les sauvages se refusèrent à cet arrangement, surtout etrce qui concernait M. Doursther, que sa défense à bord leur avait rendu redoutable. Le troisième jour ils devinrent pressans , et commençaient même à menacer. Alors le capitaine et M. Doursther , ne voyant point d'autre planche de salut, prièrent Middelton d'accepter, en tâchant, d'ailleurs, d'obtenir quelques matelots pour l'accompagner; et, dans le cas où on luiJaisserait le navire, d'aller à 0-taïti, afin de me prévenir de l'événement, et de prendre avec moi les mesures les
plus promptes pour la délivrance des prisonniers. La barque revint à 0-taiti, vers la fin du mois de mars. Middelton m'écrivit de suite à Papara ( côte du sud de l'île ), où j'étais alors. Frappé de cet événement, que j'aurais dû prévoir, et sachant le danger que courraient les prisonniers s'ils restaient trop long-temps au pouvoir des Indiens, je partis sur-lechamp pour Papéiti, où je trouvai le navire dans un état déplorable. Dégarni de tout ce qu'il avait à bord au départ, les cordages coupés et ayant conservé à peine assez de voiles pour avoir pu venir, en courant devant le vent, de l'île de la Chaîne à 0-taiti; car 1^, encore, avant de débarquer, les sauvages avaient recommencé le pillage, n'avaient pas laissé un baril, une serrure; avaient tout détruit, tout brisé, coupant les voiles et les cordages aussi haut qu'ils pouvaient atteindre, et l'auraient probablement détruit en entier, si Middelton , au péril de sa vie , ne l'eût mis devant le vent, et n'eût pris les mesures nécessaires pour l'éloigner de l'île, malgré leurs menaces, ce qui les contraignit à l'abandonner, pour regagner leur propre demeure, avant qu'ils n'en fussent trop éloignés.
Je ne savais comment délivrer les prisonniers^ Le bâtiment était tellement désemparé, qu'il aurait fallu plusieurs semaines pour le mettre en état de reprendre la mer, et encore n'aurait-il probablement jamais pu gagner l'île de la Harpe, dépourvu qu'il était des voiles les plus nécessaires à un pareil voyage.
Dans cet état de perplexité, au momeDt où, ne sachant comment m'y prendre ni par où commencer, mes inquiétudes étaient à leur comble, il m arriva, comme du ciel , avec une goélette de soixante tonneaux, ce brave capitaine Ebrill, dont j*ai parlé kVarticle de Toubouaï , le digne vainqueur de YArcuicano f l'homme de tous assurément le plus propre pour une entreprise aussi difficile que celle dont il s'agissait. Débarquer ses marchandises, se préparer à ce nouveau voyage , ce fut pour lui l'affaire d'un jour et demi ; et, dès le lendemain de son arrivée, il sortit, dans> l'après-dîner, afin d'aller tenter cette autre aventure, aussi hasardeuse que délicate^ MaU heureusement , l'état de son navire le contraignit à rentrer dès le jour suivant; et, malgré notre impatience , il fallut employer quatre jours encore à le calfater et à le mettre en état de tenir la mer.
Trois semaines s'étaient écoulées pour moi dans les plus cruelles inquiétudes, quand la petite goélette se présenta de nouveau à Feutrée du port. J'appris bientôt que M, Doursther et les autres prisonniers étaient à bord, et voici les détails que je recueillis, ators, tant sur ce que les malheureux avaient souffert que sur la manière dont ils avaient été délivjfés(i).
(ï) Un bâtiment de guerre était venu àO-taïti, en l'absence de la goëïette. Jetais aussitôt allé à bord, faire part au commandantde ce qui venait d'arriver , et le prévenir des dangei-s qi» couraient les prisonniers , en raison du mauvais état de
JUJ —
Aussitôt après le départ de la barque, les insulaires avaient ôté leurs liens aux prisonniers et les laissaient en pleine liberté d'aller où bon leur semblait ; mais ils leur refusaient toute espèce d'asyle,ni de jour ni de nuit, quelque temps qu il fît ; et, brûlés, pendant le jour, par un soleil ardent, souvent, la nuit, il leunarrivait d'être mouillés jusqu'aux os. Do plus, on ne leur donnait rien à manger ; et, quand ils eurent consommé le peu de viande et de biscuit qu'on leur avait laissé, et dont même, par réflexion , on avait fini par leur prendre la moitié, ils n'eurent plus, pour ressource, que quelques coquillages qu'ils trouvaient, par hasard, su rie rivage. Dans les derniers temps, pressés par la faim, ils faisaient cuire toutes les herbes qu'ils rencontraient et les mangeaient sans les connaître ; car les Indiens ne leur donnaient absolument que leur superflu, ce qui n'arriva même que trois ou quatre fois pendant un mois qu'ils furent détenus dans l'île (i).
