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Voyages ça et là

Le départ. — Ou allons-nous? — Au liasard du fiacre! — Les louslics du wagon. — La peur d'être folle. — Inconvénient d'être amoureux avec la vue basse, — Des gens qui vont se battre. — Une inconcevable manie. — L'issue du duel. — Qui était celle mystérieuse compagne de voyage.

(Jnelque part, .. . juillet.

Quelqu'un a dit — qui ce quelqu'un ? — .Je n'en sais rien ; moi peut-être ! — que Paris était une ville qu'on quittait et qu'on revoyait avec un égal plaisir...

Un matin, il y a de cela une douzaine de jours, une jeune et charmante folle qui me fait parfois visite, me tint à peu près ce langage :

« — Que diable faites-vous à Paris en plein été? Allezvous-en, ou plutôt, allons-nous-en !

» — Où cela? — demandai-je sans trop m'étonner de cette brusque motion de la dame, habitué que je suis à son humeur fantasque.

» — N'importe où; nous y serons mieux qu'à Paris. Voyez : il pleut. Si la pluie cesse momentanément de nous mouiller, ce sera un petit vent froid qui fera l'entr'acte pour nous glacer. Le peu de scleil qu'on voit de loin en loin, a tout à fait l'air d'une ironie. Il semble, dire : Je pourrais vous éclairer, vous chauffer, faire mûrir les fruits, épanouir les fleurs, jaunir les blés, guérir le raisin, égayer la nature, iriser l'eau, dorer toutes choses, me coucher dans la pourpre et vous laisser des nuits bleues... Mais pas du tout \ Ce qui se passe sur votre coin de terre ne me plaît guère, et je m'embarbouille de nuages pour n'en rien voir. On m'a, jadis, appelé le soleil d'Austerlitz, un jour qu'il pleuvait. Or, comme voilà les sabres encore une fois tirés du fourreau, je ne veux pas qu'un aigle, ce présomptueux volatile qui se vante de me regarder en face, puisse, qu'iî soit à une ou deux tètes, me baptiser de nouveau dans quelque anniversaire de vos batailles du Nord ou du Sud. Miroiter dans le sang me répugne, et je ne me soucie guère que l'histoire me daguerréotype avec cette étiquette : soleil de Cronstadt ou de Sébastopol ; faites tout ce que vos fureurs humaines, ou plutôt inhumaines, vous conseillent; mais que cela se fasse dans l'ombre; pour moi, je n'éclairerai que la paix !

» — te soleil dit tout cela ? — m'écriai-je, » — Vous le voyez bien! — reprit la dame, épandant autour de ma tête, sans doute en agitant son mouchoir brodé, je ne saurais dire quel parfum fabriqué, je crois, par elle-même, et qui me produit toujours un irrésistible et bizarre effet d'hallucination et de kief oriental. Je fermai involontairement les yeux et la laissai divaguer.

» — D'ailleurs , Paris est révoltant, et ce n'est plus votre Paris. Le vôtre est élégant, brillant, mondain, badin, ganté, goûté et spirituellement épris du temporel. Il s'habille et babille, revient du bois, va dîner, passe à l'Opéra, boit du thé et disparaît dans les mystères. Trouvez-moi à cette heure trace de tout cela ? D'unique qu'il est Fhiver, Paris est en ce moment inique ! On le démolit, on le rebâtit, on le dépave, on le macadamise, on l'asphaltise... les jolis mots! Pouah, que de poussière des plâtras, et que de fumée des goudrons càcres ! Au moindre pas on s'embourbe jusqu'à la cheville, et encore ne saiton où porter ce pas ! tout le monde a fui, et le soir venu, vous êtes menacé de vous coucher à Theure où perche côte à côte la volaille; car six théâtres sont fermés, et pas un salon n'est ouvert. Ajoutez à cela le choléra qui,.. JoH Paris ! Allons-nous-en ?

» — Mais, où aller? — fis-je, secoué par son silence.

» — A Londres, à Munich, à Venise, en Suisse, aux Pyrénées, à Dieppe, au Rhin, en Orient! telle est la carte à choisir : la carte géographique.

» — A Londres? — répondis-je. — Grâce! j'y ai été sept fois, dont une avec vous, à preuve un certain voyage de désagrément que vous m'avez dicté.

» A Munich, pourquoi faire ? pour entendre Mohère et Corneille traduits en allemand ? Ma foi^ non !

» A Venise? j'y ai passé deux ans avant l'abominable invasion du gaz dans ses ombres poétiques, et l'achèvement de ce pont stupide qui, traversant la lagune de son inflexible railway, fait désormais ressembler l'île ronde de Saint-Marc à une poêle a frire! On m'a gâté Venise en la

civilisant trop. Je veux^ comme on dit, rester sur la bonne bouche.

» En Suisse? je ne dis pas non !

\) Aux Pyrénées? je ne dis pas oui?

» A Dieppe ? pour voir des femmes absurdes faire sur le galet des toilettes d'opéra ?

» Au Rhin?... l'idée me paraît assez appétissante!

» En Orient ! le moment a du charme ! Allons, c'est décidé, nous partons! D'ailleurs, quelle que soit la réussite du voyage, je suis toujours certain qu'il ouvrira et fermera par un plaisir : quitter Paris — puis le revoir. S'assurer deux plaisirs, c'est quelque chose ! Quelle contrée choisissons-nous ?

» — Si vous m'en croyez, — reprit-elle, enchantée de sa victoire et sautillant d'un bout à l'autre du salon, tantôt les doigts sur le piano, tantôt le nez dans la jardinière, — si vous voulez m'écouter nous n'en choisirons aucune. Nous laisserons cette déité que les uns appellent la Providence, et que d'autres adorent sous le nom de Hasard, disposer de nous. Qu'on fasse ses paquets et qu'on soit prêt demain! Surtout qu'on abandonne tout Paris à Paris ! Que pas une lettre, que pas un journal ne suive ! Laissez tout cela s'amonceler sur les tables, et ne dites à personne Oii vous allez. Ou bien, parlez Nord et mettez le cap au Midi. Tel est mon idéal, mouprogramime, et je ne vous le propose pas, — je vous l'impose. A demain ! »

Et elle partit joyeuse, me décochant ses plus irrésistibles sourires. En son absence, je fis toutes mes dispositions

raisonnables, car j"avoue que lorsqu'elle est présente, je n'alla tète à rien. Elle règne, je suis esclave ; j'ai beau argumenter de tous les si et de tous les mais de la raison, de la logique, elle me rit au nez et fait de moi tout ce qu'elle veut.

Le lendemain matin, le bagage chargé, notre cocher demanda où il fallait nous conduire.

« — Au chemin de fer ! » — répondit-elle , en levant sur-le-champ la glace entre toute autre question et elle. Le cocher hésita un moment, chercha sans doute à se rappeler où il nous conduisait le plus souvent, puis fouetta. Nous roulâmes ainsi dans la direction voulue par le dieu Hasard. Arrivés à la gare, un peu plus de décision allait être indispensable, car si le cocher avait choisi notre direction entre les quatre points cardinaux, il était impossible, en se présentant au bureau des billets, de ne pas se fixer sur un lieu , une ville , un pays. Ma folle et charmante compagne trouva pourtant un nouveau moyen de laisser le dieu continuer son office.

La foule se pressait au guichet; elle avise un vieil Anglais bien harnaché en touriste de long cours ; comme pour gagner du temps, elle le prie de prendre notre ticket avec le sien. L'insulaire était aimable, il sourit, accepte le billet de banque, s'acquitte de la commission, nous voilà dans la salle d'attente.

A peine entrés, et comme ma compagne se réjouit de ne savoir où elle va, j'aperçois deux de mes amis à travers les vitrages. L'un s'appelle Edgar, — l'autre Edmond. Je comprends à leurs allures, à leurs toilettes, qu'un des deux part, et que l'autre lui fait conduite.

Tout à cmip, et comme tinte déjà la cloche d'entrée en wagon, je vois Edmond, — celui qui partait à en juger par rhabit-veste-et-culotte couleur de poussière , et la petite gibecière de cuir de Russie qu'il porte en bandoulière, — tout à coup, dis-je, je vois Edmond se livrer à une pantomime de télégraphe (non électrique), et se sauver à toutes jambes, malgré les tentatives d'Edgar pour le retenir. 11 disparaît dans la cohue de voyageurs arrivant dans le moment même je ne sais d'où,..

Mais voilà qui est plus imprévu encore! Edgar, qui était venu là placidement, complaisamment, mettre un ami en voiture, fait à son tour divers gestes assez comiques, et soudain je le vois s'élancer dans la direction du bureau! On a ouvert la porte de la salle d'attente, l'attente est expirée, nous nous installons dans le convoi; la vapeur geint, renâcle, siffle ; nous somnries divisés, parqués par boîtes ; on entend les portières tour à tour fermées avec fracas Et voilà un homme qui accourt

éperdu, grimpant sur chaque marchepied, cherchant d'un rapide coup d'œil quelqu'un qui n'est pas, avec nous, ni près de nous, mais qui est sans doute plus loin, car tous les sifflets, tous les cornets ont retenti, le train part et Edgar ne paraît plus. Où diable va-t-il avec une si brusque frénésie ?

Sauf explication ultérieure, voici l'affaire : Edmond et Edgar sont deux amis. Ils sont épris des deux cousines, mariées toutes deux, toutes deux jolies : l'une, Rolande,

un peu coquette, mais sachant s'arrêter avant le péril; l'autre, Clarisse, très- éveillée, mais aussi très-surveillée ; Polande partait, — Clarisse l'accompagnait.

Edmond aperçut tout à coup > Clarisse qu'il croyait aux eaux, et autour de laquelle il allait de ce pas rôder, coquêter, caqueter. Plus de départ! Il court et la suit.

Edgar, au contraire, qui croyait Rolande en plein Paris, la voit partir... et partir seule, car son farouche époux l'ayant poussée en sûreté dans la salle d'attente, a rejoint sa voiture, Clarisse sous le bras. Voilà tout le secret de cette double scène : le partant qui reste, et le restant qui part. Edgar part avec Rolande, Edmond reste avec Clarisse, et le mari...

