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chiduc Charles étant retourné dans son gouvernement militaire de Vérone, le consul avisa le voyageur que, si ses travaux ou ses plaisirs le rappelaient à Venise, rien ne s'opposait h ce quïl y reparût. 11 revint en effet, et, sauf un peu de froideur de la part de la bonne baronne W***, — fort émue, comme Viennoise, delà scène qui s'était passée à son bal, — tout était pour lui dans l'état précédent. En citant cette anecdote, nous n'entendons y rien produire qui puisse être trouvé blessant pour l'archiduc Charles. Sa conduite en cette affaire fut digne et prudente, autant que celle de ses officiers peut paraître naturelle. Sans doute, la fierté d'un prince impérial d'Autriche n'admettait pas qu'il pût être insulté par un simple voyageur français, — lui disputant une valse et la main d'une jolie femme !
Que (oui n'e?t pas agrément à Venise. — Les zùizali. — Du danger de se plaindre de la police... au siècle passé. — .Milan traversé de part en part. — Combat du soleil et de Tombre sur la montagne. — Le lac de Cùme. — Un une à table. — J'encours sa disgcnce. — Visite ;i la villa Pasta. — Comment on vit pour la première fois l'illustre cantatrice. — La couronne de fer. — Le lac Majeur. — Particularités. — Ivrée, Verceil, Xovare, Novi, Tortone, Marengo. — Fuite vers le Pihin.
Lac de Cùme. . . août.
J'étais insouciant et heureux a Venise, heureux surtout parce que j'étais insouciant, et insouciant parce que je ne recevais pas de lettres et que je ne Usais pas de journaux. La paix, la peste, la guerre ne m'intéressaient guère : je vivais comme une simple végétation, d'air pur et de soleil alternant avec Teau, car le baromètre n'était pas précisément au beau fixe. Au fait, qui est-ce qui est au beau fixe en ce monde ? pas même la beauté, et M'^e Fix elle-même, qui est la grâce mutine dans la gentillesse, le talent au théâtre, l'esprit à la ville, >!'•" Fix, dis-je, n'est pas toujours la rigoureuse beauté ! Donc, il n'y a guère de beau fixe, et le baromètre de l'âge ne le tolère pas plus que celui selon Torricelli.
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Le jour j'errais de monument en monument : revoir. La nuit j'errais sur la lagune : rêver. Voyez-vous le stoïcisme et la joie égoïste d'un homme de lettres qui s'est évcidé de Paris un beau matin (je dis beau à cause de sa résolution soudaine), et qui, plantant là tout le monde et toutes choses, fait la vie buissonnière, n'écoutant plus, ne regardant plus derrière lui ï L'insupportable sonnette de l'antichambre ne le poursuit plus à travers la phrase ou la conversation commencée ; — il n'a plus à regarder à tout instant la pendule qui avance toujours sur sa vie ; — il oublie dans un coin de s:i nîalle le vernis et la paille, et ne se rasant plus que tous les deux jours, il se demande si c'est la glace du nécessaire de voyage qui donne à son ascétique visage des villes cet épanouissement de chanoine halé.
« Au fait, que pourrait-il arriver chez moi ? — se dit-il. — Je ne postule pas, je ne pétitionne pas, je n'intrigue pas, je n'attends rien de personne. C'est, au contraire, à moi qu'on demande sans cesse... même des choses dont je voudrais bien pour moi î L'affection des êtres que j'aime n'est pas, comme l'Académie française, une question de résidence, et mes ennemis auront le dépit de me détester et de m' envier un peu plus, parce que je parais heureux. Le pire qui puisse arriver chez moi, c'est le feu ! Eh bien! après? Si on me l'écrit, arriverai-je à temps pour l'éteindre? .l'aurai toujours celui de pleurer quelques doux trésors de ma vie intime que l'argent des assureurs ne me restituera pas ! »
Le départ décidé, j'allai trouver un homme d'esprit, — et que je crois de cœur, — qui a eu la faiblesse d'accepter
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contre moi les préventions que lui ont données quelques imbéciles. J'aurds cru peu digne d'essayer de lui ouvrir les yeux, et quelque désir que j'eusse du résultat, je laissais au temps, aux événements de l'accomplir. I^'occasion me parut bonne,
« — Je pars et vous restez, —lui dis-Je, —laissez-moi vous demander un petit service qui se payera de luimême, pouvant parfois vous procurer un piquant délassement. Ma vie a des engrenages multiples qui ne permettent guère d'en arrêter brusquement le ressort. Deux fois par semaine on vous apportera mes lettres, ouvrez-les, lisezles. Si quelque chose vous paraît assez important, assez importun pour que j'en sois avisé, avisez-moi. Lisez ainsi pendant un mois, deux mois dans ma vie, dans mes affaires, dans mes relations, dans celles de mes affections qui sont abandonnées à leur cours. Après mon voyage, nous causerons de tout cela, adieu ! »
Or, je partis, comme on l'a vu, pour le pays du bleu, la Fantaisie, un pays bleu comme le ciel, laissant au hasard le ^oin d'y mettre des nuages et des rayons.
J'étais donc à Venise depuis une dizaine de jours, revoyant les choses, reconnaissant les gens, et reconnaissant surtout envers six théâtres de Paris et cent salons fermés qui m'avaient fait ces loisirs. J'avais deux bonnes chambres planant d'un joU balcon de marbre trilobé à jour sur tout ce pays que j'aime, et je me laissais quatre fois mettre à table, comme un Hollandais, lorsqu'une nuit le sirocco se déclara, nous apportant de la Dalmatie un souffle enflammé
à son passage sur des sables brCilanîs. C'était l'été qui, îas d'être contenii par un hiver tardif ou précoce, comme vous voudrez dire, s'était insurgé en désespéré, et, vainqueur dans cette lutte où il avait pour lui les mois du calendrier, il avait mis en fuite son frigide ennf-mi, nous éclatant tout à coup avec exaspération !
Le lendemain, il y avait 32 degrés de chaleur à l'ombre des Procuralives de la place Saint-Marc, et les pigeons historiques qui volètent par là du matin au soir, se voyaient contraints de chercher des abris contre les ardentes flèches du soleil, sur les tètes de tous les saints nichés à l'ombre des clochetons de la basilique. Jamais été ne fit une entrée aussi tardive ni aussi flamboyante ! 11 rattrapait les mois perdus, en nous lançant toutes à la fois au visage ses ardeurs réfrénées. Les toits de plomb du palais ducal menaçaient de couler par les gouttières !
Or, les grandes chaleurs ont divers inconvénients tout particuliers à Venise ; l'Adriatique sans haleine laisse souffler cet épais et allanguissant sirocco, qui cuit dans leur nid les œufs des oiseaux. L'homme, sous cette puissance énervante qu'il respire et qui le baigne, perd tout ressort, et s'affaisse, comme on suppose que le font les gens, je ne dirai pas d'un autre temps, mais bien d'un autre pays, qui ont recula bastonnade. Voilà pour les nerfs. Restent les canaux...
Car il me faut, bien à regret, dire un peu de mal de Venise ! Cette vérité m'échappe comme une vengeance à l'égard du pont et du chemin de fer qu'elle s'est laissé infliger, cette profanatrice d'elle-même! Donc, par les grandes^ par les trop grandes chaleurs, l'eau arrive à peine
à bon nombre de ces canaux qui sont, comme on sait, les rues de Venise, rues dont des gondoles sont les voitures. Alors la vase du fond, toutes les déjections de la ville lancées par là, déterminent, sous Tcmbrasement de l'atmospbère, des croupissements, des putréfactions dont les émanations ne chargent l'air ni des parfums du nahr, ni des bouffées du benjoin. C'est atroce !
Ajoutez à cela que ces fonds plus que m.arécageux ne se contentent pas d'empester l'atmosphère. Us donnent en plus naissance à des milliers d'insectes dont les larves se conservent fécondes dans toutes les anfractuosités des édifices, à travers les années fraîches, comme les grains de blé, trouvés dans les hypogées égyptiens, peuvent encore germer après les siècles! Alors l'air, déjà empoisonné par une horrible insanie, se peuple de nuages entiers d'aiguilles vivantes qu'on appelle zinzali, et qui sont, aux Antilles, des moustiques, — et chez nous des fléaux de la famille des cousins... infernale famille ! ,
Cela fait dans l'air nocturne un bruit assourdissant, et fond sur votre peau comme des aiguilles sur une pelote. Les naturels du pays sont seuls exemptés, par le tannage salin de leur cuir, des caresses de ces insectes qui, examinés à l'oeil nu, n'offrent que ce piquant spectacle : un petit dard supporté par quatre ailes énormes. Il figure assez un canon de campagne sur ses roues. Où le fuir ? Ne voulant pas lui céder ma peau, je lui ai cédé la place. J'ai pris la fuite, éperdument, malgré les voluptueux sourires d'une créature à demi nue que j'allais caresser du regard chaque jour, au palais ducal, où Paul Véronèse l'a fixée pour des siècles (cette fois, c'est le beau fixe ! , sous pré-
texte d'un enlèvement d'Europe par le taureau amoureux que vous savez.
Dès le second jour bien caractérisé de sirocco, de canaux à sec et de zinzali, je me sauvai donc, attendu que j'avais entrepris un voyage d'agrément, et qu'à ce titre, en restant là, le but de mon voyage allait devenir singulièrement contestable. Une nuit, je me glissai sournoisement dans une gondole que cette vieille bête de Beppo, mon gondolier de IS^/j, prétend avoir appartenu à lord Byron. 11 dit cela pour la louer plus cher, le vieil asthmatique ! Je m'évadai parla lacune, sans trop me soucier du crede Byron gravé sur l'éperon de la barque, qui avait pu avoir les destinées du couteau de Jeannot. Cette façon de partir était mon implacable protestation contre le pont du chemin de fer flanqué sur la lagune, et qui m'agace ! Il est vrai que les eaux étant fort basses, cette traversée fut hérissée de difficultés et d'herbes marines, à ce point que j'y mis deux heures, au lieu des dix minutes du chemin de fer qui déshonore cette chère cité... sirocco et zinzah à part. Il nous fallut même faire unehalte sur le petit groupe de rochers qui marque le miheu de la lagune, entre l'île et Fusine. Et comme le vieux Beppo s'y reposait un peu d'avoir tant halé la gondole (de Byron... crede Beppo!) à travers les algues, les ajoncs et les christemarines, je m'assis sur le roc, regardant cette longue mâchoire de crocodile que présente Venise toute noire et ses vingt tours sur le front transparent du ciel. Et alors je mQ souvinsd'unepetite histoire, toute vénitienne, qui eut ce rocher même pour
théâtre, il n'y a pas encore cent ans, ce qui m'autorise bien à vous raconter l'affaire, pendant que mon gondolier poussif aspire et soupire. Le héros de l'histoire était un marquis de Bernis.
11 était venu à Venise voir son parent, abbé galant et poëtereau comme on sait, et ambassadeur du Roi près la Sérénissime République. Un soir, comme il assistait à une régate aux flambeaux, on lui vole sa bourse qui contenait une assez forte somme. Sa contrariété s'épand en paroles assez peu mesurées contre l'autorité qui laisse ainsi dévaliser les étrangers, puis il finit par en prendre son parti, et s'en va. Pendant la nuit, comme il traversait la lagune pour reprendre en terre ferme sa chaise de voyage, il est tout k coup arrêté, en face de ce rocher, par une gondole noire et sinistre qui l'attendait, portant à l'éperon un fanal rouge, signe distinctif des X . . .
Ses rameurs pleins d'effroi suspendent la course en implorant la Madone. M. de Bernis, frère de l'ambassadeur, est plus sur de lui ; il se lève de la cabine et demande ce qu'il y a pour qu'on l'arrête ainsi.
« — Monsieur le marquis! — lui dit un homme masqué qui se tenait debout contre le felzc^ — on vous a volé votre bourse, vous vous en êtes plaint avec aigreur, accusant l'autorité qui laisse, dites-vous, dévahser les étrangers. Vos plaintes qui étaient injustes vous sont pourtant pardonnées, en raison de votre ignorance de nos lois. Nosseigneurs veulent toutefois que vous reconnaissiez l'injustice de ces plaintes... Regardez !
Et, ce disant, l'homme masqué soulève un voile, et laisse voir au marquis et à ses gens terrifiés, sous les projections
d'une vive lanterne qu'il fait brusquement éclater entre ses mains, le cadavi'e d'un homme étendu sur un drap noir... il a un poignard planté dans le cœur et la bourse de M. de Bernis à la main...
» — Reprenez votre or, — dit l'agent des Dix, — et ne revenez plus dans un pays dont vous ne connaissez ni les ressorts cachés ni la prompte et sure justice ! »
Là-dessus, la sombre gondole disparut dans la nuit, emportée sous les rames des sbires.
Lorsque le fameux Beppo m'eût mis à terre, je consentis finalement à prendre le chemin de fer de Padoue, et résolus d'aller dans quelque repli du lac de Côme chercher un peu d'ombre et de fraîcheur.
Je ne fis que traverser Milan, ville immense mais insignifiante, qui n'a d'autre curiosilé que cette pièce montée en sucrerie pour dessert, qu'on appelle le dôme. A la Scala chantaient pour les banquettes et pour quelques cadets de l'infanterie autrichienne, une demi-douzaine de primi tcnari, bassi, baritoni et prime donne. On donnait du Verdi, je ne sais quoi au juste, dans quoi tous ces braillards s'égosillaient, de concurrence avec un orchestre qui soufflait à pleins poumons, raclait à tours de bras, tapait et frottait enfin à tout crever et casser comme il convient. Tous ces virtuoses avâientbeau faire... c'était comme s'ils chantaient, ou peut-être parce qu'ils chantaient ! pas un chat dans la salle. On m'assura pourtant que vu cette solicitude rt la grandeur du vaisseau, la salle de la Scala était alors le heu le plus frais de la Lombardie.
Je préférais le lac de Côme, el partis par le désagréable omnibus au-dessus duquel les bagages sautillent et frétillent comme du grain dans un van. La nuit qui, dit-on porte conseil, apporte plus sûrement encore la fraîcheur. Je l'avais choisie ayant plus besoin de respirer que d'être conseillé. Comme les premières lueurs crépusculaires dessinaient la crête des monts orientaux de la chaîne alpestre sur le ciel pâli, je descendais triomphalement à Borco Yico dans l'aibergo qui plane sur le premier bassindu lac. N'ayez garde de supposer que je me couchai! Je courus \ ers la montagne voisine, et y grimpai le plus haut que je pus pour voir lever le soleil.
Ne croyez pas pourtant que je veuille trancher ici du Claude Lorrain, et vous peindre cette prise de possession du monde par l'astre triomphal. Se représenter assis sur un pic, les jambes pendantes sur le vide, et assistant au réveil de la nature, peut tenter les poètes, gens auxquels la muse met sur l'œil des lorgnons exagérés. Ils empilent tant d'azur, de carmin, d'or, et de pierreries sur leurs descriptions, qu'un simple prosateur comme moi ne reconnaît plus les lieux qu'il croyait connaître.
Mais je reviens à mon pic. Le soleil était déjà levé à l'horizon, lorsque je parvins à m'y hucher. Mais l'horizon d'tine vallée, d'un lac, c'est le sommet des monts qui l'encadrent. J'eus donc mon spectacle. L'ombre d'abord traquée par l'ensemble lumineux du ciel, l'est bientôt par les rayons. Elle se réfugie dans les replis des coteaux, dans les anfractuositésdes roches,... dans tous les recoins de la nature. L'astre monte, monte toujours et arrive impitoyable, qui la poursuit et la chasse de tous ses refuges. Contrainte
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à battre eu retraite devant son vainqueur diurne, l'ombre va se cacher dans les bois,' au bord des fontaines, au 'pied des vieux murs et derrière les maisons que le soleil inspecte pourtant, en en faisant le tour. Et elle, obligée de tourner comme lui, de coin en coin, pour ne pas être dissipée! Comme je m'en allais, un rayon expulsait le reste obstiné d'une ombre de l'angle d'un rocher. Je la pris sous ma protection, elle marcha à mes côtés, nous descendîmes ensemble...
J'allai dîner chez la comtesse S**% qui habite à côté de l'ancienne villa Raimondi, dans la première courbe du lac. 11 y avait vingt personnes, la plupart logées là, dans une somptueuse hospitalité. La comtesse est une femme charmante et originale, qui a la passion des animaux' plus oumoinsdomestiques, et à la campagne elle donne plus que jamais carrière à tant d'histoire naturelle. La salle à manger de la villa est située au rez-de-chaussée, de plain-pied avec un jardin qui finit par des balustrades de marbre surplombant le lac. Comme nous étions à table, fort à l'aise, vu l'espace, et fraîchement assis sur des sièges de nattei ndienne sous des murs de stuc, mangeant tiède et buvant glacé, j'aperçus...
Mais sachez d'abord qu'en face de moi était r.ssiee une fort belle personne, toute vêtue de blanc, ce qui est charmant l'été et même aussi l'hiver, pour tout ce qui est jeun.e ou qui semble l'être. Rien ne me plaît autant, comme à bien d'autres, que de regarder une très-belle personne; mais la preuve que ne n'est que le sens artistique qui m'anime alors, c'est que j'aime presque toujours mieux la contem-
pler que de causer avec elle. Car la contemplation de la ])eauté féminine nous reporte souvent à quelque chefd'œuvre des arts , et la nature assez généralement vaincue par ceux-ci, serait sans terme de comparaison, k côté des œuvres idéales du pinceau ou du ciseau des maîtres. C'est que l'art choisit et épure. C'est que l'art prend la taille de Tune, les traits de l'autre, à celle-ci la grâce, à celle-là le charme. Il fond le tout en quelque beauté suprême qui semble la pétrification du rêve. Il est donc naturel, à la rencontre d'une rare beauté, de songer à ses sœurs engendrées par les caresses du pinceau de Titien, de Giorgion ou duCorrége, ou sorties des blocs de marbre de Praxitèle, deCanovaoudePradier. C'est ainsi que ces amants de la nature la plus choisie et la plus voluptueuse ont peuplé l'art éternel de plus de créatures divines que la nature n'en offre en pâture à limplacable faux du temps. Celle que j'avais en face de moi me reportait au souvenir de la Mona Lisa du Vinci, plus les sourcils, car cette belle maîtresse de François l^"" décoche' sans cet arc les flèches de son doux regard. Mais ma beauté mangeait du bouilli aux concombres... Adieu Mona Lisa! Et ceci n'était rien encore, car vous allez voir le bonheur de n'être pas trop poète « sur la cime des monts » aussi bien que plus en bas , aux heures vulgaires de la réfection , une des infirmités, dirai-je, plutôt qu'une des jouissances de l'humanité !
Car, au fait ! pourquoi ne vit-on pas d'air, comme les plantes; d'azote ou d'oxygène, comme on pourrait enfin, sans tant de soins et de besoins ? L'homme n'en serait que mieux portant, et plus riche, et plus libre. Manger pourrait n'ê-
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tro pas défendu, sans être absolument nécessaire. On ne mangerait que par gourmandise^ les choses exquises, comme on respire des parfums, ce qui n'est pas du tout indispensable et qui pourtant est un délice ! L'abus serait puni des gastrites, gastralgies et autres maux qui, dans l'état présent des choses, état que j'espère momentané, parce qu'il est perfectible, affligent, non pas l'abus, ce qui serait justice, mais le simple usage de nos organes spéciaux. Le peuple mangerait le dimanche, pour se divertir, comme il boit aux barrières pour s'enivrer et se ruiner.
Fourier n'avait pas pensé à cela. Je reviens , vu l'état actuel de nos infirmités, à la table de la comtesse. 11 y avait quelques instants que je n'avais regardé la belle en blanc, voulant lui laisser finir ses concombres au verjus, lorsque levant les yeux j'aperçus...
J'aperçus à ses côtés l'apparition la plus... abrégeons : une tète d'âne ! La belle jeune personne embrassait cette bête imprévue, incongrue ; ses boucles brunes étaient mêlées à ses poils gris , et sa main d'albâtre veinée de bleu lui présentait les miettes d'un biscuit anticipé Çoft pourrait dire antichippé!} sur le dessert servi à la Russe... voici le mot de cette inconcevable énigme.
Des oiseaux, goût parisien de la comtesse maîtresse du logis, elle était passée aux chats et aux chiens. Tout un été, elle avait adopté une biche; après quoi des singes, puis des cygnes. Ceci était bon signe... elle revenait à l'ornithologie, aux bêtes à plumes qui sont bien moins intelligentes, mais bien plus poétiques que les bêtes à poil. Tout à coup, la voilà qui s'éprend d'un petit ânon qu'elle voit chez un fermier de la colline, et qui, né familier et
courtisan comme bien des ânes, vient flairer la main où
elle tient du pain pour les paons. Il n'en fallut pas davantage pour mettre i'asinus en faveur, et le voilà introduit à la villa! S'il faut tout dire, le drôle y déploya des allures assez imprévues, et devint en peu domestique comme un chien ! Il allait partout et s'était fait à la nourriture des bipèdes. Aussi, soit pour la singularité du fait, soit plutôt pour plaire à la comtesse , chaque hôte de la villa s'empressait-il de faire fête au maître Aliboron, qui connaissait la cloche du dîner aussi bien que les pigeons errants de la place Saint-Marc connaissent, à ses tintements, l'heure où lé legs immémorial d'un prévoyant capital leur assure une distribution de maïs aux fenêties de la comtesse Polcastro, à Venise.
, L'àne s'était ainsi fait délicat, dégoûté comme un King'- Charles, et quant à s'aviser à quelqu'un de monter dessus, ah bien oui ! Sa crinière était tressée par la main des jeunes filles , et c'était à qui fournirait des rubans roses pour y faire des rosettes. Et jusqu'aux hommes de le trouver charmant 1 Asinus'asimim fricat. On faisait la cour à la comtesse par l'entremise de l'àne. Je tombai au milieu du culte de cette idole sans y être préparé, et ce fut la cause de tous mes malheurs !
L'ànon vint me flairer, comme un nouveau venu, et comme pour m'assujettir, m'asservir, et exiger dîme et prestation en nature 11 fourra sa tête sous mon bras levé tandis que je buvais, et mit le naseau dans ma jolie salade, toute avivée de capucines et de cistrix. Je commis une inconvenance énorme : je lui décochai une chiquenaude sur \? clianfrein cl lui dis familièrement :
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.a — Oho, messire ! Il y a de la salade sur pied, au potager, pour toi ! Chez nous, quand on dîne avec tes pareils, ils ont aussi le poil gris, même blanc... mais ils sont en habits brodés de certaines classes de l'Institut ! Passe au vestiaire ! »
Ce fut soudain sur toutes les rives de la table un scandale considérable; on me regarda avec terreur, horreur. La comtesse pâlit, et quelques mots en dialecte comasque expirèrent sur ses lèvres, qui prirent une courbe indignée. Redevenue un peu maîtresse d'elle-même , après une si rude 'secousse, elle appela l'ànon :
« -^ Çà ! çà ! — fit-elle , en se faisant passer un saladier tout plein, encore intact, immaculé et magnifiquement décoré de fleurs innocentes (comme moi ! ) et de jaunes d'œufs alternant avec de petites oasis de persil et de betteraves, le tout formant une superbe rosace. — ^Çà! çà! »
L'âne vint à elle, et la personne de sa gauche s' étant respectueusement rangée, elle tendit à la bête (l'âne) le saladier fleuri. Cette solennelle réparation ne sembla que justice aux parasites de la comtesse, et un murmure d'approbation flatteuse l'accueillit. La beauté en blanc d'en face me parut tout particulièrement indignée contre moi. Tandis qu'on prenait le café dans le jardin, je m'en allai , à la française , comme on dit en Italie, — à l'anglaise, comme on dit en France, — laissant en pourboire aux domestiques dix fois la valeur de ce que j'avais mangé. On me dit que plus tard la comtesse, sans doute revenue de l'Ane à elle-même, m'avait fait l'honneur de me demander... cherche !
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Le lendemain, j'étais chez M'^c Pasla, dans le second bassin du lac.
Voici comment je fis , il y a une douzaine d'années , la connaissance personnelle de M^^e pasta. De Bériot, je crois, m'avait donné une lettre de recommandation pour elle. J'arrive au lac de Corne , je prends une barque et nous voguons. J'étais très-désireux de connaître cette aimable et célèbre femme qui quitta le théâtre avant que je n'entrasse dans la vie sociale, et que je n'avais pu entendre que de loin en loin, dans de tardifs concerts. J'arrive.
La villa Pasta se dresse sur la rive droite du lac, au miheu d'une plate-forme derrière laquelle s'élève, toute raide, une montagne boisée. Une belle avenue de châtaigniers borde la longue terrasse qui finit par une sorte de darse, où la nuit on enchaîne les barques et les bacs. Il y a deux corps de logis ; l'un, le principal, a l'aspect d'un théâtre, avec portique d'ordre ionique et fronton. Ce sont •en quelque façon les armes parlantes de la propriétaire. Là sont, au rez-de-chaussée, les salons ; aux étages les chambres d'amis, car tout l'été on traite ; les hôtes se succèdent sans cesse dans toutes ces chambres hospitalières et presque numérotées ; les gens s'écrivent pour savoir quand on part, afin d'arriver, et n'être pas de trop, vu l'espace. Il y a bien une quinzaine de lits. M^e Pasta, sa fille mariée, ses petits enfants, et sa vieille mère, car la famille offrait quatre générations sur pied, habitaient un pavillon situé tout au bout du jardin, à l'extrémité opposée à la darse. J'arrive donc, c'était en 18^2.
Mon batelier me déposa à l'escalier qui grimpe, en se tordant au bout de la châtaigneraie. Je ne trouve personne pour me recevoir. J'avance circonspect et curieux. J'aperçois une femme quelconque qui me tourne le dos, accroupie et arrangeant des marcottes dans du terreau. Elle avait sur une tète en désordre un vieux chapeau de paille crévaillé, déjeté; une jupe d'indienne pendant en grimaçant h sa taille épaisse ; ses bas tombaient sur ses talons ; ses bras nus et bruns étaient tout gâchés de terre.
k — Dites-moi, — articulai-je dans mon italien le plus pur et aussi le plus déplacé pour le cas, — M"'^ pasta estelle visible? j'ai une lettre de France à lui présenter. »
La femme accroupie se releva et se tourna vers moi, un pot d'une main, un oignon de l'autre. Elle me regarda un instant et me dit en bon français :
« — Je vais voir, monsieur... veuillez vous promener quelques instants sous cette allée; voulez- vous me confier la lettre ?
» — Certainement ! » — dis-je un peu surpris. Elle prit la lettre, et s'en fut vers le pavillon du fond, où je sug depuis qu'habitait M'^^e pasta.
11 s'écoula une petite demi-heure pendant laquelle je goûtai les premières et vives impressions de ce beau séjour, que j'ai habité depuis avec tant de solitude et de bonheur, en ses replis les plus inconnus aux Anglais, ces infatigables Christophe Colomb de tout endroit où ils peuvent articuler leur éternel beauiiful! Après cette faction admirative, je vis venir une femme... mais je reconnus bientôt que ce n'était pas celle qui m'avait reçu. M'"c Pasta m'attendait. Je suivis et fus introduit dans une petite salle
basse, tout abritée d'arbres, tout assoml)rie de stores. Les yeux pleins de soleil, j'eus quelque peine h saisir, dans cette brusque transition, la présence de la célèbre femme chez qui j'entrais. Pourtant, une forme blanche était à quelques pas de moi, qui me fit, pour mi'inviter à m'asseoir, un geste antique. C'était elle ! Nous causâmes.
Peu à peu ma vue s'ciant familiarisée avec la teinte du lieu, je pus contempler les traits de M^epasta. Elle s'aperçut que je la regardais avec autre cho.se que de l'admiration pour les belles lignes de sa face de camée. C'était de la surprise?
« — M'avez-vous déjà vue? — me dit-elle.
» — Les traits de M"ie Pasta sont connus de tout le monde, — crus-je devoir répondre, — tous les arts les ont popularisés...
» — Mais vous ne m'avez vue ni à la scène, ni... ailleurs?— ajouta-t-elle, avec ce fm et bon sourire qu'elle a.
» — Non, madame! »
Si ces lignes tombaient sous les yeux de rillustre Norma, elle apprendrait pour la première fois que je l'avais reconnue dans son très-agreste négligé du jardin. Elle avait sa villa pleine de monde ; je restai seulement jusqu'au soir pour l'entendre lancer du lac des vocalises dans son écho. Car elle chante et navigue : c'est une vraie sirène. Le soleil couché, on amène toute une flottille de barques, tout le monde y prend place, les plus habiles rament. Elle occupe seule un petit bachot rouge dont elle manœuvre les deux avirons avec une dextérité consommée. On pousse au large. Témérité diva rame vers le milieu du lac, on la suit, on l'entoure, et le point bien reconnu, elle lève ses
avirons, s'appuie les coudes sur les poignets croisés, et chante. C'est un prodigieux duo entre elle et l'écho ! Elle le connaît si bien qu'elle sait ce qu'elle peut exiger de lui, et j'ai entendu là un effet inconnu dans les fastes des échos. Comme celui-ci est assez lent, elle a le temps de lancer un trait d'environ six mesures, avant que la montagne et ses rocs sonores ne s'en emparent. Aussitôt que l'écho commence, la cantatrice reprend son trait une tierce au-dessous, et voilà un duo inouï ! Et lorsque la seconde phrase va être répétée dans cette tonahté nouvelle, elle la reprend et chante le dessus, si bien que c'est à n'en plus finir, et que c'est charmant !
J'allai la même nuit coucher à Bellaggio, au bord du lac, en face de la célèbre villa Sommariva, qui contient encore les fameux bas-reliefs de Thorwaldsen, représentant le Triomphe d'Alexandre. Sommariva en mourant légua les meubles et objets d'art aux uns, l'immeuble aux autres. Les bas-reliefs, incrustés en frise au haut d'une galerie, faisaient-ils partie de ceci ou de cela? la question fit naître un procès. Ce procès a été jugé en faveur des héritiers de l'immeuble. Je me promis d'aller les revoir, bien que j'eusse les yeux tout remplis encore des parthénopées.
J'étais donc là depuis quelques jours, flânant sur l'eau, errant sur terre et relisant / Promessi sposi de Manzoni, dont l'action se passe sur ce lac même, dans un détour qu'on appelle Lecco. L'^albergo qui me contenait ne recevait aucun journal, il n'y avait pas de piano, il n'y avait pas même d'Anglais, ni aucun voyageur quelconque, j'étais
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heureux ! Mais les destins sont changeants ; Un soii" que j'étais à me baigner dans le lac, nageant et barbottant à la pointe de Bellaggio, pendant qu on péchait mon souper^ une espèce de gendarme lombard se manifesta avec son baudrier jaune sur la plage, et se mit à crier pour \oir mon passe-port.
« — Je ne l'ai pas sur moi ! » — lui répon.dis-je, en faisant la coupe. Mais une heure après, comme je soupais d"une grosse truite et d'un certain petit vin local, acre à faire danser les chèvres, le gaillard revint, et je lui déployai la chose.
« — 11 faudrait aller à Milan vous faire délivrer un permis de séjour, » — me dit-il, après avoir épelé la pancarte où mon signalement est médiocrement daguerréotype.
Je sus bientôt par l'albergatore qu'il y avait de la fermentation çà et là dans la Péninsule. Je compris que tout cela était malsain, et au lieu d'aller me faire accorder le permis de m'en aller, au huon g overno mihmis, je bourrai k regret^ma malle et me fis transporter à quelques lieues au nord du lac, aux confins suisses et sardes.
11 y a douze cents ans, — si vous le permettez, — une reine lombarde, du poétique nom de Théodelinde, veuve d'un certain Antaris, fut suppliée par son peuple de se choisir un nouvel époux. Turin avait alors pour duc un vaillant soldat, du nom plus sauvage d'Agiluppe ou Agilulphe, — qu'elle choisit in petto. Sous prétexte de débattre quelques intérêts de bon voisinage, elle l'invita à
venir la trouver h mi-chemin, dans un endroit appelé par certaines cartes modernes Abbiate grasso, et par d'autres Abbate grasso, ce qui, dans le premier cas, se traduit par: Ayez du gras! — et dans le second par : Abbé gras.
Ici, la légende du sixième siècle est courte etcharmante. La jeune reine ayant rencontré le duc de Tarin, fit apporter une coupe pleine d'une liqueur dont l'histoire n'a pas fixé l'espèce, et, en ayant bu la moitié, l'offrit à 7\gilulphe pour qu'il l'épuisàt. Ce qu'ayant fait, il voulut respectueusement lui baiser la main.
« — Allez droit au visage, seigneur! — dit la princesse, — car lorsque mon peuple me prie de prendre un nouvel époux, c'est vous que je choisis, et toute ma personne vous appartient désormais, comme tout mon royaume ! »
La couronne lombarde, représentant un plus grand État que l'autre, ce fut elle que ceignit le nouveau roi des États fusionnés. Quant à la couronne de Turin, celle d'Agilulphe, restée au trésor de Monza pendant de longs siècles, elle fut apportée à Paris en 1799, et placée dans le cabinet des médailles de la bibUothèque, — depuis royale, nationale et impériale, — et elle fut volée en 180/|... Étrange destin de celte couronne, forgée au sixième siècle pour le front des rois sardes, et fondue au dix-neuvième siècle par des filous parisiens !