la gx>ëlette , qui pouvait ne pas atteindre sa destination ; et , là même , se trouver trop faible pour délivrer les prisonniers , n'étant pas armée. Je conjurai ce commandant d'y aller, ce pour quoi il ne lui fallait que peu de jours ; mais il avait ordre de se porter , avant tout , à Rotouma , afin de punir les insulaires , coupables d'un méfait semblable , et ne pouvait se détourner de sa route. Ainsi, malgré l'urgence, et quoique l'équipage se composât aux trois quarts d'Anglais, après être resté dix jours à 0-taïti, le bâtiment de guerre quitta l'île avant le- retour de la goélette , sans connaître le résultat de cette affaire.
(i) Une chose singulière , c'est que le seul de tous auquel
Il serait diflicile de dire au juste quel était le projet des insulaires contre les prisonniers ; mais j'ai lieu de croire que c'en était un des plus atroces, et qu'ils ne méditaient rien moins qu'une fête de cannibales. Au reste, les souffrances du malheureux équipage étaient telles , qu'il n'aurait pu long-temps y résister. Les Indiens le voyaient bien, et voulaient, je crois , prévenir l'événement. Plusieurs pirogues étaient parties pour Amounauv^, afin d'y aller chercher des guerriers, des ami^ et des proches, dont le retour eût été, sans doute , le signal de la catastrophe; mais ce voyage qui, s'il se fût terminé, aurait, probablement, été fatal aux prisonniers, facilita beaucoup leur délivrance; car le capitaine Ebrill arriva précisément pendant l'absence de ces pirogues, ce qui, vu le petit nombre d'Indiens qui restaient dans l'île, lui permit d'enlever tous les blancs sans coup férir et sans
ils montraient encore quelques égards et qu'ils négligeaient le moins , était M. Doursther. Les membres de la famille de celui qu'il avait blessé , et qui heureusement n'était pas mort , lui apportaient même, souvent, quelque peu de nourriture. Ceci tenait, certainement , à quelqu'idée superstitieuse de ces derniers , qui supposaient qu'ayant infligé la blessure , il conservait encore quelque pouvoir sur le vaincu. Quant aux autres, ils le considéraient à cause de sa valeur. Le courage est honoré chez tous les peuples sauvages , et il l'est surtout chez celui-ci. Dans la circonstance , pourtant, ils ne portaient pas l'admiration pour M. Doursther jusqu'à lui céder ce qu'ils pouvaient manger eux-mêmes ; mais il. était toujours le premier gratifié de leur desserte , quand il y en avait.
— 3^7 -- «éprouver aucune résistance. Voici comment il s'y prit.
Arrivé en vue de l'île, craignant que les Indiens ne distinguassent le bâtiment et n'éloignassent les prisonniers, il prit le parti de s'embarquer dans son canot avecquatre marins, quoiqu'il fût encore à plus de quinze milles delà passe. 11 s'approcha avec précaution jusqu'à la distance d'un mille. Alors, ne pouvant plus se cacher, il fit ramer avec force. Le hasard voulut que les Indiens ne l'aperçussent pas ; mais les prisonniers , touj6urs sur le qui vive , l'avaient vu depuis long- temps,. et s'étaient approchés de la passe , autant qu'ils le pouvaient faire , sans éveiller les soupçons de leurs ennemis, qui ne virent l'embarcation que quand elle fut dans la passe. Ils coururent aussitôt aux armes. Ce moment était critique; car le canot, luttant contre le courant^ on ne pouvait songer à se servir des armes à feu. On avança pourtant; et, avant le retour des Indiens armés, on était hors de danger, quant à la mer. Cependant les Indiens arrivaient; mais lorsqu'ils virent le capitaine Ebrill , qu'ils connaissaient, se saisir de son fusil , un seul d'entr'eux fit feu du sien; puis tous s'enfuirent; et, quelques secondes après, l'embarcation était au milieu des prisonniers.
Qu'on juge de la joie dé tous ces malheureux! C'était à qui d'entr'eux embrasserait le premier ses libérateurs. Le capitaine Ebrill, qui prévoyait tout, n'avait pas négligé d'apporter assez de provisions
pour soulager les pauvres aflfamés, sans leur faire de m^l. Ensuite il fallut partir en toute hâte; car les pirogues de Vautre île pouvaient paraître à chaque instant. L'embarcation était petite; quatorze personnes devaient alors y prendre place ; la goélette , contrariée par le vent , n'était pas encore en vue ; et, quand tout le monde fut embarqué , les bords du canot n'étaient pas à deux pouces de l'eau ; mais on navigua avec précaution; et, grâce au calme de la mer, on aniva heureusement à bord de la goélette, trois heures après avoir quitté l'île.