Mais le train est lancé k toute vapeur, les affreux et crayeux terrains qui enveloppent Paris disparaissent, et nous voici par les champs verts de vignes, jaunes de blé. Ma compagne et moi sommes installés, accotés, tous les accessoires du voyage arrimés autour de nous. Tandis que j'essaye de parcourir le paquet de journaux du matin que le domestique a bouclé sous la sangle du nécessaire, madame... Trois Étoiles, enchantée de partir pour n'importe oj, se met à examiner la société que cet éternel hasard du monde a formée autour de nous. Elle m'arrache de temps en temps à ma lecture, et me force à regarder, écouter,

— l'écouter.

« — • Laissez donc Paris, la France, l'Europe, la guerre,

— me dit-elle, — vous entamez un voyage d'agrément, occupez-vous donc un peu de moi ! »

Et ce disant, elle saisit le paquet de journaux et le lança effrontément par la portière. Une jeune femme assise en face de moi se mit à rire de cette incartade, et attira ainsi mon attention.

Elle pouvait avoir vingt-cinq ans, âge où la beauté juvénile épuisée se transforme et amène celle de la femme, qui dure ensuite tout ce qi>'elle peut, sans qu'on ait plus à s'occuper de l'âge. Elle était brune d'yeux et de cheveux; blanche de peau, de dents; rose de lèvres et d'embarras lorsqu'on la regardait. Assez grande, un peu maigre, elle avait le maintien et la toilette d'une personne des classes distinguées. Elle portait au doigt une chevalière dont le chaton était formé d'une trop grosse turquoise entourée . de petits brillants, et à la main un Uvre. Comme il pendait ouvert, abandonné par son bras nonchalant, je regardai, et fus fort étonné de voir qu'il ne contenait que de bizarres images....

C'étaient toutes sortes d'enroulements d'arabesques, de lignes et de volutes contournées, ressemblant parfois aux paraphes des Prudhommes, et se succédant de page en page, pareils dans l'ensemble, bien que variés par les détails. On voyait que la jeune femme s'efforçait à contempler ce livre d'une cosmogonie étrange, d'une agaçante insipidité. Et lorsqu'elle regardait ailleurs que dans ce livre, uii vieux monsieur assis à ses côtés h ramenait à cette fastidieuse contemplation parce seul mot: Mathilde!

Si elle portait les yeux sur la route, le vieux la rappelait sur-le-champ à l'ordre, ou au livre. Une dame assise plus loin portait une robe fond chamois à petits pois violets. Regarder cela était bien innocent un « Mathilde! »

impérieux rappelait soudain la victime à son étrange bouquin. Item si elle regardait le plafond du wagon, où une toile cirée multipliait les losanges et les rosaces. Item si elle ne regardait plus rien du tout et si elle fermait les yeux...

La drôle de chose que cette persécution î Et elle de s'y résigner toujours , d'un air doux et presque chaque fois par un soubresaut. Souvent on voyait ses lèvres remuer doucement comme sous quelque prononciation mentale ; et alors encore son vieux compagnon attentif ou plutôt acharné, décochait son impitoyable « Mathilde ! »

Nous verrons ce que c'était.

A l'autre bout du wagon il y avait un loustic. Ce monsieur habillé tout en nankin, à cause du calendrier et malgré le temps, avait entamé avec son vis-à-vis une partie de mots. Il s'agissait de la vexation que cause l'obligation du passe-port, et il trouvait cette chose msl nommée ;

« — Pourquoi passe-port? — disait-il — cela devrait s'appeler un passe-droit!

» — Pour les colis on dit un passavant !

» — Le vrai mot serait passe- franc ! — ou passe-pied ! dit l'autre. — Ou passant, plutôt! — ou passage! etc., etc.»

Je n'écoutai plus ces sottises. Lri jeune dame st-mblait avoir cédé à une sorte de somnolence ; la vieille sentinelle décocha son incessant mot d'ordre.

« — Mais mon père, je dors! — murmura Mathilde, sans rouvrir lesv eux.

» — Ne te trompe pas au moins ! » — dit le père. Et au Jjout de quelques instants, voyant la bouclie de la jeune femme s'entr'ouvrir et donnera son visage cette expression un peu niaise qui témoigne qu'une femme, ne veille évidemment plus sur elle-même, il prit le livre glissé sur les genoux, et armé d'un crayon, il sembla le reviser, le corriger, allant ainsi de page en page, inspectant, crayonnant. Je n'y comprenais rien.

On arrêta à je ne sais quelle station du nom de laquelle je me gardai bien de m'informer. Aussitôt Edgar parut, courant d'une portière à l'autre. Il me vit.

« — Ah! vous êtes là, — me dit-il tout effaré, est-ce que vous allez à ?... »

Je l'interrompis vite, afin de ne pas appj'endre où diable je pouvais aller.

({ — Oui, oui! — lui dis-je, — mais vous? vous avez l'air de ce héros du conteur allemand qui a perdu son ombre ! Que ou qui diable cherchez-vous avec cette fureur? »

Il grimpa sur le marchepied et me dit : — « Une femme, mon cher... Je me suis inopinément embarqué pour la suivre, ne m'imaginant guère, cinq minutes auparavant, que j'allais ainsi voyager ! Je l'ai vue monter dans un wagon, et je ne sais lequel ! Un chapeau gros bleu... un châle noisette... N'avez-vous pas vu?»

Et sans attendre ma réponse, le voilà à l'autre bout du convoi. Le cornet mugit ses trois notes branlantes (sol mi ut!) et nous repartons.

Le loustic entreprit une dissertation avec son même visà-vis des passe-ports, sur ce point de physique et d'histoire naturelle à la fois, savoir : Pourquoi les mouches

qui volent dans l'intérieur d'un wagon semblent-elles transportées dans une atmosphère calme et fixe, malgré un déplacement d'air aussi éperdu qui devrait les laisser en arrière ?

L'autre demanda pourquoi lorsqu'on se réveille la nuit, et qu'on entend sonner l'heure, c'est toujours une demie qui sonne.

L'autre reprit à son tour et désira savoir pourquoi un morceau de savon qui ghsse des mains qui se lavent, rapporte toujours un cheveu en quelque endroit qu'il tombe.

L'autre répliquait par une autre énormité ou absurdité; ma petite compagne de voyage me dit :

<■< — Que pensez-vous de ces deux hommes qui sont là immobiles et silencieux. »

Je les regardai. C'étaient deux personnes de la bonne société, l'un et l'autre entre trente et quarante ans. Ce qui me surprit, en les examinant, ce fut de voir l'étrange loi- We de voyage de l'un des deux, — le plus jeune, me parut-il. 11 était si exactement vêtu de noir, les gants compris, que c'était plus qu'un deuil; c'était comme une gageure ! L'habit était boutonné jusqu'au haut ; on ne voyait pas trace de linge, ni col ni manchette ! Et pourtant, on comprenait bien que c'était là un cavalier soigneux, propre, volontiers élégant. .Ma compagne le surprit au moment où regardant, inspectant sa toilette dont il semblait luimême un peu étonné, il repoussait de l'autre côté de la boutonnière un bout de ruban rouge qui seul rompait tout

ce noir dont il était couvert. Son visage était sérieux sans être triste ; son ami, vêtu, lui, comme tout le monde, le regardait souvent avec la tristesse et l'affection d'un bon cœur préoccupé...

« — Ce monsieur noir va se battre! — me dit-elle; — vois-tu avec quel soin il a écarté de sa toilette tout point de mire? C'est un duel au pistolet; son adversaire est sans doute dans un autre wagon avec son témoin. Ils vont à la frontière. Pourquoi ou pour qui se bat-il? »

Et sur ce point d'interrogation qu'elle s'était posé, elle partit chevauchant au grand galop à travers les miroitants pays des suppositions ! C'était pour une femme, bien entendu, que le duel avait lieu. Ils s'aimaient la femme et lui...; l'adversaire, c'était un mari, etc., etc. Elle inventa ainsi trois ou quatre romans bons à sténographier, je vous assure, et où la passion, le dramatique ne manquaient pas. Mais la vérité n'était pas précisément dans ces inventions, vous l'allez voir; car deux jours après je sus toute l'affaire, et vous, mieux servi que moi, vous l'allez savoir sur-lechamp.

Il y avait une fois une joHe femme en puissance de mari assez laid et trop vieux. Un homme qui n'était ni l'un ni l'autre, s'éprit beaucoup de la dame, qui le lui rendit un peu. Un autre homme assez mur et pas assez discret, — mais encore à la mode ])ien que presque édenté et tout h fait grisonnant, — trouva madame k son gré et le lui dit, ce qui la flatta, vu le rang de l'adorateur.

Voici donc les personnages du drame, car drame il y a : une femme d'un côté — de l'autre, trois hommes : un mari, un amant, un troisième qui veut être à l'amant ce que l'amant est au mari: c'est mathématique en diable, mais pourtant très-clair et fort commun.

Divers voyages de bains de mer et d'eaux quelconques : Boulogne par ici, Vichy par là, passent à travers cette situation. Un beau jour, crac ! le vieux mari meurt, je ne sais au juste comment, mais n'importe; d'un accident de chasse, m'a-t-on dit, je crois. Voilà madame veuve! Les premières semaines données à une retraite de campagne pour les gens de la ville, elle consent à revoir M. de R*** chez une amie, sinon à le recevoir chez elle. DeR***, — c'est celui qu'elle aime, comme celui dont les hommages la flattent est le comte de P'*'. .Mais il n'est plus question de ce dernier depuis l'an passé, où l'on s'était, par hasard, dit-elle, rencontrés sur un des vapeurs du Rhin. Bref, ils sont d'accord, elle et de R^", on se mariera l'année du deuil révolue. La chose décidée, de R*** s'en va chez un de ses parents et lui confie tout. Tout, même ses jalousies à l'endroit du comte.

a — Tu vas aller le trouver, — dit-il, — et tu lui diras ceci : un de mes amis désire épouser telle personne. Vous l'avez connue ; quelques bruits ont couru sur vos assiduités. J'adjure votre honneur de me dire si cette femme est, à vos yeux, digne de porter le nom d'un homme honnête et fier. Entre gens de cœur, ces services sont dés devoirs ! »

Les choses se passent comme il a dit. Le parent va trouver le comte. Mais celui-ci se refuse absolument à

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répondre. 11 élude, tergiverse et ne s'explique pas...