La fameuse couronne de fer n'est pas aussi ferrugineuse qu'elle le dit, et nous en pouvons tracer une description de visu. Elle est d'or et a la forme de ce qu'en ])lason on appelle un lortil de baron, soit, un cercle d'environ trois doigts de large, incrusté de gros cabochons de couleurs diverses. Mais à l'intérieur est la véritable couronne de fer
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c'est-à-dire un anneau que la tradition veut formé d'un des clous qui servirent à crucifier Jésus-Christ...
Cette couronne prestigieuse a été posée en 11 h sur le front de Charlemagne par le pape Adrien 1"='. En \k^2, elle fit le voyage de Rome pour coiffer Frédéric IV, — et en 1530 celui de Bologne, pour ceindre Charles-Quint. En 1805 enfin, Napoléon 1^'" se la posa lui-même sur le front, en répétant l'exclamation que la tradition attribua à Agilulphe, douze siècles auparavant: Dieu me la donne, gare à qui la touche!
Ce trésor historique et religieux était renfermé au sommet d'une grosse croix de cuivre doré, qu'on exposait, en certains jours, a la suite d'un office spécial, dans la cathédrale de Monza, — espèce de Versailles milanais, à quatre lieues de la capitale.
On ne l'apercevait donc que difficilement, à travers la glace de cristal de roche qui l'enserrait, au sommet de la croix. Pour la voir de près, il fallait une autorisation spéciale du gouverneur militaire de Milan. Mais pour satisfaire la curiosité vulgaire des touristes de passage, les chanoines de Monza ont, depuis longtemps, fait exécuter une imitation de la précieuse couronne, qu'on peut regarder et toucher a son aise, — qu'on peut même se poser sur le front, en s'attirant les bonnes grâces et l'indulgence du custode, au moyen d'un swanziger de plus au pour boire !
Quelques jours après s'être couronné du clou de la passion de Notre Seigneur, l'empereur Napoléon créa l'ordre de cette Couronne de fer pour récompenser les services civils ou militaires rendus à l'Italie. 11 y eut tout d'abord cinq cents chevaliers, cent commandeurs et vingt grands cordons.
Le bijou de l'ordre fut la représentation exacte de la fameuse couronne, pendue à un ruban jaune-orange à liserés verts. Une dotation de 800,000 francs fut prise sur les revenus du Monte, Napolcone (mont de piété) de Milan. Cette dotation s'est considérablement accrue depuis 1815, époque où le Milanais revint à l'Autriche. L'empereur François II ressuscita cette décoration, d'abord considérée comme ensevelie dans les ruines du royaume d'Italie, et la réunit à ses ordres impériaux, en modifiant ses insignes. La croix vit l'aigle à deux têtes s'élever au-dessus de Ja couronne de Monza, portant au ventre un écu d'émail bleu, timbré de l'initiale du nouvel empereur. Le ruban resta jauneorange, mais changea en bleu sonMseré vert. La noblesse fut acquise de droit aux décorés, avec le titre de baron pour la commanderie, et de conseiller R. I. privé pour le grade supérieur. — Il reste encore quelques Français décorés de l'ordre français de la Couronne de fer; — mais ils s'éteignent de jour en jour et nos compatriotes ne reçoivent plus désormais qu'un ordre étranger.
. . .Lac Majeur. Aux îles Borromées. — Jean-Jacques songea d'abord à placer là les amours de Saint-Preux et de Julie; il n'y renonça que parce que ces lieux, ornés par l'art, manquent de simplicité. Le fait est que, plutôt que la Nouvelle Heloïse, ce sont les amours de quelque La Vallièfe qu'il serait séant de raconter là! A V Isola Bella se trouvent, dans la galerie du palais, soixante-quinze tableaux du chevalier Tempesta. Ce fougueux personnage, qui ne maniait pas moins bien le poignard que le pinceau, avait une
femme légitime et en aimait une autre; il tua celle-ci pour épouser celle-là. Bien que la justice du temps fût assez coulante en fait de privautés semi)lables, Tempesta fut traqué par les parents de la morte, et se réfugia chez le seigneur Borroméo, où il resta sept ans, peignant pour tuer le temps, faute d'autre femme à tuer. Ce sanglant musée d'un seul homme ne vaut pas la Sixtine.
... Le jardin de l'Isola Bella offre les deux plus grands lauriers ( sauce... et non rose) qui soient peut-être au monde. Ils dépassent en hauteur les arbres des Tuileries. Ils furent trouvés là, leurs racines serpentant dans les rochers, lorsqu'on construisit les jardins d'Armide, ou de Circé, qui font de l'île un paradis terrestre et non métaphorique. Bonaparte, au début de ses campagnes en Italie, grava sur le plus grand de ces lauriers le mot battaglia. On montra longtemps l'écorce aux visiteurs comme une curiosité. Le général autrichien d'Aspre, se trouyant là en 1835, tira son sabre et hacha le mot. Mais, chose étrange, la nature protégea la gloire, et les blessures du sabre d'un vaincu se trouvant plus tard cicatrisées, le mot Bataille ressort aujourd'hui, grandi avec le temps...
...La petite île des Pêcheurs n'a pas un demi-mille de circuit, et elle réunit pourtant vingt-six familles formant une population indigène de plus de trois cents habitants ! Montesquieu a raison en constatant la propagation des ichthyophages. V Isola Bella, qui a trois milles de tour, contient trois maîtres et douze valets.
... Le lac prête ses eaux- à trois États qui s'en partagent les rives : l'Autriche lombarde, — le Piémont, — la Suisse. Jadis, sur le vapeur qui met cinq heures à aller de Sesto
Galende ( débouché du Tessin ) jusqu'à Magadino, on lisait, — sans que la police autrichienne y put rien faire, — les journaux indépendants du Piémont et les fueilles libérales de la Suisse, à côté de la Gazzetta offieiale di Milano; de sorte que plus d'un sujet italien de l'Autriche, voulant savoir quelque chose de plus que ce qui était parcimonieusement imprimé dans la Gazzetta, s'embarquait pour une course sur le vapeur, comme on entre pour une séance dans un cabinet de lecture.
...A l'extrémité nord du lac, s'élève un roc formidable, d'où croule un fort en ruine qui servit, au quinzième siècle, de repaire à une association de bandits pillards de la contrée, formée de cinq frères du nom de Mazzarda. Lorsque la princesse de Galles arriva en Italie, séduite par le pittoresque sauvage du lieu, elle voulut y bâtir une villa. Elle fit transporter, à grands frais, de Suisse, les matériaux, et de Paris çt de Londres des ameublements somptueux. Mais, pendant une petite excursion qu'elle fit à Milan, tout fut pillé parles descendants des Mazzarda. Cette tradition dégoi^ita la princesse de tout romantisme, et elle partit pour Naples.
... IvRÉE se vante d'avoir été fondée cent ans avant l'ère chrétienne ! La colonie romaine est aujourd'hui savoyarde. 11 y a un pont (romain ) et un château prison. Cette prison est le premier monument qu'on trouve en mettant le pied en Italie par le grand Saint-Bernard. Elle frappe le voyageur philosophe de cette réflexion : que les prisons ont joué un rôle très-important dans l'histoire de
l'Italie, et qu'elles ont été l'asile de tous les grands hommes, étant là, pour la gloire, ce qu'à Athènes l'ostracisme fut pour la popularité. Tasse, Galilée, Machiavel sont les trois jalons d'une immense liste qui a aussi compté Cellini et Corrége.
... Verceil. Inondation générale à dix milles à l'entour de cette vaste plaine où Marins défit les Cimbres, ce qui a inspiré à Decamps un de ses plus merveilleux tableaux. Cette inondation durera jusqu'au mois de septembre, à cause du riz qui veut être noyé pour prospérer. Cela donne envie de passer bien vite, et de fuir la mal'aria. Mais avant de franchir la Sesia, il a fallu voir le célèbre livre des Évangiles qui est, selon les uns, l'œuvre manuelle d'Eusèbe, premier évéque de Verceil au quatrième siècle, — et, selon les autres, un autographe de saint Marc. Je repousse cette seconde attribution par cette simple raison que le livre est en latin, et que les Apôtres n'ont jamais écrit qu'en grec ou en hébreu. La tradition locale est ou était, pour qu'on vous ouvrît le livre, de se mettre à genoux et d'en baiser la couverture. Mais nous avons changé tout cela ! Moyennant un léger pourboire au custode, on ne s'agenouille point sur la dalle peu balayée, on ne baise plus le cuir et le cuivre, peu attractifs même pour les doigts, et Ton n'en voit pas moins l'œuvre, soit d'Eusèbe, soit de saint Marc, qu'on baptise à son choix, selon sa science ou sa dévotion.
NovARE, vieux municipe, dit Tacite, de la Caule
transpadane. Depuis, les Espagnols ont passé par là, et y ont laissé des vestiges de leur architecture. Dans la sacristie de Saint-Gaudence, un beau tableau du Guerchin (saint Jérôme), que nous avons eu à Paris, mais que le crédit du ministre Prina nous a fait reprendre après 1815, et qui a été restitué à la patrie du peintre. On visite la maison du susdit ministre des finances du royaume d'Italie, lequel fut massacré à Milan dans une émeute, à une époque où chez nous, on se bornait, à propos des prévaricateurs, à lancer chansons ou brochures. Le plus ardent des ennemis de Prina, le comte Gonfalonieri, a payé son délire patriQtique plus cher que de sa vie : il a passé vingt ans au Spielberg! »
... Novi. C'est ici que périt Joubert, un des plus brillants généraux de nos premières guerres d'ItaUe, surpris à la pointe du jour par le vieux Souvarow (1799). La ville, abritée par une montagne apennine, offre le vrai quartier général d'une armée. On y reviendra! Quelques palais sont habités par des nobles génois, venant là vers l'automne en villégiature, li y a trois Novi en Italie : un petit, que le voyageur toscan risque, par les jours de pluie, d'emporter délayé à la semelle de ses bottes ; — un moyen, qui futaux Gonzague, dans le Modénais; — et celui-ci, théâtre passé et futur d'événements militaires imposés par la po- Utique et la géographie.
... ToRTONE. L'église s'est ornée de tout ce qu'elle a pu. On voit sur un bas-relief Castor- et Pollux, et la CUvle
do Phaéton, deux sujets d'une mythologie assez imprévue dans un temple chrétien. Ceci me rappeUe qu'à Cologne, dans les caveaux du dôme, on voit la châsse des trois mages, Gaspar, Melchior et Balthazar, toute constellée de pierreries de second ordre : topazes, améthystes, chrysophases, grenats, adamantoïdes, — plus, de quelques pierres dures : cornalines, aigues-marines, onyx, camées... Or, parmi ces dernières, beaucoup sont gravées, et il ne faut pas précisément de loupe pour reconnaître que plus d'une offre des sujets d'un paganisme si outré, que leur place serait plutôt dans le musée secret de Naples, que sur un reliquaire des hauts temps du christianisme...
Un habitant auquel je fais remarquer l'inconvenance de bas-reliefs mythologiques dans un temple catholique, me répond :
(c — Xe faites pas attention, nous sommes ici dans un pays de rizières...
» — Eh bien! quel rapport y a-t-il?...
» — On y 7'is de tout ! »
Et comme cette ineptie ne me fit pas rire... mon homme, croyant bien s'excuser, ajouta :
« — Je vous dis ça, monsieur, parce que vous êtes Français, le pays des farceurs, et que j'ai pensé que ça vous ferait plaisir à entendre ! »
... Nous revenons de visiter le champ de Marengo. Nous avons cherché la colonne érigée par nos soldats à l'endroit où Desaix fut tué. Elle a disparu par une caus€
étrange. On nous a raconté que la comtesse R..., Génoise, craignant que ce monument ne fût un jour insulté, renversé, détruit, le fit abattre, et... enterrer au lieu même cil il s'élevait. JN'est-il pas singulier de voir les honneurs de la sépulture accordés à un monument? Au reste, on déterre journellement à Athènes, k Ron^e, à Carthage, des colonnes, des obélisques, des tables votives qui consacrent de moins hauts faits d'armes que cette bataille décisive, où Bonaparte et Desaix vainquirent Mêlas et ses Autrichiens, et conquirent )a paix de Lunéville qui mit fin à la seconde coalition.
Desaix est enterré au sommet des Alpes, dans l'église du grand Saint-Bernard, sur les confins d'un État libre, et l'on peut dire que son tombeau est le plus élevé qui soit dans l'univers* Si haut, et dominant parfois les nuages, il semble une apothéose!
» Ce tombeau est de marbre blanc alpestre ; il ne porte aucune inscription. Le hibou de Minerve est bizarrement placé là où l'on attendait une croix. Pas d'inscription, pas même un nom ! Bonaparte avait déclaré qu'il rédigerait l'épitaphe de son frère d'armes d'Egypte et de Marengo. Il l'envoya en effet, plus tard, lorsqu'il fut Napoléon. Un préfet fut chargé de la faire graver à Genève. Comment n'arriva-t-elle jamais à destination! La tradition raconte le malheur du moine qui l'emportait sur un mulet, et qui fut renversé par une avalanche au plus profond des abîmes. Ceci eût bien valu la peine d'être recherché : l'épitaphe de Desaix, rédigée par son émule devenu empereur, tracée en lettres d'or sur une plaque de marbre aujourd'hui brisée en morceaux au fond de quelque précipice... quel trésor
pour un musée ! Je m'étonne que quelque Anglais n'ait pas entrepris la recherche. Revenons à Marengo.
Un ancien officier de l'armée d'Italie, le chevalier Delavo, devenu propriétaire de la ferme, dont les dépendances de cent hectares furent le thécàtre de la célèbre bataille, a réuni dans une sorte de petit musée guerrier toutesles armes, les projectiles, les insignes retrouvés dans les champs arrosés de tant de sang, et où ont été ensevelis tant de cadavres en habits bleus et surtout blancs. Une statue est élevée au premier consul dans la cour, à l'ombre d'une immense muraille sur laquelle une fresque donne à distance l'illusion d'une suite de monuments commémoratifs. On dit que le propriétaire cherche à vendre* son domaine dans les prix de 500,000 francs. Quelle superbe occasion pour un spéculateur, un agronome, un grognard ou un misanthrope, pour devenir seigneur de Marengo et pour se promener dans ses champs... de bataille, au miheu de ses propres revenus, et des souvenirs de la gloire... des autres !
On n'étalera pas ici la science... qu'on n'a pas. — Les Anglais dans les auberges du Rhin. — Les aubergistes du Rhin. — Stupidité d'une servante d'auberge. — La fille de Beltina. — Victor Hugo au Rhin. — Quelques énormités et abus de l'antithèse. — Une amante furieuse met en danger la vie de l'auteur. — (In peu d'flildegarde. — Histoire d'un dragon. — Curieuse rencontre avec Liszt. — Se baigner dans le Rhin. — Le Mai Frank et la goinfrerie. — La prétendue douceur des souvenirs.— Le besoin d'aller sur l'eau.
Bonn, ... septembre.
En arrivant au Rhin, le côté imposant du voyage m'asservit, et j'ai toutes les peines du monde à ne pas planter là la fantaisie, pour me mettre à étudier. Mais rassurezvous, je continuerai à regarder le Rhin avec un lorgnon, réservant la loupe pour un autre voyage.
J'avais une hâte extrême de m'engager avec te Dampfschiff dans les méandres du fleuve, que j'allais remonter, comme il convient pour mieux voir, de ce fleuve qui venait à moi, pour ainsi dire. On m'en empêcha. — Il faut aller jusqu'à Bonn par la vapeur terixîstre, — me dit-on, — et ne prendre la vapeur marine qu'à partir de là ! Celle-ci vous coûterait trois heures, une seule de l'autre et vous
arrivez! La belle mise en scène du Rhin ne commence qu'à Bonn; mais alors c'est à grand orchestre !
J'obéis; je pars. A demi- route je descends visiter le château de Bruhl, construction plus massive qu'élégante du dix-huitième siècle, qui développe les trois côtés de son carré sur un jardin et un parc plantés par Le Nôtre. Cet ancien château de chasse électoral appartint un moment au maréchal Davoust qui ne put, bien entendu, lo vendre, et encore moins le garder. Le tout se borna k le regarder. Napoléon le reprit à Davoust peur le donner a la k^ cohorte de la Légion d'honneur. Les traités de 1815 le reprirent à la Légion pour le donner au roi de Prusse. Le temps le prend peu à peu au roi de Prusse.
Bruhl est le cottage des Colonais, leur villégiature, leur environ. Les maris arrivent là le soir retrouver femme et enfants, et respirer en famille le frais... et les cousins. Cologne et Bonn s'invitent réciproquement, pendant la belle saiëon, à vemr prendre le café ou le thé à Bruhl, qui les sépare, à travers une demi-heure de chemin de fer, toutes les familles désertant la ville où manquent les eaux courantes épuratrices de rues. La colonie d'émigration plante ses premières tentes à Bruhl, puis à Bonn, et va plus loin s'éparpiller dans les nombreux et charmants villages sous les fenêtres desquels coule le Rhin. On pourrait, de ces fenêtres, lancer au fleuve sa correspondance cachetée... dans une bouteille. Le fougueux messager l'apporterait rapidement au pont de bateaux. Mais un aussipoétique moyen irait peu aux affaires d'une maison de commerceou d'un ménage : il faudrait une histoire d'amour pour s'y confier.
Tous les hôtels fréquentés par les étrangers planent nécessairement sur le Rhin. Des Anglais avec leurs Anglaises accaparent toutes les chambres qui ont vue sur le fleuve. Ils passent leurs journées, une longue-vue à la main, à compter les arbres des sommets, et à inscrire ces vives impressions sur un album, avec le détail de leur déjeuner et le prix du blanchissage. Ils s'écrivent de ville en ville et s'inscrivent pour se léguer les uns aux autres ces chambres privilégiées, si bien que les autres voyageurs ne peuvent jamais en attraper une. C'est exaspérant.
Le tourist àngh'is est le fléau des grands et des petits chemins. 11 est impossible de voyager parallèlement avec lui sans se fâcher. Si dans les hôtels il accapare et retient les meilleures chambres pour ses tribus voyageuses, dans les wagons il s'empare des meilleures places et a grand'peine à enlever ses sacs de nuit pour laisser s'asseoir près de lui les humains qui surviennent. A table il happe les meilleurs morceaux, prend deux fois du plat dont les autres n'ont point encore mangé, vous passe le bras devant le nez et confisque le dessert. Toutes les sonnettes sont pour lui en branle continuelle, et les domestiques affairés, effarés, ne grimpent et ne trottent qu'à ses caprices. L'iiiver i\ barricade la cheminée et consomme le pâle rayon de soleil. L'été, il s'étale dans l'endroit frais et confisque l'ombre. Si un beau point de vue défile, il obstrue la portière, comme si les boutons de son paletot étaient autant d'yeux pour regarder! Son parapluie, sa canne, ses jambes vous gênent, ça lui est égal ! 11 ouvre ou ferme la glace comme cela lui
convient et comme s'il était seul. Pom' passer il vous culbute ; pour s'asseoir il vous écrase. S'il lit le journal que vous attendez il le retient à l'heure; s'il s'arrête dans un lieu public, il se goberge sur trois chaises quand les autres restent debout. Bref il est tout, vous n'êtes rien, et notez qu'il liarde plus que personne et que le fameux temps des inilords aufjlais appartient désormais à la fable !
Mais il faut bien constater la façon de voyager des Anglais. Ils voyagent surtout pour ne pas être dans leur pays où tout est effroyablement cher, excepté la faïence, les homards et la flanelle. De sorte que, ce qu'ils recherchent ' par-dessus tout, c'est le bien-être matériel. L'aspect moral du voyage est pour eux chose tout à fait secondaire. Voyez-les, interrogez les cicérones, les domestiques de place ; ils vous du'ont qu'un Anglais grimpe au haut d'un clocher, d'une montagne; arrivé là, il ouvre son Guide, lit la description, ne regarde rien, et redescend. Le soir il écrit sur son album : « Monté sur le dôme de Cologne ; 883 marches ; allumé un cigare de deux pences à la 327^; un clou de ma botte m'a piqué kla 67 /i'' ; donné trois silbergros au gardien: morale, c'est très-haut et très-cher. »
Tels sont les fruits du voyage. Et malgré ce système-là, ils vont partout, eLles premiers. Je n'en sais rien, mais je parie qu'à cette heure l'Orient en est plein, non pour voir, mais pour y avoir été. Un jour, c'était en Suisse, je vis trois hommes imperceptibles au sommet d'un pic des plus élevés de la Yiauj-Fran. Je dis à mes compagnons : — Voyez là haut ces trois Anglais ! — On rit. — Pourquoi des Anglais?
Le soir, nous sûmes que j'avais dit juste. Ils étaient allés
là regarder dans le Guide la vue du pays. Mais, je le répète, si tels sont les fruits du voyage spirituel, comme ils s'arrangent de façon que le temporel s'en trouve bien! A Bonn, l'Angleterre occupait, sans protectorat, toutes les chambres donnant sur le Rhin, c'est déjà dit. Au jaidin, dans une aile agréablement repliée à travers la verdure, ils ont installé un petit club, un English-Club, à l'unique et exclusif usage de leurs compatriotes de passage. Il y a deux pièces: une pour le billard, l'autre pour la lecture. Sur les murs s'étalent toutes les caries possibles du Rhin, de l'Allemagne, de l'Euroiîe même, et toutes les affiches qui intéressent la locomotion. La table est couverte d'almanachs, de guides, de dictionnaires, d'itinéraires. Il y a, en outre, cinq ou six journaux absolument anglais. Chaque Anglais vient là faire son courrier, lire, chercher, se renseigner, rencontrer ses nationaux : c'est comme une sorte de consulat privé, hospitaUer, ouvert là à la nation errante: English-Club! Qui est-ce qui paye cela? Je n'en sais rien. Mais ce que je sais bien, c'est qu'un Français qui voyage cherche vainement un journal dh Paris dans tous les lieux publics, et qu'il est abandonné à lui-même, comme un ilote, un paria, un pestiféré, tandis que les Anglais voyagent confits dans leur fluide britannique, et trouvant partout comme un petit coin d'Angleterre pour les recevoir et les aider. J'ai beau dire, ceci démontre une grande nation !
Vous aurez souvent remarqué ceci en voyage : c'est que les hôtcliei's se montrent fâchés de vous voir sortir, et
désappointés si vous entreprenez quelque excursion hors de chez eflx. Pour le maître d'une auberge, un Voyageur est un sac d'écus qu'il s'agit de dégonfler, et les soins qu'il a pour vous ne sont que le soin qu'il prend d'opérer sur ledit sac, que vous êtes , d'une façon tout à fait pneumatique. Or, si vous sortez , vous dépensez ailleurs que chez lui, il est furieux! Dès que vous arrivez à la porte d'un hôtel, au Rhin comme ailleurs, commence autour de vous une stratégie rapace , une suite d'opérations circonvallatrices et obsidionales dont l'objet est le siège de votre bourse, et le but de vous faire dégorger de l'or. Dans tout gasthoff comme il faut, dès qu'une voiture, une brouette, un simple commissionnaire même, s'arrête à la porte , le maître apparaît, vêtu de noir comme un médecin, cravaté de blanc comme un juge, le sourire aux lèvres comme la statue de l'Hospitalité. Cette cravate blanche saisit aussitôt à quelle nation et à quelle classe vous appartenez. Le travail cérébral qui s'opère alors chez l'aubergiste est aussi curieux que rapide. Cet homme connaît à première vue les types humains qui servent de grandes lignes à sa brusque classification ; il a étudié les allures, les physionomies, les vêtements, et jusqu'aux étoffes particulières à chaque provenance. L'Anglais qui s'évade de son île, compassé , gourmé , plein de shoking et en habit noir, emprunte, en touchant nos bords, des airs dégagés, et achète des vêtements de fantaisie ; on sent qu'il est déguisé , déguisé en continental. Il est d'ailleurs reconnaissable au poil, au ton, à vingt diagnostics. Et puis l'Anglais abonde, déborde, afflue tellement , qu'à tout hasard on peut lancer du Good mornincj à tout être qui arrive avec ses paquets.
Le Français avait autrefois le monopole presque exclusif des moustaches ; mais les Anglais ont arboré ce! appendice guerrier avec bien plus de crocs que nous, depuis les événements que vous savez. Le Français n'en reste pas moins très-reconnaissable par divers traits , que j'aime autant passer sous silence, mais, entre autres, par son gibus, son cigare et son ruban. Les Russes, les Polonais , ont l'élévation de la taille, une certaine sévérité de tenue, un peu de raideur militaire. L'Allemand a l'air bonasse et une casquette. L'Italien est tout hérissé de barbe noire et roule des regards d'ancien tyran d'opéra-comique , en gesticulant épileptiquement. L'Espagnol manque absolument, trop fier et trop pauvre pour quitter les bords de ces fleuves altérés qu'on appelle le Mançanarès et le Guadalquivir. Depuis quelques années , l'Américain s'unit à l'Anglais , et ce sont ces deux fils d'une mère divorcée qui pullulent désormais le long du Rhin.
Donc notre aubergiste, qui sait un peu de français , pas mal d'anglais, tout son allemand, quatre mots d'itahen , et pas un seul de russe, applique sur-le-champ à l'arrivant non-seulement la langue, mais aussi le langage qui lui convient. Il a bien vite saisi s'il faut à ce monsieur le premier étage, le second, la façade, la cour, ou le fond, làbas, du corridor. 11 sait les diverses petites ruses de tout débarquant, comme un marchand devine l'objet dont-le chaland a envie, en voyant celui-ci le déprécier et faire semblant de passer à un autre. L'aubergiste a donc rapidement classé son homme , et il le pique aussitôt sur son livre de recette, comme un. entomologiste fixe un insecte dans sa collection, disant aux garçons accourus le numéro
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qu'il faut qu'on lui donne. Car tout voyageur n'est plus, dans une auberge, ni monsieur, ni lord, ni signor, ni meinherr un tel : c'est le 3^, le 17 ouïe 62. Vous ne vous appelez plus, on vous compte. Gare l'addition! Si l'on vient pour vous voir, dites bien qu'on demande : « iMonsieur le trente six est-il cbez lui? »
Il y a des arrivants dont l'aubergiste flaire sur-le-champ qu'il n'y aura rien à faire ; il n'y aura rien à frire pour eux ! on les fourre au quatrième, par le petit escalier, dans les nouantes ; on leur laisse accrocher et décrocher leur clef sanis la leur prendre officieusement des mains ; le maître dugasthofï les considère comme tenant abusivement la place d'un meilleur, et ne les considère mêm.e pas ! On leur donne la note, ils payent; l'hôtelier ne les reconduit pas, bon voyage ! Ça déjeunait de simple café, ça dînait dehors, ça passe deux jours petitement, avec im sac de nuit et un parapluie ; ça tient delà place pour une dépense de huit francs... Une autre fois, va chercher gîte ailleurs si tu n'es pas content, mon bon homme !
Mais voilà des gens de plus de malles ! Ils veulent une chambre à balcon et demandent la carte des vins. Ce ne sont certes pas encore là ces numéros à courriers et femmes de chambre, qu'on loge de l à 12, et qui mangent chez eux, sonnant à tout moment et à tout casser pour avoir quelque chose ! Ce sont^des voyageurs suffisants, des passants passables, qui mangent peu, boivent bien, et achalandent fructueusement un Grand Cerf, un Hôtel Victoria ou un Aigle quelconque ; mais une fois entrés, qu'ils se gardent de sortir !
Car l'aubergiste n'entend pas qu'on s'en aille ainsi faire
des parties pour visiter les environs. Il tient essentiellement à ce que le consommateur reste dans ses environs à lui, pour déjeuner, dîner, souper, demander à tout moment du thé, du soda-water, du vin du Rhin, et n'importe quoi. Ne le consultez pas sur le temps : il prévoit la pluie. Ne lui demandez pas à quelle distance est situé tel château, burg ou ruine : c'est très-loin, et ça n'est pas aussi intéressant ^ue c'est loin ! Le voyageur modèle, pour l'aubergiste, c'est cet Anglais dont la race se perd, hélas! qui arrive dans un hôtel, et qui passe ses journées à consommer dans sa chambre, en lisant son Guide. Il est, à ses yeux, fort inconvenant et abusif à vous, de déguerpir ainsi dès le matin pour aller courir et presque battre la campagne, sous prétexte de visiter des sites curieux, au lieu de rester tranquillement dans la salle à manger à boire du vin de Champagne, le café, le pousse-café et le punch, auquel on allume de blonds cigares fournis par la maison. Ah! vous vous imaginez que vous voyagez pour former votre jeunesse ou distraire votre âge mûr ! pas du tout. Vous devez voyager pour enrichir les aubergistes, tels sont le but et la mission. Quiconque sort, dîne dehors et vit sobrement, trahit et vole cet homme !
Sous ce rapport, je dus bien décevoir mon hôte à Bonn, et encourir le blâme de ses désillusions. Je ne restai pas un jour tranquille ; j'étais toujours à courir. J'avais une trop belle chambre pour que cela durât ; aussi ne tardat-on pas à me mettre à l'ordre, et au troisième. Ça m'était égal, je partais dès le matin et ne rentrais que la nuit.
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Mais j'étais encore assez de temps k l'hôtel pour n'y pas dormir, sur un lit dur comme un lit an^^lais, ces fameux lits de Londres dont les matelas semblent dïmmenses biscuits de mer, des matelas de matelots ! La position de mon lit, de cette claie, était telle que, dès quatre heures du matin, j'avais le soleil dans les yeux, comme une épigramme à ma paresse. C'était Theure peut-être où j'aurais réussi, las de mon martyre, à m'ensommeiller mi peu, n'eiit-ce été que pour rêver que je dormais ! Mais ce diable de soleil me lardait de flèches acérées et brillantes, contre lesquelles je protestais sans rideau, moi, comme lui sans nuage. — Et les volets? — medirez-vous. Eh ! c'est justement ce dont j'ai à vous parler. Je les fermais soigneusement du côté de cette fenêtre aveuglante et incendiaire, chaque fois que je sortais, et chaque fois que je rentrais,je les trouvais ouverts. C'était la fille ! J'avais pris de la ficelle, et j'avais attaché le verrou. Le lendemain, tout était dénoué et ouvert. J'avais compliqué les nœuds d'une nouvelle corde. La fiUe'avait dû passer une heure à s'arracher les ongles pour défaire mes nœuds et tout rouvrir. Il m'avait paru digne à moi de ne rien dire, de poursuivre l'épreuve, et de lutter stoïquement d'obstination. Je compliquai mes nœuds, je les engluai de cire à cacheter, je mis les scellés, mon cachet, deux ou trois clous ; puis je traînai un secrétaire contre la perfide fenêtre... Inutiles efforts ! soins vains et superflus !
Que se passait-il dans la tète de cette créature ? Voulaitelle me contrarier ? non probablement. Elle tenait à remettre cHaque jour les choses en place et voilà tout.
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Un soir, comme j'étais assis au bout du jardin qui plane sur le fleuve, flânant de la pensée çà et là dans le paysage assombri, j'entendis une claire voix de femme s'élancer de la fenêtre ouverte d'une maison voisine. Outre les sons, cette fenêtre laissait aussi échapper la lumière, qui s'en allait couper d'une bande dorée le Rhin, s'y pailletantet fuyant toujours. L'heure, l'aspect, la chose, tout était charmant ! Cette femme, que je ne pouvais voir, avait une grande voix digne de ce grand théâtre, dont les couUsses étaient des monts de basalte hérissés de pins. Le fleuve murmurait à ses pieds une basse continue, plus grave que celle du piano dont elle s'accompagnait d'une façon magistrale. J'étais curieux de savoir qui était cette femme, et je le sus. Le hasard fait bien les choses, et c'est un plus grand poète que personne ! La femme qui chantait si bien et si à propos pour un voyageur inconnu, c'était la fille, la propre fille de cette Bettina d'Arnim que son culte pour Gœthe a rendue célèbre. Mariée à un colonel de hussards prussien logé là, la comtesse 0*** animait ainsi souvent le soir cette mise en scène pleine de poésies crépusculaires, on y lançant la mélodie. Ce nom, ces souvenirs allaient bien à l'impression que donnait cette scène ; elle se com-' plétait ainsi, et la voix s'était tue, que je pensais encore au poète illustre dont j'allais voir la libre patrie, et à la femme célèbre qui lui a fourni, dans une correspondance renommée, les pensées de plusieurs de ses beaux sonnets* Le vieux Gœthe, comme ces dieux impassibles des mythologies caduques, se laissait adorer et trouvait fort doux ce
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poétique et juvénal encens. Mais M'"^ Goethe, qui vivait moins dans les nuages, et dont le lyrisme n'était autre que celui d'une ex-jolie fillette que le poète avait rencontrée dans les distractions de sa jeunesse, et qu'il avait épousée en unique vue du ménage, M'"^ Gœthe, dis-je, prenait en mauvaise part ce culte de Bettina pour son mari, et un jour qu'elle la rencontra dans je ne sais quel musée, elle lui campa un soufflet qui a retenti dans toute l'Allemagne.