Plusieurs des prisonniers auraient voulu partir de suite pour 0-taïti; mais Ebrill crut devoir donner une lecôn aux Indiens. Il revint à l'île, dès le lendemain, avec la goélette, se saisit de deux ou trois de ceux qui avaient coopéré à la prise de la Pomaré , brûla toutes leurs pirogues et les laissa consternés. Après cette exécution , on aurait pu les croire peu disposés à recommencer. Cependant, un bâtiment américain qui les visita postérieurement , aussi avec des plongeurs de la même île de la Chaîne, fut obligé de se sauver, après avoir découvert, à son tour, une conspiration des plongeurs et des insulaires; et cela, quoiqu'il eût à' son bord l'un des principaux chefs d'0-taïti, dontAnaa, pourtant, fait profession de dépendre.
En résumé, l'île de la Harpe me parait peu propre à l'établissement de relations suivies; mais je n'ai j$as cessé de croire que, sans les perfides conseils des
prétendus chrétiens -d'Anaa , elle ne se fût jamais portée i ces actes de piraterie» Il faut reconnaître?, aussi , qu'elle avait bien , contreles blancs , quelques justes motifs de plainte. Ainsi, en id3o> deux baleiniers l'abordèrent avec leurs canots; et, ne voulant pas prendre la peine de monter sur les cocotiers, Ds en abattirent plusieurs, pour en recueillir les fruits. Quel effet ne dut pas produire un pareil acte, dans un lieu où ces arbres sont si rares , et leurs fruits , par conséquent , si précieux î Je ne dis pas que de tels faits expliquent les mauvais procédés des babitans, et moins encore les justifient ; mais il est certain que ces injustices et ces violences, dont nous donnons toujours et partout l'exemple , nous ont ôté la confiance et l'estime des Indiens, et influent beau,coup, en tous lieux , sur le systèmp de leur conduite à notre égard.
DEUX GROUPES et îles voisines.
Ces îles ont reçu le nom bizarre par lequel on les désigne sur les cartes , de Cook, qui les à, le premier, fait connaître, et ont été visitées par le capitaine Beecbey, en 1825.
La découverte qu'on y a faite, à une époque toute récente, d'habitations abandonnées, mais construites dans le système d'0-taïti et des autres îles plus occi-
dentales, prouve qu'elles ont été ou qu'elles sont encore plus ou moins fréquemment visitées par les habitans de ces iles. Il paraît même que ces derniers ( probablement ceux de l'île de la Chaîne ), y ont, quelques années en çà, porté la guerre, en ont coupé les cocotiers et massacré , en grande partie , la population.
§ in.
ÎLE DE LA CHAÎNE et îles voisines.
L'île d'Anaa a été découverte, en i'y69,parCook, qui la nomma Chain s Island ( l'île de la Chaîne ).
Il n'est pas douteux qu'elle ne soit la même que Bonechea nomma, en 1772, île de Todos losSantos.
Cook la revit en 1773 , inais ne la visita pas, non plus que le capitaine Beechey , qui , néanmoins , en eut connaissance en 1826.
J'ai peint, en général , les peuples des îles de l'archipel Dangereux sous le double caractère de hardis navigateurs et de guerriers redoutables; mais ceux d'Anaa se distinguent , entre tous , par un esprit de suite dont xïucun autre ne donne un plus frappant exemple. Us ont presque constamment été en guerre avec leurs voisins. Ils ont fait une guerre à mort aux habitans de presque toutes les îles basses, à plusieurs viei^rés aux environs, mais surtout à ceux de x\ura ,
^ui parlent le même langage que les habitans d'Otaïti, et qui habitent les îles situées à l'ouest et au nord d'Anaa, jusqu'à Palliser et Tiooka, ou jusqu'aux îles situées par i4°de latitude sud, et par 149° de longitude occid. On les a vus, aussi , porter le ravage, d'île en île, jusqu'à Deux Groupes , pillant, brûlant tout, massacrant les hommes pour les dévorer ( car ils étaient anthropophages ) , et mettant en réserve -les jeunes femmes etlesenf'ans, pour en faire leurs esclaves. Dans leur aveugle et sauvage fureur, comme s'ils eussent craint de laisser quelque ressource au petit nombre de leurs victimes qui pouvaient leur échapper, ils brûlaient, partout, les cocotiers dans les îles, avant de les quitter, changeant en désert affreux ces mêmes îles, fières , ainsi que la leur , avant leur invasion, de populations nombreuses et d'une végétation propre à les nourrir. Ces guerres dévastatrices eurent lieu de 1800 à 181 5, et prenaient un caractère effroyable de barbarie , surtout vers les derniers temps et contre les peuples de Palliser et de Tiooka , que les hommes d'Anaa finirent par expulser, et qu'ils eurent l'audace de poursuivre jusqu'à 0-taïti;maisPomaré arrêta le carnage, en accordant l'hospitalité et sa protection aux vaincus. Il leur céda même quelques terres dans son district, et refusa à leurs ennemis acharnés la permission de les attaquer et de les poursuivre jusque dans ses domaines. Depuis cette époque jusqu'en 181 7 , ils restèrent maîtres de toutes les îles jusqu'à Maïtéa ( la Dezena