Deux jours après, c'était à la représentation de clôture de rOpéra, de R*** se trouve dans une loge de la galerie avec des dames. Le comte, qui les connaît sans doute, vient regarder au vasistas... De R*** lui clôt le rideau de soie rouge sur le nez. Le comte frappe deux petits coups au carreau ; au lieu de dire : entrez ! de R*** sort.

« — Monsieur, m'aviez -vous reconnu, lorsque vous avez fermé ce rideau devant mon regard ? — dit le comte.

» — Ce sera comme il vous plaira ! — répondit de R"***.

» — En ce cas, le reste sera également comme il me plaira, j'imagine?

» — Oui, monsieur le comte.

» — Eh bien, demain, par le premier convoi, à la fron^ tière de ... au pistolet!

» — Monsieur le comte, — reprit de R***, — n'ayez nul repentir de votre susceptibilité; à présent je puis vous le dire ; je vous avais parfaitement reconnu, en fermant ce rideau. Vous faites ce dont je voulais vous laisser l'initiative. A demain matin ! »

Notre convoi emportait donc les combattants et leurs témoins. De R*** était l'homme tout de noir habillé sur le compte duquel ma folle et chère compagne créait tant de suppositions. Mais lasse de divaguer, elle finit par s'endormir, et moi je regrettai alors mes journaux lancés sur la voie ferrée. A la quatrième ou cinquième station , je trouvai Edgar au buffet:

VOYAGES ÇA KT LA lô

tf — Je Tai enfui découverte ! — me dit-il, en parlant de sa fantastique Rolande; — mais voyez mon malheur! Après avoir un moment cru la voir descendre à quelques lieues de Paris, ce que, du reste, expliquait assez sa toilette de voisinage, j'ai reconnu qu'elle était encastrée dans celte diligence, entre sept personnes inamovibles, des vieux et des vieilles pétrifiés là ! Elle a baissé sur son visage un diable de voile épais comme une grille de pri^ son, et se tient coite, faisant semblant de dormir à chaque halle où j'accours !... Mais c'est égal ; elle finira bien par s'arrêter quelque part, ou bien ces sept momies l'abandonneront. Oh! mon ami, quelle femme charmante! J'en suis fou !

)) — Je le vois bien !

)) — Dieu ! une des mom.ies qui s'en va ! Je cours prendre sa place, adieu, adieu ! »

La vilaine petite trompette du conducteur du train, un cornet à bouquin auquel Sax n'a pas travaillé, nous ordonna de remonter en voilure.

Le premier mot que j'entendis, la porte refermée, fut celui :

« — Mathilde ! »

C'était le père qui reprenait son inconcevable exhortation envers la jeune femme réveillée. Je me décidai à savoir à tout prix, — même au prix d'une indiscrétion, — ce que cela pouvait signifier. Profitant du sommeil assez déterminé de ma petite compagne de voyage, je fiai con-

versalion avec le vieillard, — tandis que de R*** relisait un paquet de lettres qu'il avait dans sa poche de portefeuille, comme un sentimental plastron, — et que le loustic en habit de nankin racontait un tas do prétendues aventures de voyage de M'^" Rachel, et une foule de bons mots de M"c Brohan.

Au bout d'une heure, pendant laquelle, profitant d'une station, Edgar vint me dire, désespéré, qu'il n'avait pu encore arriver jusqu'à sa Rolande, au bout d'une heure, dis-je, je sus tout, de ce secret imprévu, bizarre! La jeune femme était en proie à une singulière maladie mentale, dont l'insupportable développement se comprendra surtout de ceux qui l'ont au simple état rudimentaire, c'està-dire de pure manie : elle comptait irrésistiblement tout^ et toujours !

Dans les rues, c'étaient les carreaux des fenêtres, les consoles des balcons, les pierres des trottoirs, les fiacres aligniés. A la campagne c'étaient les arbres, les bestiaux, les pierres des murailles. Dans un salon, c'étaient les denticules des corniches, les fleurs de la tenture, les mots qu'on disait... Si encore c'avait été seulement les bêtises! Enfin, lorsqu'elle ne regardait rien, involontairement, irrésistiblement, elle comptait mentalement des unités, accumulait des dizaines, mettait les centaines en tas, et nombrait des chiffres énormes, pareils aux grains de sable des mers et aux étoiles du firmament! En route enfin, dans ce wagon rapide, son père avait du l'arracher à l'addition des arbres qui couraient penchés au bord de la route, — à celle des pois lilas de la robe chamois de la dame, — ou à celle encore des secousses accumulées du

wagon palpitant comme un fiévreux sous les vibrations de la rapidité.

Elle avouait que dans cette indompta?jIe manie, dans cette fureur, pourrait-on presque dire, faute d'objets sous les yeux, elle comptait convulsivement et sans fm ses dix doigts, — ou les coups qu'elle frappait "avec son pied, — ou les combinaisons d'une fantastique table de Pythagore que l'imagination dressaic devant ses yeux fermés...

C'était un supplice auquel le sommeil seul l'arrachait, un cauchemar incessant qui l'attendait au réveil, une fatidique obsession qui annulait son intelligence et l'entraînait dans le cycle éperdu des vertiges ! Elle avoua que pour laisser un peu de répit à son père qui la surveillait dans cette tentative de cure, feignant de dormir encore, son sommeil passé, elle avait, malgré tous les efforts contraires, compté combien de fois elle avait respiré d'une station à Tautre !

La folie était au bout de la prolongation d'une aussi singulière et irrésistible manie ! Cette maladie morale annulait cette jeune femme, et lui ôtait tout esprit, toute participation à la vie de tous. Vous lui parliez ? elle comptait vos paroles, elle additionnait les raies de votre cravate ou les losanges de votre gilet. Comme tout ce qui est régularité et symétrie dans la nature se prétait à cette monomanie ingénieuse à trouver aliment, un médecin avait fait dessiner un livre rempli de dessins sans objet, mais s'enchevètrant de mille façons qui se dérobaient à tant d'arithmétique. Dans ces souples m.éandres, dans ces lignes contournées comme des spirales de fumée, rien h nombrer! Certaines pages offraient des espèces de labyrinthes que

les yeux devaient suivre sans trouver d'angle où s'accrocher, de jalons à pointer. Car si elle essayait de lire dans un livre ordinaire, et quelque intéressant qu'il fût, malgré elle, au lieu d'y suivre la pensée, elle comptait les lignes, les mots, les lettres... tandis que dans la fastidieuse con-^ templation de ces desseins absurdes, elle trouvait um déviation i\ son penchant fatal...

<( — Encore un ou deux ans de cette monomanie, mon^ sieur, — me dit le vieillard, — et ma fille devient folle ! Nous l'avons mariée de bonne heure à un homme excellent, qui l'adore; elle est mère; on ne sait si elle aime personne; elle ne cesse de compter que lorsqu'elle dort. Les princes delà science européenne ont été presque tous consultés; ils sont tombés d'accord sur ceci : qu'une très-vive secousse de l'ordre à la fois physique et moral peut, seule peut-être, l'arracher définitivement au supplice bizarre qu'elle endure, et qui la confisque à notre affection, à la société, à ellemême... Il faudrait qu'elle courût,, ou vît courir à son mari, à ses enfants, à moi son père, quelque grand danger, quelque mortel péril... la secousse cérébrale qu'elle en ressentirait amènerait, croit-on, quelque révolution salutaire dans ses organes. Nous songeons, son mari et moi, à monter cette comédie qui pour elle paraîtra un drame. J'ai une terre en *'*, son mari nous y attend, préparant la mise en scène de notre cure violente. Je crois que ce sera quelque incendie qui éclatera brusquement sous ses yeux et dans lequel, elle exceptée et spectatrice, nous semblerons tous devoir être brûlés vifs... Des moyens de retraite habilement ménagés nous permettront, au paroxysme même de sa frayeur, d'apporter ses deux enfants sauvés à ses pieds...

le remède est violent, mais seul peut-être il peut arrachei" cette pauvre jeune femme à une imminente folie! »

Le train s'arrêta pour le dîner. Tous les voyageurs étaient déjà attablés devant les viandes froides du buffet, lorsque Edgar entra ardent comme une locomotive. Il serpenta autour des tables son lorgnon fiché comme un car-^ reau sur son œil anxieux :

<i — Rien ! personne ! — me dit-il, en tombant enfin sur une chaise à côté de moi. — Celle qu'avec ma mauvaise vue j'avais prise pour Rolande entre sept buses endormies comme des académiciens, la voilà qui mange du veau à la gelée : c'est une vieille Anglaise ! Diable de chapeau bleu ! j'ai fouillé tous les wagons, pas de Rolande! Imaginez-vous pareille mystification? Courir à la frontière pendant dix heures, après une femme qui s'est arrêtée à la banlieue, et qui, à cette heure même, dîne sans doute à Paris côte à côte avec son mari! Oh! son mari! il me le... «

En ce moment, je reconnus le comte de P***, l'adversaire de l'hôte noir de notre wagon. Son témoin était un ancien représentant du peuple de mes amis. Futurs témoins et combattants mangèrent de bon appétit, plus éloignés alors les uns des autres qu'ils ne devaient l'être bientôt... Vingt minutes après, nous repartions, Edgar et son lorgnon restaient, pour prendre à onze heures du soir le train vers Paris, où il arriverait dans la matinée du lendemain. En montant en voit' re, j'entendis Mathilde murmurer:

20 VOYAGKS ÇA ET I.A

« Huit cent soixante neuf clous. . . trente-quatre malles de cuir et dix-neuf sacs de nuit... »

Ma compagne de voyage, si heureuse de quitter Pans, ne fit pourtant que m'en parler jusqu'au moment ou, l'obscurité aidant, la nuit l'emporta. On fit mettre bas son cigare au loustic, qui ne pouvant plus nous gêner par sa nauséabonde fumée, nous importuna bientôt de ses ronflements, de ses grognements plutôt. De temps en temps de R"* et son témoin échangeaient quelques mots en italien, pensant être ainsi un peu moins compris que s'ils parlaient français :

„ - S'il me tue, - disait de R"*, - U'ùlezles lettres que j'ai là, etque je vous remettrai sur leterrain avecmon testament.