Il serait curieux de faire le voyage du Rhin, l'ouvrage de M. Victor Hugo à la main, non pas h titre de Guide, au contraire, mais plutôt pour mettre la poésie, l'imagination, le rêve, à côté des impitoyables réalités. Ce livre jouit d'ailleurs d'une réputation telle, que nul-voyageur de quelque intelligence ne part sans le relire, sans l'emporter avec soi. 11 prête dés idées à ceux qui n'en ont pas, il modifie, et parfois aussi bouleverse, celles des gens qui en ont; quoi qu'il arrive, enfin, il vous trouble, il vous secoue; ce n'est pas un Hvre qu'on a sous le bras, — c'est un compagnon!
M. Victor Hugo aborda le Rhin par Cologne, c'est-à-dire à contre-courant. Nous sommes persuadé qu'il a eu tort. Pour parler d'un fleuve, il faut le descendre, le prendre pour ainsi dire à son berceau, le voir naître, grandir, s'ébattre, vaincre, puis mourir, 11 faut regarder les choses à mesure qu'il les baigne. Son nistoire suit son cours.
Mais M. Victor Hugo a des procédés à lui, procédés où éclate à tout moment le contraste et l'antithèse. Il apporte dans le livre certaines allures du théâtre; il v dresse ké-
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quemmeiit des décors ; il y soigne continuellement ce qu'on appelle la mise en scène. Il poursuit l'effet, il l'attrape souvent. Il poursuit le bizarre, il l'attrape trop. Lorsqu'il recherche le comique, c'est le lecteur qui est attrapé! Bref, M, Victor Hugo voulait entrer au Rhin sous l'évocation d'une figure grandiose qui se prêtât pour lui à de continuelles images, à des rapprochements solennels, à des comparaisons brusques, à d'étincelants chocs de mots, sinon toujours à de vives pensées, et laissant la logique et la tradition au Midi, il a attaqué le fleuve par le Nord. Et cela, afin de s'y embarquer avec cette grande figure de Chârlemagne qu'il est d'abord allé évoquer à Aix-la-Chapelle, au milieu du premier flot d'antithèses qui lui fait dire : « J'ai vu pour 3 francs 75 centimes, prix fixe, le bras de Charîemagne, ce bras qui a tenu la boule du monde... — après le bras, j'ai vu le crâne, ce crâne qui a été le moule de tout une Europe nouvelle, et sur lequel un bedeau frappe avec F ongle. »
Le poète voulait opérer le violent rapprochement de cet ongle de bedeau montrant, comme une curiosité d'étagère, ce crâne d'empereur et de saint. C'est assez pour l'antithèse !
Mais, antithèse à part, vous voyez combien, dès ce debut, les images sont forcées, et vous remarquez l'inexactitude même des mots chargés de s'entre -choquer sous prétexte de pensée. En effet, si Charlemagne, comme tous les empereurs d'Allemagne et autres lieux, tenait, en costume d'apparat, à la fois la boule qui représente le monde, et le sceptre, il n'était pas pour cela maître du monde, et César le fut plus que lui, du monde connu d^lors. Donc,
payer 3 francs 75 centimes, prix d'un superbe bilboquet qui, lui aussi, figure admirablement la boule du monde, et en plus le sceptre... c'était fort cher. Quant au crâne sur lequel ce bedeau tape de l'ongle, Europe nouvelle dont il aurait été le moule, il offre une géographie toute spéciale à M. Victor Hugo, et que la carte dessine d'une façon bien extravagante pour l'image.
Au reste, le projet de reconstruction du tombeau que conçoit M. Victor Hugo est fort beau, et il serait heureux qu'il put être exécuté. Tirant parti de la visite de l'empereur Naj.oléon aux restes de Charlemagne, il fait ce curieux rapprochement, que celui-ci mourut en 814, et que celuilà tomba mille ans après, en 1814.
Voici maintenant une véritable puérilité succédant à ime grande page toute pleine d'évocations historiques et de rapprochements impériaux. Le suisse de l'éghse d'Aix-la- Chapelle est un vieux soldat français qui parle aux visiteurs de son capitaine, un brave qui portait ce nom vulgaire : la Soupe. M. Victor Hugo se demande si ce la Soupe descendait du duc de Bouillon... Ce sont les taches du livre.
M. Victor Hugo n'a passé que deux jours à Cologne; Mais a défaut de l'étudier sur place, il avait étudié dans les livres l'histoire locale. C'est ce manque de constatation qui l'a amené à parler dans son ouvrage d'une foule de choses : monuments, œuvres d'art, reliques, dont les habitants actuels de Cologne n'ont aucune connaissance, et qui sem.blent pour eux appartenir bien plutôt à la Fable qu'à l'histoire de leur pays. Après avoir ériuméré toutes ces merveilles inconnues, l'auteur finit en exprimant le regret de
n'avoir pas eu le temps de les voir. Pour les voir, il manquait encore autre chose que le temps : leur présence !
Par contre, le poète, qui regrette tant de n'avoir pas vu ce qui n'est pas, a vu autre ciiose dans ce qui est. Ainsi, par exemple, des commissionnaires en uniforme bleu à collet orange, qui portent les sacs de nuit des voyageurs et qui travaillent pour le roi de Prusse... parce qu'ils partagent la taxe avec le roi. Celte dernière affirmation, fort gratuite assurément, n'a d'autre excuse que le désir de justifier l'application de cette banale locution : « Travailler pour le roi de Prusse, » détournée même ici de son sens au profit d'une médiocre plaisanterie; puisque dans les idées vulgaires, travailler pour le roi de Prusse signifie travailler sans profit.
Notre auteur va, la nuit même de son arrivée, visiter la cathédrale de Cologne. Cette visite nocturne au splendide mo numentquieutpuètre dansvingtansune des sept merveilles du monde moderne (s'il n'était menacé d'être écrasé, enfoui, par la masse du pont qu'on vient de construire précisément en face, sur le Fihin...), cette visite à la cathédrale, disons-nous, éclate en magnifiques pages sous la plume de l'archéologue. Il est impossible de ne pas reconnaître la vive poésie de cette fantastique description d'un monument vu pour la première foisen pleine nuit. On ne sait pourquoi, une fois arrivé à Cologne et au piedde ce dôme captivant, M. Victor Hugo retourne sur ses pas pour tâcher de peindre comiquement quelques particularités de la route d'Aix-la-ChapoUe; ainsi, par exemple, ce portrait d'un chasseur: chapeau rond vert-pomme, cocarde lilas en satin fané, blouse grise, (jraud nez, fusil. Tout ceci est pour le « grand nez »
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fourré au milieu du portrait. C'est d'un bien mince comique! Quant au fusil, il eût été singulier que ce chasseur n'en eût pas. Plus loin, il voit quatre hommes qui mangent d'un grand appétit : \\m rouge, l'autre pourpre, le troisième cramoisi, le quatrième violet, » ce qui est de la teinturerie, et gui lui ont semblé : « le dieu Goulu, le dieu Glouton, le dieu Goinfre et le dieu Gouliaf. » Ce choc de mots, on le comprend bien, ne supporte pas l'ombre de la réflexion. Ces quatre noms sont les vulgaires synonymes de la gourmandise, et ces adjectifs ne légitiment d'aucune façon le mot dieu. Tant qu'à s'obstmer à être plaisant, M. Victor Hugo avait été plus heureux en parlant du superbe tapis peint sur le plancher de su chambre pour lui tenir les pieds chauds... Et encore tout cela est-il peu dans le ton général du Uvre, qui est plutôt déclamatoire et imagé, et conséquemment bien loin d'un voyage fanfilier.
Je rouvre le livre, et tombe, à propos de la visite du dôme, sur une autre image, non pas forcée, mais déraisonnable : « L'homme d'airain qui estcouchésur cette dalle, dit l'auteur, et qui a pu bâtir cette cathédrale, ne peut aujourd'hui écraser les araignées qui le tiennent Ué à la terre, comme Gulliver, sous leurs innombrables fils. Hélas! les bras de bronze ne valent pas les bras de chair !»
Franchement, cette constatation de M. Hugo, qu'une statue n'a pas le mouvement de l'homme vivant, n'attendait pas à être faite, et l'antithèse, ce tic littéraire de lillustre poète, est encore ici payée trop cher. J'aime mieux vanter de bon cœur la belle page où l'auteur parle de Marie de Médicis, morte si misérable à Cologne, et dont.
par un continuel entraînement vers la mise en scène, il feint d'avoir par hasard rencontré le tombeau, parce qu'un clou de la dalle aurait crevé la semelle de sa botte. Relisez aussi la description de Cologne, vue, de nuit, du rivage de Deutz ; M. Victor Hugo excelle dans la description, il peint autant qu'il écrit; c'est admirable.
C'est Victor Hugo qui, le premier, et dans ce livre, a parlé, côte à côte avec Cliarlemagne, des « serviettes grandes comme des mouchoirs,— des draps grands comme des serviettes, — du gigot aux cerises, — du lièvre aux pruneaux, » et autres nouveautés que le voyageur français trouve en Allemagne. Il donne aussi place dans ce livre si souvent pompeux et austère, à ce plat aphorisme d'un commis voyageur : « 'Que Veau du Rhin ne vaut psislevin du Rhin. » Le poète trouve également très-digne de remarque qu'un garçon d'auberge dise bichon ipour pigeoti. Je crois fort c|ue ni Levassor ni Grasset ne voudraient de telles platitudes pour leurs rôles d'Allemands, et que M. Victor Hugo eût bien fait de les dédaigner. Le goût est une quahté qui devient rare dans notre httérature. Elle appartenait pourtant au génie français : et on l'eut à un degré très-remarquable après Molière, au dernier siècle surtout.
Il y a dans ce beau mais bizarre livre, un chapitre trèsamusant, très-connu : celui du pourboire. M. Victor Hugo, qui déplore l'extension des vieux usages, débute par cette phrase un peu naïve peut-être : « La précieuse bourse du voyageur contient tout pour lui, puisque la sainte hospi-
lalité n'est plus là pour le recevoir au seuil des maisons, avec son doux sourire et sa cordialité auguste. » Hélas ! dirons-nous aussi, c'est depuis qu'il n'y a plus de grands seigneurs féodaux qui nourrissaient des populations de serviteurs ou de pauvres, que ceux-ci ont dû se créer par eux-mêmes des moyens d'existence ; alors, les uns se sont faits aubergistes, ils logent et hébergent les voyageurs ; les autres se sont faits commissionnaires, domestiques, valets de 'place, et ils demandent que les poètes en voyage les payent des services qu'ils leur rendent : le tout, afin de vivre ! Je pense qu'au temps des doux sourires et de Y auguste cordialité de cette hospitalité de grands chemins que M. Victor Hugo regrette, on ne voyageait guère qu'à pied, le sac sur le dos, ou sur des mules, avec peu de bagage. Or, si mince que soit le bagage d'un poëte, je pense qu'à ce mode de locomotion des temps regrettés, M. Victor Hugo doit préférer l'ardente vapeur qui, soit sur terre, soit sur l'eau, l'emporte vers des lieux qu'il n'eût jamais visités sans ces progrès d'une civilisation que, sur d'autres points, l'illustre poëte ne semblait pas trouver assez avancée.
Le lendemain matin de mon arrivée à Bonn, et comme je nie dépéchais pour aller déjeuner dans le jardin sur le bord du fleuve, faute d'une fenêtre d'où on le vît, ma porte s'ouvre brusquement, et je vois entrer une jeune fille en rose. Son visage, son joli visage était plus que rose, voisin du pourpre, et ses yeux plus que bleus paraissaient noirs.
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« — Ah! fnide ich sic endlich ! » — s'écrie-t-olle, les yeux décidément plus que noirs, et hors de sa tète.
Assez surpris de cette brusque invasion, et d'être, comme elle le déclarait, enfin retrouvé par cette jeune mais peu timide beauté, je rassemblai tout ce que je savais, y compris ce que je ne savais pas d'allemand, pour lui demander ce qu'elle me voulait de cette façon furibonde :
« — Was steJit zu Dientz! » — répondis-je, en passant une veste de chambre et me passant aussi la main dans les cheveux, pour avoir meilleur air.
« — Ah! sie sind's, AbschealicJicr die mir meiii eu Braiitigam verfi'ihren! »
11 parait, comme vous voyez, que j'avais détourné d'elle le futur de cette douce créature, en raison de quoi j'étais un Abschealicher... c'est-à-dire quelque chose dans le genre d'un infâme, d'un fieffé scélérat! L'accusation me parut aussi cocasse que matinale. Je vis bien toutefois que j'aurais quelque peine à faire éclater la blancheur de mon innocence dans ime langue qui m'était aussi impénétrable :
« — Permettez ! permettez ! » — lui dis-je, voyant qu'elle s'approchait un peu... un peu trop.
En effet, elle ne permit rien du tout, et s'abandonna à un déluge de récriminations, fréquemment jalonnées de son désagréable Abschealicher^ le seul mot que j'y comprisse, tant elle allait, elle allait... Je ne veux même pas vous dissimuler qu'à tant d'éloquence se joignait une pantomime encore plus expressive, si bien que je sentis qu'il fallait en finir avec ce hors-d'œuvre, et que je sonnai vigoureusement.
Un garçon d'hôtel qui était dans une chambre, une
chambrée d'Anglais, en face de moi, en face du Rhin, accourut, et je lui dis de flanquer cette mégère à la porte. En la voyant il parut la reconnaître, et l'interpellant, je compris bien à son ton, à quelques mots connus, qu'il ne lui débitait point de madrigaux. Et voilà que tout à coup la belle ;elle l'était véritablement ! tombe sur le canapé, passant brusquement d'une vive surexcitation à une complète défaillance ; telle, supposons, une ardente manivelle dont le ressort se casse tout à coup. Son ire se noie dans un déluge de larmes ; l'œil de feu, de jais, redevient d'azur, et son geste allangui ne sait plus qu'implorer le mécréant que, tout à l'heure, elle eût bien mis à mort. Voici en deux mots ce que le garçon me raconta.
Cette jolie créature s'appelait Tony, mais elle eût dû s'appeler Ariane, car elle était abandonnée. Habitant le petit pays voisin nommé Medlem, un brillant étudiant de l'Université, appartenant à la faction des casquettes rouges, espèce de Nicolotto rhénan, de Guelfe universitaire, l'avait aimée, ou, pour le plus sûr, s'en était fait aimer, aimer jusqu'à mainte preuve. Le mariage exigé d'un côté, le côté faible, — avait été promis de l'autre. Un beau jour arrive à Bonn un Français, qui loge dans cet hôtel, où l'étudiant venait dîner. Voisins de table on lie connaissance, la sympathie se détermine ; avant huit jours on en est aux confidences et, le lendemain des confidences, aux conseils. Le Méphisto parisien dissuade Faust, qui n'y songeait d'ailleurs guère, d'épouser Marguerite, et Marguerite qui l'apprend, revêt une peau de tigresse et fond chez le Français. Mais il y avait Français et Français ! L'autre était parti depuis trois jours; il n'y avait plus que sa chambre; je
l'occupais. En bas, elle demanda sans doute le Français; c'est beaucoup qu'il y en ait un par auberge ! on me la décocha ; vous savez le reste.
Il paraît que cette même chambre que j'occupais est la chambre dramatique du Gasthoff. 11 y a quelques années, une famille qui logeait là veut faire une excursion au Drachenfeld ; le papa, la maman ont un enfant de quatre ans, entre autres, qui ne peut être de l'ascension; on prie une dame, une connaissance improvisée là, sans doute, laquelle témoignait, du reste, beaucoup de sympathie à l'enfant, de s'en charger. Elle consent ; on part.
Vers le soir la dame descend un instant devant la porte. Tout à coup, une masse lui glisse rapidement devant les yeux, et tombe à ses côtés : c'était l'enfant, tué roide ! Elle éprouve un tel saisissement qu'elle tombe elle, morte aussi !
Bonn, comme ville, estdepeu d'intérêt. Mais cequil'entoure est charmant, et là commence véritablement le Rhin et ses prestiges. Les étrangers s'y arrêtent pour faire de curieuses et magnifiques excursions dont la fatigue passe et dont le souvenir reste. C'est ordinairement de Bonn qu'on va visiter le Rolandseck et les sept montagnes dont les gigantesques masses forment comme les pihers d'ouverture du paysage rhénan. Le Rolandseck emprunte son nom au preux Roland que la tradition fait aimer et mourir sur ces bords et non en Espagne, donnant ainsi une entorse à Turpin, l'historien de Roncevaux, à l'Arioste, à l'Arétin, et à maint autre, aussi mal informés que le ro-
mancier-archevêqiie. Le paladin deCharlemagne, Schiller lui-même le prétend, échappé à une mort dont le bruit s'était répandu dans le pays, serait arrivé comme un ressuscité tardif, pour trouver sous le voile de la nonne celle à laquelle il devait donner celui d'épouse. L'inconsolable preux se serait bâti un ermitage sur un mont regardant l'île du couvent fatal, et y aurait changé sa cuirasse en cilice. Un soir Hildegarde meurt de chagrin de n'être pas mariée, et le lendemain matin Roland en fait autant en face. Le Guide Bœdeher quaUfie le chevalier Roland pair de France. Il y a erreur. C'est M. d'Argout que j'ai vu hier passer se rendant à Hombourg, qui a été pair de France. Au reste, le couvent où mourut la fiancée du neveu de Charlemagne, cette belle Hildegarde, fille des sires de Drachenfeld, a eu des vicissitudes curieuses. Au douzième siècles, un archevêque de Cologne le bâtit au miUeu de cette première île notable qu'offre le nord du Rhin. Tantôt peuplé de moines, tantôt de nonnes, tantôt vide, il traverse les siècles, démoli par le temps, rongé par les plantes, rebâti par les hommes. En 1673, un régiment suédois le saccage. Ils passent... les moines reviennent. 1793 arrive, et les Français aussi. Plus de couvent ni là ni ailleurs! Un spéculateur vient ec dit : J'en ferai une auberge ; à la fumée de l'encens succédera celle de la pipe, et l'air et les paroles des chants seront changés ! Napoléon arrive à son tour et trouve que l'auberge a des airs de couvent qui vont mal avec les idées du jour ; il veut tout jeter dans le Rhin, et c'est Joséphine qui, charmée de la beauté du site, arrête les pioches. 1815 voit les marmitons en fuite et les nonnes de retour après exorcisme et reconsécration. Mais
en 1822 toutes les religieuses sont mortes de vieillesse, et la Prusse vend l'île de Nonnenwerth, qui redevient Gasthoff. Après Roland et Napoléon, Liszt passe par là, trouve l'endroit pittoresque, loue l'auberge, couvent de la veille et du lendemain, et en compagnie de Daniel Stem, le futur historien de la révolution de Février, il s'installe là, et y pianole de toutes ses forces pendant deux ou trois étés. L'idée lui prend même d'acheter l'île; mais des rehgieux reviennent encore et, en 18/i5, ce sont eux qui replantent la croix à la place de l'enseigne. Pour la suite, les temps le diront ! •
On passe le Rhin sur un bateau-radeau , on trouve des chevaux, des ânes, on met une heure à gravir le Drachenfeld , on arrive au pied d'une ruine fièrement campée au sommet du roc, et là, d'une terrasse et d'une auberge, on a la première belle vue du Rhin. Je fis l'ascension dans une société qui s'extasia, comm.e moi, sur cette admirable vue. L'une des dames trouva quelque chose de mieux encore à regarder : elle avait un miroir de poche
Schiller nous dit l'origine de ce nom Drachenfeld. Il y avait une fois un dragon , animal fabuleux ; il habitait une caverne, comme de raison, et au pied de ce mont, comme on peut voir. 11 fallait au drôle des victimes humaines, sans quoi il ravageait tout. Les habitants lui procuraient des voyageurs sans défiance, qu'il croquait, l'animal! Un jour passe une belle jeune fille ; les dragons de tous les temps, même les m.oins fabuleux , les ont toujours aimées. On pense être infiniment agréable au monstre en lui servant
la jeune fille, qui était dé toute beauté. On l'attache à un arbre, en face de la caverne, et on la laisse se débrouiller. Le dragon arrive... et voilà la béte et la belle face à face, l'une toute couverte d'écaillé et la gueule enflammée; l'autre n'ayant pour tout vêtement qu'une angélique pudeur et la résignation d'une martyre. Que va-t-il se passer d'affreux?
Voici. La jeune fille faille signe de la croix et prononce le nom de .ïésus. A ce nom. à ce geste, le monstre bat en retraite au milieu de rugissements qui soufflent une odeur pestilentielle, et il s'en va, à reculons, tout droit au Rhin, où il fait la culbute... On n'en a jamais entendu parler depuis. Les barbares habitants du pays , éclairés par ce miracle, abjurèrent leur idolâtrie, et se convertirent tous aux exhortations de la jeune fille, à laquelle on rendit hommage et ses vêlements. Cette légende pourrait bien être la même que celle de la Tarasque et de sainte Marthe. A vérifier, dirai-je, comme d'un blason douteux on dit : A enquérir.
L'éminent directeur du Conservatoire de Cologne , Ferdinand Hiller, passait l'été à Bonn. Ln dimanche je trouvai chez lui Franz Liszt, arrivant de Bruxelles, allant à Weimar. 11 y avait bien une douzaine d'années que je n'avais ni revu ni réentendu le Paganini du piano. Je le trouvai naturellement vieilli d'aspect, si toujours vif et charmant d'esprit, toujours prodigieux d'exécution. Liszt est désormais bien voisin de la cinquantaine; il est toujours sec, nerveux, anguleux. Son profil a pris quelque chose d'ascé-
tique, d'ivoirin, de sculptural. Il rappelle beaucoup, par ses lignes magistrales et ses vives arêtes, les traits du Napoléon exténué de l'armée d'Egypte. Trois ou quatre verrues, disséminées çà et là sur son masque, attendent l'iMaillible caustique de Vienne (chaux et potassium) pour tomber. Liszt s'obstine à conserver cette ample et longue chevelure qui fut plus utile à ses succès qu'on ne Fa cru. Elle grisonne sur les tempes, aie désordre d'une crinière, et méconnaît toute pommade, n'ayant apparemment d'autre peigne que les cinq doigts d'une main princière
Paganini, — le Liszt du violon, — et lui, — le Paganini du piano, — ont eu les plus désordonnés, les plus furieux succès d'artistes de ce siècle. A Berlin, il y a quinze ans, des femmes éperdues d'enthousiasme mettaient dans des fioles les restes de son thé. On sait tout le tapage qu'il fit à Paris , et quel hon ce fut, crinière à part. C'était, il faut tout dire , un prodigieux artiste , et un grandiose charlatan ! Personne ne justifia mieux que lui le succès ; mais nul, non plus, ne sut mieux s'en préparer la mise en scène. Arrivée à ce degré, l'exploitation d'un grand talent touche au génie. Affiches colossales; réclames réitérées (alors dans leur enfance et balbutiant encore ; il les fit parler ! ) ; articles délirants , actes de philanthropie ; souscription à tous les monuments et à tous les malheurs pubUcs ; dons aux pauvres; encouragements aux jeunes artistes; hommages aux autorités; bons mots et bonnes actions ; distributions de bagues (on n'ose écrire de blagues... ) et de tabatières; promenades en public; suite nombreuse de thuriféraires ; correspondance publiée ; présence constatée dans les théâtres en vogue ; portraits et statuettes; charges
et logogriphes ; odes et caricatures ; cordes cassées ; pianos effondrés; attaques de nerfs, chevelure et pâmoison... Liszt a usé , abusé de tout , et ouvert une voie inconnue , audacieuse , excessive , au charlatanisme , — comme il a franchi tous les artistes passés et futurs dans les prodiges de l'exécution !
Il a gagné ainsi des sommes fabuleuses ; mais il n'en est pas plus riche, car, si pour dépenser beaucoup il dut beaucoup gagner , il eût certainement gagné beaucoup moins s'il n'eut pas dépensé autant. Il serait profondément injuste de ne pas dire que le cœur se mêlait à tout ce gaspillage , et que, si l'illustre artiste souscrivit parfois à ceci ou à cela, en vue de la publicité du journal et de son prochain concert, les sommes qu'il a données de la main à la main... à des mains qui ne l'écrivaient pas, sont considérables, et ici la bonté du cœur excuse bien des excentricités de la tête. Lorsqu'il conçut l'idée d'un monument pour Beethoven dans sa ville natale, la souscription s'élança d'abord avec assez d'ardeur, mais elle se ralentit , comme cela arrive presque toujours en pareil cas. Liszt , la voyant arrêtée si loin du but , combla la distance en y jetant soixante mille francs. C'est ainsi que le monument put être fait. Il y aurait d'autres traits analogues à citer encore. Ceci fait pardonner bien de» sabres hongrois !
Listz n'a pas joué à Paris depuis vingt ans. Il s'est peu à peu retiré dans une vie plus calme , où il se voue à la composition. A l'entendre, il ne serait plus virtuose, exécutant, pianiste enfm, que pour l'intimité. Accueilli par la petite cour de Weiraar, il y vit en artiste indépendant et peu assujetti par sa charge de maître de chapelle.
Cette cour a conservé en Europe ce vifparfumd'art, d'esprit, de belles-lettres qui fit son illustration alorfe qu'elle était le refuge , l'asile de si grands noms , et Liszt y est traité comme le méritent son immense talent et so.n charmant esprit.
Après le dîner de Bonn, où Ferdinand Hiller recevait Liszt toujours suivi de quelques sous-pianistes attachés à sa personne, on s'enferma dans un salon; alors Liszt fit œuvre de ses cent doigts. C'est toujours un prodigieux exécutant , un Hercule électrique : la force sans pareille dans la rapidité sans exemple ! Comme lecteur, il est peutêtre unique; il devine autant qu'il lit. Nous en eûmes un curieux exemple à le voir aux prises avec les nouvelles Éludes rhythmlques de Ferdinand Hiller, qui sont des œuvres d'une très-grande difficulté de compréhension première, comme toute chose neuve, inventée. Il nous exécuta cela comme si c'eût été l'air de Marlborough ! Je cite ce guerrier, parce qu'il s'empara jadis de la ville de Bonn où nous étions, et qu'en souvenir de cette humiliation, les orgues de barbarie jouent encore ici l'air de son départ pour la guerre.
On se baigne très-agréablement dans le Rhin. Il y a à Bonn deux établissements flottants où l'on prend des bains cellulaires. Vous descendez marche par marche dans le ileuve jusqu'au col si l'immersion vous convient , et vous barbotez dans un espace de trois mètres carrés que traverse ce courant rapide, q^ii cause une sensation singulière et agréable aux corps accoutumés aux placides bai*
gnoires parisiennes. De plus osés se baignent sans cellule, sur les marges du Rhin, où le courant est moins vif. Ceci au grand regret des familles qui possèdent par là le kiosque de leur jardins, et qui ont, le soir, le spectacle presque forcé des ébats de ces tritons. D'autres., plus hardis encore, prennent une barque, s'en vont au beau milieu du fleuve, et s'y jettent; luttant contre lui, emportés, vaincus.et regrimpant sur leur esquif- Cette hardiesse, comme bien d'autres choses qui semblent redoutables par la pensée, et qui sont fort peu de chose à la pratique, cette hardiesse, dis-je, n'est au fond qu'un jeu assez facile et sans péril pour un véritable nageur. Plus Teau est rapide, plus elle porte, plus elle fait flatter les corps. Des étudiants de Bonn par centaines prennent ce plaisir d'hommes vaillants et forts, et, retrempés en même temps que trempés, ils vont finir la soirée sous les tonnelles de la rive, en buvant , pipe de porcelaine en main , ces aigres et incolores liquides qu'on appelle abusivement vin du Rhin. Je reviendrai sur ces derniers qu'on ne connaît, à vrai dire, qu'aux approches de Mayence. En attendant , il me sera permis de dire que je préfère le bain du Rhin au vin du Rhin.
Mais voilà qu'à propos d'étudiant et de pipe de porcelaine, j'ai une petite chose à vous raconter. A Bonn, Ferdinand Hiller avait sa villégiature d'été dans un voisinage de ces messieurs, les plus bruyants du monde, ce qui chagrinait fort le maestro en train de finir un opéra. Voilà qu'un beau jour, un très-beau jour, on s'aperçoit que les étudiants ont disparu , et que tout est brusquement rentré dans l'ordre accoutumé! On s'informe, palpitant de savoir
si la désertion est définitive ; mais on apprend qu'elle est aussi momentanée que forcée. Ces messieurs sont en prison.
— En prison ? qu'ont-ils fait , grand Dieu ! — Ils sont entrés dans une boutique de la ville , et ils ont injurié la demoiselle de comptoir. — Injurié ? comment cela ? — Oui, injurié; ils l'ont appelée : Porcdlanerer Engel... c'est-àdire : Ange de Porcelaine ! — Quoi ! en prison pour cela ? — Oui , en prison , pour avoir injurié cette demoiselle !
Nous supposâmes que les étudiants en avaient dit un peu plus , ou bien que le geste avait compliqué la parole , car on ne pouvait raisonnablement supposer la police si puérilement susceptible, que de plonger dans les fers pour si peu , pour rien , de si badins jeunes gens. Mais tout le quartier nous assura que c'était pour avoir appelé la demoiselle Ange de Porcelaine que les verrous avaient été tirés sur eux. 11 fallut se contenter de l'explication et jouir bien vite du calme déterminé par le délit.
J'ai observé sur le Rhin un genre d'appareil, — car on ne peut l'appeler bateau ni radeau, — dont la description doit être faite. Figurez-vous deux petites pirogues, d'environ six pieds de long, pontées, parfaitement closes, et conséquemment insubmersibles. Deux branches de fer les réunissent parallèlement à deux pieds de distance. D'autres branches de fer forment un siège fixé sur toutes deux ; làdessus se place un homme , chaque pied posé sur un des corps flottants; les centres de gravité sont calculés pour
un assez scabreux équilibre. Assis là-dessus, il manœuvre alternativement de droite et de gauche une rame à deux pelles comme une double spatule. Cette espèce de balsa indien, bien manœuvré, à' peine posé sur l'eau comme deux longues feuilles de bananier, va très-vite et remonte le Rhin, sous une main habile et forte. On dirait un patineur chaussant ces barquettes, et décrivant, mille méandres surprenants, un balancier à la main, sur la périlleuse surface d'un fleuve qui court. C'est charmant à voir... mais assez humide à essayer, j'en sais quelque chose. Cette fois là j'eusse peut-être préféré le vin du Rhin au bain.
.J'ai dit, l'autre fois, que Bonn et ses environs étaient la colonie d'été de la ville de Cologne. Éparpillés dans toutes les villas et dans tous les villages du fleuve , les Colonais passent leurs soirées à se faire des visites en chapeau de paille et en vestes de coutil. Compris dans l'orbite de quelques amis logés par là, j'ai fait quelques-unes de ces visites. L'hospitalité qu'on y reçoit est à faire tressaillir les fabuleuses mânes de Sancho Pança, ce goulu, ce glouton , ce goinfre , ce gouliaf. On vous établit sur une terrasse , dans un pavillon en plein air et dominant le Rhin , sur ce point encadré de hauts monts d'un vert que le soir fait de bronze, couronnés de quelques ruines profilées noirâtres sur le ciel teint des vespérales clartés. La table rustique est couverte d'une nappe d'un damas satiné, sur laquelle on distribue d'abord tout l'appareil du thé : cristaux de Bohème , plaqués anglais, La vapeur renâcle au
long col de la bouilloire, dont le ventre est brûlé par la flamme bleue de l'esprit-de-vin. Entre chaque tasse de cette décoction encore plus anglaise que chinoise, circulent des plateaux , des platées de tartines , de sandwichs , de jambon, de bœuf fumé, de veau froid, de gigot rose, de saucisson agatisé. On mange de tout, de tout un peu, ou plutôt beaucoup, en attendant le reste. Arrivent les glaces, et avec les glaces se manifeste la pâtisserie. Ce sont ces babas qu'aiment tant les bébés, qu'à leur vue ils oublient leurs bobos! Ce sont des tartes endiguant des fruits en compote; des puddings d'un jaune d'or ou d'œuf, tout pointillés de ces raisins que Corinthe nous envoie ; des gâteaux dont la Savoie ignore la recette ; et jusqu'à ce pain bis appelé bonpournickel , dont on mange avec tant de plaisir lorsqu'on n'y est pas forcé. Après le rocher de glace — rose avec les fraises , blanc avec la crème vanillée , vert avec la pistache , — apparaît une vaste soupière où plonge une ample cuiller d'argent : les verres arrivent, unipèdes à la panse rebondie, et la cuiller va transbordant le liquide du magasin général aux divers entrepôts. Car la main du consommateur arrive et l'objet de transit disparaît dans le gouffre qui a absorbé tant de choses, depuis le début du thé baignant le premier veau. Que voulezvous? 11 faut bien se réchauffer un peu l'estomac par-dessus la glace! et ceci cest du vin aux fruits. La chose est exquise. Je la signale par reconnaissance.