de Quiios, XOsnnhruck de Wallis et le Boudoir de Bougainville); mais, alors , éblouis et peut-être un peu effrayés de la gloire de Pomaré, ils firent profession de soumission à ce chef et reçurent, chez eux, des missionnaires, qu'il amena lui-même; ce qui rapprocha les partis si long-temps divisés; et les survivans des habitans de Tiooka ( la Tauroa des Indiens ) rentrèrent dans leur île. Comme partout ailleurs, les premiers momons furent favorables à la réforme. Le peuple désirait s'instruire ,• mais sa première ardeur se ralentit bientôt ; et, peu après, les lois d'O-taïti , introduites dans Anaa , vinrent tout gâter par leur extrême rigueur et la fausse application qu'on en fit. Une violente opposition ne tarda pas à se manifester ouvertement contre. L'île éprouva, par les mêmes causes, les mêmes vicissitudes que les autres îles. Ses habitans avaient abandonné leur ancienne religion et méprisaient la nouvelle; ils détestaient les lois et ceux qui, les ayant apportées, voulaient les faire exécuter; aussi, quand j'y vins, en 1829, y régnait-il l'anarchie la plus complète ; et le peuple, divisé, sans religion , sans gouvernement , sans frein , mûri , de nouveau , pour tous les crimes, et redevenu capable de toutes les horreurs , reproduisit , sans scrupule, dès que Voccasion s'en présenta, les scènes de meurtre et de cannibalisme qui , jadis, lui étaient si familières.
Son premier acte de ce genre fut la capture iïun petit bâtiment de Sandwich, qu'il pilla et dont
û maltraita Tëquipage, mais en le laissant, néanmoins aller. Le second fut la prise itérative de ce même Havire ; mais, alors, il le brûla et en tua le capitaine et le second , qu'on dit même qu'il mangea. J'ai raconté , ailleurs , ^en détail , les voies de fait dont il s'est rendu coupable envers un bâtiment de Valparaiso , dans lequc. j'étais moi-même intéressé; et, s'il n'a pas commis d'autres excès , comme pirate et comme assassin, c'est que les occasions lui ont manqué; aussi ne douté-je pas que si l'on ne l'arrête, par quelque leçon vigoureuse, dans l'attitude menaçante qu'il ose prendre envers les étrangers, on recevra, bientôt, la nouvelle de la prise des premiers navires qui toucheront à son île, et du massacre de leurs équipages.
s IV.
ILES TIOOKA. ET OURA , et îles voisines.
Je n'ai point de notions particulières sur les îles Tiooka et Oura, et îles voisines, dont j'ai parlé dans la partie géographique de cet ouvrage ; mais qui ne figurent, dans l'histoire, que pour avoir été, souvent, le théâtre des déprédations des habitans d'Anaa.
MAÏTÉA.
Si 0-taïti n'est pas la Sagittarla de Quiros, comme je crois pouvoir le prouver , Maïtéa n'est pas, non plus, la Dezena du navigateur espagnol. De tempir immémorial, cette petite île a été connue des habitans d'0-taïti, qui l'ont toujours considérée comme une dépendance de leur île, quoique, dans le fait, elle fût, plutôt, du domaine des Pomoutous ou habitans des îles de la Chaîne (Anaa), quï y résidaient quelquefois et s'j arrêtaient toujours, soit en venant de chez eux à O-taïti , soit en retournant d'0-taïti chez eux. Il s'y trouva pourtant, aussi, quelques habitans d' O-taïti, et souvent un chef de cette île.
Wallisla vit en 1767 et la nommdi.Osnnhruck, Il eut, avec ses habitans, des relations d'abord pacifiques; mais bientôt, il s'éleva une dispute qui finit par une escarmouche, où plusieurs Indiens furent tués.
Bougainville s'y arrêta en 1768 et la nomma le Boudoir. D'autres navigateurs la visitèrent après lui et lui donnèrent encore d'autres noms; mais, de m.ême qu'O-laïti , elle n'est plus guère connue, aujourd'hui, que sous son nom indien de Maïtéa.