» -^ J'espère que vous le tuerez!

„ Alors, je ne demande qu'une chose à Dieu, c'est qu'il ait le temps de dire la vérité avant que de rendre le dernier soupir !

„ Qui sait après tout où nous allons! - me disait tout bascelle qui avait si impérieusement exigé ce voyage. L'infirmité de cette jeune et si charmante Mathilde, le duel de ces hommes si distingués, tout cela m'attriste. Quelles choses allons-nous voir? Quelles gens allons-nous rencontrer? Si nous allions n'être pas heureux de cette brusque fuite? Peut-être eussions-nous mieux fait, vous d'écrire cette comédie dont je vous ai inspiré le sujet, et moi d'étudier à fond la Damnation de l-ausl, l'œuvre que

Berlioz m'apporta hier! Hum! des lits d'auberges! des dîners de table d'hôte, les conversations saugrenues du^ wagon... »

Elle s'endormit sur mon épaule en murmurant des mots sans suite. Chacun en faisait autant dans son coin, le témoin de H**^ excepté. Mais lui-môme semblait sommeiller; je fis comme lui. Bientôt je rêvai que j'étais sur les bords du Rhin, travaillant dans un petit kiosque, au fond d'un jardin dont la terrasse dominait le grand fleuve, avec les sept montagnes et les ruines du Drachenfeld dans l'horizon nuageux. Ma petite compagne était la ajoutant la poésie de sa charmante présence à toutes ces brillantes réalités de la nature la plus surprenante de l'Europe. Elle tentait de me dicter mille folies; je résistais en faveur d'un peu d'histoire, de légendes, d'o!)servations de mœurs, de paysage écrit. Me voyant si rebelle à ses efforts, elle me contraignait à quitter la plume, à m'embarquer avec elle sur un vapeur qui passait, et à aller visiter une verdoyante île du Rhin qui porte un curieux édifice tantôt couvent, tantôt auberge... Lorsque tout à coup le convoi s'arrêta, et le nom d'une grande ville frontière, crié dans la gare par les gens du train, me réveilla en sursaut. Le bagage rassemblé, nous entrâmes à l'hôtel, en même temps que Mathilde et son père. Comme je la saluais, je l'entendis murmurer:

« — L'auberge est à dfux cent quatre-vingt trois pas de la gare... »

Au petit jour, j'étais debout; rapidement vêtu, j'étais

dehors. Depuis une heure je me tenais anxieux sur le seuil, lorsque je vis une voiture venir au pas, suivie de quelques curieux. Bientôt elle s'arrêta devant l'hôtel; de R'** en descendit lestement le premier, un des témoins ensuite. L'autre resta pour soutenir le comte de F"** tout ensanglanté: il avait une balle dans les côtes. On le porta dans un appartement du rez-de-chaussée secrètement préparé à toute éventualité. Un chirurgien «attendait; il déclara la blessure grave...

« — Que s'est-il passé ? — demandai-je à l'un des témoins, cet ex-représentant du peuple, je dirais presque de l'ex-peuple, que je connaissais.

» — En tombant le comte a dit à son adversaire : Maintenant, monsieur, je n'ai plus aucune difficulté de vous dire que, vous ferez bien d'épouser celle que vous aimez... pour moi, c'est la plus honnête femme du monde ! »

J'ai su hier que le comte était mort le lendemain. De R*** n'épowsera probablement pas la veuve. Cette affaire fait un tapage du diable, et on m'écrit que dans sa première émotion, cette dame a fait au vainqueur des aveux qui rendent très-noble la déclaration extrême du mort...

Quelques heures après, Mathilde et son père prenaient le chemin de fer qui conduit à*** . Peut-être à l'heure où j'écris ceci, le drame incendiaire considéré comme un violent remède au mal étrange de cette pauvre jeune femme, a-t-il été représenté ! Quant à moi, j'arrivai le soir, avec ma charmante compagr e de voyage, dans une capitale étrangère. Je devine votre curiosité, et pense que vous voudriez bien connaître celte aimable folle qui m'a fait si

brusquement partir! Mon Dieu, je n'ai rien de caciié pour vous, et crois même qu il est temps de mettre fin à l'insupportable fatuité de mon récit.

« — Garçon! une chambre! — m'écriai-je le soir, en entrant à l'hôtel.

» — A un ou deux iits , monsieur ?

;> — Un seul lit

» — Oh ! oh ! — murmurera la lectrice scandalisée, en jetant là le livre. »

Reprenez-le, madame ; cette séduisante compagne de mon voyage s'appelle...

La Fantaisie!

ÎSe cherchez pas de descriptions locales ! — Un faux Anglais. — Comment une Parisienne met à Tépreuvc l'amour d'un capitaine d'étatmajor. — La perte d'un voile vert. — Un curieux procès au sujet de di\-huit cents serins. — Comment le signor Contarini, au lieu d'être pendu, devint doge. — Un voyageur français enlève une valseuse èi un archiduc, chez la mère du célèbre pianiste Thalberg.

Venise. . . . juillet.

A moins qu'on ne soit parti de Paris avec quelque mission spéciale, il me semble difficile aujourd'hui, — par les temps de chemins de fer qui régnent, — d'oser entreprendre le récit d'un voyage italien^ suisse ou rhénan. Tout est dit sur ces contrées aux divers points de vue historique, pittoresque, philosophique, scientifique, industriel, artistique et je ne sais plus quoi encore !

Tant d'écrivains se sont faits touristes, depuis qu'on voyage k bon marché; tant de touristes se sont faits écri- \ains depuis qu'on se proclame homme de lettres à si bon marché !

Il y a tant de guides, de cartes, de plans, d'itinéraires et de correspondances de bas-bleus; les peintres ont exposé tant de vues de tant de pays; les vitrines des marchands étalent tant de gravures, de lithographies, de pho-

tographies surtout de tous les monuments du monde, que bien des gens qui n'ont fait que passer une heure sur le boulevard, de l'angle du café Cardinal, rue Richelieu, à l'angle de Tahan, rue de la Paix, ont ainsi plus qu'électriquement accompli leur tour du monde, et en quatre coups de crayons beaucoup pourraient, le soir, vous dessiner les méandres de n'impi^rle quel fleuve, Te profil de telle ou telle montagne, ou la masse des plus superbes monuments. Aussi, n'est-ce déjà plus avec les voyages qu'on forme la jeunesse. — pas plus que ce n'est en riant qu'on corrige les mœurs, — et les jeunes Anacharsis n'ont plus besoin de s'embarquer sur je ne sais quelles nefs, pour visiter la Grèce et l'Asie ; il suffit désormais d'un fiacre qui les porte dans l'ex-allée des Veuves auprès des Aspasies de Mabille, ou dans cette nouvelle Athènes qu'on appelle le pays Breda.

Donc, qu'irai-je faire à vous raconter probablement trèsmal ce que vous savez si bien? Que vous pourrai-je apprendre sur le lac de Lausanne, où j'ai passé quelqijes jours, pluie et soleil alternativement ou conjointement; sur le Tyrol dont vous conuaissez tous les chapeaux pointus et tous les airs aigus; sur la bataille de Botzen et ces quatre villes dont l'Empire français fit un moment des majorais à ses ducs-soldats : Bellunc, Conegliano, Bassano, ïrévise? J'arrivai, je ne saurais trop dire comment, par une belle nuit à Venise, et c'est de cette ville que Chateaubriand ne pourrait plus appeler croulante, que je vous écris pour vous dire que je suis très-décidé à jouir à ma façon de l'entr'acte que je me suis donné à la dévorante existence parisienne.

Ainsi, c'est chose convenue, n'est-ce pas? Vous me dispensez, à propos de Venise, de recopier ici mes propres pages d'autrefois ou de paraphraser celles des autres, au sujet des palais^ des éghses, des statues et des tableaux ? Je nous ferai grâce de la barcaroUa chantée dans la gondola sur la IcKjuna au clair de la hina. Ce n'est pas qu'il ne me fiit très-facile de vous embarquer avec moi dans d'interminables descriptions de nature et d'art, car, parti, il y a quelques années pour aller passer quinze jours à Venise, j'y restai deux ans... prêt à vous fournir, comme preuve du fait, quatre cents minutieuses pages imprimées avec le nom de cette ville en tête. Mais il ne s'agit pas de cela, et il ne s'agit même pas beaucoup du reste. J'entends tout simplement vous raconter diverses choses que j'ai entendues, au Heu de vous écrire, de vous décrire celles que j'ai vues, que j'ai revues. Pour ce qui paraîtra généralement manquer ici sur les pays par où je prends mes ébats et mes vacances, voir la collection des Guides Richard! Ils vous diront bien mieux que moi combien chaque palais a de fenêtres et chaque péristyle de colonnes; combien chaque clocher a de pieds de haut... et combien de pied-de-nez il reste au touriste lorsqu'il ne puise tout l'agrément du voyage que dans tout ce métrage, ces dates et cette expérience de la numismatique de chaque frontière. J'aime mieux bavarder à tort et à travers, fût-ce même à tort, que de vous raconter mes excursions à la toise! Nous ne sommes en quête d'aucune Amérique, c'est convenu, de mon côté du moins. Ainsi donc, c'est dit, nous errons à l'aventure, et pour le seul plaisir de n'être pas à Paris !