On prend du vin de Moselle , un vin aimable et inoffensif, que quelqu'un a appelé du vin de demoiselle; on y met des fraises, des quartiers de pèche, le meilleur fruit de la saison, en plus du sucre; cela s'appelle Erdbeeren
schal, et c'est fort bon. 11 y a aussi le Mai Trmik , que je vous recommande plus encore. Ici le vin de Moselle se colore d'un peu de vin de Bordeaux; on infuse là-dedans certaines herbes aromatiques dont je connais le goût mais point le nom; on ajoute à ceci et à cela des tranches d'orange ou d'ananas, aussi du sucre, et voilà une sorte de bouille-abaisse , d'olla-podrida fructidore et vinicole dont vous me direz des nouvelles au voyage que je vous conseille de faire sur le Rhin. De toutes ces choses il résulte, comme vous voyez , que si en Allemagne on se met souvent à table , on y reste aussi fort longtemps , et que M. Scribe a eu grand tort de fonder une telle réputation d'hospitalité et d'opéra-comique aux montagnards écossais.
Ceux que leur position, leur profession oblige à vivre dans le milieu le plus effervescent de Paris, éprouvent de lomps en temps d'irrésistibles besoins de fuite. Ils rêvent la campagne, le bord de la mer, quelque bucolique, la contemplation. Ils ne partent pas, ils s'arrachent. Les voilà heureux, bon voyage! Quelques jours s'écoulent, c'est charmant! quelques semaines... on commence à rechercher les journaux. Mais, à ce propos, qu'on nous permette une petite halte. 'C'est pour vous dire que les gens d'imagination sont le plus souvent très-malheureux ! leur brillante et parfois fatale faculté tend bien plutôt à souffrir du mal qu'à jouir du bien. Au moindre accroc de la vie, les voilà partis en mille suppositions plus terribles les unes que les
autres, d'un rien faisant quelque chose, de quelque chose fomentant un événement. Tout est perdu ! et cela, parce qu'une personne préoccupée les a reçus avec un moindre sourire, parce qu'une lettre est d'une heure en retard, parce qu'il y a un nuage gris sur le ciel bleu... parce qu'ils ont trouvé un pli sur une feuille de rose !
Et qu'un symptôme heureux se présente, ne croyez pas qu'ils vont s'en exagérer au même degré les conséquences ! Non, Tout ardeur pour redouter, ils sont toute défiance pour espérer. C'est qu'aussi l'âme humaine nous est ainsi donnée, qu'elle reçoit bien plus vivement les chocs de la douleur que les vibrations de lajoie. On souffre plus qu'on ne jouit, et l'on est plus flétri par le chagrin qu'embeUi par le bonheur.
Les gens d'imagination ne goûtent jamais dans leur plénitude les instants heureux que Dieu leur donne. Ils sont sans cesse à la poursuite d'un idéal que gens et choses de ce monde ne réussissent guère à réaliser. Ils ne sont jamais joyeux du présent ni satisfaits de ce qu'ils ont. Tout leur bonheur consiste à se souvenir et à espérer. Ils s'exagèrent ce qui a été, ils surfont ce qui sera. Ils aspirent à tout et ne se contentent de rien. Ils sont toujours en avant du temps présent, et attendent follement des choses humaines d'irréalisables idéalités...
C'est ainsi qu'ayant longtemps aspiré après une situation, ils y arrivent; — après une chose, ils la possèdent. Très-bien, voilà le rêve effectué, direz-vous? Ah! que non pas ! Ces imaginations-là vivent dans le bleu de l'horizon et ils ne voient pas à leurs pieds. Leur vie est un mirage, le constant suicide du présent, en vue de quelque chose de
meilleur qui est là-bas... Ils aspirent éternellement à la page suivante du livre de leur vie, et s'ils cessent un moment de s'escompter l'avenir, c'est pour se retourner vers le passé. Ce sont eux qui ont inventé la douceur des souvenirs. Se souvenir du bonheur, n'est-ce pas le regretter? Comment alors trouver le plaisir dans le regret? Dante a dit qu'il n'y avait pas de plus grande douleur que de se rappeler des temps heureux dans l'adversité... On peut, je crois, appliquer aussi cette douleur à tous les souvenirs des bonnes choses perdues dans quelque situation qu'on soit, car regretter c'est comparer. Si la comparaison est en faveur du passé, où est donc cette prétendue douceur de vos souvenirs?
J'étais depuis dix jours à Bonn, lorsqu'un matin il me prit une soudaine fureur de partir, et cela, comme si j'avais été mù par un involontaire ressort. Une nouvelle nuée d'Anglais s'était abattue sur la ville et sur ses entours, et on ne pouvait plus faire un pas sans s'y cogner. Un joli Dampschiff à la carène blanche, aux préceintes vertes, à la longue cheminée bariolée de blanc et de noir et portant le beau nom de Gutenberg, — cher à un homme dont l'outil est la plume, — s'avançait de Cologne, le pont couvert de passagers groupés dans des attitudes curieuses, et tout animé de matelots en chemises roses, courant çà et là, des cordages à la main. Je résolus brusquement de lui confier mes destins et ma malle.
Ce fut prestement fait. Ces bateaux qui passent à tout
moment, avec ou contre le fleuve^ font cent étapes, tantôt en abordant une sorte de pont de bateaux qui s'avance sur le Rhin, tantôt stopant la vapeur, et attendant les barques détachées des petites localités, et leur jetant ou leur prenant quelques voyageurs. Toutes ces coques s'arrêtent, je dois le dire, moins souvent pourtant que les locomotives des railw^ays. Celles-ci, dans ces pays, s'arrêtent, non pas à chaque station, mais à chaque arbre; c'est exaspérant!
Voyage h la découverte dé n'importe qui ou quoi. — La rencontre d'un Français. — Un sujet de vaudeville au savon. — Visite aux naturels de Remagen. — Une foire prussienne. — Un piano qui vous poursuit au Pihin. — Encore le Parisien. — Comment on s'en débarrasse par une mystification. — Une jolie fille ! — Un peu, mais pas trop de légende. — Les bateaux du Rhin. — Une rencontre d'émigrants. — Pittoresque de ces caravanes. — Une ravissante bossue. — Un souvenir.
Me voilà donc parti de Bonn pour la découverte de mes impressions sur le Rhin. Mon premier soin fut d'inventorier la société avec laquelle j'allais passer une heure, pas davantage, car armé contre moi-même d'un itinéraire inflexible tracé par une main experte, je devais mettre toute une semaine à faire un trajet que les gens pressés font en dix heures. J'allai coucher à Remagen.
La première personne que je trouve sur le pont du Dampfschiff, c'est un fatal Parisien, enrichi par je ne sais quelle flanelle ou quelle mélasse, et qui s'est imaginé, depuis qu'il est en retraite, de se fourrer parmi les artistes et les écrivains.
« — Ah, monsieur! quel pays! — s'écrie-t-il en me
voyant, — comment vous portez-vous? Avez-vous bu du walporzheimeranslese ?
» J'ai bien mnémonisé le nom, et d'ailleurs, je décolle toutes les étiquettes des bouteilles. J'en ferai un album plus tard. Quel vin! il semble qu'on suce une pierre à fusil! Allez-vous loin? Nous ferons route ensemble. Vous allez écrire sur tout ça? Vous me raconterez ce que vous mettrez... Je vous communiquerai mes impressions; ce sera fameux ! »
Les écrivains savent que de gens on rencontre ainsi par le monde, qui ont, disent-ils, des choses du plus haut comique ou du plus fort dramatique à vous raconter, pour vos livres, pour vos pièces. Cet homme était un de ces pourvoyeurs prétentieux, 11 s'imaginait se faire ainsi tolérer par des esprits qui le repoussaient, lui et ses gros sous.
c( — Oui! reprit-il, je vous livrerai mes observations, mes impressions, mes sensations. Et tenez! il m'est arrivé le jour où j'ai quitté Paris une chose adorable, dont on ferait un délicieux vaudeville pour le Palais-Royal. Imaginez-vous (il rit) que ma bonne arrangeait des épinards... Ah ! ah ! C'est très-drôle, vous allez voir. Voilà qu'au lieu d'y mettre du beurre. .. quelle farce ! ça ferait un effet!... au lieu, dis-je, d'y mettre un morceau de beurre... ah! ah ! ah !... elle se trompe, et y fourre un morceau de savon !... Quel sujet ! Voyez-vous Grasset là dedans?... ça ferait courir tout Paris ! »
Je plante la cet animal, et vais au milieu d'un groupe de femmes qui se tient à l'arrière. C'est tout un nid de gazouillement, un charmant fouillis de soie, de gaze, de collerettes,
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de rubans, de dentelles, d'écharpes, de fleurs, de voiles, d'ombrelles... parfumsque lèvent emporte, cheveux qu'il lutine, babil qu'il étouffe, éclats de rires qu'il disperse ; c'est la via, la jeunesse, la beauté, le bonheur !
Ce quidam menaçant d'altérer quelque peu mon voyayc d'agrément, je cherchai à m'en débarrasser le plus vite possible, peu soucieux que j'étais d'entendre ses nouveaux scénarios de vaudevilles aux épinards. Je ne vis doncpas sans plaisir se dresser sur le coteau vert un peuégratigné, éventré çà et là par des chutes de pierres, la petite église gotique moderne bâtie par Zwirner, l'architecte du dôme de Cologne. Je m'approchai perfidement de mon homme, lorsque je vis le bateau près à s'arrêter, et je lui signalai un superbe point de vue delà chaîne des Sept-Montagnes, et cela pour le captiver a l'arrière, tandis que je m'esquiverais lestement à l'avant. Ma manœuvre réussit selon ce programme! et j'étais déjà sur le quai avec quelques autres passagers, lorsque le gaillard se retourna, promptement repu de son point de vue. Il me vit, fit un geste de désespoir, accourut sur le plat-bord... Mais il était heureusement trop tard, le vapeur filait... Le seul chamois des montagnes eût pu sauter.
<x - Si vous m'aviez dit ça! — me cria-t-il.
y> — Quelle idée ! » — répondis-je.
Remagen a beau prouver une origine romaine et avoir joué un rôle avant J.-C, ce n'est aujourd'hui qu'un village, et un village qui n'offrirait même aucun intérêt aux yeux du
voyageur, n'était le monument qu'on vient d'y bâtir et l'admirable vue dont on jouit de sa terrasse. Et c'est en effet un spectacle singulier et imprévu, que de voir s'élever sur le petit plateau qui domine cet amas de maisons sans alignement etsans prétention, la jolie petite .église, gothique et rose, et ses quatre clochetons évidés, qui semblent avoir accroché par les airs les étoiles d'or quelo soleil fait scintiller à leur pointe aiguë. C'est là que j'allai tout droit.
Le comte de Fuerstenberg, chambellan du roi de Prusse, est le représentant actuel d'une grande famille à laquelle incombait de génération en génération l'exécution d'un testament rehgieux. C'est-à-dire qu'une forte somme, léguée par un de ses ancêtres, devait, après s'être considérablement accrue par les intérêts, servir un jour à élever, dans le pays, un monument à la gloire du catholicisme. PjDuvant enfin disposer d'un miUion et demi de thalers, M. de Fuerstenberg a entrepris ce monument en 1838. Le site où il s'élève est admirablement choisi, sur une plate-forme adossée à un rocher granitique dont l'éventrement fournit la pierre. ïmmuabilité de la nature ! Cette carrière a livré, il y a deux mille ans, les pierres dont les Romains bordèrent la route qu'ils firent passer en cet endroit ; les sarcophages, les bornes milUaires, les urnes trouvées au dernier siècle sur ce point' même, sortent de ses flancs impassibles devant le temps, — et la voilà qui fournit aujourd'hui les matériaux du temple qu'elle abrite de son ombre, et la pioche du carrier moderne a hier frappé le bloc où est encore l'empreinte laissée par le fer du soldat romain !
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J'entrai. Je trouvai une église coquette et si l'on peut dire riante, une église tout à fait digne de la ChausséedlAntin. Elle a pourtant la forme sévère des églises primitives : une croix ; de grandes fresques ornent tous les murs. (i.es fresques sont éclairées, en place des hautes fenêtres ogivales, par des ouvertures rondes qui les surmontent. Elles sont des peintres .de l'Académie deDusseldorf sur des cartons exécutés à Rome sous la direction de Schadow. Deux ou trois sont fort belles, les autres seulement passables. Toutes les tètes des saints' y ont, comme chez les Byzantins, une auréole en relief doré qui trouble un peu l'harmonie du coloris. Le reste des murs est orné d'une imitation de mosaïques sur fond d'or, qui rappelle l'église Saint-Marc de Venise. De jolies portes de chêne clair sculpté dans le goût de la renaissance allemande, un orgue et une chaire de même, un dallage de faïence formant un riche damier de rosaces cerise et chamois, constituent un ensemble un peu charmant peut-être pour la plus solennelle des destinations. Il y aune crypte.
Cette crypte, assez jolie pour faire le vestibule d'un hôtel du quartier Beaujon, contient un tombeau. Ce tombeau possédera les reUques de saint Apollinaire, apportées dans le pays avec celles des rois mages qui sont au dôm^e de Cologne. On attribuait à ces ossements le don de guérir l'épilepsie, un mal à peu près disparu, comme la lèpre, et qu'ont remplacé le choléra et le piano. On venait de tous les pays circonvoisins au prieuré encore debout là, depuis
le douzième siècle, pour adorer ces reliques et leur de-
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mander le calme de ces convulsions, aujourd'hui passées dans les tables tournantes. La tète de saint Apollinaris ira dans la crypte le jour où cette Notre-Dame deLorette rhén^me sera consacrée.
Les visiteurs écrivent leur nom sur un registre. J'en ai feuilleté vingt pages, pour trouver quelque Durand, Dufour, Dumont, Duval, Dupont, Dubois, des Français enfin. Rien ! Et il passe là deux cents visiteurs par jour ; des Anglais, à ne savoir oh les mettre, bien entendu ; le reste Allemands, — et un Français les années bissextiles.
Ce qui vaut mieux encore que l'art, à Remagen, c'est la nature. J'étais empressé d'en jouir, et je cherchais une issue pour arriver à la terrasse qui domine tout le pays. Mais les derniers travaux de construction de la trop jolie église établissaient un tas de paUssades qui, par bonheur, n'étaient pas tellement infranchissables que je ne me misse en devoir d'en esssayer l'escalade . . . lorsqu'une jeune femme me vit. Et comme j'étais à cheval sur les poutres, elle me montra la porte du prieuré, passage moins violent, moins révolutionnaire que celui où s'essayait ma gymnastique. Lorsque plus tard, et enchanté du spectacle, je rencontrai^ en sortant, cette villageoise, je crus de mon devoir autant que de ma reconnaissance de lui offrir quelques petites monnaies de son beau pays. Mais elle, d'un geste fier mitigé par un visage souriant, elle repoussa l'offre, ou plutôt l'offrande, et me tourna dédaigneusement le dos, emmenant un enfant qui était là. Si j'avais eu sur moi une tabatière d'or enrichie de pierreries et à portrait, peut-être la lui
aurais-jo donnée. . . Mais je n'avais rien de pareil, et je m'en fus avec mon admiration pour le paysage autant que pour la paysanne, et aussi avec mon économie de kreutzers ( prononcez cruches ) .
Il faisait un léger vent du nord qui est des plus agréables avec le soleil d'été; c'est, du reste, le meilleur accord qui soit pour voyager. Sur ce point, le Rhin offre un bel S tout historié sur ses bords, comme une lettre gothique, par les villages, les châteaux, les découpures boisées. Les toits sont bleus d'ardoises, rouges de tuiles, sur les maisons blanches jaillissant de la douce teinte des vignes. Le jour tombe, la prière sonne, le Rhin apporte de clocher en clocher les sons glissants à sa surface mobile comme sur une table d'harmonie. La-bas les sept montagnes deviennent de plus en plus sombres, à mesure que le soleil descend derrière elles, en s'empourpra nt. Jaunâtre au midi, le Rhin est tout à fait d'or, d'orangé au couchant, sous le ciel qu'il reflète. Des bateaux remorqueurs se détachent noirs sur cette surface ignée. Ils traînent péniblement cinq ou six massives coques hollandaises chargées h outrance, et l'eau prête à embarquer au clapotement que soulèvent les roues de la vapeur haletante qui les remorque. Ces masses poussives refoulant le courant au bout d'un grelin roidi par l'effort, s'avancent en rechignant, comme un âne têtu que violente le licou, et portent la famille du patron dans une petite dunette verte. La femme tricote, soigne son pot et regarde défiler les villages, assise sur un escabeau. Le chien du bord assis autrement près d'elle, leur aboie. Le
fils aîné veille le gouvernail, le père veille la remorque . Dieu veille sur tous... et leur vie s'écoule sans autre désir que d'arriver quand ils partent, et de repartir quand ils arrivent. Celui qui les voit passer les croit heureux, car il se demande si le vrai bonheur ne serait p^s de ne rien connaître, et, par conséquent^ de ne rien désirer...
Je reviens lentement par le village. Il paraît que c'est la féîe ou la foire, sans quoi ce village serait trop avancé, non pas pour son âge, mais pour ses habitants. Un tourniquet, aux quatre points cardinaux duquel se suspendent des chevaux de bois, le drapeau prussien sur l'oreille, fait émeute dans la jeunesse de l'endroit. J'avise deux trèsjeunes Remagenois aux cheveux d'abord blonds, puis brûlés à blanc parle soleil, qui contemplent d'un œil d'ardente envie ces coursiers de l'air. Heureux du voyage, je veux répandre autour de moi la joie, les bienfaits, et que mon passage sur ces bords laisse sa trace... Je paye à ces gamins rhénans l'ascension sur ces poneys pacifiques, délire que leur eussent probablement refusé les auteurs de leurs jours. Stupéfaits d'une telle magnificence, ils grimpent et chevauchent sans me remercier ; ingrats comme des citadins, des civilisés ! Je m'éloigne philosophiquement dans une autre direction, pour me dérober à l'admiration de la foule, qui me prend sans doute pour un Anglais excentrique.
Plus loin je trouve la maison ambulante d'un spectacle forain. C'est une sorte de wagon, une arche avec porte et fenêtres, n'en payant pas l'impôt, faute de stabilité. La
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chose est peinte de ce vert Véronèse criard , grinçant, exaspéré, dont on habille trop de bancs, de chaises et de tables, dans les jardins déjà suffisamment verts, du pays où je vais. Aux petites fenêtres de quatre carreaux, se chiffonnent des rideaux rouges en toile à matelas. Un tuyau de tôle dessert la cheminée où cuisent de fréquentes et rances saucisses. Un gros chien molosse et borgne grogne dans un panier suspendu sous le train, bien moins suspendu que lui. Ce train bohème c'est le pendant de la dunette hollandaise ; même vie ambulante de ces ménages errants, l'un sur l'eau, l'autre sur terre ; mais l'aquatique plus honnête que le terrestre, c'est bien probable. Une jeune fille d'une quinzaine d'années, brune de peau, noire de cheveux, hardie de regard et impudique de pose, son maigre buste enfoui dans un corsage en vieux velours noir pailleté, rapiécé, et les jambes fluettes passées dans un maillot couleur saumon, se tient sur la porte une clarinette sous le bras, et s'aiguisant les dents sur une croûte de pain bis. Cette bohème, ou plutôt cette bohémienne, fait la parade sur l'estrade du cabinet de figures de cire planté à dix pas de là^ dans une rotonde de loques tendues sur des perches chancelantes. Un tableau déroulé par les airs représente, je crois, l'infortuné Dufavel, quoique bien dépassé .depuis par le puisatier d'Ecully; — le trépas de Fualdès, chevalier romain, dit la pancarte, — et la mort de Henri IV sous le fer de Ravaillac. Le manque de fraîcheur de ces sujets démontre que le Curtius errant spécule sur i; absence totale de journaux dans la localité où il s'arrête.
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A vingt pas de là, comme j'écris ceci sur mon carnet, j'entends les sons d'un piano! C'est à n'en pas croire mes oreilles. Je me retourne, je regarde, je cherche... et me voilà convaincu que cela sort de la plus curieuse masure, de la plus chancelante bicoque que Callot eût pu dessiner pour y loger ses mendiants aux hardes frangées. On joue, ô Bellini, cet air de ton Romeo :
« E serbato a questo acciaio! »
Et on se demande comment ces notes élégantes et plaintives ont pu arriver dans ce village, qui en est encore, en fait de figures de cire et de Sires, à S. M. Henri IV. Ma halte et mon carnet excitent autant de curiosité que j'en ressens moi-même ; toutes les fenêtres des maisons me regardent par tous les yeux de leurs habitants, et comme le piano, sans doute ému lui-même, s'arrête à cette phrase passionnée pour Juhette Capulet :
« L'amo, ah Vamo e mè piu cara, .. »
une femme de pîus apparaît vaguement à travers un fouiUis de volubiUs et de vigne folle qui grimpent à une seule fenêtre de la masure, comme pour signaler chez l'habitante une exception. Je m'éloignai bien vite sans chercher à la voir, afin de pouvoir m' imaginer que cette femme était jeune et belle, que quelque roman l'avait jetée là après une existence commencée dans les villes, — et qu'elle attendait un autre roman pour en sortir. En débouchant sur
la place, et comme la mût tombait, je me trouvai en face d'une fontaine plantée dans une vasque ample et débordante. Remagen doit rester dans mon souvenir par les féminines impressions. 11 y avait là une douzaine de filles plus ou moins jeunes, plus ou moins jolies, lavant toutes de la salade. Comme je souriais de les voir faire, elles éclatèrent toutes de me voir rire, et ce fut comme un courant électrique de porte en porte et de fille en fille, où toutes lavaient uniformément la même salade. En voilà pour dix ans à ne plus voir de la salade sans penser à Remagen ! La salade et la pipe, telles sont les passions désordonnées de ce petit pays. Si je n'ai pas vu une femme sans laver l'une, je n'ai pas vu un homme sans fumer l'autre. Tout cela a l'aspect bonasse, souriant, tranquille de dignes herbivores qui n'ont nul besoin d'être civilisés par des chevaux de bois et des figures de cire. Les chiens mêmes, en ce pays que trouble un seul piano, en prennent à leur aise, et s'-étalent, comme s'ils étaient à Constantinople, au beau milieu de la rue, les uns en attitude de sphinx, les autres sur le flanc, et sans souci des voitures qui sont les fables de la voie pubUque. Je rentre pour souper.
La première chose que je vois dans la salle basse, c'est... — de la salade ! — direz-vous? — Non, c'est le fatal Parisien ! Cet être s'exclame à ma vue :
« — Ah! vous voilà donc enfin ! Je n'ai pas voulu vous laisser seul ! Le vapeur arrêtait à Linz^ je me suis fait débarquer pour venir vous rejoindre, je n'ai pas mis deqx
heures... tout le long d'une voie romaine... ou romane, une œuvre de l'empereur Marco... Marc-Aiirèle... si je me souviens bien, car on a étudié son Rhin avant de venir le voir! Vous venez de visiter l'église neuve? un ex-voto. Nous y retournerons demain, au lever du soleil. Oh ! que je vous raconte un délicieux sujet de comédie qui s'est offert sur le bateau, après votre départ ! Imaginez-vous qu'on a débarqué ici, en même temps que vous, un Anglais... Ça doit être un Anglais ; mais dans la comédie vous pourrez mettre qui vous voudrez, un Persan, un Mède. On lui donne sa malle : très-bien... c'est-à-dire très-maZ... Ah, ah, ah! malle et mal! ceci n'est pas déchiré, qu'en ditesvous? On lui donne sa malle. Bon! mais voilà qu'on se trompe, et qu'à Linzun autre Anglais (vous pourrez mettre un Allemand, un Marocain) cherche son bagage pour descendre, et qu'on lui donne la malle du premier Anglais ! Vous voyez tout le parti qu'on peut tirer d'un pareil sujet. . ., car l'un peut trouver dans la malle de l'autre telle ou telle chose..., et l'autre..., tandis que l'un... Enfin vous arrangerez cela ! je ne vous demande pour ma peine qu'une loge à la première représentation. 11 faudrait le Gymnase... Lesueur serait fameux dans le rôle de...
» — La malle? — répondis-je; — animal! pensai-je. J'appelai l'aubergiste et lui demandai à souper.
» — Pour deux! pour deux! — fit le fatal Parisien.
» — Écoutez! lui dis-je, — vous m'apportez toujours des sujets de pièces de théâtre, je veux m'acquitter envers vous. .le vous offre non pas un sujet de roman, mais bien un roman déjà commencé dans le réel , et dont vous pouvez être le héros.
» — Ah bah? comment ça? — dit-il, je serai un héros de roman ?
» — Tout à fait, et je vais vous confier l'affaire, — ajoutai-je, en regardant autour de moi, avec un air de mystère, et en baissant la voix. — Ma présence ici n'est pas un hasard, un caprice, loin de là! »
« — Vous connaissez à Paris Duvorsant?
» — Non...
» — Eh bien, Duvorsant a emmené de Dusseldorf, en revenant de Hollande , où il était allé acheter des oignons de tulipe, une tj'ès-jolie fille, lui promettant de la conduire à Bade, puis à Paris. Mais ayant appris qu'il y avait à Bade je ne sais quelle demoiselle qu'il voudrait épouser l'année prochaine, il a interrompu le voyage de la jeune Prussienne, et l'a cachée ici, jurant de revenir la chercher avant quinze jours. Dans la crainte de quelque aventure, il Ta enterrée dans ce village, tête à tète avec un piano qu'il a fait venir de Cologne pour l'amuser. Je ne vous raconterai pas comment j'ai su toute l'affaire... ça ferait longueur. Qu'il vous suffise de savoir que le traître l'a laissée sans argent, pour qu'elle ne puisse pas fuir. Je venais la délivrer, comme un nouveau Persée une autre Andromède. Elle est jolie comme un cœur, et brûle de remonter le Rhin. Vous êtes seul , aimable, opulent... C'est votre affaire ! vous n'iriez pas jusqu'à Bade, à cause.de Duvorsant, voilà tout. Est-ce fait?
» — Hum! hum!... Parle -t-elle français cette victime? Vous savez que je ne sais dire ni oui, ni non en allemand.
» — Elle ne parle que sa langue... Mais la musique est une langue universelle... Vous êtes sans doute musicien, et au moyen du piano et d'airs connus.,.
» — Mais nous n'aurons pas toujours un piano sous la main !
» — Alors vous chanterez...; les notes feront allusion aux mots, rien de plus simple ; par exemple, vous pourriez dès ce soir aller murmurer sous sa fenêtre l'air d'Almaviva k Rosine... C'est un synonyme d'enlèvement. Si je n'étais pas obligé de rejoindre toute une société à Hombourg , certes, je ne vous céderais pas l'aubaine... ni l'aubade. Est-ce fait?
» — ... Ça n'est pas de refus. Mais pourtant j'aurais assez aimé à voir cette Rosine, avant le rapt. Comment consentira-t-elle à me suivre ?
» — En vous voyant. Elle a d'ailleurs écrit à Dusseldorf pour qu'on vînt la dégager, et j'avais promis. Je suis annoncé. Moi ou vous, c'est égal ! Allez donc, et de l'aplomb ! Elle soupire après sa liberté. Elle a des yeux bleus superbes, et des cheveux qui viennent jusque-là. . . à ce qu'on m'a dit. Ça y est-il?
» — Alors demaii*!,..
^^ — Demain soit! demain soir. Je vous conseille d'aller dans la journée louer une voiture à Bonn , de revenir par la voie... de Marc-Aurèle, et d'être prêt pour minuit; car prendre le bateau de passage ici serait imprudent. Vous irez vous rembarquer à Linz ou à Niederbreisig. Quel agréable voyage vous allez faire! Ah! si je n'étais pas violemment attendu à Hombourg... certes, nul autre que moi... que moi, entendez-vous? ne.., »
Et je lui tins encore cent autres propos assortis. 11 n'était qu'à demi persuadé, mais n'osait, par amour-propre, décliner l'aventure. Pour moi, le principal était qu'il me laissât partir seul le lendemain, bien certain, une fois séparés, qu'il ne retrouverait plus ma piste, et que je serais débarrassé de ses sujets théàtrals, et de sa science selon le Guide Richard. Quand nous fûmes nous mettre à table, nous ne trouvâmes que de la soupe dans deux tasses à café.
« — Que diable est-ce que cela? » — demandai-je déçu , vu le florissant appétit puisé dans l'admiration des montagnes.
La chose s'expliqua : nous avions demandé à souper... on avait compris que nous voulions de la soupe. Morale: il vaut encore mieux s'escrimer en anglais dans les petites auberges du Rhin, qu'en français.
On finit par nous donner diverses choses solides, trop solides même, à nous mettre sous la dent; après quoi, fei-" gnant le sommeil, je laissai le fatal Parisien, non sans bien lui monter la tête sur le roman-piano, et j'allai m'appuyer à mon balcon, pour jouir pour la première fois, loin des Villes et des Parisiens, de l'aspect nocturne du Rhin.
La nuit, dans cette ombre qui, comme la mort, absorbe et égalise tout, le Rhin, qu'on voit à peine, ne s'entend pas. On dirait qu'il dort... et pourtant, l'infatigable court toujours, et il court à sa perte, on peut le dire ! car, en Hollande, répandu en nappes, filtré en ruisseaux, bu par les
sables, ce n'est plus le Rhin, ce n'est que de l'eau ! Le soleil s'était couché à l'italienne : dans une pourpre violacée, dans un or sombre. Les hauts monts se profilaient encore sur le crépuscule qu'il avait laissé. Au midi, monts et ciel, tout était confondu, impénétrable. Nous étions, à Remagen, comme au fond d'une grande cuve encaissée, noire. De temps en temps on voyait une lumière, une étoile qui glissait sur l'eau qu'on ne constatait guère que parce qu'on savait qu'elle était là ! C'était un dampfschiff qui arrivait, un fanal pendu sous la guibre. Bientôt on entendait le bruit de ses roues crevant l'eau, les pulsations de sa machine. Quelqueslumières éparpillées aussi ça et là sur les rives habitées, disparurent peu à peu, si bien que pour le regard tout n'était plus qu'impénétrable abîme. On entendait de temps en temps aboyer quelque chien, auquel un autre répondait... puis bientôt plus rien. . .
Étrange et bien nouvelle sensation pour un homme habitué .à l'éclatante vie du soir d'une capitale, à l'heure de l'opéra, du bal, du monde paré... et masqué, pourrait-on dire, pour parler à la fois au physique et au moral ! -
Le lendemain, dès l'aube, je pris le premier bateau sans plus me soucier du fatal Parisien et de son roman-piano. Nous saurons plus tard comment tourna l'affaire, dont il offrira le récit, comme sujet de vaudeville à la première rencontre littéraire qu'il fera. Il y aura peut-être cette fois un véritable argument comique. Nous verrons. En attendant, je fuis.
Je fuis, vite d'abord... mais me ralentissant bientôt, car ce pays est superbe, et a côté delà joie de le revoir, je doute qu'il en soit une plus grande que de le voir pour la première fois. On se fait une valise, un sac contenant l'indispensable, et on laisse le gros bagage aller stupidement tout droit à Coblence, qui est àpeu près le milieu du plus remarquableparcoursduRhin. Celui qui a le plus voyagé et dont l'esprit est conséquemment passablement blasé sur les surprises comme l'œil se familiarise aux merveilles, — ne saurait pourtant voir sans exclamation défiler le long du bateau ce double panorama de l'éternelle et surprenante nature, rendue plus intéressante encore par les œuvres des hommes: guerriers romains, tyrans féodaux, sybarites modernes, — la tour suivie du burg, et au burg succédant la villa.
Les villes du Rhin sont reliées les unes aux autres par des bourgs, les bourgs par des villages, les villages par des châteaux, les châteaux par des chaumières ! telle est la rive, en sa chaîne de continuelle animation. Tout cela se détache: églises, monuments, maisons; l'antique, le féodal, le moderne, chaque chose avec la couleur de son âge et la forme de son époque, sur le fond vert des montagnes encaissant le fleuve. Fond vert clair avec les vignobles, plus sombre avec les forêts. Çà et là les monts éventrés laissant voir, sous Tépiderme velue de végétation et déchirée par quelque grande blessure des cataclysmes, leurs entrailles de granit d'un rouge couleur de sang. La pierre qui tombe de ces carrières a bâti les villes qui
bordent ce fleuve. Et sur la cime de chaque mont, un castel, une tour, une forteresse ! Au seizième siècle, avant les dévastations de Louis XIV et les guerres du Palatinat, ce dut être un imposant et formidable spectacle, que celui de cette longue suite de repaires dessinant sur le ciel leurs embrasures, leurs pignons, leurs créneaux, et tour à tour habités par des héros ou des brigands, dont les noms vivent encore sur les ruines de leurs forteresses. A partir de Remagen, chaque montagne et presque chaque colline a son caste],' son donjon, sa tour : Erpel, Okkenfels, Ohlenberg, Arenthal, Rheineck, Dattenberg, Argenfels, Hammerstein, Alten-Pfalz. Chaque lieu, chaque toit, chaque ruine a son histoire prouvée, ou sa légende probable. Mais si l'histoire varie avec les temps, les événements, les passions, les hommes, on doit dire que la légende, au contraire, varie peu. C'est toujours une odyssée guerrière brodée d'une élégie d'amour. On en citerait vingt sur ce thème légèrement modulé dans les détails : un chevalier épris d'une jeune châtelaine, la quittant pour la gloire, revenant plein d'espoir et trouvant la mort. Tous les ermites du Rhin ont été des amants désespérés. Ces solitudes aériennes se sont peuplées de cœurs brisés pour une créature, et se retournant vers le Créateur. Je ne citerai qu'une de ces légendes, la réduisant à la plus simple expression j aux plus simples expressions, pour donner l'idée de cette poésie éplorée qui erre, la nuit, sous les sombres pins dont le Rhin se fait des forêts comme nous en faisons des cimetières. C'est la légende d' Argenfels, château réparé, et habité de nos jours par le cornte Westerholt.
Diether de Schwarzeneck était un chevalier partant pour la Syrie. C'était au temps où vivait saint Bernard, où l'Orient s'ouvrait aux croisades. Diether se rendant à Spire pour trouver le saint, s'arrêta chez le sire d'Argenfels, et y vit Bertha, la plus jeune des filles du châtelain. Les charmes de la donzelle asservirent le pèlerin, au point que s'il n'eût fait vœu de croisade, il fût resté où était son cœur. Mais saint Bernard réclama son chevalier, et Diether partit occire les Sarrazins qui profanaient la Terre- Sainte. Soit qu'il apportât quelque distraction dans le combat, tout préoccupé qu'il était de Bertha, soit qu'il fût assailli par le noml)re, toujours est-il que Diether tomba prisonnier des infidèles et qu'il fit vœ.u de bâtir une chapelle en l'honneur de sainte Berthe, s'il revoyait jamais le Rhin que dominait le manoir des Argenfels.
Une grande bataille a Ueu, Diether est délivré ; il quitte la Palestine et revient en Allemagne. Éperdu de joie, d'amour, il aperçoit de loin les t(5'urs, les cloches qui avoisinent le castel qui renferme la bîfen-aimée. Il avance... mais, ô surprise î ô terreur ! o désespoir ! Argenfels n'est plus qu'un monceau de ruines ! Lne dévastation récente a semé de décombres le heu où se dressait fièrement naguère le manoir des sires rhénans ! Emporté d'assaut par les ennemis du baron, il avait servi de tombeau à son défenseur, et on ne savait ce qu'étaient devenues les filles du châtelain. Avaient-elles péri sous les tours croulées? avaient-, elles trouvé quelque refuge ? Nul ne put le dire au chevalier, qui, navré de douleur, alla s'enfermer dans son
propre castel, situé dans l'intérieur des montagnes, résolu à se faire ermite, k retourner tout à Dieu.
Un jour, comme il errait sur les monts pour choisir le lieu désolé où il bâtirait son ermitage, quelle ne fut pas sa surprise de voir, sur la cime du Stromberg, une des sept montagnes, le lieu même qu'il rêvait pour sa retraite, un petitermitage de construction récente. Il y pénètre... etqu'y trouve-t-il?vousle savez bien: Bertha, qui, sauvée du sac du .château par un passage souterrain, et recueilUe, ainsi que sa sœur, chez un vassal fidèle, apprenant à la fois ia mort de son père et la captivité de son amant, s'était enfouie dans ce désert, et y pleurait les deux objets de ses diverses affections , en se préparant à la vie religieuse. On pense bien que le jeune sire de Schwarzeneck n'eut pas de peine à ramener Bertïia à la vie du monde, et qu'au lieu de prendre le voile de la nonne, elle reçut avec joie celui de la fiancée. Ils allèrent se fixer dans la ville de Worms, si voisine de celle de Spire, sur le haut Rhin, que ces deux noms réunis font naturellement penser que l'illustre Robert Macaire, un chevalier aussi celui-là, à sa manière, allait pieusement rechiércher la trace de ces deux tendres époux, et y rêver mélancoliquement, lorsqu'il se baptisa géographiquement parla un baron de contrebande pour beau-père!
A part toute sa beauté naturelle, tout l'intérêt de ses monuments et de son histoire, le Rhin offre le spectacle d'une animation qui parfois, ou sur certains points, est extraordinaire. Ses bords sont sans cesse touchés, quittés
par des foules de gens occupés de leurs affaires, animés de leurs plaisirs. Les vapeurs, prennent et déposent à tout moment sur tous lespoints des voyageurs, ou plutôt même des promeneurs, qui donnent au moindre village unairdefête. Des barques côtoient sans cesse la rive, des voitures côtoient toujours le fleuve. Toutes ces maisons qui respirent l'aisance sont, comme des ruches, remplies , entourées de bourdonnements. Les excursions, les visites se croisent de tous les points, et dans toutes les cours des Gasthoffs stationnent des équipages. Les gens des villes se mêlent à ceux des champs; iln'estpasde recoin charmant où Ton nevoie reluire au soleil l'ombrelle de soie de quelque jeune femme ! Le commerce est pour beaucoup aussi dans cette activité du fleuve et de ses bords. Cologne qui reçoit les sucres exotiques et bruts, les rend raffinés à toute l'Allemagne. Les cuirs secs de Buenos-Ayres en repartent tannés en rouleaux. En même temps que les produits de par delà l'Océan y arrivent par le Nord, le Midi lui expédie les immenses trains de bois flotté que j'aurai à décrire, lorsque je les aurai mieux vus. Les charbons, les houilles, les granits, les pierres de construction, remontent et redescendent son cours emplissant outre mesure des chalands presque coulés et remorqués. Derrière la double chaîne .de montsqui l'endigue, le Rhin donne accès à cent étabhssements métallurgiques où le cuivre, le fer, le plomb, sont extraits de ses vallées et cotés à grandes primes dans toutes les Bourses de l'Europe. Linz y embarque ses métaux, Andernach ses tufs et ses meules, Neuwied ses tôles, Coblence son fer vernissé et ses vins de Moselle, Boppart son charbon de bois, Caub ses ardoises, Oberwesel ses saumons fumés,
Bingensa potasse, Baccarachses vins rouges, Johannisberg ses vins blancs, Mayence ses jambons..., et le Mein y apporte les nombreux produits de la riche industrie de Francfort. Ajoutez à cela que dans toutes ces vallées charmantes au fond desquelles serpentent les rivières qui viennent s'unira lui et y abdiquer leur nom, comme dans toutes les unions, — naïades violentées, perdues et éperdues dans l'étreinte du fleuve ardent — ajoutez, dis-je, que dans toutes ces vallées, quelque rocher frappé par la verge, non de Moïse, mais de la déesse Hygie, voit jaillir une source d'eau bienfaisante : ici à Ems, là à Schlangenbade, à côté à Schwalbach, non loin à Wiesbaden, plus loin à Hombourg, plus loin encore à Baden-Baden ou à Wildbaden, et ca et là en dix autres heux moins fameux dans les annales de la fashionet des plaisirs comme dans celles delà science de guérir. N'est-ce pas le plus beau comme le plus riche fleuve du monde, et que me parlez-vous du Danube si désert, du Gange si éloigné, et du Mississipi si jeune ! Quant à maint autre fleuve, ce qui leur manque souvent plus encore qu'une histoire... c'est de l'eau.
Il est bien rare de remonter le Rhin sans faire- la rencontre de quelque colonie d'émigrants, descendant de toutes leurs patries, et courant à la mer ! les vapeurs en sont, par certains jours, encombrés. Ils étaient curieux et tristes à voir, avec de plus réelles casquettes que les extraits portés en équihbre par les étudiants; très-variés de toilette, mais toujours un peu voyants : pantalons à larges raies, à vastes carreaux, gilets flamboyants, cravates en
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faux foulards, énormes chaussures, un bâton. Presque tous imberbes, même les hommes faits ; blondasses, chiendents,chamois, renard, pelage couleur bois, et très-fiers de la plus petite ombre de moustache. Sac sur le dos, ou, le plus communément, le peu qu'ils emportent ficelé dans un vieux morceau de toile cirée et déchirée, suspendu au bras par un vieux bout de Usière. Quelques-uns ayant un vrai sac, une vieille gibecière de chasseur, les aristos ! J'en remarquai un qui portait un sac en tapisserie, don de quelque aiguille délaissée au pays, avec l'espoir du retour. Sous tous ces sacs une formidable paire de bottes, ferrée, clouée, sur pilotis, effrayante à soulever, qui parcourra le monde, laissant à tous les cailloux, excepté à ceux de l'Eldorado, un atome de ce fer luisant. Tous aussi ont, sous ce sac, une vieille brosse à habit. Où est l'habit?
Quelques-uns ont des allures d'étudiants dégénérés. L'ensemble est sohde, brutal de forme, peu intelligent de visage. Tous fument. Ont-ils déjeuné?
Que de malles, *de caisses, de paniers, de sacs, de barils, de bahuts couverts de fleurages et d'o\seaux peinturlurés, s'entassaient sur les ponts avec cette inscription : EmUjranten-yut! Les femmes gardent et regardent tout cela, la plupart flétries avant le temps, et n'ayant de jeunesse que sur leur passe-port. 11 y en a qui emportent des cages peuplées, et des berceaux qui le seront. Toute leur fortune est là; derrière soi rien ne reste, que la patrie étroite. Les vieux s'en vont avec leur doute, les jeunes avec leur espoir, les mères avec leurs enfants, les enfants avec leurs poupées. . . triste ! triste ! L'agence Chrystie, Heinrich et C'®, embrigade tout cela et fait fortune... à la promettre à tous.
J'oubliais de dire que parmi ces émigrants qui traversaient Paris l'autre jour, et qu'un théâtre a mis à l'abri , se trouvait une jeune fille qui portait une pauvre petite plante dans un pot. Qu'était cette poésie ? l'idée d'un germe emporté de la patrie pour le voir se développer dans l'exil! Eh bien, ces gens qu'on plaint tant à les voir errant sur leur long chemin, — terre et mer, — s'en vont plus heureux qu'on ne pense! Épris de l'amour du sol, peu leur importe où il soit, pourvu qu'il soit leur. Après eux, ils laissent à peine un regret , et ils emportent le plus doux , le plus fascinant des biens : l'espérance !
Nous repassons à l'encre cette note jadis tracée au crayon sur Fun de nos carnets de voyage :
« Le vapeur Loreley (nom d'un des échos du Rhin) me prend à Oberwesel. Il se trouve beaucoup de femmes sur le pont. Après avoir poussé ça et là ces reconnaissances et ces inspections auxquelles se Uvre tout Voyageur qui survient cherchant des amis^ je remarque, assise à l'arrière du bateau, et appuyée contre une pile de sacs de voyage, de plaids, de manteaux, — une angélique personne. Rarement un teint plus blanc et plus pur fit pétiller des yeux d'un plus sombre azur. L'expression ajoute un rayonnement indescriptible à la pureté des traits. C'est un visage d'une poétique mélancolie, dont les Ugnes raviraient un sculpteur, dont l'harmonie charmerait un peintre! De beaux cheveux d'un noir chaud encadrent de leur ébène cette image qu'Ary Scheffer eût dû rêver. Je la regarde avec un ineffable plaisir d'art... y revenant sans cesse,
au milieu du brouhaha et des diversions qu'offre le pont du steamer. Elle m'a plusieurs fois surpris la regardant... elle a rougi, et l'animation l'a rendue encore plus jolie !
» Étant allé à l'avant avec *** examiner un vieux burg posé sur la déchirure escarpée d'un roc recouvert de teintes qu'on croirait sanglantes, j'ai été une demi-heure sans regarder cette délicieuse jeune fille. Nous revenons, *** et moi, nous installer près d'une table couverte de l'attirail de livres, de cartes, de guides dont se munit le touriste au début, — et je remarque qu'elle semble disposé à changer de place. Je pense qu'elle veut se soustraire à la fixité de ma contemplation, et pour éviter de la troubler, de la gêner, je songe à changer moi-même de place. Mais
tout à coup elle se lève me tourne le dos et laisse
tomber une vaste mantille de soie noire qui faisait plus que l'envelopper, — qui l'empaquetait.
» Alors que vois-je, bone rfeî^s.^ L'angélique apparition est... bossue !
)> Elle m'a fait cette fâcheuse confidence, cette franche révélation d'un air tout naturel, et comme une femme qui, lassée d'une position, en prend tout simplement une autre. Puis, s'étant bien montrée dans sa grotesque infirmité, elle a peu à peu, et^sans avoir l'air de se préoccuper de personne, relevé sa mantille, respiré un flacon, cherché un livre... après quoi, elle s'est assise le visage tourné vers la droite du fleuve, comme pour rompre avec l'intérieur du bateau, — en regardant défiler le pays, le paysage...
» Son action ne me paraît pas douteuse dans l'intention... Gênée de mon admiration pour son visage, elle a
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loyalement voulu me prévenir de l'erreur oh se plongeait sans doute cette admiration. Elle a voulu m'arracher une illusion qui lui était importune comme femme, et pénible comme... bossue. N'est-ce pas à la fois touchant et charmant ?
» Maintenant, elle lit, le visage tourné dehors. Mais les femmes, même les plus modestes, n'ont-elles pas un œil derrière la tête? Il me semble qu'elle me voit, planté là, — côté de la bosse, — surpris, déçu... presque attristé. « Voyons! — se dit-elle, — maintenant qu'il sait combien je suis peu séduisante, est-ce que ce monsieur ne va pas s'en aller, me laissant à mon aise et tournée à ma guise ?»
» Eh bien! non, je ne m'en vais pas! Il me semble qupn m' éloignant après la dépoétisante révélation qu'elle a voulu me faire, tout en la délivrant de ce qui peut être une importunité, je vais l'humilier cruellement, et lui causer un profond chagrin ! M' éloigner, c'est lui dire : « En effet, dès qu'on connaît votre infirmité presque ridicule, vous regarder est devenu pénible, impossible, et votre dos annule toutes les séductions de votre charmant visage... »
ï> De sorte que, — préférant la gêner plutôt que de l'humilier, — je reste là, traçant ces hgnes, et la regardantde temps en temps, sans affectation aucune, mais sans abandon. J'ai près d'une heure à passer ainsi avant le moment de débarquer au pied du château du prince de Prusse, et, certes jusque-là je ne serai pas infidèle à ma première admiration...
-» Elle ne regarde plus, autrement qu'à ia manière dé^
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tournée des femmes, même les plus pudiques. Elle sait que je suis resté, c'est évident, sans quoi elle se retournerait librement vers l'intérieur du bateau...*
» Voici le pied du Nièderwald ; la cloche sonne, il faut descendre...
» ... Le bateau est reparti, et l'emporte! Quand elle a senti que je me levais pour débarquer, elle s'est un peu retournée, et m'a jeté, — comme un remercîment, — un long regard de reconnaissance attendrie...
» Je ne reverrai probablement jamais cette pauvre jeune fille; mais cette heure, passée sur le pont du steamer du Rhin, me restera éternellement comme un souvenir profond, une impression touchante! »
Plaidoyer français en faveur des pruneaux allemands. — Le plaisir d'être sur le Rliin. — La vérité tonte nue sur le bonheur d'habiter un beau point de vue.— Un château pour cent écus ! — Des maisons de toutes les couleurs. — On est rejoint par 1^ fatal Parisien. — Ses déplorables aventures avec la demoiselle au piano. — Un mousieur qui s'écrit à soi-même. — Un fort qui ne l'est pas. — Une inscription relevée par tout le monde. — Histoire d'une jeune fille qui veut vivre et mourir sur l'eau.
Coblence .... septembre.
« — 3Ionsir! foulé fous pune gomissionnaire ! bour bromener dans le fille? »
Telle est l'offre qui me fut faite comme je sortais de VHolel du Géant, à Coblence. A cette curieuse prononciation, je ne pus m'empêcher de rire. Mais comme j'essayai de donner rendez-vous à cet officieux pour le lendemain matin, afin d'aller visiter la fameuse forteresse appelée l'Ehrenbreitstein, il rit k son tour de mon allemand, si bien que je n'eus plus envie de trouver son français cocasse. Et k ce propos je fis, en me promenant sur le pont de la Moselle, diverses réflexions dont il ne me paraît pas mauvais de consigner ici la substance.
Nous nous moquons sans cesse des Anglais, des Allemands prononçant le français, ou prenant un mot pour un autre. On a fait des vaudevilles là-dessus et les opérascomiques sont fertiles en drôles de corps d'outre-Mancho ou d'outre-Rliin, qui crient : (jodclam ou der Teuffel!
Sommes-nous donc beaucoup plus brillants lorsque nous nous mêlons de parler l'anglais ou l'allemand que nous ne savons pas? C'est peu supposable, et les caricatures que nous traçons pourraient bien nous être renvoyées avec quelques traits fort vifs en plus.
Ainsi du reste. Je vois tous les voyageurs, tous les littérateurs, -M. Victor Hugo compris, se moquer du rôti aux pruneaux, — du canard aux abricots, — du veau aux cerises, — des petites serviettes, — des matelas durs, — des oreillers mous, etc., etc.
Qu'on s'en plaigne, soit! Mais pourquoi ridiculiser ces coutumes? En quoi ces diverses choses sont-elles plus extraordinaires, par exemple, que les grandes serviettes dont on se sert plusieurs fois de suite chez nous, au risque de se laver avec le linge déjà souillé; — que les matelas mous et les oreillers durs qui semblent à l'usage des sybarites et des efféminés?
Quant à manger des fruits avec la viande, qu'y a-t-il à cela de plus extraordinaire que d'adjoindre, comme on le fait' chez nous, le maquereau et les groseilles vertes? le fromage anglais et la gelée de groseille? le melon, chez les uns comme fruit, au dessert, avec du sucre, et chez les autres comme légume, au bouilli, avec du sel?
Aux Antilles on sert avec les plats doux de la bière et
du sirop. Dans Tlnde on mêle le violent spiiilueux (|n'uii
appelle l'arak aux ragoûts gras de cabri. En Afrique on verse de l'absinthe dans du cidre. En Italie on mêle le vin de Montepulciano dans du laitage. Dans nos provinces, les vieux versent du vin de Bordeaux dans le bouillon gras^.. On n'en finirait pas si l'on voulait cnumérer toutes les violentes unions que déterminent ça et là les habitudes, les traditions ou la corruption du goût. Il y a, enfin, en plein Paris, plus d'une bonne maison où l'on sert le rognon de veau avec une marmelade de pommes... nous voilà bien près du petit poulet aux prunes!
Le Français , qui voyage si peu , emporte avec son bagage la prétention de trouver partout ce qu'il avait chez lui, dans sa ville, et dès que les choses changent, il dénigre. 11 faut pourtant bien s'imaginer que les étrangers qui arrivent chez nous ne sont pas moins désorientés par nos usages, et, qu'en fin de compte, il n'est déjà pas si absurde de dîner à une ou deux heures, comme en Allemagne et dans les pays du Nord, plutôt que de se mettre sérieusement pour la première fois à table vers sept heures du soir, comme on le fait chez nous.
D'ailleurs les goûts, les habitudes d'un pays naissent souvent de son climat, de son industrie, de son commerce. Tout a sa raison d'être. Comment voulez-vous générahser les mœurs? vous ne pouvez, ce qui serait bien plus utile, généraliser les poids, les mesures, la monnaie, sources de continuels conflits. Croyez-vous que l'étranger se dépêtre du premier coup dans vos centigrammes, vos centimètres et vos centimes?
Pour insister plus particulièrement sur un point, je rappellerai que nous reprochons aux Allemands de ne pas aimer la mélodie.
Ils nous répondent en demandant pourquoi nous n'aimons pas l'harmonie 1
L'Allemand, moins futile, moins distrait que nous dans ses jouissances d'art, cherche à comprendre tout travail, et jouit de le pénétrer. Là où il nous suffit que l'oreille soit amusée de sons, il aime à trouver les combinaisons de la science en sous-œuvre à l'inspiration. Lorsqu'il écoute une symphonie, une ouverture, son organisation, plus sérieusement musicale que la nôtre, se complaît a suivre le travail des instruments, à chercher à deviner comment le compositeur va passer d'un ton dans un autre; il se délecte d'une'habile modulation; il jouit d'un heureux accouplement de timbres, et là où nous baillons, il s'intéresse. Certes, je persiste de beaucoup à préférer la mélodie, — // canto che nelV anima si sente, — comme a dit le poète, à ces prouesses du contre-point, à ces mathématiques de la portée musicale ! Mais ce n'est pas une raison pour dénier à un grand et intelligent peuple le droit de chercher des jouissances dans la philosophie de l'art, et Beethoven, Mozart, Mendelsohn, Schubert, Meyerbeer, etc., ont suffisamment prouvé, tout en restant fidèles au culte d'une science qu'ils ont élevée jusqu'aux hauteurs du génie, que le chant proprement dit recevait chez eux une hospitalité sans abus. Et nous devons ajouter même que partout où l'étranger abonde, c'est à cette musique facile et vive que les
orchestres allemands demandent leurs programmes publics. En effet, depuis que je parcours les villes du Rhin, je n'ai entendu jouer que Donizetti, Rossini, Auber, Hérold... Je veux croire que c'est encore là de l'hospitalité. Revenons.
Je connais peu de jouissance de voyageur plus charmante que celle-ci : être sur un des bons Dampfschiffs du Rhin, remontant le fleuve, pour avoir le temps de lorgner les rives, ne laissant aucune inquiétude derrière soi, n'étant pas pressé mais étant attendu, et ne comptant précisément ni les heures, ni les écus. Une large tente abrite l'arrière du tillac, légèrement secouée par une petite brise ou par l'élan du sillage. Un côté des montagnes est en plein soleil, l'autre dans l'ombre. Les villages, les vignobles, les forêts, les ruines défilent. Les vapeurs se croisent, se dépassent en se causant mutuellement une petite houle, un l(?ger clapotement sous les ardentes palmes de leurs roues. Les voyageurs sont formés en groupes sur chacun desquels on pourrait presque planter l'exclusif pavillon d'une nation.
Les Allemands causent d'autre chose que du Rhin; ils sont blasés, et le fleuve n'est plus pour eux qu'une grande route qui les porte à leurs affaires.
Les Anglais se sont constitués de petits campements, de soigneuses installations à la Robinson. Ils ont groupé la tribu flanquée des sacs et valises au nieilleur endroit, autour d'une table couverte de leurs objets de main. La carte est étalée, le plan du Rhin est allongé, retenus contre les folàtreries du vent par le poids des livres. Le fjuide est ouvert à la description de l'endroit on l'on passe, le doigt suit
sur le plan... et il arrive ceci : c'est qu'au lieu de regarder sur ce plan et dans ce Guide pour bien constater où l'on en est du paysage, l'Anglais vérifie sur le paysage le point où il se trouve du plan !
J'ai visité, avant d'arriver à Andernach, un des premiers châteaux reconstruits, habités. C'est celui de Bheînech. Il n'offre guère plus de l'ancien castel que le donjon carré du midi. Sa reconstruction date de 1832; c'est un architecte français, M. Lassaulx, qui en a été chargé parle propriétaire actuel, M. de Bethmann-Hollweg. Cette visite est intéressante, et la vue du jardin embrasse admirablement plus de quatre Heues des méandres du Rhin. En visitant ces poétiques et contemplatives demeures ou plutôt ces r(îtraites, il n'est guère de voyageur un peu porté à la rêverie qui ne fasse étourdiment le vœu d'habiter là. Le Rhin m'a souvent fait naître ce désir de retraite , de calme, de paix, de travail sérieux et réfléchi, si différent de celui que la vie ardente d'un grand centre tumultueux détermine par le journal qui, comme l'a si bien dit Léon Gozlan, ressemble à Louis XIV : « Il n'attend pas. »
Eh bien ! chaque fois que me naissait ce désir, un souvenir venait en même temps m'en calmer l'ardeur. 11 y a quelques années, c'était en Suisse, nous avions, toute une société d'amis, péniblement gravi sur un des plus hauts plateaux qui dominent Genève et le Léman. De là, s'étendait une vue merveilleuse sur le pays le plus tourmenté de l'Europe , avec les neiges éternelles du m^ont Blanc derrière nous, et le soleil le frappant d'éblouissement. Ravis, nous nous exclamions tous.
a — Que je voudrais demeurer là ! — dis-je en montrant un petit chalet, si bien posé sur la déclivité d'un mont, qu'on l'eût dit élevé par des moines, — quel plaisir d'avoir sans cesse un tel spectacle sous les yeux! comme on ressent ceci! comme on éprouve cela! comme... »
Et patati et patata! Mon lyrisme déborda en une longue tirade toute hérissée de points d'exclamation, d'admiration.
Une assez jeune femme qui cherchait des herbes était là accroupie et m'entendait. Quand j'eus fini de jouer mon air de hravura, elle se redressa, se planta devant moi, et me dit :
c( — Ah! monsieur! comment pouvez-vous proférer de pareilles choses et former de pareils vœux ! Moi qui ne connais rien dans l'univers que les deux ou trois petits villages qui sont là en bas, je n'y puis pas tenir ! j'y meurs d'ennui, d'abandon,... de sublime et de contemplation , comme vous dites. Ah! si vous saviez! J'aspire après le dimanche avec rage, pour cesser un peu de voir de si haut et toucher un peu la terre. Vous ! un monsieur qui connaisrsez le monde, les villes et tout... vous n'y resteriez pas huit jours sans vous révolter ! Allez ! tout ça est magnifique en passant, comme curiosité, comme spectacle. . .Condamné à y vivre, — on y meurt ! »
Cette tirade amèi e d'une femme plus vulgaire de condition que d'esprit me revient toujours à la mémoire avec son ton pénétré et son regard désespéré, lorsque quelque heu analogue me jette ses premières séductions. En effet, nous autres civihsés, nous sommes faits pour le tourbillon et le combat. Si nous en sortons parfois avec joie, c'est
de fatigue, et pour reprendre à l'écart de nouvelles forces. . . quelquefois aussi pour guérir ! Mais le corps retrempé par le repos, nous réaspirons bien vite à la lutte, à ses plaisirs, à ses souffrances, à la seule vie qui soit, enfui 1 De pareilles retraites, même bien moins austères que ne le sont les Alpes sauvages, ne seraient supportables que pour des gens — ou tout à fait heureux — ou totalement malheureux!
Il y a, sur la rive gauche, en remontant le fleuve, et non loin du Rheineck , un autre château planté comme un nid d'aigle, sur une excroissance de rochers gris et nommé Hammerstein; son histoire pourrait être curieuse, si elle était l'objet d'un récit tout spécial. Il n'offre plus qu'un amas de tours, ébréchées, de voûtes effondrées, de murailles crevassées. Ces ruines d'un édifice célèbre furent vendues en 1823 au baron d'Egworde, pour la somme de trois cents francs... Sachez en deux mots quel théâtre, quels souvenirs on acquerrait ainsi, pour le prix d'un dîner de lorette aux Frères-Provençaux.
Bâti vers la fin du dixième siècle, Hammerstein, d'abord disputé par les comtes de Vétéravie et les archevêques de Mayence, reçut maint assauf et fut démantelé. L'empereur Henri IV le fit réparer, et s'y réfugia contre les poursuites de son fils, y cachant dans un caveau, dont l'ouverture est sans doute là, béante quelque part, la couronne, le globe, le sceptre, la main de justice et tous les joyaux de l'Empire. Henri V arrive, livre l'assaut, pénètre, cherche ces trésors... mais en vain, car le caveau est comblé. Furieux de ne rien trouver, il incendie le manoir et s'éloigne. Des
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paysans font pendant de longs jours sentinelle sur ces décombres, et lorsque les soupçons doivent être passés, ils fouillent et déterrent tout cet or, ces pierreries, ces insignes impériaux qui revoient la lumière du jour. — Plus tard, pendant la guerre de trente ans, le château relevé est enlevé et occupé par les Suédois, — puis par les Espagnols, — puis par les troupes de l'électeur de Cologne, — auxquelles le reprennent celles de l'électeur de Trêves. Puis il est de nouveau et définitivement saccagé au dixseptième siècle, et ses ruines ne se relèvent plus. Les voilà telles qu'elles ont enseveli leurs derniers défenseurs ; total : cent écus !
En face presque , un singulier spectacle. Ce sont des étagères de vignes. Le flanc ardu d'un nront de basalte a été commencé par la nature , fini par les hommes, en larges entailles horizontales sur lesquelles, voulant profiter d'une belle exposition au soleil, des vignerons ont porté à bras de la terre végétale. Des sceps ayant été plantés, ils ont grandi , ils mûrissent leurs grappes, et c'est ainsi que le vin coule de ce roc jadis stérile. L'étagère a huit plans superposés ; on dirait Polyphème tenant boutique.
A quelques milles plus loin, une vallée s'ouvre; elle conduit à un champ de bataille. C'est là que Hoche est mort en 1797. C'est là aussi que, deux mille ans auparavant. César passait pour la première fois le Bhenus superbus des Romains; frigora Rhcni, a dit Virgile. Victor Hugo a trèsfantastiquement décrit comment un hasard de mise en scène littéraire lui fit rencontrer le tombeau du jeune général républicain. 11 a dit aussi sur Andernach mille choses que
sa brillante imagination fournit bien mieux que le pays. Pourquoi presque rien de Coblence ? ni de la plus fameuse forteresse qui soit après Gibraltar? Les poètes fuient ce que tout le monde peut voir et décrire ; ils préfèrent révéler l'inconnu, parfois aussi créer l'introuvable. Us prêtent aux gens, aux choses, mille beautés, et les décrivent ; on court vérifier... et rien !
J'ai vu sur la rive gauche un curieux village, oi^i les maisons, sur un seul rang, semblaient s'être alignées comme des soldats pour une inspection. Elles étaient d'ailleurs en grande tenue, mais nullement de même taille, ni en uniforme. Chacune avait, au contraire, sa couleur : le pistache, l'abricot, le café au lait, le lait pur, le bleu presque de ciel, le rose vif et le rose pâle. Ce doit être un village de teinturiers; ils offrent leurs échantillons aux passants du Rhin ; le tout avivé de grands arbres. Au bout de ce village-jouet se dresse, comme antithèse, une tour du douzième siècle en ruine. Elle est, au sommet, percée de deux fenêtres rondes comme des yeux, dont l'une a pour paupière une loque de toile ; plus bas , une immense lézarde horizontale est relevée à chaque bout, comme une bouche qui rit. Un tas d'ébréchements figurent assez bien les dents dévastées de cette tête de pierre. Ce rire se moque de la puérile coquetterie de ces maisons peinturlurées, et peut-être en écoutant bien, entendrait-on la voix des siècles donner pour leçon à leur vanité l'exemple de cette tour croulante, et la fin de cette admonestation fameuse... : Injwlvereni rêver 1er is!
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Le type des maisons de cette partie du Rhin est celui-ci, Flandre et Savoie: hautes, étroites, coiffées en angle aigu, de tuiles couleur de cinabre; des murs blancs sur lesquels se dessinent les croix, les X, les Z du charpentage peint en brun; quelquefois le plâtre qui, comme un épiderme, recouvre ce squelette, est couleur de chair. L'effet est viL Souvent les toits à peu près plats des constructions secondaires enfouies dans la verdure, sont couverts d'une sorte de tuile brune vernie et très-luisante. Le soleils'y joue, les fait miroiter en autant de rides qu'il y a de tuiles, et l'on dirait de loin de petits lacs frissonnant sous la brise, et éparpillés çà et là dans les prés; c'est charmant.
Comme un soir je reprenais le bateau à Andernach, pour aller coucher à Coblence^ la première personne que je trouvai, en mettant le pied sur le tillac, fut le fatal Parisien.
« — Ah! vous voilà par ici ! — me dit-il assez froidement.
» — Oui, par ici. Et vous aussi. Êtes-vous seul?
» — Tout à fait seul.
» — Ah! tiens, tiens...
» — Mon Dieu, oui ! — ajouta-t-il, — en expédiant son bout de cigare en Hollande par la voie du Rhin.
» L'affaire... le roman, comme vous disiez, n'a pas absolument tourné comme vous... le supposiez...
» — Voyons, racontez-moi ça, dis-je, assez curieux de savoir s'il avait découvert que je le mystifiais.
» — Voici. Avant d'aller, ainsi que vous me l'aviez con-
seillé, louer une voiture a Bonn pour le rapt, je voulais tâcher de voir la jeune fille que j'allais avoir sur les bras. Pour cela j'allai, mais bien vainement, errer toute la journée du côté de la maison que vous m'aviez signalée. J'entrai, par désœuvrement, voir d'abominables figures de cire... Je contemplai pendant, des heures les gamins allemands tournant sur des chevaux de bois... tout cela pour avoir des prétextes de rester par là ; ce ne fut même que vers le soir que j'entendis le piano. 11 joua la prière de Moïse, si je ne me trompe pas , et divers autres morceaux dont je ne sais pas les noms*, mais plutôt religieux que foLàtres. Je m'approchais, je m'éloignais, allant par contenance contempler la pancarte des saltimbanques et ne pouvant réussir à voir le simple bout du nez de l'infante dont les destinées reposaient sur moi, de cette Dulcinée du Toboso que je devais ravir à un sort oppresseur! Vers neuf heures du soir, le piano s'étant tu, je vis bien quelque chose s'agiter derrière les capucines et les volubilis de la fenêtre,., mais comme la chambre était sans lumière, je ne pus rien apprécier de la beauté de l'objet. Je rentrai souper... avec autre diose que de la soupe.