Le lendemain démon arrivée, j'aime mieux dire de mon retour à Venise, j'allai me promener, ayant sous le bras une autre petite compagne que celle dont je vous parlais tout à l'heure, une compagne de cinq ans déjà, ce qui est un fort long bail pour ces espèces, qui commencent par une tète d'or ciselé et qui finissent par un dé de cuivre boueux, compagne, ou compagnie plutôt, que Verdier vous vend, et que tous les coins vous volent! J'étais sur la Piazzetta, un des plus délicieux endroits qui soient dans toutes les capitales terrestres et maritimes. Cette Piazzetta, qui s'étend aux pieds du palais ducal ou dogal, longe la lagune sur le point où finit le Grand Cmal, serpent tordu comme une S au ventre de l'insulaire cité. Le soleil se couchait dans sa pompe et dans sa pourpre derrière les sommets bleuâtres des grands monts Vicentins. Les gondoliers m'assommaient de leurs propositions d'aller au Lido, à San-Giorgio Maggior , au couvent des Arméniens , à Cluoggia... Je les envoyais au diable en anglais, une langue que je prends avec ma malle de voyage, pour payer moins cher dans les auberges, y être plus révérencieusement servi, et surtout pour avoir le droit d'excentricité, c'està-dire d'agir à ma guise et non au gré des autres, — ce à quoi vous oblige ce qu'on est convenu d'appeler la courtoisie française. Un de ces furieux me jugeant trop de Birmingham pour comprendre le dialecte vénitien, me poursuivait ainsi de ses offres acharnées, à la grande jubilation des autres drôles coiffés du bonnet phrygien des Nicoletti ou des Castellani, et assis sur leurs rames au mi-

lieu des vignes du Traguet ou petit pont d'amarrage :

« — Can délia Madonna! il mar ze fresco , non xe torhia dclla polvere... Viencjambaro, H bevra Vagua tur~ bida di'l canal e mi del cypro cou ti danè! »

G'est-k-dire : Chien de la Madone, la mer est fraîche, il n'y a pas de poussière, tu boiras l'eau trouble du canal, et moi je boirai du vin de Chypre avec ton argent!

« — Dirbone, son Venezian corne ti! — Drôle, je suis Vénitien comme toi! » — lui dis-je, en le menaçant de mon insuffisante badine de jonc.

« — Ah^ Eccellenza! riverito cavalière! perdonna! » — et comme j'allongeais le bras pour lui cingler le dos, il prit son élan, piqua, comme on dit, une tète dans la lagune, et ne reparut qu'à une portée de pistolet plus loin, aux grands éclats de rires des gondoliers qui m'ôtèrent tous leurs bonnets rouges ou noirs, comme pour prendre désormais parti pour moi. Jamais je ne fus en Italie, jamais je ne serai, j'espère, ailleurs, autant quaUfié d'Excellence !

Après être allé revoir quelques palais du canal (Foscari, Rezzonico, Mocenigo, Vendramini, la Ca Doro) et quelques tableaux des églises et du musée, c'est-à-dire mes chers souvenirs et mes presque amis, je rentrai chez Danieli, à la rive des Esclavons, où j'avais pris logement, pour pouvoir m'appuyer souvent sur le parapet de marbre du petit pont délia Paglia, sous lequel coule l'eau noirâtre que franchit à dix pas de là et à cinquante pieds de haut, le fameux pont des Soupirs qu'on passa beaucoup... qu'on ne repassa jamais! Comme le soir venu, je prenais le sorbet à mon

balcon sous un tendelet de coulii rayé de rouge et de jaune, j'entendis sifflotter le premier petit chœur à la cantonade de Galathèe, .dans la chambre voisine, communiquant au besoin avec la mienne par une porte momentanément barricadée par une toilette portative.

« — Bon, me dis-je, je me sauve de Paris, et je tombe sur un Parisien ! »

Descendant prendre le thé vers minuit, j'entendis ce voisin, qui me suivait. J'abhorre les connaissances forcées, les Français famihers et liants qu'on rencontre à l'étranger, et qui s'imaginent que le compatriotismc leur donne alors des droits qui seraient contestés chez nous. Rencontrant un garçon de l'hôtel dans l'escalier, je me mis plus que jamais kfaire l'Anglais, en lui adressant diverses questions gutturales pleines de ces wliat ? lohat ? et de ces oh f oh ! dont les fils d'Albion ont plein la bouche.., lorsqu'on m'asseyant à la table où j'espérais que ma Grande-Bre- ;agne serait respectée par le siffleur, je fus abordé d'un :

« — Comment, c'est vous, milord? »

Je me retournai avec tous les ichat possible?... mais en pure p.erte. Ce voisin, c'était, sinon un de mes amis, du moins une de mes relations mondaines, un homme des plus agréablements recherchés. Je ris, j'étais vaincu. Nous bûmes du thé et nous causâmes.

M. Roger de M*" avait brusquement disparu depuis environ un an. Je lui dis combien on l'avait remarqué. C'était nécessairement la vérité, car descomplimen' s entrehommes sont choses fort plates. Comme j'essayai dB voir s'il dirait

co qu'il était devenu, il parut triste et porta la conversation sur un autre sujet. Je vis qu'il avait beaucoup voyagé depuis sa disparition. Le thé avalé, nous prîmes une gondole et poussâmes au large, ayant fait déposer sur la rive le felze, ou dôme de drap noir qui fait des sièges une mystérieuse cabine pour les romantiques ou les amants. Nous ne réabordâmes que vers trois heures du matin, car dès qu'on est à Venise, il faut bien adopter les habitudes locales et faire un peu empiéter le diurne sur le nocturne, quitte à balancer ce Doit et Avoir au compte courant du repos. Peu à peu Roger s'était laissé aller au plaisir de causer avec un homme de son monde, et le silence de la mer, la demi-obscurité du ciel, l'irrésistible poésie de l'heure et du lieu, le long silence qu'il avait évidemment gardé à travers ses voyages sur leur but même, tout le porta peu à peu à me confier son aventure. On verra que je puis sans inconvénient l'offrir ici, substituée à la description peu nouvelle du campanile de Saint-Marc, ou à l'analyse des causes qui firent donner au général Francesco Morosini le surnom de Péloponésiaque.

Il y eut l'hiver dernier un an, quelques salons et quelques loges d'opéra remarquèrent les assiduités de Roger de M*** auprès de la jeune femme d'un vieux général. Le guerrier avait commis la tardive folie d'épouser à soixantetrois ans une de ses nièces à peine sortie de l'institution où elle avait été élevée. Frappé peu après par la réforme d'âge, le général, qui était du génie, eut encore de sa retraite quelques missions relatives à la grande carte de France,

et s'absenta... s'absenta trop. Élève de l'École, Roger avait, étant déjà capifaine d'artilierie, follement donné sa démission pour pouvoir se battre avec un chef d'escadron. Il dut donc à tout jamais déposer son épée, non toutefois sans avoir donné, le jour où il la tint pour la dernière fois, un grand coup dans le gaster, à son chef récusé. Il devint un homme du monde. Bien tourné, décoré, et comme avantagé même dans les imaginations féminines, par le sang versé, qui est parfois semblable à un manteau de pourpre qui donne à l'homme un prestige souverain, il devint a la mode. Il en usa en homme de réserve et de bon goût, choi- • sissant avec son cœur et non avec son caprice ; cédant à l'amour et non à l'amour-propre; aimant, aimé.

Leur amour fut celui dont Byron s'est tant moqué. En aimanît Roger, Flavie respecta son mari. L'époque où le monde comprit d'autant plus leur chaste lien qu'ils n'avaient guère que la vie sociale, publique, pour en échanger les douceurs, fut celle où le général se trouva longuement retenu dans lesCévennes par l'hydrographie. Roger ne fut jamais reçu chez elle ; mais Flavie le voyait parfois chez sa sœur, mariée à un conseiller d'État, et surtout dans les bals, à l'opéra, dans les réceptions officielles. Ils s'adoraient, et le monde les voyait sans malignité. Deux ou trois femmes mûres et corrompues peut-être, dépitées de n'avoir pu obtenir les hommages de ce sentimental cavalier, bavaient leurs clabaudewes sur le frein qu'il leur fallait ronger. C'était tout.

Mais voilà que l'été dernier, le vieux général, à la suite de quelques fatigues, tombe malade, et ne parvient à se faire transporter à Paris que Juste à temps pour y mourir.

;î2 VOYAGES ÇA KT LA

C'élaitle l*"" juillet 1853. La comtesse, sœur de Flavie, lait appeler Roger et lui dit : ^

« — ]\Ia sœur vous prie de ne pas chercher à la vuir dans les circonstances déUcales où elle se trouve; elle vous prie même de quitter Paris...

» — Je suis à ses ordres !

» — Elle y comptait. Elle désire que vous partiez, surle-champ pour le Holstein...

» — Le Holstein? Et pourquoi faire, mon Dieu ! — s'écria le jeune homme, plus que surpris de la mission.

» — 11 fait chaud; elle vous choisit un climat frais. Il y a par là une petite ville qui s'appelle Gluckstadt .. Vous ♦ attendrez là une lettre d'elle!

» — Gluckstadt? — C'est bien. Je pars! » — répondit-il, sur-le-champ résigné, et sachant bien que le véritable et délicat amour sait toujours récompenser l'obéissance passive, aveugle, qu'il a raison, — et ses raisons, — d'exiger parfois. Roger prit le chemin de fer du Nord, traversa la Belgique, la Hollande, le Hanovre et arriva aux frontières du Danemark. Ne sachant pas un mot de toutes les langues de par là, il y mena une existence d'un vide atroce, et il se démantibula la mâchoire, se désarticula les bras à force de bâiller. Au bout d'un mois, il reçut la lettre de Flavie :

« — Monsieur, — lui disait-elle, — ^je vous écrirai le mois prochain à Woldenberg, en Poméranie, veuillez vous y rendre et attendre ma lettre. » .

C'était tout.

A Woldenberg, Roger ne put que s'ennuyer un peu plus

encore, n'ayant pas un livre, et trop amoureux pou^' appliquer son esprit à quelque travail de la plume. D'ailleurs, il vivait dans toutes les impatiences d'une vive curiosité. La lettre, tout aussi laconique, arriva à l'époque dite, elle l'invitait à se rendre à Wyszogrod, petite localité de l'ancienne Pologne. Ce ne fut que la quatrième qui modifia légèrement sa rédaction, sans toutefois l'allonger; on l'appelait « uwn cJier Monsieur Roger » et on le dirigeait un peu plus vers les latitudes du Sud, Thiver approchait.

Au sixième mois, il était en Gallicie, à Lemxberg. S'il vivait encore, c'est qu'il est formel que, quoi qu'on en dise sans cesse, on ne meurt pas d'ennui ! Vous ai-je dit qu'on lui avait absolument défendu d'entretenir avec ses amis de Paris aucune correspondance ? Inutile d'ajouter que bien plus encore qu'à tout autre, il lui était impitoyablement prohibé d'écrire à celle qu'il aimait! Il fallait rester fixé sur une unique pensée, dans un unique sentiment, sans toutefois pouvoir l'exprimer, l'expliquer, et l'extirper moins encore ! Nota hene. On ne lui défendait pas de revenir à Paris ; mais alors tout était à jamais brisé !