» Le lendemain je recommençai. Mais un perruquier qui demeure par là, et qui a pour compagne une espèce de botte de filasse, parut commencer à s'inquiéter. 11 observait sur sa porte, en fumant une pipe courroucée. Je ne pensais naturellement pas plus à sa perruquière et à sa perruque qu'à la dame de trèfle... C'est égal! il finit par perdre une patience si mal employée, et déposant sa pipe éteinte, il vint brusquement à moi avec des yeux allumés de colère. Ge qu'il me dit..., je n'en ai jamais rien su! Seulement, la
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musique me fit deviner la chanson comme vous diriez, et je vis bien que le jaloux était outré d'une obstination sur l'objet de laquelle il s'égarait totalement. Voyant la scène, cinq ou six naturels du pays s'approchèrent pour jouir de cette distraction offerte à la monotonie de leur existence, et le perruquier leur ayant raconté ses griefs, tous s'unirent spontanément en un chorus d'invectives allemandes contre moi! Pendant ce temps-là, l'Hélène, cause de tant de grabuge, s'était fièrement avancée sur sa porte... Si vous l'aviez vue ! croire qu'un Paris... Parisien viendrait là pour cette guenon: Décidément, Remagen "me paraît plus célèbre encore par la vanité de ses perruquiers que par son église et son crâne antiépileptique de saint Apollinaire !
» Je m'escrimai comme je pus, mais en trop bon français, au milieu de cette querelle d'Allemands. Puis, comme j'eus réellement peur que, faute, non de s'entendre, mais de se comprendre, on en vint à quelque gymnastique malsaine pour moi, je pris le parti de planter là la société de tous ces pipards. Je détalai en haussant les épaules-, mais non sans devoir assez vivement me faire jour à travers le groupe de ces Troyens égarés ! Je dînai pour me remettre, etje pris le parti d'interroger le jeune riverain qui me servait, et qui hachait un peu de français, tant bien que mal, plutôt mal. 11 m'assura qu'il ne connaissait dans Remagen aucune virtuose, venue de Dusseldorf ou d'ailleurs. A la vérité, l'ignorance de ce tablier blanc n'était pas une raison qui détruisît le roman que vous m'aviez chargé de faire. Comme je l'emmenai, le soir, un peu déguise avec une casquette, et aussi un peu dégrisé par un premier
fiasco, afin de lui montrer la maison que vous m'aviez signalée; il me déclara que c'était la demeure d'un vigneron de Bodendorf, très-pauvre, et point musicien. Ceci rentrait un peu dans les probabilités de notre affaire, car votre M. Duvorsant avait dû établir sa conquête chez des gens gagnés par l'appât du lucre.
» J'attenddis toujours quelque explosion du piano pour convaincre le garçon d'auberge, mais rien ! nous vîmes sortir de la masure un jeune homme modestement vêtu et à l'air rêveur. Je pensai un moment que ce pouvait être la jeune fille déguisée... Mais je m'en approchai, et mon soupçon tomba. Mon complice me dit qu'il croyait que c'était un^jeune organiste venu d'Aix-lr.-Chapelle, pour être attaché à la nouvelle église qu'on doit prochainement inaugurer... J'ai pensé que peut-être cet organiste allait visiter la jeune fille pour faire de la musique avec elle... Dans tous les cas, j'ai cru devoir renoncer au roman; d'autant plus que le perruquier parut me flairer encore, malgré les altérations de ma toilette. J'ai donc cru pouvoir abandonner la captive à son malheureux sort, et me voilà. Il peut y avoir là dedans le commencement d'une pièce de théâtre... mais je n'en vois pas la fin.
» — Eh bien, — lui dis-je, — n'en parlons plus! »
Pour le distraire de son aventure que désormais je regretlais presque, car, au fond, cet homme est plus ennuyeux que méchant, je f emmenai vers une sorte de petit vitrage posé dans la salle à manger de Fauberge et où on Usait un tas d'adresses chargées de loutes sortes detimbresdes
quatre parties du monde. C'est là qu'on met les lettres adressées à des voyageurs déjà partis, ou qui ne sont pas encore arrivés. Les hôteliers se font un scrupule de ne jamais refuser ces lettres destinées à des gens qui leur sont presque toujours inconnus, et d'en payer .les ports parfois exorbitants. Je fis remarquer au Parisien une de ces lettres adressée à un de nos académiciens célèbres.
« — Voyez-vous cette écrituFe? — lui dis-je, — je la , reconnais bien, c'est celle de l'homme même dont le nom figure sur l'adresse !
» — Comment cela':
» — Oui; l'arisour-propre est son faible, ou plulôt son fort; tous les moyens de réclamelui sont bons, lia inventé celui-ci, pour faire parler de lui par toute l'Europe voyageuse. Et quand je dis l'Europe, je pense que cela s'étend plus loin. 11 s'écrit ainsi depuis dix ans, dans toutes les directions, des lettres qui portent cette suscription vaniteuse; lisez: « A monsieur, monsieur X***, commandeur et chevalier de plusieurs Ordres, Vun des quarante de l' Académie française ^ ancien,., et président de... à Coble?îce, sur le Rhin. »
» Eh bien ! on Ht cette adresse-là dans deux ou trois cents endroits peut-être, au Rhin, en Allemagne, en Suisse, en ItaUe, en Grèce, en Orient, en Algérie, en Espagne, en Angleterre, en Ecosse, jusqu'en Amérique! de sorte que tout voyageur français ou étranger , en regardant ces lettres, soit pour une recherche, soit par simple curiosité, trouve le nom de l'écrivain, ses qualités, titres et honneurs, et il dit :
» — Tiens! il paraît que M. X*** l'académicien a passé
par ici! vous savez, l'auteur de... et du... — Et il a chance qu'on parle ainsi de lui pendant une demi-heure, que plus tard on dise : — M. X"* était au Rhin cet été, ou : — Nous avons rencontré en Suisse M. X***, etc.
» — Comment, vous êtes sur...
» — Tout à fait. Je reconnais parfaitement son écriture, et c'est déjà la quatrième lettre que je trouve ainsi, depuis mon départ, attendant son destinataire fantastique. Un jour il lui arriva ceci. Il fit un véritable voyage personnel en Italie. Étant passé à Genève, l'aubergiste, très-honoré de son hôte l'académicien, se rappelant, quelques jours après son départ, qu'il y avait là depuis quelque temps une lettre pour lui, crut bien faire delà lui expédier à Milan, à l'hôtel qu'il lui avait recommandé. La lettre arrive que l'immorcel était déjà parti. On fait suivre à Florence, puis de Florence à Rome, et les différents États traversés se remboursant les uns les autres à mesure que leur arrive le pli qu'ils surchargent de leurs .droits accumulés; et n'attrapant jamais son homme, celte lettre finit par faire vingt étapes et à revenir de Lyon à Paris au domicile fixe où le Quarante était réinstallé depuis quinze jours. II était sorti... Sa famille paye, croyant qu'il s'agit de quelque diplôme, car il s'adresse, comme vous voyez, des enveloppes diplomatiques. Il y en avait pour trentehuit francs...
» Quand notre homme rentre, on lui sert cela en triomphe. Le papier est recouvert de tant de timbres, d'empreintes, de signes et de chiffres qu'il ne reconnaît d'abord pas son origine. Mais bientôt pourtant il découvre sa propre écriture, et jugez sa mystification et aussi sa colère, car il est
avare... autant qu'il est vaniteux : c'est l'image Ja plus forte qu'on puisse trouver pour le qualifier. Au reste, vous pensez bien que ces lettres sont vides. Comment trouvezvous la spéculation d'amour-propre? Je vous devais un petit dédommagement pour le roman manqué; en échange, prenez cette anecdote. »
Je sors pour prendre une idée de Coblence, encore une ville d'origine romaine. Son histoire, que les Guides vous dn'ont, est très-accidentée. Les Français y apparaissent en 1688 dans le bombardement commandé par le maréchal de Boufflers. Ils n'y entrèrent qu'en 179/|, et quatre ans après, la ville devenait le chef-heu du département de Rhin-et-Moselle. Les alUés y succédèrent aux Krançais, en 18n, et, l'année suivante, la Prusse s'installa dans cette ville, qu'elle n'a plus quittée. La situation de Coblence sur l'angle formé par la chute de la Moselle dans le Rhin est une des plus belles qui soient. L'ascension à la forteresse procure le spectacle de cette union de la rivière paisible au fleuve fougueux, ainsi que celle de la plus grande plaine du Rhin, théâtre de diverses grandes batailles, et d'un développement de campagnes divisées, comme des damiers, par les diverses sortes de culture de couleurs tranchées : vignes, lin, tabac, froment, maïs.
Aureste^ l'ascension de cette fameuse forteresse, l'Ehrenbreitstein, n'offre guère d'autre intérêt que la vue dont on jouit de sa terrasse. On arrive là, si l'on veut, en voiture, mettant vingt minutes à gravir la pente qui répond à trois cent soixante-dix pieds à pic. On disait l'Ehrenbreitstein
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imprenable ; j'ignore s'il en esttoujours ainsi, aveclesmoyens furieux dont l'attaque dispose de nos jours. Dans tous les cas, cette prodigieuse forteresse n'a, dit-on, succombé que deux fois, l'une par famine, l'autre par trahison. La famine fut supportée par les Français, en 1637, et à ce point qu'ils furent réduits à faire bouillir le cuir de leurs selles pour les manger; à quelle sauce? l'histoire n'a point conservé ce détail. En revanche, la France réoccupa l'Ehreinbreitstein lors de nos dernières guerres, et crut prudent de profiter du séjour qu'elle y faisait provisoirement pour le démanteler en partie. Mais en 1816 on nous fit payer quinze millions pour la remise des choses en l'état, somme qui fut cependant loin de suffire et que durent quadrupler les Prussiens.
Redescendus de TEhreubreitstein , les étrangers vont donner un coup d'oeil au Chàteau-Royal, grand et triste édifice, admirablement situé pourtant, d'un côté sur le Rhin actif, mais de l'autre sur des jardins déserts et mélancoliques. On sait que ce château servit d'asile en 1792 aux comtes de Provence et d'Artois, plus tard Louis XVIII et Charles X, tous deux neVeux du dernier électeur de Trêves, Clément Wenceslas, prince royal de Pologne. Un grand nombre d'émigrés français habitèrent aussi cette ville, fort triste en elle-même, malgré sa magnifique position. En 179/j, Championnet logea ses soldats dans le palais transformé en hôpital, puis en caserne. Sa destination royale n'a été rendue à l'édifice qu'en 18^5.
Une scène de bonhomie assez plaisante me dédommagea
de l'ennuyeuse visite à l'église Saint-Castor, et à quelques autres églises roses qu'on va voir par acquit de conscience.
Un homme du peuple avait deux jeunes veaux à conduire de je ne sais où à un endroit que j'ignore. Il en porte un en travers sur ses épaules et traîne l'autre, Mais ce dernier ne veut plus marcher; l'homme tire tant qu'il peut, empêtré par le poids qu'il porte. Las de tirer, il met à terre le veau porté, pour le faire marcher, et charge l'autre. On fait dix pas, et la scène recommence; chaque veau qui doit marcher sembie comprendre que ce n'est pas dans son intérêt, et rechigne. Impossible à l'homme d'en porter deux! Je l'ai laissé ayant franchi la largeur de dix maisons en une demi-heure. Je doute qu'il soit arrivé à destination à l'heure qu'il est!
Les voyageurs vont aussi voir, sur la place Saint-Castor, une fort vilaine fontaine qui aurait grand besoin de retenir, pour se nettoyer elle-même, l'eau trouble qu'elle répand d'un jet parcimonieux. On ht sur un des côtés de la pierre sans ornement de cette fontaine, une inscription ainsi conçue :
((An 1812, mémorable par la campagne contre les Russes, sous le préfectr . f e Jules Doazan. »
Le général Saint-Priest, qui occupa bientôt Coblence pour la Russie, fit ajouter à l'inscription :
(( Vu et approuvé par nous, commandant russe de la ville de Coblence, le l^r janvier 18U. » Cet échange de fanfaronnades d'un goût médiocre mériterait, selon nous, de disparaître. Il est curieux de noter que le général Saint- Priest, qui répondait ainsi, au mois de janvier, au préfet provisoire de Coblence, était tué dix mois plus tard sous
les murs de Reims que les Russes rendaient à Napoléon en personne. Amusez-vous donc à graver des épigrammes de guerre sur le granit et le bronze, lorsque le destin des villes est aussi vite changé qu'est brusquement brisée la vie des hommes !
A Mayence, j'allai, naturellement et pieusement, voir la statue de Gutenberg, l'inventeur d'un art à l'aide duquel on constate ceci. Après quoi, on me montra, du quai, un bateau d'une centaine de tonneaux de jauge environ, longue boîte à dominos, en possédant la grâce svelte et les allures pressées, type enfin des constructions hollandaises qui sont des magasins flottants et remorqués, plutôt que des coques imitées des marsouins pour la poursuite ou la fuite.
« — Remarquez bien ce chaland, » — me dit-on.
J'examinai. C'était une espèce de brick gréé de deux brigantines à flèches, de deux focs et d'un hunier carré. Le bateau lui-même, les préceintes, le plat-bord, le pavois, étaient couverts d'un galipot transparent qui laissait voir les nœuds du bois et en faisait une sorte d'érable. Le tout était avivé de Ustons vert clair; c'était fort propre. A Larrière s'élevait une dunette, haute de six pieds, longue et large du triple, construite à clin, c'est-à-dire une planche débordant sur l'autre, et ces planches alternativement peintes de blanc et de vert. Il y avait deux fenêtres sur chaque face. A ces fenêtres, dont les carreaux étaient égayés par quelques lames de verres de couleurs, se pressaient des pots de fleurs, odorantes avec l'hélio-
trope et les pois à fleurs, éclatantes avec les volubilis et les capucines. De jolis petits rideaux de mousseline blanche, à demi ouverts, aidaient ces fleurs communes mais vivaces à tamiser au dedans l'éclat du soleil. Une cage emprisonnait des oiseaux sautillant, gazouillant.
On devinait une femme, et plutôt encore une jeune fille. Nous attendîmes en flânant par là; elle parut. Vingt ans, assez grande, plutôt souple que mince, plutôt jolie que belle, le contentement dans le cœur, l'indifférence dans
l'esprit, la chanson à la bouche telle nous apparut la
batelière, appelée Fastrada, du nom de l'épouse de Charlemagne, si vous voulez bien, et baptisée ainsi sans doute par quelque citadin qui connaissait son histoire rhénane ! Fastrada mettait du linge au sec sur sa dunette. Elle y grimpa lestement, comme un matelot habitué à aller làhaut serrer le hunier, et sans trop se soucier si elle nous laissait voir un peu de sa jambe. Elle tendit une corde du mât au hauban, et étendit là-dessus sa petite lessive, si blanche au soleil que c'était aveuglant d'y regarder. Regarder la fille valait mieux!
Voici en deux mots son histoire. Efle est née sur ce bateau qui s'appelle Neptun, et qui fait les transports de marchandises en colis, de Cologne à Mayence et Manheim, avec escales. Elle reçut le jour sur le fleuve, en face même des charmants coteaux de Johannisberg, tandis que le Neptun, péniblement remorqué par un vapeur essoufflé, remontait le Rhin d'été. À six ans elle perdit sa mère, et déjà habituée à cette vie flottante, efle voulut la continuer enfant, puis
jeune fille... nous n'ajouterons pas aussi comme femme, vous verrez pourquoi.
Fdstrada adore trois choses : son vieux père, son bon bateau, et son beau Rhin. Grandissant là, puisant sa beauté* dans sa santé, et sa santé dans cet air vif, dans cette existence active et cette insouciance des rivages et des visages qui y circulent, elle a juré de vivre ainsi toujours, et d'y mourir lorsqu'elle n'y pourrait plus vivre. Elle n'a pas mis le pied à terre depuis l'âge de onze ans, alors qu'il lui fallut faire sa première communion; depuis, sa religion est, paraît-il, une affaire directe avec Dieu, forte de sa conscience à ne pas faire le mal, au contraire! Elle est la ménagère et l'infirmière des quatre matelots , plus un mousse, qui aident son père dans sa navigation, et elle trouve tous ses plaisirs dans ses devoirs. 11 lui manque le contraire des autres pour être amphibie : aller sur terre. Elle se baigne au fleuve, y nage commiC une sirène, fait le quart de nuit, haie au besoin sur les manœuvres, et est de première force au gouvernail. Bref, elle en est aujourd'hui à son trois cent vingt-sixième voyage du Rhin. Nourrie sur ce fleuve, elle en connaît les détours.
Mais... l'amour? — direz-vous. — Ah bien oui, l'amour!
Il n'y a pas de ville et de village où quelqu'un, soit pour un motif, soit pour un autre (y compris le bon), n'ait essayé de lui plaire, car c'est une très-attrayante fille, — rapportez-vous-en à ce que je vous en dis! Tous les douaniers, les employés de l'octroi, les commis des agences marilimes, les garçons d'hôtel, les patrons de barques, sans compter bon nombre de flâneurs plus hupés, la voyant des
quais du fleuve qui l'emporte et la rapporte, ont fait le diable pour s'en faire aimer... mais c'a été un fiasco général. 11 y a des gens plus obstinés qui se sont embarqués sur le JVeptun je ne sais sous quel prétexte, mais je sais bien pourquoi, et qui n'en ont pas été plus avancés. Fastrada ne débarquerait pas pour épouser le prince Charmant, le fils d'un vice-roi, ou même le maître du gasthoff Zum-Hirsch, à Oberwesel, un jeune homme qui n'est pourtant pas mal. Elle l'a déclaré net.
Son amant, c'est le Rhin! c'est à lui qu'elle se hvre, tous les soirs, quand il fait chaud, faisant la coupe et la planche, et laissant sur tous les rivages des cœurs désespérés. Il y a juste un an, c'était à Bingen; un Anglais qui entendit parler de tout cela, voulut la voir et l'avoir. Il offrit un peu plus que son cœur, sa main : un cœur si débordant d'amour, et une main si pleine de livres sterhng, qu'il y avait de quoi faire mûrement réfléchir. La batelière ne réfléchit même pas, ni mûrement ni autrement ; elle ne daigna pas non plus regarder l'Anglais qui la suivait d'une ville à l'autre, en calèche, sur la route qui borde le fleuve, sa longue-vue à la main. A Mayence, il envoya son consul; Fastrada demanda si milord voulait se faire matelot.
Telle est cette fifle, une johe fflle! Partout où le bateau passe, on la regarde beaucoup, mais elle s'en moque bien! Elle continue ce qu'elle a à faire sans plus se soucier des terrestres que des mouches qui volent. Efle ne laisse prendre sur le Neptun qu'un équipage mûr, pour éviter les fleurettes, et sitôt que le mousse grandit elle le campe à terre ! On m'assure qu'elle fume un peu... mais ça je ne
l'ai pas vu. Si elle fumait, la gaillarde ne s'en cacherait pas. Elle est là trimant sur le tillac, entrant et sortant de sa dunette, rangeant un cordage, enfermant les poules, redressant ses fleurs, soignant la soupe, brunissant au soleil et chantant aux oiseaux. La voilà comme je l'ai vue, irritante au possible, et méritant mention. Si Fastrada quitte jamais le Xeplun, un homme bien étonné, ce sera moi ! Cela ne pourra arriver qu'à la mort de son père, auquel elle s'est si pieusement vouée, et encore! Elle héritera du bateau et continuera jusqu'au bout... jusqu'au bout de la vie. On m'assure que, son heure venue, elle a fait jurer à l'équipage de l'immerger dans son cher Rhin, dans le gouffre de Saint-Goar... Voilà un type!
Francfort. — Soupe à la bière. — Victor Hugo à Francfort. — Les illusions d'un pocte. — Une fenirçe légère, mais abominablement châtiée. — Un exil à cinq cents pieds en l'air. — Une aventure du ténor Roger. — Sa Majesté Bavaroise. — Une oreille dure. — Histoire de nouveaux mariés.— Hombourg développe l'appétit, — et Chevet le satisfait. — La comtesse K... (lisez Kisseleiï). — Comment l'offre d'un parapluie causa la mort d'un vieux Polonais. — Oii peut conduire la manie de cacher ses tableaux. — Un centenaire remplacé par son fils. — De l'utilité de laisser sa fenêtre ouverte. . . quand passe une jolie femme.
Francfort . . .
Mayence est, comme on sait, k dix mimites de vapeur de Biebrich, ce faubourg rhénan de Wiesbaden. Le joli château, résidence d'été du duc de Nassau, dont les jardins, reflétés dans l'eau courante, semblent toujours emportés par le Rhin, et une chaîne, un chapelet, pourrait-on dire, de pittoresques villages^ suivent le bord du fleuve, traversé par la rouLe qui les relie et qui semble le fil du chapelet. Le fleuve, « cette grande route qui marche, » a dit je ne sais plus qui, tout parsemé d'îles vertes, remonté, descendu par une foule de vapeurs, de trains, est, sur ce
p oint, d'une largeur qui ajoute à l'étendue d'un spectacle sans bornes à de grandes lieues à la ronde, et n'ayant au loin pour cadre que les chaînes du Rheingau. Celles-ci, reliées à celles du Taunus, vont se profiler sur le ciel du midi jusqu'au fond de l'OSmt, où s'étend le pays de la ISahe, que domine le mont Tonnerre. Longtemps voyageur par les contrées prestigieuses de l'Europe, ayant dans les lointains de nos souvenirs quelques impressions des Antilles et de la nature caraïbe, cette vue des hauteurs du Johannisberg ne nous en reste pas moins comme l'impression d'un point de vue admirable, et qui doit être ajouté, par la grâce et le pittoresque des détails, à ces endroits fameux qui sont les trois admirations perspectives du Rhin : le Drachenfels, dans les Sept Montagnes, — YEhrenbreitstein, cette forteresse de Coblence, — et enfin le Niederwald^ qui borne au nord l'horizon dont on jouit des fenêtres du prince de Metternich.
Depuis plusieurs années, je cherche vainement à goûter par ici cette fameuse soupe à la* bière qui fut la passion malheureuse, et impossible en France, de cette pauvre princesse palatine, mère du régent, laquelle trace ainsi ses amers regrets dans les peu curieux Mémoires qu'elle écrivit pour déblatérer contre M^e de Maintenon ( la vieille guenippe... ) :
« Je ne peux souffrir ni le thé, ni le café, ni le chocolat, ni le bouillon, ni les vins français. Je soupire après notre excellente soupe à la bière qu'on fait si ])ien à Heidelberg (in illo tempore ! ) à Manheim et dans tout mon cher Pal^tinat. En France, la bière ne vaut rien. On prend des bouillons à tous les dîners, mais je l'ai en dégoût, et si
par hasard il s'en trouve un peu dans les plats que je mange, mon corps enfle, j'ai des coliques... et il faut que je me fasse bien vite saigner. Alors, il n'y a que le boudin, le jambon et les saucisses fumées, ou bien un bon plat de choucroute, qui me remettent l'estomac. Ce sont là des mets de roi! »
...Depuis plus d'un mois déjà, je m'amusais extrêmement à être mystifié par M. Victor Hugo en son ouvrage sur le Rhin. Aussi, emboitai-je scrupuleusement chacun de mes pas dans chacune de ses lignes. Rien ne m'était plus divertissant que de voir ce qu'un grand poëte peut faire de petites réalités. Francfort me promettait de nouvelles surprises
Une des pages les plus vives du livre est celle où l'auteur des Burgraves parle du fléau qui, pour un jour où l'autre, menace cette ville jadis impériale, aujourd'hui libre. Ce n'est, dit-il, ni l'invasion russe ou française, ni la guerre civile, ni le choléra, — ni même les pianos accumulés, pourrait-il ajouter; — c'est, prétend- il , « le réveil, le déchaînement et la vengeance des cariatides... y>
Attendu que, dans cette ville fantasque et hébraïque^ balcons, tourelles, entablements, voûtes^ corniches, tout ce qui jaillit, domine et surplombe, est porté par des myriades de figures de marbre, de pierre, de bois, contournées dans toutes les attitudes de la fatigue, de l'accablement, de l'exaspération j et faisant peine à voir! De sorte qu'un jour prévu par la fable pourrait bien arriver dans l'histoire fantastique du monde, où tous ces Hercules, ces Titans, ces nègres, ces Pans, ces Vulcains, ces chi-
mères, ces sirènes, ou enfin ces dieux, ces diables, las de souffrir, jetteront bos leur fardeau et se précipiteront par les rues pour faire un mauvais parti aux propriétaires, leurs trop impitoyables tyrans !
- Cela lu, je me mis à parcourir Francfort dans tous les sens, le nez en l'air et la pitié au cœur. Mais la Vérité que je vis nue, sortant peinte d'un puits, sur une enseigne, me demanda vengance contre le poète, ce qui me force à dire que je n'ai pas aperçu dans toute la ville quatre de ces fameuses cariatides si solennellement chantées. L'imagination seule de M. Victor Hugo les recèle !
Je voulus voir la veuve, les colombes, le chat, la jeune fille et le singe qui habitent au sommet du clocher delà cathédrale toujours selon mon auteur.
La tour de Saint-Barthélémy, qui domine tout le pays, la ville, le Rhin et le Rheingau jusqu'au Taunus, mérite l'ascension de ses trois cent treize marches. Une surprise piquante vous y attend. Arrivé au sommet, une petite barrière arrête, en même temps qu'une sonnette invite. On sonne, une jeune fille vient ouvrir, on pénètre sur la plate-forme, le Pfarrthimn. Une construction à peine soupçonnée d'en bas l'occupe , ne laissant alentour qu'une coursive bornée par un parapet dentelé d'embrasures que garnissent des grilles. On fait trois pas, autre jeune fille. On se retourne, et, à la fenêtre, troisième jeune fille. La voix d'une quatrième rit quelque part : « C'est un pensionnat ! se dit-on ; la drôle d'idée de le jucher si haut ! » On avance , et on constate que toutes ces jeunes filles sont six , échelonnées de trois à dix-huit dns...
Posée et souriante dans l'encadrement d'une porte ar-
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rondie, comme une statue dans sa niche, apparaît bientôt une femme d'une formelle beauté, et franchissant à peine ses quarante étés. Elle est grande, de structure solide, opulente de détails , et couronnée d'épais cheveux noirs arrangés avec un soin imprévu si haut ; l'œil foncé et pourtant doux; la peau brune et pourtant fraîche; les lèvres épaisses avec concupiscence, et les dents si blanches, que cette femme souriait à tout propos et hors de propos ! Sa mise, comme celle des six enfants, dénotait une sorte d'aisance... Que diable cela voulait-il dire? Elle voyait bien notre étonnement doublé de curiosité vive , et elle en souriait à pleines dents. On allait essayer de traquer le mot de l'énigme aérienne : ce pensionnat, cette mère, une beauté trouvant, comme Junon, la terre indigne d'être foulée par elle lorsque apparut un homme, son mari, le
guetteur de la tour.
L'emploi consiste à veiller jour et nuit les champs et la ville , pour voir si quelque incendie n'éclate pas quelque part. Alors on sonne une grosse cloche qui donne l'alarme et dirige les secours. Toute la famille se relève dans cette vigie nocturne, comme des marins au quart.
Le guetteur n'était pas moins singulier que le reste de cette famille imprévue. Il était en robe de chambre de flanelle écossaise, en pantoufles brodées, en toquet de velours nacarat. Il tenait en main une longue pipe de cerisier à foyer de porcelaine peinte, qu'il fumait avec une majesté orientale. 11 nous sembla qu'à son approche madame modifiait un peu ses manières, fermait ses sourires. Il fit son métier de démonstrateur du pays, offrant sa longue-vue en même temps que sa science géographique et historique. La
femme disparue ne revint pas. Ayant osé offrir un pourboire en monnaie de ville libre à un homme si bien couvert, et qui ne broncha pas pour accepter, nous eûmes hâte de connaître l'histoire de gens si Ijaut perchés. On nous la livra sur la terre; la voici :
La vaste rue de Francfort qu'on appelle le Zeil possédait, il y a quelques années, une belle marchande de cigares , dans le magasin de laquelle s'allait approvisionner toute l'ardente jeunesse coiffée de petites casquettes. Les étudiants, les jeunes officiers, les voyageurs défilaient là, allumant leurs cigares à la lampe , et aux yeux de la marchande leurs creurs pleins de désirs. Le mari trottait pour ses affaires , et la femme trottait par la tète de tous ceux qui la voyaient. C'était une vogue !
Un jour, dans une brasserie, le mari entend raconter je ne sais quelle histoire qui l'inquiète. 11 s'agissait d'un aimable garçon auquel la belle marchande rendait trop lentement sa monnaie. Notre homme dissimule... observe... Un mois se passe.
Par un beau dimanche de printemps , on ferme boutique, on prend congé pour aller à la bromenate! Au retour, après quelques heures écoulées , le mari témoigne la fantaisie de monter sur le clocher de Saint-Barthélémy. La femme accepte. On grimpe. Péniblement arrivés en haut , on admire la vue immense, un horizon qui s'étend jusqu'au mont Tonnerre, aux Vosges, la chaîne du Taunus touchant au Palatinat.
« — Entrons nous rafraîchir! » — dit le mari, en montrant le pavillon qui occupe le centre de la plate-forme.
Mais quelle n'est pas la surprise de la femme , en trou-
vant là son mobilier rangé, en voyant sur la porte intérieure ses deux enfants !
« — Grand Dieu!... que signifie?...
» — Cela signifie, madame, que désormais nous habitons ici ! »
La femme s'évanouit de surprise et de douleur. Nous profiterons de son évanouissement pour vous raconter le mystère. Le marchand de cigares, dans son africaine jalousie , avait appris que le guetteur de la tour allait être changé, vu son grand âge et ses yeux affaiblis. Il avait obtenu des deux bourgmestres de Francfort la faveur de lui succéder. Le sournois vendit son fonds de commerce, et , pendant la promenade, fit transporter là le mobilier indispensable et les enfants effarés de surprise. Madame était condamnée k finir ses jours sur cette tour... du haut de laquelle elle voulut se jeter d'abord ! Mais son mari la retint, et la persuada que quelque chose de plus salutaire était l'air pur qu'on respirait de ces hauteurs. Les premières heures données à la fureur, les premiers jours à la douleur, et les premiers mois à l'impatience , la pauvre trop johe femme a fini par se résigner, et par donner le plus souvent possible une nouvelle fille à son mari. Elle fut trois ans sans descendre. Aujourd'hui, complètement résignée, elle sourit à l'étonnement de tous les voyageurs qui la trouvent là. On dit que le mari abdiquera ses aériennes fonctions lorsque la dame aura atteint la cinquantaine. Alors , il lui rendra le sol , mais pour ce qui est du magasin , je n'en sais rien.
Le lendemain de cette découverte , je trouvai , au Rœmer, sur une porte de la chambre électorale qui sert au-
jourd'hui aux réunions du sénat de Francfort , cette curieuse inscription lapidaire échappée à U. Victor Hugo :
La parole d'un seul homme est une demi-parole; — Il faut entendre les deux parties.
Sur le Zeilj à l'entrée d'une cour, on lit :
CHANGE DE MONNAIES, par tcvrc.
Cela veut dire : au rez-de-chaussée.
Roger, le charmant ténor qui a donné une si émouvante et si poétique expression au personnage de Jean de Leyde, du Prophète, fait depuis quelques années, pendant l'été, un voyage musical en Allemagne qui lui rapporte gloire et profit. Chantant tour à tour les Huguenots, le Prophète, la Juive , la Dame Blanche, Lucie, la Muette, etc. ; le tout dans le plus pur idiome germain , ce qui est un grand tour de force, car la langue allemande n'est facile à mâcher que pour ceux qui y ont débuté dans un âge infiniment tendre.
De pareils voyages sont naturellement semés d'aventures pour un homme d'esprit comme Roger. Voici celle qui lui arriva à Francfort. Je la tiens pour authentique malgré ses scrupules à me la confirmer.
Il devait chanter la Dame Blanche le soir, au théâtre devant lequel s'étend la place dont les arbres abritent la médiocre statue de Goethe, par Schwanthaler. Comme il s'ap-
prêtait à se rendre à la répétition, une connaissance d'auberge, un touriste amateur l'aborde, et lui dit :
« — Monsieur Roger... vous chantez ce soir, mais j'ai le vif regret d'être absolument obligé de partir pour Mayence; si au moins vous vouliez me permettre d'assister à votre répétition, je n'aurais pas tout perdu... moi qui ayant tant entendu parler de vous, désire tant vous entendre!
» — Mon Dieu, monsieur, je suis très-flatté de votre empressement, répond Roger, mais je dois vous dire qu'à ces sortes de répétitions on ne chante jamais, car jouant ce soir, je ne dois pas me fatiguer. Il s'agit tout simplement de fixer les temps et mouvements avec le chef d'orchestre, de convenir des jeux de scènes avec les artistes... Cela ne peut offrir aucun intérêt ; je regrette...
» — Oh ! moi, bien plus encore, monsieur ! Enfin, j'espère un jour pouvoir assister, etc., etc. »
Et Roger part pour sa répétition.
En traversant la place, il aperçoit un groupe de voyageurs arrêtés à regarderies bas-rehefs debronzedu monument littéraire : Oreste et Thoas, Faust et Méphistophélès, Egmont, le Tasse et autres personnages disparates, témoignant de l'activité du génie de celui dont s'enorgueillit si légitimement la cité du Mein. A son passage il voit qu'on chuchote, il comprendqu'il est reconnu. 11 entre au théâtre.
La répétition est commencée depuis quelques instants, lorsqu'un personnage, la boutonnière ornée de diversescouleurs chevaleresques, vient à lui, profitant d'un momentoi^iil n'est pas en scène, et le saluant courtoisement, il lui dit:
« — Monsieur Roger... je suis aide de camp du roi Louis de Bavière... Sa Majesté était tout à l'heure sur la place,
lorsque vous êtes passé. Elle a appris de quoi il s'agissait. Elle est entrée... elle est là, dans l'ombre. Elle me députe vers vous pour vous demander s'il serait indiscret... Sa Majesté ne passant que quelques heures à Francfort... s'il serait indiscret, dis-je, de vous prier de lui faire entendre un morceau... un air... Sa Majesté vous serait fort reconnaissante...
» — Monsieur l'aide de camp, veuillez avoir la bonté de dire à Sa Majesté que je suis très-heureux, très-honoré de faire quelque chose qui puisse lui être agréable... .Je sais combien le rui Louis c ime et protège les arts... c'est donc un heureux devoir pourmei...
» — Je vous remercie bien, monsieur Roger... Sa Majesté sera très-sensible... Mais, — reprit Tofficier, plus timidement, — j'ai encore une petite prière à vous faire...
» — Veuillez parler, monsieur?
» — ... Sa Majesté est..., Sa Majesté a..., oui, une légère infirmité... l'oreille a perdu un peu de sa sensibilité... bref, si vous aviez la bonté de chanter un peu fort, ce serait mettre le comble. . .
» — Eh bien, monsieur l'aide de camp, je donnerai toute ma voix! » — répondit en souriant l'aimable artiste.
L'officier se confondit en remercîments, et s'en fut rejoindre le roi.
Quelques instants après, au second acte de la Dame Blanche, Roger reste seul en scène, et ayant prévenu l'orchestre, voilà qu'on entend la ritournelle de l'air célèbre créé par Ponchard, et que notre ténor voyageur chante avec un charme exquis et la plus suave délicatesse.
Au même moment, entraient dans le parterre obscur
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deux individus, dont un mauvais petit musicastre français au profit duquel, dans je ne sais quel concert de province ou de banlieue, le célèbre ténor avait dû se refuser à chanter, ce qui avait déterminé une vive et durable rancune. « — Je vous dis, moi, qu'il n'a plus de voix! — disait, en entrant, le croque-notes, frotteur de violon ou de violoncelle, je ne sais, et qui connaissait le voyageur dont la requête au sujet de la répétition avait reçu la réponse qu'on a vue. — Il n'a plus de voix... c'est pour cela qu'ii voyage !
» — Il me semble que cela étant, ce serait plutôt le cas de jouir de ses congés en se reposant! — répondit l'autre. — Comment se fait-il alors que Meyerbeer, qui est si minutieux dans la distribution de ses opéras, ne veuille donner son Africaine qu'avec Roger ?
» — Bah! c'est un bruit qu'on fait courir!
» — Que Meyerbeer fait courir ?
» — Vous voyez bien qu'il est si usé que, devant chanter ce soir, il vous a refusé de chanter ce matin! Gueymard, lui, vous eût chanté tout l'opéra. En voilà un qui n'y regarde pas!
» — Comment pouvez-vous comparer...
» — Chut! » fit-on de la scène.
En ce moment commençait la ritournelle delà cavatine:
« Viens, gentille dame ! »
Un murmure de violons et d'altos auquel s'unit un souffle de flûte impose silence à la discussion. Le roi de Bavière et ses officiers étaient au rang de loge supérieure. Roger s'avance sur le trou du souffleur...
On- sait l'exquise délicatesse de ce début. C'est une évocation tendre, amoureusement, mystiquement adressée k une ombre, à un fantôme; jamais ténor n'a de sons assez doux, assez voilés pour ce murmure mélodieux qui s'épanouit sur les notes mixtes et caressantes de la voix.
Mais ici il ne s'agit pas de suaves et molles inflexions ! 11 s'agit de se faire entendre d'un auguste auditeur à la fois bienveillant et dur d'oreille ! Roger se rappelle sans doute cette histoire d'une autre tète couronnée qui, entendant le canon d'une fête, se retourne vers un prince assis k ses côtés et lui dit : Dieu vous bénisse ! Roger entame donc son appel k la dame blanche k tour de gosier, et k tue-téte, tel qu'il provoque Saint-Brice, dans le fameux duel k six des Huguenots, appelant sa bonne épée au service de son bon courage... tel il brise sa lame de Tolède aux pieds du roi d'Espagne qui lui fait épouser sa favorite... tel enfin, et pour mieux dire, qu'un homme qui lâche toute sa voix sans se soucier m.omentanéraent du sens des paroles, de la philosophie de la situation, et qui songe au volum^e du son au Heu de se préoccuper du sentiment mélodique !
Certes, Sa Majesté dut entendre et être satisfaite ! Maisi celui qui fut aussi mystifié et penaud que dépité, ce fut le petit musicastre qui déclarait tout k l'heure que Rogei n'avait plus de voix. 11 profita d'un certain forte que faii l'accompagnement sur ces paroles d'un crescendo déterminé et merveilleusement réussi par Roger :
« Le cœur me bat d'avance » D'attente et de plaisir ! »
pour s'éclipser au plus vite et un peu fuiieux, ne soup-
çonnant naturellement rien de ce qui s'était passé, et ne pouvant s'empêcher de s'exclamer: « Mâtin! quelle voix! quelle voix ! »
Tout ceci n'empêcha pas Roger, le soir venu et le roi parti, de rendre a ce délicieux cantabile toute sa grâce exquise et sa délicate suavité, quitte à lâcher les gros tuyaux, comme on dit au théâtre, dans les passages passionnés et énergiques, qui ne manquent pas, du reste, dans ce rôle de Georges Brown, un des plus longs et des plus fatigants qui soient dans tout le répertoire combiné des ténors légers ou des ténors de force.
Cette saison est celle où voyagent les nouveaux mariés. Voici l'histoire d'un jeune couple qui habitait le même hôtel que nous à Francfort.
M'ies Suzanne et Julia Rem... étaient sœurs, et sortaient de l'institution de la Légion d'honneur^ à Saint-Denis. Suzanne était l'aînée, et, un an après sa sortie du couvent, elle épousait un capitaine du génie, officier fort distingué, et réservé aux hauts grades de son arme. Le capitaine était orphelin et dépendait d'un oncle fort riche qui s'était montré peu favorable à ce mariage, pour lequel il n'accorda que péniblement son consentement; la jeune personne lui paraissant un peu coquette et futile.
JuHa vécut près de sa sœur mariée, selon le désir même de l'officier, contraint, par les exigences de son service, à de fréquentes absences. Pendant ces absences, M™'' X... allait dans le monde, et y allait d'autant plus, qu'elle avait le prétexte de sa jeune sœur a produire. Elles sont toutes
deux charmantes de visage et de tournure, bien qu'à des aspects différents, car Suzanne est brune et pétulante, — tandis que Julia est presque blonde et tout à fait réservée.
Cet hiver, Suzanne fut assiégée par les ardents hommages d'un jeune Anglais bien connu de la société parisienne par ses amitiés avec le Jockey-Club et ses nationaux les plus distingués. Ici, mille choses à sous-entendre... Un beau jour, le capitaine du génie arrive de Toulon, où l'avait retenu pendant deux mois son service de guerre, et il tombe au milieu des faits les plus suspects de sa vie domestique, lesquels font naître plus que ses soupçons! Avant même de s'expliquer avec sa coupable femme, il envoie provoquer lord B..., qui répond par un refus basé sur des négations. Aussitôt la crise éclate dans le ménage; mais ce qu'elle a d'effrayant, de terrible avorte presque en même temps par l'intervention de la jeune sœur Julia, qui avoue au capitaine — que c'est elle qui est compromise avec lord B... !
Celui-ci apprend le presque inconcevable dévouement qui sauve Suzanne d'une séparation violente, et qui le soustrait lui-même à un duel dont il paraît établi qu'il se souciait fort peu. Reconnaissant, touché, animé de ce sentiment moitié original, moitié chevaleresque qui se rencontre souvent chez les Anglais mêlés k la civihsation continentale, il va trouver le capitaine et lui tient ce langage :
(■( — Monsieur, il est vrai, j'ai pu compromettre votre jeune belle-sœur, et j'apprends avec chagrin que vous en avez été informé. Un obstacle de famille s'opposait à ce que je me conduisisse avec elle comme je l'aurais voulu ;
mais, puisque notre secret est train, je suis décidé à franchir cet obstacle, et je viens vous prier de m'aider à obtenir sa main ! »
Le capitaine fut doublement heureux de cette démarche : d'une part, elle coupait court à un pénible doute qui restait encore vaguement dans son esprit; d'autre part, elle lui évitait la corvée de provoquer niilord B... comme beaufrère, n'ayant plus à se battre comme mari.
Jugez quel fut l'étonnement de JuUa en apprenant la démarche de l'Anglais ! Elle eut pourtant l'adresse de cacher assez cette surprise pour mettre toute l'émotion sur le compte du bonheur, et le capitaine ne douta plus. Suzanne, secrètement blessée dans son amour-propre, ayant d'abord admiré sa jeune sœur, dut bien admirer un peu aussi son ancien adorateur, lequel récompensait ainsi la jeune fille qui avait sauvé la jeune femme. Les difticultés de la situation nouvelle disparaissent par ce simple fait : lord B... se mariait le 15 au matin; le soir même, il partait pour ***, et à cette heure Julia, lady B..., est à l'étranger. Son mari et elle sont d'accord sur l'impossibilité de se rapprocher de longtemps de celle dont l'aventure a causé ce mariage si honorable et si imprévu.
Hombourg . . .
Je voudrais pouvoir prendre un aveugle par la main et le conduire à Hombourg sans qu'il sût oh il est. Assis dans le grand salon du Kursaal,et s'abandonnantau genre d'observation si développé dans l'ouïe par l'absence d'un autre
sens, cet aveugle éprouverait une impression véritablement singulière, et qui l'émerveillerait. C'est l'incessant bruit de l'or et de l'argent répandant par les airs un con«^ cert métallique et cristallin ! C'est le choc continuel des pièces de toutes les monnaies du monde raflées, jetées, s' empilant, croulant, et, pour ainsi dire, animées dans le plus prodigieux va-et-vient ! La livre sterling est cause que S. M. Victoria va donner du nez contre l'aigle prussienne des Frédérics d'or; toutes sortes de. souverains étrangers figurés sur les thalers, les ducats, les florins, vont s'engouffrer dans les tas de pièces républicaines, tandis que le coq gaulois, qui régna dix-huit ans, tombe pile sur la face de Charles X. C'est la plus étonnante confusion da dynasties et de régimes ! Mais c'est surtout la musique la plus singulière dont oreille humaine puisse être caressée, émoustillée! Et cela dure, sans une minute d'interruption, depuis onze heures du matin jusqu'à onze heures du soir, vibrant, sonore et dru comme la pluie de Danaé, frappant d'une sorte de vertige momentané les cerveaux faibles, et inspirant aux forts un désir de combat justifié par les succès énormes de quelques voyageurs célèbres dans de récentes annales : ainsi, par exemple, l'amiral hollandais R..., raflant 250,000 francs en trois jours; le général Haynau, prélevant en quatre heures 100,000 francs sur les 130,000 qu'expose quotidiennement la banque; et le prince de Canino venu avec 10,000 francs, et en emportant 660,000 en moins d'une semaine!
A Ems, à Wiesbaden, on va pour soigner sa santé, — et l'on joue, pour ajouter la secousse de quelques émotions nouvelles aux sensations de bien-être que donne l'oisi-
veté. A Hombourg, une classe de touristes vient plus spécialement pour se mesurer avec une banque puissante qui défie les joueurs par l'abaissement extraordinaire des avantages qu'elle leur offre, — tel on rend des points au billard ou des toises à la course.
Donc, à Hombourg, le public a une triple physionomie : — les joueurs proprement dits ; — les malades qui viennent boire aux fameuses sources minérales; — les flâneurs, les touristes, voulant s'arrêter dans un beau pays, au milieu d'un air sec et pur qui donne un appétit formidable, et s'amuser aux séductions mondaines dont la ferme des jeux les entoure : chasses, cavalcades, tirs, excursions, bals, concerts, spectacles, etc.
Une célébrité spéciale, le docteur Constantin James, auteur d'un livre très-renommé (le Guide pratique aux Eaux Minérales dans tous les pays), avait envoyé cette année-là une foule de ses malades à Hombourg. 11 y avait des magistrats, des diplomates, des financiers, des gens du m.onde, de jolies dames, — et un évoque. Ce médecin par excellence des eaux curatives européennes, semblait avoir composé cette société pour le plus grand bien de chacun, ajoutant, — en ingénieux physiologiste qu'il est, — la cure de l'influence sociale à celle des sources hessoises. L'évèque était là pour le sodium, les belles dames pour le magnésium, les diplomates pour la chaux, et les financiers pour le fer! Le fait est que ces eaux merveilleuses conviennent à une douzaine de maladies caractérisées, et que le docteur James en obtient, par son mode — tout mondain —
de traitement, des effets surprenants. Il ne suffit généralement pas d'avoir un bon instrument... il faut en savoir jouer : or, le docteur James joue des Eaux à merveille. Aussi, son excellent livre est-il ici dans toutes les mains, comme aux bains de mer et partout. De plus prudents encore emportent de lui une consultation écrite, un traitement personnel, qui devient leur charte, leur credo.
Socialement parlant, l'aspect de la vie de Hombourg est double. C'est la seule localité de ce genre en Europe qui reste ouverte toute Vannée. Cet étrange cliquetis de métaux qu'on gagne et qu'on perd ne cesse que la nuit, et toutes les saisons y voient indistinctement fleurir sur l'ardent tapis vert ces brillants boutons d'or que chacun veut cueillir. C'est là ce qui constitue le caractère tout à part^ c'est là ce qui donne une si grande importance à Hombourg, entre toutes les villes d'eaux et de jeux du Rhin.
— On y gagne souvent la santé, quelquefois la fortune.
— Hygie ferme '^es sources lorsque tombe la dernière feuille, mais Plutus tient son temple ouvert pendant toute la durée des neiges, et si l'un s'en va guéri, l'autre reste à s'enrichir ou à se ruiner Mais on n'est pas aussi sûr de s'enrichir que de se guc'rir, et, le cas échéant, le meilleur moyen de se guérir de la tentation de se ruiner, c'est de perdre un peu. îl y a tout à parier alors que l'Iiomme raisonnable s'en ira guéri de toutes les façons!
Il y a quelques jours, il est arrivé ceci à la comtesse de K... :
On lui apporte une lettre, écriture inconnue. Elle la fait ouvrir par sa dame de compagnie, il en tombe un billet de banque de 1,000 francs. Surprise! On lit. La lettre, fort bien tournée, porte, en substance, le fait que voici : Il y a deux ans, une personne admise chez la comtesse, à Paris, et qui se trouvait dans la plus terrible crise de misère honteuse, lui avait dérobé un billet au milieu d'une Masse qui se trouvait sur la table, traînant dans la confusion des apprêts de départ. Ces 1,000 francs avaient rendu un énorme service au voleur, qui avaàt bientôt retrouvé les rayons ascendants de la roue de fortune. Il les restituait à celle qui l'avait sauvé sans le vouloir, sans le savoir ! On nous assure que la comtesse a mis dans le journal des étrangers un petit avis par lequel elle prie instamment le consciencieux voleur de se révéler, attendu qu'elle ne lui en veut nullement, et qu'elle serait très-curieuse de connaître son histoire.
Voici une histoire très-authentique, très- dramatique, qui s'est accomplie à Hombourg. J'en ai recueilU les détails de tout le monde, ce qui vaut mieux que d'un seul. Oyez,
Ily avait, depuis de longues années déjà, dans le pays, un Polonais du nomdeBaranosky. C'était un fort brave homme d'humeur mélancolique, d'existence solitaire, et qui ne se mêlait à la vie ardente de la saison que par les yeux, ne lisez pas les jeux ! Il allait le matin Ure les journaux au Kursaal, déjeunait sobrement sur la terrasse, faisait un tour de jardin , et disparaissait jusqu'au lendemain, ne
parlant à personne et évitant qu'on lui parlât. On ne l'avait jamais vu mettre le pied dans les salles de la Roulette ou du Trente-et-Quarante, encore moins dans celles des bals et concerts ; considéré comme un inoffensif maniaque, on se l9 montrait parfois, le laissant vivre à sa guise. Il demeurait à Hombourg été, hiver.
On ne lui connaissait qu'une passion , mais celle-là active, absorbante : la passion des tableaux, et les tableaux modernes... tel était l'écart de sa passion. Depuis une douzaine d'années il s'absentait régulièrement deux mois d'hiver, et il allait à Dusseldorf, à Anvers, à Bruxelles, à Paris, à Milan visiter les ateliers des peintres, et leur acheter leurs œuvres encore inconnues, les plus inconnues de préférence. Il repartait avec sa proie et accumulait tout cela par couche dans une grande chambre , tournant ses toiles le nez contre le mur.
Un beau jour on apprit qu'il allait se bâtir une maison. En effet, il venait d'acheter un assez grand terrain tout à l'entrée du bourg de Hombourg , à droite en arrivant de Francfort. Mais par les plans qu'il demanda, on vit bien qu'il songeait infiniment plus à loger ses tableaux que luimême, car l'édifice reçut une sorte de destination de musée. La chose faite, il passa toute une année de délices à encadrer et accrocher ses toiles selon leur jour. Il en avait déjà accumulé ainsi pour plus de cent mille écus dans une maison qui lui coûtait bien la moitié de cette somme. On parle d'homme heureux... en voilà un qui l'était. Il n'y a pour être heureux que quelque bonne et absorbante manie satisfaite. La sienne qui était double, était satisfaite doublement : d'abord il avait des tableaux, ensuite lui seul les
connaissait ! Jugez donc ! être seul à joiÙ!' de ces œuvres d'art recueillies à peine terminées, et souvent faites expressément pour celte destination mystérieuse ! On dit qu'il avait même réussi à se procurer ainsi quelques superbes portraits de belles jeunes femmes qui ne se supposaient sur la terre qu'en deux épreuves : original et copie ! Vous pensez bien qu'il ne laissait pénétrer aucun curieux, nul indiscret Qhez lui! Il s'y barricadait et s'y verrouillait comme un orfèvre juif du moyen âge allemand.
Les choses étaient en cet état il y a quelques semaines encore. Des domestiques fidèles faisaient la garde en véritables miquelets aux portes de cette maison que je regardais tristement l'autre jour, toute blanche et rouge des pierres neuves, au milieu de son jeune jardin, un peu tard planté pour l'âge de celui qui avait pu bâtir la maison, dirai-je, au souvenir du fabuUste. Pas d'ombre encore, si ce n'est celle insuffisante à l'homme des roses trémières, des dahlias et des petites perruques rondes de quelques acacias. Mais qu'importe ! les tableaux étaient bien logés, et notre amateur passait toutes ses journées à jouir de leur inédit absolu. Que me parlez-vous des bruyantes sociétés du Kursaal et des jardins : il avait ici la sienne, une société charmante et de tous les temps. Que d'heures rapides il passait ainsi, son lorgnon à la main dans son fauteuil à roulettes! Je vous dis que c'était un homme heureux; si j'étais arrivé à temps comme je l'eusse regardé avec respect, ce monument humain, cette vivante et rare réahsation d'une grande difficulté vaincue : le bonheur !
Or, depuis quatre ans passés, tous les étés arrive à Hombourg pour sa santé, j'imagine, un Espagnol demi-
artiste, demi-amateur, et un peu plus qu'à demi brocanteur de curiosités, de tableaux. Ce péninsulaire n'avait pas tardé à savoir la manie du vieil enfant de la vieille Pologne, et une ardente curiosité de voir le mystérieux musée n'avait pas tardé non plus à le dévorer. Mais, sachant la chose impossible par corruption , il se consacra tout à la séduction. — Il fit la cour à la portière, à la cuisinière du Polonais, direz-vous? — Pas du tout ! il attaqua le vieillard lui-même. A dater du jour où sa résolution fut prise, il se mit à guetter ses apparitions matinales au Casino, pour suivre imperturbablement le plan d'attaque, qui consistait en un siège en règle, avec tranchée ouverte, Ugnes circonvallatrices, reconnaissances prudentes et pointes obsidionales. Il avait calculé que ses opérations pourraient durer deux saisons , après quoi la place se rendrait , de guerre lasse, et il y entrerait sans coup férir. Il commença en 1852.
Ainsi il eut soin de s'emparer du journal que le Polonais affectionnait, de façon que celui-ci arrivant, le cherchant, et le voyant à regret occupé, le capteur put se faire un mérite de s'en priver et de l'offrir. Il accrochait le chapeau bousculé sur la taljle encombrée ; il relevait la canne glissant et tombant avec fracas; il fermait la fenêtre du courant d'air. Dehors, il veillait la porte par laquelle le vieillard allait passer, et l'obstruait pour avoir l'occasion de livrer passage en saluant. 11 allait demander le feu du cigare; il battait la mesure d'un air de jubilation à la musique que l'assiégé semblait goûter ; il profitait de tout enfin pour tacher d'échanger avec lui de petits sourires, afin de se révéler en communauté de goûts et de pensée avec
lui. Mais, disons-le! c'était bien peine perdue. Le bonhomme accueillait tout cela avec une réserve si glaciale que c'était à peine la plus stricte politesse. L'assiégeant ne se rebutait pourtant pas.
Un jour qu'il vit le Polonais entreprendre une promenade vers le Taunus par la fameuse allée des peupliers-colosses, il fit précipitamment un long détour, et se trouva seul avec lui à l'entrée du bois de pins. Mais le solitaire rendit à peine le salut dont l'autre usait comme d'une tentative d'entrée en matière, et, tirant un livre de sa poche, il s'enfonça bien vite dans une allée si étroite, qu'on n'y pouvait marcher deux de front : manqué !
Une autre fois, sachant que le sauvage allait à Francfort , l'Espagnol loua toutes les places du courrier pour se trouver seul avec lui dans la caisse... — 11 finira bien par se laisser entamer ! — dit-il. Mais le bonhomme, si obstinément traqué, s'endormit dans un coin, et l'autre en fut pour ses deux heures de route inutile et son argent : fiasco !
Tout cela dura jusque vers le mois d'août dernier. La poursuite et la fuite étaient arrivées à un tel degré d'opiniâtreté des deux côtés, que c'était un spectacle amusant à voir pour les habitués du Kursaal. — Ah! disait-on, voilà l'hidalgo qui guette le Polonais ! Ah ! voilà le vieux Baranosky... où donc est son cauchemar?
Mais un jour voici ce qui arriva ; c'était la fin, une triste fin. Le pourchassé venait de lire son journal, selon sa quotidienne habitude, et il partait pour rentrer chez lui. Il n'avait pas fait trente pas dans la rue , qu'un nuage d'été creva brusquement, et mit tout le monde en fuite. Tout à
coup un parapluie arrive au bout d'un bras tendu, et voilà le vieux Polonais qui retrouve son diable d'Espagnol.
» — Permettez-moi de vous reconduire , monsieur le comte . . . cette pluie atroce ...
» — Monsieur 1 je n'ai que faire de vos politesses, et je vous prie de me laisser vous et votre parapluie. Je puis pardieu bien prendre une voiture, ou retourner...
» — Non, monsieur le comte ! non ! je ne souffrirai pas ! permettez...
» — Ah çà, monsieur, décidément que me voulez-vous? — reprend le vieillard, perdant cette fois assez vite toute patience, et se dérobant indigné à l'abri du parapluie, malgré les efforts que fait l'autre pour l'en couvrir. — Croyezvous que je ne voie pas votre manège depuis trois ans et plus? Je ne vous connais pas, je m veux connaître personne, que diable! Il est vraiment étrange... il est même scandaleux... oui, mosieu! il est scandaleux et exaspérant de ne pouvoir vivre à sa guise, sans qu'un... sans que... car enfin... mosieu... allez au diable, vous et votre parapluie ! »
Le vieux guerrier (il avait dCi l'être) était hors des gonds, la face empourprée , l'œil allumé , et brandissant presque sa canne. 11 tombait une averse atroce , il la recevait en plein. L'autre reprit avec une inaltérable persistance, et sous son parapluie qu'il s'efforçait encore de tendre sur le vieillard indigné :
ce — Monsieur le comte, vous ne vous débarrasserez jamais de moi ! Ce que je fais depuis trois ans, je le referai pendant plus de trois ans encore. Vous aurez beau vous fâcher, ra m'est égal. Je ne me considérerai jamais comme
insulté par vous , un si rare amateur de tableaux ! Vous n'aurez absolument qu'un moyen de vous débarrasser de moi...
» — .Et ce moyen, mosieu! — exclama le bonhomme ruisselant.
» — Eh ! vous le devinez bien aux soins que vous prenez à m'éviter ! C'est de me laisser voir votre galerie...
» — Ma galerie! laisser voir ma galerie! jamais! jamais !
» — Alors, permettez au moins que je vous reconduise, monsieur le comte? ... » — reprit Je brocanteur, en réimposant son fameux parapluie.
11 se passa quelque chose de vif et de profond chez le vieux Polonais. Le visage enflammé par l'assaut du sang , les vêtements trempés par cette pluie d'été diluvienne et froide, il parut prendre une de ces résolutions qui font momentanément d'un homme une sorte de héros privé.
« — Eh bien... mosieu... puisqu'il n'y a pas d'autre moyen... de me débarrasser de vous... Eh bien , je... Eh bien, venez... venez à... deux heures... et je... je...
» — Ah ! monsieur le comte , combien je suis touché , reconnaissant de tant d'obhgeance , de courtoisie ! A deux heures, dites-vous? Je serai de toute exactitude. A deux heures, c'est entendu, comptez sur moi. Maintenant, permettez que je vous reconduise... que j'aie l'honneur...
» — Non, mosieu! veuillez me laisser. Je vous considère comme mon ennemi... adieu.
» — Non pas adieu , monsieur le comte : à tantôt ! »
Et le vieux fila sous Fondée. Le parapluie et l'Espagnol rentrèrent au Casino. Oncques ne se vit Espagnol plus fier
et plus vainqueur. La pluie pour lui valait tous les soleils, et il pressait presque , non pas sous son bras, mais dans ses bras le bienheureux parapluie qui lui avait valu cette aubaine. 11 allait enfin pénétrer dans cette fameuse et mystérieuse galerie , objet de l'ardente curiosité de tous les buveurs d'eau , et désespoir général de tant de Tantales réduits à faire le tour de la maison hargneusement gardée. Ah ! deux heures n'arriveraient jamais!
Elles arrivèrent pourtant, et presque plus vite qu'elles arriva à la grille celui qui grillait d'impatience de la franchir. 11 sonne.
« — Monsieur le comte Baranosky ! — demande-t-il avec confiance à la fille qui vient se montrer à travers les barreaux.
» — 11 n'y a personne ! — répond celle-ci avec l'habitude d'une éternelle consigne.
» — Si fait, il y a le maître de la maison. Il m'a donné rendez-vous à deux heures , et il est deux heures. Ouvrez !
» — Comment ! monsieur le comte vous aurait donné un rendez-vous ? ici ? Ah ! par exemple ! » — Oui, ici. Ouvrez ! »
A demi vaincue parle ton d'autorité de l'impétrant, cette fille ouvrit la grille. Voilà l'ennemi dans la place ! dans le jardin dumoins. Il s'élance vers la maison.
« — Doucement, doucement, monsieur... Je vais voir oi^i est mon maître... car je suis bien étonnée... je dirai même bien surprise... »
Va elle ouvre une porte , la franchit lestement et Ja ferme sur le nez du curieux , comme cela se voit dans un
tas de vaudevilles. Quelques minutes s'écoulent; elle revient.
« — J'ai cherché monsieur le comte partout, et il n'y est pas 1
» — Il n'est pas partout, c'est possible! mais il sera quelque part, — reprend l'autre. — Il m'a donné rendezvous, il est rentré... il faut le trouver.
» — Oui, il est rentré tout traversé parla pluie... à son âge!
» — Donc, cherchez mieux, la belle, et dites-lui que je suis là. Allez ! »
Elle va. Celte fois le curieux pénètre dans le vestibule. Mais bientôt des cris perçants retentissent à l'étage supérieur, et la fille arrive en proie à la plus grande épouvante, en dégringolant l'escalier sous des jambes qui ne Ja supportent plus :
« — Ah ! grand Dieu ! mon pauvre maître ! Ah ! Jésus , que lui est-il arrivé! vite, vite, du secours! Ah! mon Dieu, mon Dieu ! »
A travers ces exclamations et cette épouvante , l'Espagnol apprit ceci : Cette fille avait, en effet, d'abord vainement cherché son maître...; mais elle avait oublié une petite salle où il se reposait souvent , et c'était là qu'elle était allée la seconde fois. La porte lui offrit quelque résistance,... elle poussa... et trouva M. Baranosky à terre, affaissé sur lui-même. Un coup de sang l'avait foudroyé !
Au milieu de l'épouvante qu'une pareille catastrophe jeta dans la maison, et dans le brouhaha des domestiques accourus et envahissant le cabinet, l'Espagnol s'obstina dans son idée fixe.
(( — Courez chercher un médecin... la justice! — disait la pauvre servante ép'lorée.
» — Par où 3ntre-t-on dans la galerie de tableaux ? — demande l'implacable curieux au jardinier accouru comme les autres. »
Et comme on ne lui répondait pas, au milieu de l'émotion grandissante, il laissa là le drame, et s'en fut ouvrant toutes les portes et cherchant comme un furieux, Pendant ce temps-là , un médecin arrivait , saignait le pauvre comte... il était trop tard! Bien que tiède encore, le vieillard était expiré. La justice arrivait pour commencer l'enquête , lorsque l'Espagnol sortit de la galerie , dont il avait ouvert toutes les fenêtres et abattu tous les stores , visitant impassiblement et minutieusement la collection mystérieuse sur laquelle n'avaient jamais passé que lesyeux du maître... ses yeux fermés, hélas !
De l'enquête il résulta, pour la justice, que la science ne vit d'autre cause à cette brusque catastrophe que quelque vive émotion ressentie par le vieux comte. L'Espagnol, interrogé, déclara qu'il avait rencontré le Polonais à midi, et qu'il en avait reçu un rendez-vous pour deux heures... C'était tout. Mais à Hombourg on paraissait ne pas douter des causes de cette vive secousse qui avait si fatalem.ent frappé un vieillard sanguin. On ne lui connaît pas de parents, et il paraît qu'un testament trouvé dans ses papiers lègue la maison et les tableaux à la petite ville de Hombourg, à condition que chaque visiteur payera un droit d'entrée au profit des pauvres. Ainsi désormais la foule va chaque jour pénétrer librement dans cette demeure que son maître avait, de son vivant, défendue... à en mourir !
On a conservé, au Rhin, dans les environs de Francfort, une coutume patriarcale et presque biblique qui mérite d'autant plus d'être mentionnée, que nous aurons à y accoler une anecdote. Voici le fait. Le Fcldberg est le point le plus élevé de la chaîne du Taunus, et de là, à mille mètres environ, au-dessus de la plaine du Mein, on découvre toute la vallée rhénane, bornée au loin par les Vosges d'une part, et ailleurs par les plus hauts monts de la Thuringe et de la Vétéravie. C'est la Suisse du Taunus.
Une douzaine de kilomètres à peine sépare le Feldberg de Hombourg. Chaque année, le 24 juin, une foule considérable a coutume de partir de toutes les localités circonvoisines, depuis Francfort, et d'entreprendre l'ascension de la montagne, pour voir, de son sommet, se lever le soleil. La journée qui suit est consacrée à des chants, des danses, de joyeux et surtout copieux repas.
Un Anglais, M. BarnettW , qui dépense d'une façon
originale une fort belle fortune, et qui a adopté le Rhin pour toute la belle saison, ne manque jamais de se trouver à Hombourg au mois de juin, et de s'unir aux députations qui entreprennent l'ascension solaire du Feldberg. En 1840, il avait remarqué dans la foule de ces sortes d'Incas d'un jour, un grand vieillard du plus imposant aspect, qu'on lui avait dit être tout près d'être centenaire, et qui habitait au sein des sources muriatiques de Sodan. L'Anglais, causant avec lui, avait connu sa pauvreté et sa nombreuse famille. Pareil au burgrave de Heppenheff, chanté par Victor Hugo dans un drame célèbre, ce Job du Taunus avait
VOYAf/ES ÇA ET LA J9T
derricre lui trois générations sur pied; son fils aîné, déjà vieillard ; un petit-fils, plus que quadragénaire ; et la fille de celui-ci, en âge d'être mariée. Frappé de cet intéressant phénomène humain, M. Barnett W avait constitué au patriarche de Kœnigssteiii une rente viagère de cinquante livres sterhng, qu'il lui payait en personne, tous les 2ù juin, au sommet du Taunus, alors qu'ils se rencontraient là pour le lever du soleil que l'aïeul avait vu décliner cent fois vers les neiges hivernales. Cette année-ci Job prenait cent et un ans !