Au neuvième mois, la lettre lui fut adressée à Oroskaja, affreux petit trou perdu dans les montagnes de la Hongrie. On l'appelait cette fois « mon cher Roger » et pour la dixième lettre on lui fixait Siklos en Slavonie. Il reçut enfin la onzième à Sébénico, chez les Dalmates; la douzième lui fut annoncée, avec le douzième mois, pour \'enise î

Son amour avait complètement résisté à ces terribles étapes de la solitude et de l'abandon, lue passion aussi

ÎU VOYAGES ÇA K T I A

cellulaire n'avait heureusement pas engendré la folie. U se trouvait pour la première fois dans un pays praticable et depuis deux jours déjà il attendait sa lettre, lorsque nous nous rencontrâmes. Il pensait qu'on allait lui permettre de se rapproclier peu à peu de Paris, où il pourrait, selon ses calculs de progression, faire son entrée triomphale vers le seizième mois. Mais désormais, c'était marcher sur des chemins jonches de roses... Ceux de tant de Poméranie, de Gallicie et de Slavonie ne lui avaient offert que des ronces.

Et quel incommensurable ennui ! Vous imaginez-vous un Français, un Parisien, un homme du monde, perdu,' éperdu par de tels pays dont on lui choisissait avec raffinement les recoins les plus exaspérants et les plus sauvages? A peine de temps en temps rencontrait-il un officier quelconque qui, tout en le trouvant suspect, pût luiarticuler quelques mots d'un français peu 'franc ! Ah ! quelle épreuve! Mais aussi quelle preuve! Amadis et Roland peuvent sembler piètres devant une immolation pareille, et quelque barde classique des Jeux Floraux de Toulouse devrait bien nous faire un fort poëme sur ce Roger-ci !

Trois fois par jour notre héros, héros vraiment ! s'élançait au palais Grimani, vers le Rialto, où est la poste autrichienne. Il s'attendait un peu à être appelé cette fois mieux que « mon cher Roger » mais la lettre était en retard; c'était la première fois depuis un an ! 11 se désolait, et mes dissertations sur la Zecca et le retrait séculaire de la mer dans l'Adriatique n'y faisaient rien, au contraire ! A

VOYOGES ÇA ET LA 3ô

cluique arrivée du convoi sur le fatal pont qui traverse la lagune et fait file presqu'île, il pâlissait, bondissait, courait à la poste — et rien! La quatrième fois, je crus qu'il faudrait l'emmener perfidement à l'île San Servolo, où est la maison de fous. Lundi, au dernier convoi du soir, comme il n'avait pas de lettre, il ne me fil plus rire, — il me fit peine.

« — Marte est morte! » — me dit-il. Marie est le nom sous lequel il me cachait la personne que je ne connus que depuis, comme vous saurez.

Vers minuit, n'ayant pu l'entraîner, je le quittai pour aller lire les journaux arrivés le soir, et prendre le chocolat glacé, place Saint-Marc, au fameux café Florian. J'y tombai dans une cohue de Français et de Françaises. Je reconnus quelques personnes du monde de la rue Tronchet et environs. J'avais flétri ma toilette du soir k piétiner au Lido en quête du tombeau de l'amiral Villaret-Joyeuse, gouverneur général de Venise, pour la France en 1812, tombeau que j'ai autrefois décrit, et que je ne retrouvai plus. Je me sauvai donc de tant- de regards et rentrai chez Danieli. Roger, était encore sur son balcon, appuyé, affaissé, tel que je l'avais laissé.

« — Tout Paris est débarqué ici ce soir ! — lui dis-je.

» — Ah ! Et qui donc ? — me demanda-t-il d'un ton indifférent.

» — Les Duvorsaut, les Marville, les *"'. d

A ce dernier nom, Roger fit un geste si brusque que je crus qu'il s'élançait du balcon sur la Riva dei Schiavoni.

Jugez-en! ce nom était celui du conseiller d'État beaufrère de la jeune veuve du général, de cette Flavie que je

ne sus qu'alors être cachée sous le discret pseudonyme de Marie. 11 faut désormais abréger. Roger, éperdu, courut à la place Saint-Marc :

« — Voici ma douzième lettre ! » — lui dit la jeune femme en lui tendant la main. Elle dut cette fois lui dire : « Mon bien-aimé. » Je ne le revis le lendemain matin que quelques instants. Flavie pouvait se croire aimée ! son deuil s'était passé à éprouver le cœur auquel elle désirait consacrer sa vie. Ils sont partis hier pour Florence. Pendant ce temps-là, les notaires préparent toutes choses à Paris; ils se marieront dans un mois. Le général a laissé à sa veuve soixante mille francs de rente, et... ce qu'avait Adèle de Sénanges dans l'histoire racontée par M^^"- de Souza. Heureux Roger!

A Venise, la société indigène et exotique s'amuse beaucoup de deux histoires dont les héros et héroïnes sont sous nos yeux. L'une, difficile à raconter, est l'histoire d'un voile vert, — l'autre, qui n'a rien de scabreux, est relative à des serins. Essayons du voile vert.

Un riche Milanais et une belle Milanaise, mari et femme, femme légère, mari jaloux, habitaient piètrement le second étage d'un palazzino assez tristement situé à San Mosè. Ce mari milanais avait voulu éviter les bruyantes sociétés des hôtels, les relations même momentanées quien naissent, etc. Toutes ces belles précautions n'empêchèrent pas qu'un jeune Véronais* barbu ne vînt se loger en face de sa prudente retraite, et que...

Mais j'oubliais : le mari, le Bartholo ne tenait pas ab-

sûlument sous clef la Rosine. 11 la confiait une fois par jour à un vieux gondolier de la race des Baziles, qui la menait sur le Grand Canal respirer un peu, le soir, à l'heure où tous les dangers que le jaloux pouvait craindre étaient à prendre des sorbels et l'acqua-marena au Café Florian. Mais qu'arrivait-il ? C'est qu'à peine à l'angle du canal, la signora changeait de gondole, et... je n'en sais pas davantage. Ce que je sais, c'est qu'un jour la belle Milanaise étant montée au haut du campanile de Saint-Marc avec son signor, son seigneur, pour contempler le magnifique specfacle en quelque sorte aérostatique dont on jouit de là, et qui embrasse les lagunes, les iles, la terre ferme et l'Adriatique, il se trouva en redescendant qu'elle n'avait plus son voile vert. Le mari prétendit qu'elle ne l'avait pas même en montant; elle soutint que si, et l'avare se décida en grognant, à remonter et à chercher le long de la pente douce qui mène au sommet de la haute tour, et (|ui permettrait à un cheval d'y monter... s'il y avait à Venise d'autres chevaux que ceux de bronze du portail de l'église Saint-Marc. Chevaux voyageurs pouriant, puisque, provenant de l'arc néronien du Tibre, ils firent, au commencement de ce siècle, le voyage de Paris, qui dut les rendre en 1815, n'en gardant que cette copie augmentée de Victoires, qu'on voit sur le petit arc de triomphe de Percier et Fontaine, à la grille du Carrousel. Me voilà loin du voile vert avec ma phrase essoufflée ! J'y reviens pour vous dire que le mari eut beau se baisser, regarder, talonner, chercher à terre, et qu'il ne trouva rien !

On dit que pendant la lente et minutieuse ascension du Bartholo une ombre s'était glissée en bas... et quand je

dis une ombre, on comprend bien que, dans l'état actuel des esprits, on n'admet plus d'ombre sans corps! Mais pourquoi en saurions- nous davantage que le Milanais qui, redescendu, ne trouva personne ? Il n'avait recueilli^ucun voile vert, pas plus que son ancêtre en jalousie, de chanson sous le balcon ; maussade il prit une gondole à la Piazzetta, pour retourner au logis. La première chose qu'aperçoit le signor en entrant sous le felze de la gondole, c'est le voile de sa femme, chiffonné sous les pieds ! La dame jura qu'elle n'y comprenait rien; le mari trouva, lui, qu'il comprenait trop, et que le gondolier BasiUo était un traître. Le lendemain, le Milanais emmenait ou plutôt même emportait sa femme dans une vigne qu'il a au pays pavesan, et je ne saurais dire jusqu'à quel point il lui prépare le sort de la Pia dei Tolommei, tuée par la mal' aria sous les yeux d'un époux farouche. Mais à Milan les choses se passent désormais d'une façon moins dramatique, et la Pia, mise en opéra, est représentée à la Scala comme une fable absurde. Arrivons aux serins.

Il y a quelques années une dame américaine que les affaires de son mari obligent à quitter brusquement Londres, après un séjour de deux ou trois ans, laisse à une de ses amies plusieurs grandes cages contenant environ deux cents oiseaux d'espèces variées des îles, mais parmi lesquels dominent cependant les canaris. Est-ce un cadeau? un dépôt? la chose n'est pas très-bien définie. L'Anglaise a un cottage à Kensington, on y installe la

volière; les mois, les années se passent. Tout ceci nous amène à 1850.

A cette époque, 1" Américaine revient à Londres, toujours à cause des affaires du Yankee son mari. Les deux amies se revoient, très-affectueusement d'abord, puis plus froidement... bref, elles se brouillent, je ne sais au juste pour qui ou pour quoi ; les uns disent à cause d'un jeune officier de marine, les autres à propos d'une vieille guipure.

Quoi qu'il en soit, chiffon ou galant, toujours est-il que les voilà furieuses l'une contre l'autre, si bien que l'Américaine réclame ses serins. L'Anglaise consent à les rendre, bien qu'elle puisse arguer de don; mais, restituant, elle réclame le prix de la pension de ses hôtes emplumés. — Combien vous doit-on? — Les deux cents oiseaux en ont produit un miUier... Le cottage en est plein, c'est mille livres à payer !

Refus, insistance, procès. La première chose que de-» mande l'Anglaise, c'est d'être débarrassée des oiseaux. La justice s'en charge, on les dépose au greffe, des gens sont commis à leurs soins. L'Américaine perd son procès. Elle en appelle; long délai. Elle gagne. L'autre fait casser le jugement, tout cela avec des longueurs énormes; car on sait les éternelles lenteurs et les inextricables complications de la justice anglaise, qui n'est expéditive que lorsqu'il s'agit d'emprisonner un étranger qui doit quelques schellings. J'omettais de dire que l'Américaine, pour ne pas être arrêtée, avait dû quitter l'Angleterre; son mari, non solidaire, ayant terminé ses affaires, on retourna à Philadelphie; les années s'écoulent, le procès dure tou-

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jours. Il n'y avait plus un seul des serins primitifs ; tous étaient morts du bouton, de la pépie ou de vieillesse ; la justice exerçait sur leur postérité.

Bref, il y a trois mois , après quatre ans de plaidoiries, de condamnations, de cassations, d'évocations, d'appels et de confirmations, le procès a touché sa solution définitissime. L'Américaine doit environ quinze cents livres sterling de principal, — deux mille livres de frais de justice, — et dix-huit cents livres pour entretien des innombrables oiseaux que le gouvernement a logés, soignés et nourris; ils sont plus de dix-huit cents, et cela ne fait guère qu'une hvre par tête pendant quatre ans, ce n'est certes pas trop ! total, cent et quelques mille francs à payer au gouvernement de S. M. Britannique!

L'Américaine dit qu'on vende les serins pour se couvrir. Mais éclatent les événements que vous savez; ces événements donnent de telles préoccupations au gouvernement anglais, qu'on oublie les serins, et qu'une nuit tout s'envole par les ouvertures que font au grillage une troupe de chats !

On assurait à Venise que l'affaire des cent mille francs à payer allait se traiter de gouvernement à gouvernement. En attendant, l'Américaine, qui craint d'être incarcérée non pas seulement en Angleterre ;, mais aussi en Amérique, s'est fixée à Venise, et elle y est recherchée comme une curiosité. Je l'ai vue, elle n'est pas belle. Décidément, ce doit être pour une guipure, et non pour un jeune officier, qu'a eu lieu tout ce grabuge 1

Hier soir, comme je revenais de Pile Malamocco, ce point si célèbre des anciennes luttes des Vénitiens contre les Génois, je rencontrai sur la lagune un patricien qui porte im des plus beaux noms du pays, et que je n'avais pas revu depuis plusieurs années. Nos gondoles firent route rame à rame, et, descendus sur la Piazzetta, nous nous assîmes aux pieds des grandes colonnes monolithes qui portent, Tune le lion de saint-Marc, S()n évangile ouvert sous la griffe, l'autre la statue de san Teodoro, ancien patron de la ville, juché sur un crocodile. Ces colonnes furent longtemps le lieu des exécutions capitales, et on ne les approchait pas sans terreur. Aujourd'hui, c'est un lieu de rendez-vous pour les flâneurs, et le quartier général, la petite Bourse, le Tortoni des gondoliers sans pratiques.

« — Savez-vous, — me dit le comte Alvise Contarini, — qu'ici même, entre ces deux colonnes, dans cet espace infâme, a failli, il y a tout au plus deux siècles, s'éteindre à tout jamais notre race?

» — Comment? — dis-je — un nom comme le vôtre, qu'a huit fois couronné le corno dogal? par quelle étrange aventure?...

» — \"ous connaissez trop bien notre histoire pour que je vous rappelle les divers usages que le Conseil des Dix et celui des Trois faisaient de ces colonnes, ^'ous savez surtout qu'on pendait à une corde qui allait d'un chapiteau à l'autre, les criminels d'État, les traîtres, ceux qui avaient été convaincus...

» — Ou simplement accusés...

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» — Convaincus ou accusés de trahison envers la sérénissime république?

» — Et comme les condamnés manquaient parfois, — repris-je, — pour que le peuple vénitien n'oubliât pas la terreur salutaire du supplice infligé aux traîtres, ces inquisiteurs d'État faisaient enlever, pendant la nuit, dans les hôpitaux, quelque pauvre diable d'innocent cadavre qu'on pendait là par les pieds, et qui figurait le lendemain matin, aux regards terrifiés du peuple, le crime d'un homme et la vigilance de l'autorité! L'effet était toujours terrible, et encore compliqué du mystère relatif au supplicié, car sa tête restait enveloppée d'un voile noir...

» — \'ous parlez comme Muratori ! Eh bien donc, c'était en 1655, un de mes aïeux, neveu du doge régnant Carlo Contarini, était Protogéronde ou gouverneur dans le Péloponèse, cette contrée, alors vénète, qu'on a depuis flétrie du nom de Morée. Contarini était amoureux d'une jeune fille magiquement belle, mais sans noblesse, ou d'une noblesse de terre ferme, ce qui, vous le savez, comptait peu à Venise... Il avait demandé à la Quarantie un congé pour venir passer quelques jours dans sa famille. Mais il était de la politique de ces hommes de ne jamais refuser ouvertement à certains personnages de l'État, même.ce qu'on était décidé à ne leur pas accorder. Las d'attendre, Contarini feint une inspection dans le golfe, quitte son palais sur une péote, vient débarquer à Zara, de là gagne nos îles, et le voilà débarquant la nuit à Venise, et entrant furtivement dans la demeure de sa belle, sans doute prévenue, et oubliant là l'extrême danger qu'il court par une aussi folle imprudence ! »

Mais, soit que les parents de la jeune fille aient entendu du bruit, soit quelque trahison, toujours est-il que vers trois heures du matin on frappe violemment à la porte de leur mystère. Contarini effrayé du péril que court son amante, et aussi sans doute du sien propre, qui était plus que la vie, mais l'honneur, Contarini, dis-je, s'élance au balcon, et s'aidant des reliefs des sculptures, il tombe dans le canaletto, et se met à nager dans l'ombre projetée sur l'eau par les hauts palais. Deux coups d'arquebuse sont tirés sur lui, il n'est pas atteint, il gagne une rive, y grimpe, et après plusieurs détours, se trouve là, à cet angle qui vient de ia rive des Esclavons à la Piazzetta où nous sommes...

Or, au pied de ces colonnes mêmes, au point où vous êtes assis, il se passait, quelques instants auparavant, la scène qu'en peu de mots je vais vous dire. Depuis quelque temps les traîtres manquaient à la sérénissime république ; on ne pendait personne; le peuple cessait de craindre. Ordre avait été donné aux bravi, aux sbires d'accrocher cette nuit-là un cadavre aux colonnes, et deux sequins leur avaient été remis pour se le procurer. Les sbires auraient préféré boire les deux sequins; mais les infirmiers de l'hôpital de la Giudecca ne livraient pas leurs cadavres gratis. Les drôles étaient là, leur corde à nœuds à la main, à déplorer leur course et leur dépense, lorsque Contarini, tout suintant, en désarroi, demi-vétu, leur apparut à quelques pas...

Courir à lui, l'interroger, n'en rien obtenir que la défense désespérée d'un homme sans armes, flairer un suspect, et s'arranger de façon à l'accabler, dans l'espoir de

le tuei" d'abord plus ou moins, pour le pendre ensuite... ce ne fut que l'affaire d'un moment, dans l'action et dans la pensée de ces bravi ! Mais le jeune homme fit une telle défense et poussa de tels cris qu'on accourut d\m palais voisin, celui-là même, peut-être, dont on a, depuis, fait un albergo, et où Danieli vous loge. De jeunes seigneurs passaient la nuit là à jouer au tarrocco et à boire du vin de Chypre avec des comédiennes. Ils délivrèrent Contarini, qui ne fut reconnu que par l'un d'eux, lequel se fit fort auprès des autres pour un incognito à respecter... Cet ami l'emmena, le vêtit et l'aida à s'enfuir avant le jour. Le lendemain il arrivait à Zara, et deux jours après dans son gouvernement. Vingt et un ans après, en 1676, il était doge ! Le plus curieux de faffaire, — termina le comte Alvise,

— c'est que si mon ancêtre avait été surpris à Venise dans cette escapade amoureuse, considéré comme traître à la République pour abandon d'un poste confié à sa garde, il eût précisément et légalement pu être pendu à ces mêmes colonnes où les sbires avaient espéré l'accrocher comme un aventurier nocturne, pour économiser le prix d'un cadavre. Au lieu d'être pendu d'une façon — ou de l'autre,

— il fut le huitième et dernier doge de notre nom!

Pour célébrer le bonheur et la gloire de Louis Contarini, cent trente-huitième duc de Venise, nous allâmes, son descendant et moi, prendre il cafc f/Jiiacciato h la place Saint-Marc.

Voici ce qui s'est passé à Venise. L'anecdote nous paraît piquante à recueillir :

L'archiduc Charles, qui avait un commandement en Ila- Ue vers 18^0, se trouvait ici en excursion. Les fêtes, les bals d'hiver étaient dans tout leur essor. Au nombre des maisons les plus brillantes et les plus hospitalières, on comptait celle de la baronne \\**\ mère du célèbre pianiste Thalberg. On y entendait des concerts excellents, et la plus haute société vénitienne et \iennoise s'y donnait rendez- vous.

Parmi les' plus belles habituées de ces salons, se trouvait une grande dame polonaise, femme d'un diplomate, la comtesse N...ka. L'archiduc Charles, à chacune de ses excursions à Venise, ne manquait jamais de faire visite à cette brillante personne, et, au bal, il dansait plusieurs fois avec elle. Or, en Autriche, il est d'habitude, lorsqu'un prince engage à danser une femme qu'il distingue, que toute invitation préalable se trouve non avenue, annulée. Le titulaire s'éloigne... et ne dit mot, flatté peut-être, s'il est .41iemand, que sa place à côté de la dame soit remplie par un archiduc ! Chez nous, les choses se passaient jadis différemment avec les princes. Lorsque, dans les bals de cour, un des fils du roi Louis-Philippe désirait danser avec une personne déjà invitée, un aide de camp allait trouver le danseur inscrit, et lui disait :

« — Son Altesse Royale désirerait danser avec madame ou mademoiselle une telle... Il me charge devons prier de vouloir bien lui céder votre tour. »

Souvent le prince adressait personnellement sa requête, selon la personne dont il s'agissait...

Mais, en Autriche, on ne procède pas si pohment! L'Aîtesse s'impose, sans se soucier des invitations qu'a déjà

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acceptées la dame, et c'est à elle de s'arranger ensuite comme elle pourra avec ses danseurs, dont les tours d'ancienneté sont mis en désarroi par ce tour de faveur archiducale ! Le prince en question agit donc un soir de cette façon, — à l'autrichienne, — dans un bal que donnait lamère de Thalberg. S' étant approché de la belle comtesse N...ka, il lui dit :

« — Comtesse, je vous demande la prochaine valse! »

La comtesse n'osa point dire qu'elle était engagée, se soumettant en cela à l'étiquette viennoise, tout naturellement importée a Venise. Mais il se trouvait que celui qui avait obtenu cette valse était un voyageur, — un Français, — que nous pourrions nommer. Il fut sur-le-champ officieusement prévenu de ce qui se passait par un de ses amis.

« • — Eh bien! nous allons voir! dit-il. »

Et, s'étant sur-le-champ rapproché de sa valseuse, il se tint tout prêt à l'emmener aux premiers accords de la ritournelle. Celle-ci résonne... notre Français s'élance et présente vivement la main à la comtesse pour l'emmener au salon de danse. Surprise, elle répond :

« — Pardon!.., c'est que l'archiduc... »

Et, par un geste, involontaire, elle cède pourtant la main dont on cherchait à s'emparer... et cette main ayant servi à prendre le bras de la dame, elle se voit vivement entraînée, tandis que son hardi cavalier, feignant d'être trèsoccupé de fendre la foule, semble ne rien entendre des résistances, des observations que, vivement émue, elle cherche à produire. On arrive ainsi dans le salon de danso, et on se trouve en place pour la valse ;

« — Mais vous ne m'écoutez pas ! — dit la comtesse toute pâle... — L'arcliiduc m'a invitée... je ne puis me dispenser... »

L'autre profite du bruit que fait l'orchestre et entraîne im peu impérieusement la dame dans le tourbillon tournoyant. Ce n'est qu'après quelques tours de valse que, la sentant presque défaillante, il s'arrête, et sur la prière qu'elle lui en fait, ils quittent l'arène. En h ramenant ii sa place, notre voyageur trouve un groupe d'officiers trèsanimés...

Voici ce qui s'était passé :

En entendant résonner la valse , farchiduc Charles s'était approché pour conduire sa danseuse au salon... et ne favait plus trouvée. Elle avait déjà été enlevée (c'est le mot ! , par le danseur inscrit. Surpris, il interroge l'aiâe de camp qui marche toujours à côté d'un archiduc. Celuici, plus surpris encore qu'une comtesse, iuvitée par un archiduc, ait osé se -sauver, s'informe aussitôt, et apprend que l'auteur du rapt est un Français ! Stupéfaction d'une telle audace, et fureur des officiers s'ameutant. Le prince informé et d'abord un peu choqué, sans doute, ne dit mot, et croit de sa dignité de s'éloigner. Mais tandis qu'il s'en va plus loin causer avec des généraux, l'aide de camp et ses amis entourent la baronne W***, pour savoir quel est ce Français assez imprudent, assez téméraire pour enlever une valseuse qui attend un archiduc. La baronne, au désespoir, en bonne Viennoise qu'elle est, déclare que c'est uu liomme cju'elle a lieu de supposer très-comme il faut, qui a un nom... qu'elle a connu enfin chez le gouverneur de \enise, le comte de Tliunn, où il était fort jjien traité^ et

admis dans les conversations si recherchées du maréchal duc de Raguse... « — Mais le consul de France est là, — dit-elle, — qu'on s'informe à lui ! »

On cherche le consul. C'était alors le chevalier deFranqueville, un homme d'infiniment de cœur et d'esprit, connaissant le monde et son monde. Le consul déclare que M. '** est un voyageur de toute distinction et qu'il ne comprend rien à ce qui arrive. On voudrait le pousser à interpeller le Français sur sa conduite, et obtenir qu'il quitte le hal...

« — Demain, au consulat de France, je serais tout prêt à recevoir une plainte qui me serait régulièrement adressée au sujet d'un de mes nationaux, et j'examinerais ce que mon devoir m'ordonnerait de faire, — dit noblement M. de Franqueville, — mais ici, aubal, je ne suis qu'un particulier, un liomnie du monde, admis au même titre que M. **\ et, sauf quelque grave flagrant délit qui m'obhgerait à me revêtir de mes insignes, je ne puis m'immiscer dans un débat tout personnel. Voyez M. "*\ il n'a pas quitté les salons, je suis persuadé qu'il vous répondra ! »

Les officiers, loin de se calmer par cette fin de nonrecevoir du consul, ne s'en montrent que plus animés contre celui qui leur paraît avoir commis un acte d'intolérablfî irrévérence envers leur général-archiduc. Un conciUabule aaussitôtlieu sur le balcon du palazzo, donnant sur le Grand Canal. On décide que l'un d'eux, un capitaine de hussards, va porter la parole, — une parole provocatrice, — au Français, qui continuait à valser avec les Vénitiennes, comme s'il n'avait pas soufflé une belle comtesse polonaise à l'archiduc Charles ! On allcnd qu'il ait reconduit

en place la marquise Persico, une des plus jolies femmes de la cité vénète, et le capitaine autrichien l'aborde.

« — Monsieur, nous désirons savoir à quelle lieure on vous trouvera demain, chez vous, pour une grave affaire?

» — Monsieur, au ton dont vous me parlez, je dois croire qu'il s'agit d'une provocation?

» — Sans doute, monsieur î

» — En ce cas, ce n'est pas moi qu'il s'agit de rencontrer, mais plutôt mes témoins. Us seront à midi, chez moi, Albergo Danieli, quai des Esclavons^ a la disposition de qui se présentera... Mais de quelle part?

» — Vous le saurez!

» — C'est bien. A demain midi!

» — A demain, monsieur... Vous restez au bal?

» — Comment, si je reste an bal ? Certainement ! à Venise on ne se couche jamais avant trois heures du matin! mais pardon : j'entends la ritournelle, et j'ai l'honneur de dai>ser avec la baronne Galvagna ! »

Et il disparaît.

Une heure après, il partait avec ses amis. Français et Russes, et leur racontait l'affaire. 11 fut convenu que deux d'entre eux, — un peintre français bien connu, et un colonel aide de camp de S. M. l'empereur de Russie, — se trouveraient à l'Albergo Danieli à midi, pour accepter tout duel proposé par les officiers autrichiens, furieux de la valse raflée à leur archiduc. Mais, par condescendance envers le consul de France, notre compatriote alla de grand matin l'informer de ce qui se passait, tout en le remerciant de son attitude au bal. M. de Franqueville répondit :

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« — Vous allez sûrement avoir avec ces hussards un duel très-sérieux. Pour m'éviter bien des embarras, et couper court à toutes les récriminations que le fait peut faire naître dans ce pays, où le duel est sévèrement prohibé, puni, je vous demande une chose: c'est de vous battre hors du territoire de mes fonctions qui se bornent aux lagunes. Allez en terre ferme, hors de l'enceinte où est née la querelle, et de graves complications pourront être évitées ! Je vois que vous vous êtes cru ici en France... où nos princes, en pareil cas, se conduisent avec une si grande courtoisie! Si j'avais pu prévoir le conflit, je vous aurais prévenu. Enfin, il est trop tard, et vous voilà sous le sabre autrichien. Mes vœux vous accompagnent, vive la France ! »

A midi, les deux amis de no.tre compatriote se trouvaient au rendez-vous. Leur mandat était d'accepter toute espèce de duel... pourvu qu'il eût lieu en terre ferme, hors de la juridiction du consulat de Venise. 11 était bien entendu qu'il ne pourrait être question d'aucun expédient tendant à entacher le caractère national dans la personne du voyageur. 11 alla se promener en gondole sur la lagune, attendant qu'un signal convenu fait au balcon de son appartement lui témoignât que les Autrichiens s'étaient re« tirés...

Avant midi, il part. Une heure se passe, il erre dans sa gondole et regarde : rien ! Beaucoup de temps s'écoule encore : rien ! toujours rien î

- Enfin, vers deux heures, une gondole se détache de la riva deyli Sc/Uavoni ; il y reconnaît ses deux témoins.

(( — Personne'. « — crient-ils du plus loin qu'ils peuvent.

En effet, les Autrichiens manquaient au rendez-vous qu'eux-mêmes avaient demandé avec tant d'arrogance.

Notre compatriote pria ses amis de patienter encore et de retourner à l'hôtel, de crainte de quelque malentendu. On rentra ; mais l'après-midi s'écoula sans f[u'il parût personne. C'était à n'y rien comprendre ! Cinq heures sonnèrent. Alors arriva le chanceUer du consulat. Il venait prévenir le parti français d'un fait qui expUquait ce qui semblait inexplicable. L'archiduc Charles avait eu vent de la provocation, et, pour couper court à tout, il avait mis ses officiers aux arrêts pour quarante-huit heures... faisant prier M, de Franqueville de conseiller au Français, si peu au fait de l'étiquette de la cour autrichienne, de continuer paisiblement son voyage vers le sud italien...

Devant cette tournure des choses, notre compatriote ne crut pas devoir résister, et l'amicale invitation du consul lui parut un ordre. Certes, il eCit vivement désiré prolonger de quarante-huit heures son séjour, pour ne pas quitter Venise durant les arrêts des hussards... Mais, obéissant à l'impérieuse loi des convenances, — obéissance qu'aurait bien pu activer un peu la police de Saint-Marc, très au fait de l'affaire, — notre homme partit le lendemain matin, en ayant soin, toutefois, de charger le colonel russe de faire savoir à MM. les hussards, dès la levée de leurs arrêts par leur général, que M. *** comptait s'arrêter trois jours à Padoue, à quelques heues de Venise. ..pour admirer la vertèbre de Galilée, qui est déposée à l'Université ! Hàtonsnous de dire que tout en resta là, et que ce fut le mieux qui se pût faire. Notre compatriote, les délais passés, s'en fut de Padoue à Florence, où il resta un mois. Alors, l'ar-

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