L'Anglais s'unit à la caravane annuelle, le 23 juin vers minuit. On monte, on arrive... il cherche l'homme séculaire... 11 n'est plus là ! C'est son fils Magnus qui se présente, presque octogénaire et en deail. Job est mort la veille... Mais les quatre générations ne sont point pour cela brisées; la petite-fille de Magnus a, la veille aussi, mis au monde un fils, et alors qu'un souffle s'éteignait au sommet de l'âge humain, il renaissait en bas, comme recueilli! •
M. Barnett W a reporté sur le tout petit enfant la
pension que le centenaire laissait en s.irvivance. Voilà un viager bien audacieux ! Si Job avait vécu un jour de plus, cinq générations de montagnards pauvres étaient en présence ! quel dépit pour les miUionnaires citadins î
Voici une autre histoire, dont le premier acte s'est passé sous nos yeux, à Hombourg.
Une famille parisienne s'était fixée pour un mois dans un des délicieux cottages qui donnent sur le parc du Ca-
sino. On venait de faire une promenade sur la colline qui domine le plateau où s'étend la ville. l'ne jeune veuve de vingt-trois ans était de la partie, une veuve charmante, avec toutes les qualités et tous les défauts delà Parisienne, les qualités qui sont l'élégance, la grâce, le savoir-vivre et un peu le savoir-faire... l'esprit prompt, le goût des arts permanent, celui de la nature intermittent, etc. Les défauts qui sont... Mais il faut hâter le récit, au lieu de le regarder démesurément ! Donc, dans ce groupe de promeneurs il y avait cette veuve.
On arrive à suivre le long mur d'un jardin, et au bout de ce mur apparaît un joli kiosque. La fenêtre est toute grande ouverte... Les Parisiens sont curieux commodes Vénitiens du moyen âge; ils s'arrêtent, et voilà les dames sur la pointe du brodequin pour tâcher de voir un intérieur qui s'annonce-bien,par l'ensemble. En effet, on aperçoit un piano ouvert, des jardinières du Japon pleines de fleurs rares, des sièges confortables; partout des tableaux, des statuettes, de belles armes d'Orient ; une table couverte d'un tapis de Smyrne, et chargée de Uvres, d'albums, de journaux... tout cela élégant, opulent, inteUigent.
of — C'est drôle et c'est fâcheux, — dit la jeune veuve, — on ne voit pas dans tout cela trace d'une femme ! pas une tapisserie commencée... un voile oublié, un éventail tombé! Quel malheur! Je suis sûre qu'un affreux cigare empeste tout cela, profane ce joli intérieur ouvert par là sur un parc plein de l'ombre des grands arbres, et donnant par ici sur la vue de cette délicieuse vallée ! et Hombourg à dix minutes d'ici ! quelle ravissante demeure! et comme on passerait là une admirable existence ! ah,
quand je pense à nos boîtes de Paris! Et dire qu'il y a des gens qui demeurent là! des hommes... un homme seul, peut-être! C'est scandaleux! inique! révoltant! »
Et chacun dit son mot! et on s'éloigna lentement, et à regret !
Mais à mesure que le groupe s'éloignait, quelqu'un s'approchait intérieurement de la fenêtre. C'était unhomm.e! un homme qui avait le scandaleux privilège d'habiter uniquement ,et iniquement !) cette jolie maison à kiosque qui était sa révoltante propriété! Il avait tout entendu d'un coin où il rangeait des livres. Saisir une lorgnette, courir à la persienne fermée d'une autre façade du pavillon, et voir la jeune envieuse se retourner à l'angle du chemin, fut l'affaire d'un moment, et une amusante surprise. 11 reçoit à travers son abri les éclats d'un dernier regard désespéré, et reconnaît de quelle charmante femme il a encouru l'anathème... partagé par son cigare. Il prend son chapeau, ses gants, sa canne légère, le voilà parti. 11 suit de loin d'abord, puis s'approche et arrive à distance, à travers les allées du Casino; il voit la société s'asseoir; il examine prudemment, constaste bien les personnes, et disparaît... Le soir, il y a concert à l'étabhssement, un concert formidable, improbable, je dirais impossible si je n'y avais pas assisté. La jolie veuve est là, sur le troisième banc, en charm'^nte toilette parisienne; notre homme la voit, la lorgne, l'admire... que vous dirai-je? les relations se nouent facilement aux eaux; tj^ois jours après, toute cette société, si curieuse l'autre fois dans la poussière du chemin, était éparpillée dans le jardin que vous savez, et venait vérifier de près, les séductions du joli kiosque. Et sachez tout,
puisque la révélation est commencée! L'an prochain, vous ou moi, passant par là, et curieux à notre tour, nous pourrons voir: loie tapisserie commencée,... unvoile oublié ,... vu éventail tombé... Mais tout cela appartiendra à notre jolie veuve, devenue comtesse ***.
Voyez pourtant ce que c'est que de parler à propos !
Maintenan.t, je ne suis plus curieux que d'une chose, c'est de savoir si la dame, après les exclamations que vous avez entendues sur la beauté de la retraite et le désir d'y couler une paisible existence, etc., ne soupirera pas encore un peu, l'hiver, après les affreuses boites dans lesquelles on contraint les jolies femmes de vivre à Paris !
YIII
Une étrange erreur d'acoustique. — Une pensée de la feue duchesse de Nassau. — Implacable rivalité de deux mondaines. — Qu'il ne faut pas regarder par le trou des serrures. — Étrange pari de deux Anglais. — Pour 320,000 francs de timbres-poste.
Un voyageur nous raconte que se trouvant à Wiesbaden, lors de l'explosion de la poudrière de Mayence, comme on avait annoncé la veille au soir qu'un Prussien avait perdu au jeu une somme considérable, lorsque éclata la détonation, un Anglais, voisin de chambre du Prussien, crut que c'était celui-ci qui se faisait sauter la cervelle... et qu'il courut trouver le maître d'hôtel de la Rose, pour payer sur-le-champ sa note et quitter une pareille maison! Mais, remontant tout ému dans sa chambre, il rencontra dans l'escalier le Prussien... qui allait en quête des causes de l'explosion; il se jette dans ses bras:
— « Ah ! monsieur, vous vous êtes donc manqué? J'ensuis bien aise ! Mais pour l'amour de Dieu ne recommencez pas. . . ou avertissez-moi auparavant pour que je déménage i »
Une erreur tout aussi comique peu^t être citée comme pendant à cette anecdote.
Il y avait jadis, dans le parc de Versnilles, une très-l)elle statue de Jupiter. In jour, M'"e de Durfort, qui fut dame d'atours de la duchesse d'Orléans, se promenant seule dans le parc, s'arrêta devant la statue, et lui dit:
« Or ça, monsieur Jupiter, vous étiez un grand séducteur autrefois!... Je ne suis, dit-on, pas mal... Voyons, dites-moi quelque douceur, puisque aussi bien vous avez la bouche entr'ouverte! »
Au moment mêmeoùMme de Durfort achevait cette plaisante interpellation, un moulin à poudre vint a sauter dans le voisinage, avec un fracas épouvantable!
La marquise, ne doutant pas que c'était le dieu qui répondait à sa maaière, fut en proie à une telle épouvante, qu'elle tomba par terre, évanouie. On vint la relever, mais pour la mettre au ht, où elle passa huit jours comme foudroyée par ce véritable Jupiter Tonnant... et encore plus étonnant !
Nous copions ces hgnes sur un album que la princesse St... porte avec elle en voyage, dans l'espoir de rencontrer des célébrités à y rançonner :
« J'ai connu des êtres dans les élans desquels l'imagination jouait le plus grand rôle. Aimant, aimés, ils rêvaient des heures délicieuses... Le sort parfois propice les leur accordait. Les voilà heureux, n'est-ce pas? Eh non! non. Au lieu de jouir à plein cœur, ils repartaient, du sein de ces heures mêmes, vers les incertains brouillards des terres promises. Parfois, en rébellion contre leur propre injustice, contre leur ingratitude envers le sort, ils trouvaient
dans un éclair de leur raison la force de s'indigner contre eux-mêmes. Alors, violemment ramenés à la contemplation du présent, à la constatation du réel, on eût pu les entendre se dire, absurdes, cruels et ingrats à la fois : Voyons... je suis là, en plein dans cette situation longtemps rêvée, si ardemment espérée... Ne suis-je pas heureux? C'est elle! c'est lui! c'est ce lieu! c'est cette heure!... A quoi vais-je aspirer encore?
» Saint-Preux quittait Julie pour aller lui écrire. » L'auteur de ces hgnes charmantes, qu'il avait jusqu'ici été prohibé de copier, est cette brillante duchesse de Nassau qui vient de mourir, et dont la délicieuse villa, admirablement placée sur la déclivité de la colline qui domine tout Wiesbaden,est ouverte aux touristes, aux curieux que réunit la saison des eaux.
\oici une aventure qui s'est passée sous nos yeux, a Wiesbaden, hôtel des Qnatrc-Saisorifi.
Commençons par constater qu'il y a à Paris, dans le grand monde, deux familles à peu près égales par le nom et par l'opulence, qui sont en perpétuel conflit de rivalité» Une jeune et johe femme est dans chaque camp, qui tient le drapeau et qui donne le signal du combat à chaque oc* casion qu'il est possible de faire naître. Tantôt il s'agit de conquérir au grand Opéra ou aux Italiens telle ou telle loge plus fashionable qu'une autre; — tantôt c'est un assaut de beaux équipages, — ou bien une célébrité à enle-» ver pour son salon, — ou bien encore c'est un grand dîner pour lequel il faut, en fait de primeurs et de raretés gas-
tronomiques, réduire à l'impossibilité ou à l'imitation celle qui arrivera trop tard. Bref, ces deux familles , prenant ardemment fait et cause pour ces deux femmes, passent leur vie à se provoquer, se dépasser et naturellement aussi à se haïr, car tout vaincu en veut à son vainqueur, surtout sur le terrain de l'amour-propre, et on doit bien penser que dans la rivalité dont il s'agit, ces deux brillantes amazones sociales se partagent et les victoires et les défaites. Si elles étaient moins riches, elles s'y ruineraient !
Il y a six mois, la famille M..., dirai-je pour les distinguer, remporta sur la famille 0... un de ces triomphes qui changent un beau jour les animosités secrètes et, si l'on peut dire, encore courtoises, en hostilités déclarées. Il s'agissait d'une préfecture pour laquelle les 0... et les M... avaient un candidat, un parent. Ce fut le protégé des 0... qui fut nommé, et, depuis ce jour, les M... furieux perdirent toute retenue. Ils en sont arrivés à faire éplucher la généalogie de leurs adversaires, chez lesquels il y eut, au seizième siècle, un éciisson barré, du fait d'un guerrier célèbre. Les 0... ripostèrent en prouvant qu'un M... avait du sang juif dans lesvehies; et ayant appris qu'un de leurs ennemis convoitait une ferme qui formait enclave dans une terre importante des environs de Paris, ils s'empressèrent de la payer un prix exagéré, dans la certitude de jouer un vilain tour. Bref, ces Guelfes du faubourg Saint-Germain et ces Gibelins du faubourg Saint-Honoré donnaient à la société parisienne un amusant spectacle, lorsqu'ils partirent les uns et les autres pour le Rhin.
Paris s'attendit à de nouveaux conflits. Paris avait rai-
son, et cette fois, il paraît que les tribunaux devront prononcer sur cette nouvelle prise d'armes, et que le vainqueur aura pour héraut un huissier, et pour annales une feuille de papier timbré.
Voici les faits. On jugera s'ils méritent.de se dénouer si solennellement.
En août dernier, un homme d'une trentaine d'années descend à l'hôtel des Quatre-Saisons, à Wiesbaden. Le voyageur a pour tout équipage un sac de nuit. On s'apprête à lui donner une chambre quelconque ; mais il déclare qu'il lui faut un grand appartement, au plus bel étage! On s'étonne d'abord, mais ses façons ont quelque chose d'impératif qui fait qu'on lui ouvre ce qu'il y a de mieux. Il s'installe au premier, dans cinq chambres, où sa personne et son sac de nuit ne font pas d'encombrement. On pense qu'il attend quelqu'un. Deux ou trois jours se passent; il a pour une soixantaine de francs de loyer par jour et il ne fait pour sa table qu'une dépense d'une quinzaine de francs... Au bout de huit jours, l'aubergiste s'impatiente; car, dans un tel appartement, il faut dépenser journellement le décuple.
Un matin, l'étranger va se promener. Lorsqu'il revient, il est tout surpris d'apercevoir de loin des dames à son balcon. Il approche... et quelle n'est pas sa stupeur, sa fureur, en reconnaissant la famille 0... qui se pavane chez lui! Le Gibelin >L.. rentre, demande des explications; on lui répond par des arguments d'aubergiste; et le soir même, toute la famille M... qui arrive enfin pour s'installer trouve la place occupée, et par qui, grand Dieu! ce
qui amène une scène si violente entre un M... et un 0...,
qu'un duel est décidé. Le lendemain, on se rend sur la frontière voisine, le champion M... reçoit dans la mâchoire un coup d'épée qui le défigure; bref, la fureur est au comble des deux côtés, et à ce point, que les deux partis s'étant munis de. toutes les pièces et attestations légalisées sur les lieux, il va s'ouvrir sur l'acte de dépossession violente de l'appartement un de ces procès sans fond oi^i tout est dans la forme, et qui va amuser tout Paris d'ici à quelques semaines, si un peu de bon sens ne rentre pas bien vite dans toutes ces têtes à l'envers, parmi lesquelles on est étonné de voir figurer deux hommes qui ont occupé, sous la dernière monarchie, des emplois considérables.
Quelques jours après je fus témoin d'une scène assez plaisante. Grande rumeur dans l'hôtel ! Un monsieur réclamait à cor et à cris le commissaire de police. Que s'était-il donc passé? Voici :
Le monsieur était voisin d'un autre monsieur. Une simple porte fermée d'un verrou par ici, d'un tour de clef par-là, les séparait comme c'est l'ordinaire dans les hôtels qui doivent, au besoin, réunir plusieurs chambres. M. A. était un ci-devant, très-prétentieux avec les dames, et faisant le langoureux à table d'hôte. M. B. était fami des dames sur lesquelles l'autre opérait, avec des airs penchés, des œillades et des cols rabattus comme ceux des colins d'opéra-comique. Telle était la situation au moment de l'explosion dont il s'agit.
11 parait que M. A., un jour qu'on attendait la cloche du dîner, avait entendu fourrager à la serrure, qu'il avait re-
gardé sournoisement, et qu'il avait constaté qu'un œil indiscret était collé là, qui pénétrait des mystères dont la découverte le désolait. Il s'agissait sans doute de quelque râtelier en hippopotame, de quelque mixtion pour les gens qui ont les cheveux gris, ou de quelque perruque pour ceux qui n'ont pas de cheveux du tout. Peut-être autre chose encore, je ne sais.
Toujours est-il que M. A., surpris dans ses secrets par M. B., et se voyant compromis, ridiculisé, perdu dans ses tentatives galantes, en prit une telle colère, qu'il cria après le commissaire aussi fort que si on l'avait détroussé. Comme on ne savait au juste ce qu'il y avait, le Commissaire vint, et là ce fut la scène la plus grotesque que les mille réalités de la vie puissent opposer aux inventions timides. M. A., transporté, furieux, déclarait la conduite de son voisin assimilable à la rupture frauduleuse d'un cachet de lettre, et il voulait que B. fût arrêté et plongé dans les plus noirs cachots du Nassau. Toute la société réunie pour se mettre à table riait de cette idée, et le coupable riait, je crois, plus fort que les autres.. . car il y avait entre lui et son ardent accusateur le secret comique de ce qu'il avait vu...
Le commissaire souriait aussi, ne trouvant pas le cas pendable, et assurant au plaignant exalté que le délit en question, — celui d'un indiscret qui fourre son œil au trou d'une serrure^ — n'avait pas été prévu par les lois, et que, conséquemment, l'assimilation n'était pas chose facile.
Tout cela, cette fureur, ces rires, ces débats, dura bien une heure pendant laquelle le dîner refroidissait. M. A. voyant qu'il ne pouvait obtenir une justice qu'il ne son-
geait pas à se faire lui-même, prit le parti de s'en aller, de se sauver plutôt... et toute la société de se mettre à table en jubilation. Qu'avait vu M. B. par son espionnage de fort mauvais goût, du reste? je ne l'ai pas su et vous resterez dans mon ignorance. Après tout, le comique de l'affaire n'est pas là.
Autre histoire. L'hiver dernier, deux Anglais qui avaient passé tout l'été au Rhin, se laissèrent séduire par la forme en éven'iail de la ville de Carlsruhe, et se passionnèrent pour l'idée qui a placé le château comme une sorte de bouton à l'éventail, dans le but de symboliser la centralisation du pouvoir où aboutissent tous les rayons. Ils s'installèrent à l'hôtel de V Empereur romain, et y entamèrent fortement la réserve du johannisberg et du steinberg qu'avait faite, dans les bonnes années, le maître du gasthoff.
Mais, au bout de deux mois, l'ennui commença à les attaquer, et l'un d'eux allait probablement fuir, lorsque le plus sédentaire, pour retenir son ami jusqu'au retour de la verdure, lui proposa un pari de nature à l'occuper, à l'accabler. Voici :
La salle à manger de l'hôtel de V Empereur romain était remarquable par la nudité de ses parois, où se balançait, pour tout tableau, toute œuvre d'art, la pancarte des vins, avec le pouce des garçons marqué au bas. C'était là, après diner, disons aussi après boire, que les deux- insulaires recevaient d'ordinaire leur courrier anglais, aux enveloppes couvertes de portraits de sa gracieuse Majesté la reine du
Royaume-Uni. Ces images fiscales firent éclore une pensée burlesque sous la paroi occipitale de lord \V... :
« — Je parie, milord, que vous ne tapisseriez pas cette salle en timbres-poste ayant servi ! ... Je vous donne un an î
» — Et vous pariez?
» — Cent mille florins...
» — Cent cinquante mille ?
» — Soit!... Qu'on appelle un notaire! »
Arrive le notaire ; un acte est dressé. L'enjeu est donc da 320,000 francs... une distraction d'hiver! Voilà donc lord 0... fort occupé. L'un agira, l'autre le regardera, ils ne s'ennuieront plus !
Mais que fait l'acceptant? Il y a à Çarlsruhe un orphelinat. Il s'y rend, et dit au supérieur : « Voilà ce que j'ai parié ; réunissez les millions de vieux timbres-poste nécessaires, et le montant du pari perdu par mon ami est à votre charitable maison !
Le supérieur accepte. On raconte l'affaire dans tous les' journaux allemands, anglais et français. Les chroniqueurs s'en emparent à Paris. Voilà, sur tous les pomts, la charité, l'émulation qui s'éveillent; toute l'Allemagne surtout se passionne; dans chaque maison de banque et de commerce, un commis armé de ciseaux avides rogne toutes les enveloppes ; dans les familles, les jeunes filles, animées d'un beau zèle, font une chasse effrénée aux petites images multicolores de tous les souverains européens... C'est une rage ! chacun se vante de ses résultats, et quand on a atteint des chiffres" respectables, on va faire dépôt de sa moisson chez le curé, le pasteur de la ville, qui centralise et attend la date voulue pour Texpédition, c'est-à-dire
l'automne : octobre et Garlsruhe! D'après ce qu'on s'écrit et se communique de divers points de l'émulation sans pareille, les millions de timbres-poste nécessaires pour tapisser la salle seront réunis; il y aura excès.... Les 150,000 florins seront donc payés par lord W..., et l'orphelinat se verra richement doté par le généreux abandon de l'étrange pari...
Mais qu'apprend-on bientôt?... Y a-t-il un orphelinat à Garlsruhe? Je ne sais! Ce qui est, nous assure-t-on, tout à fait chimérique, c'est l'existence des parieurs! 11 n'y a ni lord W... ni lord 0... Un journaliste a inventé toute l'histoire, a mystifié l'Europe... Tant de sollicitude était duperie, et les charitables découpeurs de tant de timbresposte ont perdu leur peine. Un immense éclat de rire retentit sur la mystification dont Paris lui-même a été la dupe... Peut-être Paris renferme-t-il aussi le mystificateur! Voilà ce que l'on nous assure du moins...
Le Johannisberg. — L'a mot de son propriétaire, le prince de Metternich. — Ses femmes. — Ses caves. — Ses armes. — Son vin. — M. Jules Lacpoix au Johannisberg. — Les verres à vin du Rhin. —
— Culture de ce vin. — Les produits du cru Metternich. — Le prix d'un cep. — Des divers crus du Rhin. — Le château de Johannisberg.
— La guerre et les tonneaux. — Le Steiiiberg, rival du Johannisberg. — Une ruse de moines éventée par Napoléon.
Lorsque le Dampfschiff approche du groupe d'îles qui ressemblent, par leur forme allongée, à de grandes barques chargées de verdure, les voyageurs, avertis par leur Guide que le Johannisberg n'est pas loin, se mettent à chercher le célèbre cliàteau- vignoble du prince de Metternich.
Et bientôt, sur le sommet d'une colline dont les déclivités sont hérissées de cépages, on aperçoit le célèbre schloss blanchâtre sous ses toits rougeàtres, et portant au fronton, comme une ferronnière, ou au front, comme un cyclope ouvre son œil, les armes du prince jaillissant en rondebosse de la pierre, jadis colorée, mais lavée parles pluies. L'ensemble des bâtiments forme un groupe un peu confus sur la droite duquel une chapelle se soude par l'extrémité de sa nef. Une étroite terrasse enserre le tout, et le vi-
gnoble s'étend du sud à l'est jusqu'au bas de la colline qui porte le nom de Saint-Jean. Tout le vignoble est en plein soleil ; il forme environ soixante-six arpents.
Mais il nous semble que c'est ici le lieu de placer un mot sur le prince, propriétaire actuel de cette magnifique et opulente résidence, un des points célèbres de l'Europe.
Clémient-Venceslas-Lothaire, prince de Metternich-Winnebourg, — duc de Portella^ — comte de Kœnigswart, etc., etc., — grand d'Espagne de première classe, né en 1773, — dès 1809 ministre d'État et de conférence, — puis ministre des affaires étrangères, — puis président des conférences ministérielles pour les affaires étrangères, — puis grand chancelier de la maison, de la cour et de l'État, — grand cordon de vingt-cinq ordres, — docteur en l'université d'Oxford ( ainsi que le furent les empereurs Alexandreet François ) , a aujourd'hui quatre-vingt-six ans. Il fut ambassadeur à Berlin de 1806 à 1809, et l'Autriche lui dut le traité conclu avec la France le U octobre 1809. Il signa le traité de Tœplitz, le traité de Paris, et tint une des premières places au congrès de Vienne, circonstance qui devait ajouter à tous ses titres celui de — seigneur du fief, du vignoble r ont nous nous occupons. S'il a le bonnet d'Oxford, disons que cette dignité est fort justifiée chez le prince par l'étendue et la variété de ses connaissances, qui en font un savant des plus distingués. Mais c'est du vigneron qu'il faut parler ici.
Le point 011 s'élève le Johannisberg est un des plus charmants du Rhin. Des fenêtres du château, la vue s'étend jus-
qu'à Mayence, dont la cathédrale rose domine la contrée. L'appartement du château n'offre guère de luxe, et le confort à peine. On sent bien que c'est là le centre d'un revenu de loin en loin visité, plutôt qu'une résidence d'agrément, malgré sa situation véritablement admirable. Le prince n'y a point séjourné depuis 1851, époque où il revejiait de Bruxelles, pays qu'il avait habité depuis les événements de 18/|8. La princesse, sa troisième femme, vivait encore à cette époque. La première femme du prince de Metternich était une fille du prince Ernest de Kaunhz.Lcur mariage datait de 1795; il la perdit en 1825. Sa seconde femme était née baronne de Leykamp, élevée au titre de comtesse de Beilstein ; il l'épousa en 1827; elle mourut deux ans après. La troisième, enfin, qu'il prit en 1831, c'est-à-dire à l'âge de cinquante-huit ans, était une Zichy- Ferraris: la princesse Mélanie, morte en 185/1. Sa chambre au Johannisberg est encore là telle qu'elle l'a quittée. Rien de plus triste que cet examen des heux où les morts ont laissé l'empreinte de leurs goûts, la trace de leur humeur, de leur caractère, de leurs passions! La princesse avait visité Venise ; elle en avait rapporté des gouaches qui sont là plus durables sous leurs fragiles couleurs, que ne le fut la main qui les a suspendues pour un poétique souvenir! Le meuble, les rideaux, tout est de simple perse; quelques statuettes de plâtre, quelques gravuresanglaises, des vases, des jardinières qui ne s'orneront guère de Heurs... tout cela est froid et pénible, et contraste avec les merveilles naturelles qui s'encadrent dans les fenêtres. Le cabinet du prince est plus simple encore ; les meubles sont tels qu'on les fabriquait en Allemagne sous l'anguleuse impression du
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goût dit de l'Empire. Aux murailles pendent quelques gravures modestement encadrées : la Vierge de Folino, de Raphaël, et la Transfigura tion, du même, gravé par Morghen. On y voit aussi l'estampe gravée par Godefroy, d'après Isabey, et représantent le Congrès de Vienne, dont le prince est resté un des rares survivants...
Dans un grand salon presque vide, on a placé, sous son rideau hermétique, une chambre obscure. Rien de plus charmant que d'y voir tout le paysage extérieur concentré, et le Rhin étendu sur la table, avec les petites vapeurs courant sous le doigt de l'observateur. Les honneurs du château sont faits avec beaucoup de courtoisie aux étrangers munis de lettres pour l'intendant. Bien recommandé, on peut même voiries caves. Mais y boire! il faut pour cela une position tout exceptionnelle, celle, par exemple, que peut donner la signature de l'agent unique des produits de Johannisberg, qui a le monopole exclusif de la vente de ces vins fameux. C'est sous ce patronage que se présenta la petite compagnie à laquelle nous étions mêlé; donc, non-seulement nous avons vu, mais aussi nous avons bu...
Racontons cette visite souterraine, où le point de vue change, mais où il a aussi son charme particulier!
Ces caves, qui s'ouvrent sur la droite du château, remplissent tout l'espace souterrain de l'édifice et de la terrasse qui l'entoure. Elles se Succèdent comme des catacombes, et plus elles sont reculées et plus les vins qu'elles renfennent sont précieux. Les tonneaux sont rangés par
files de droite et de gauche, entretenus dans un état de propreté presque élégante, et portant sur le fond les armes peintes de l'illustre propriétaire. Ces armes, qui sont, je crois, trois coquilles de sable en champ d'argent, font à quelque distance l'effet d'une tète de mort. Une sorte de cierge qu'on plante sur chaque barrique constitue une illumination un peu lugubre, qui rappelle moins une cave à vins qu'un caveau funèbre^ moins une fête de dégustation exquise que quelque sombre cérémonie de funérailles ! Mais l'impression ne dure guère. Les cavistes sont à leur poste auprès des tonneaux fameux ; les employés tiennent de longues sondent pneumatiques; les bondes sautent, le tube plongé dans la précieuse hqueur s'emplit, et va jaillir dans une série de verres de Bohême qui chargent un plateau promené par un des domestiques du schloss. Les ordres d'hospitalité étaient si amples, qu'on versa de toutes les qualités, — depuis celle qui ne coûte que deux florins et demi la bouteille, — jusqu'à cette Hqueur suprême que les amateurs se disputent, et qu'on semble ne vendre qu'à regret au prix de vingt-cinq à trente francs le flacon coiffé du cachet bleu, — le plus aristocratique de tous, même le cachet .<iV.'
Un de nos compagnons, une célébrité de la plume, un Hercule de 1 ettres,dont la tète est aussi insensible aux fumées du vin qu'elle l'est à celles de la gloire, goûta de tout... et goûta, c'est le mot modeste... Cette séance souterraine devra lui être une date enivrante! Le colosse ne s'en repentit pas, et bien qu'il déclarât que ces dégustations successives tendaient uniquement à bien fixer son opinion sur les variétés d'un cru célèbre, il faut croire que
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ropéralion lui agréait un peu plus que le désir d'ajouter à la somme de son instruction. 11 avala bien ainsi deux bouteilles d'expérience, et ne s'en comporta pas plus mal en sortant de là, malgré l'effet que produisent sur le cerveau tapissé de vapeurs spiritueuses le grand air et le grand jour. Les dames a'avaientguère que complaisammenttrempé le bout des lè/res dans le verre trapu et gravé de feuilles de vigne, qui contenait la qualité la plus vantée, et qui porte la date de 18/^6.
Le vin tie Jobannisberg ne llatte pas moins la vue et l'odorat qu'il délecte le goût. 11 a une belle couleur d'ambre, d'or pâle, qui n'a guère d'analogue, chez nous, que certains vieux crus de haut Sauterne, le Hur-Saluce ou le château- Iquem, par exemple. Quant à l'arôme, au bouquet, il est étrange, énergique, sulfureux. 11 s'empare vivement des nerfs olfactifs ; — il monte aux idées tout en provoquant la sensualité qu'il va satisfaire. Le voir fait désirer de le flairer; le ilairer pousse irrésistibleme'nt à le boire! De tous les vins dans la gestation desquels le soleil ue travaille pas ardemment, c'est le plus délicat et le plus parfumé, tout en étant l'un des plus violents. Le madère, le marsalla, le xérès, le porto, tous vins chaleureux qui semblent garder dans leur sein des parcelles du soleil torride qui a fait mûrir leurs grappes mères, ont pour l'estomac plus de générosité que lui. Mais ils sont loin de son imprévu, de son énergique saveur, de sa virilité sans pareille! Moins tonique, il est plus coi'sé. 11 a de plus que tous ces vins excellents une sorte d'arrière-guùl fugitif,
insaisfssable qu'on ne retrouve absolument que chez les membres divers de la très-aristocratique famille des vins rhénans, — aimés des gi-ands burgraves qui avaient des tètes assez sohdes pour les boire dans leurshanaps de métal historié ou de cristal massif, — verres aussi loin des ustensiles modernes, que le sont de nos cerveaux les puissantes tètes qui en bravaient l'irritant contenu...
Le premier verre qu'on en boit a une séduction inexprimable. Il n'est pas seulement exquis: il est étrange, mystérieux î Je ne sais si c'est à cause de la confusion que fait involontairement l'imagination entre ce vin et son propriétaire, entre sa grappe et la main qui la cultive... mais on lui trouve je ne puis expliquer quel parfum de protocole, de congrès, qui le destine au dessert de la haute diplomatie! On comprend que le grand chancelier de l'Empire soit le grand échanson de cette liqueur illustre... et que l'homme qui sut si longtemps comprimer les fermentations politiques le mesure lui-même avec une prudente avarice aux convives d'État que l'étiquette rassemble dans son hospitalité princière!
Mais il est au Rhin, — et du Bhin il est allé partout oi!i ce vin se boit, — un usage que nous condamnons fort : c'est l'épanchement dans un verre de couleur. Certes, la sphère pure, la panse un peu close du verre byzantin, est bien celle qui convient à recevoir une liqueur qu'on doit à la fois et respirer et boire; mais pourquoi, la forme ainsi approuvée, cette couleur, cette teinte, tantôt verte, tantôt bleue, parfois rosée, bonne à protéger les liqueurs trou-
bles, louches et mal clarifiées ? Va pour les hôtels, qui ont leurs raisons pour cacher le plus possible ce qu'ils font avaler vite et payer cher ! Mais sur les bonnes tables, chez les gens de goût, pourquoi dérober sous la teinte du verre la limpidité du vin? pourquoi altérer sa belle couleur ambrée à travers la douteuse transparence d'un cristal coloré, et lui enlever un de ses trois charmes? C'est ainsi que nous crûmes assez longtemps que le vin du Rhin avait la couleur de son fruit, qu'il se teignait de verjus et cherchait prudemment, coquettement, à. se déguiser sous le bohème. Mais queUe erreur! 11 est d'or et blond comme les moustaches allemandes qui aiment tant à s'y tremper ; vite, vite des verres blancs !
Nous avons dit que l'ensemble du vignoble de Johannisberg comprenait soixante-six arpents ; mais cette étendue a des variétés d'exposilion qui déterminent les variétés de qualités. C'est au sommet de la colHne, sous les fenêtres mêmes du château, que se récolte ce qu'on appelle la fleur. Il faut dire que depuis plusieurs années le Rheingau a fait de grands progrès dans la culture de la vigne, et que les vignerons s'y montrent d'une habileté et d'un soin extrêmes à pi'ofiter des avantages du climat, ou à en conjurer les caprices et les rudesses. Le duché de Nassau marche en tête de tout le pays rhénan dans cette culture favorisée par la possession des meilleurs crus, ainsi, par exemple, le Rudesheim, le Markobrunner, le Geisenheim, le Hattenheim, le Hochheim, etc. Le Steinberg n'est pas seulement le voisin géographique du Johannisjjerg, il est aussi son
voisin de qualité. iSous en parlerons plus loin; — levenons à la culture du Johannisberg.
Cette culture et les soins donnés, soit à la vendange, soit à la fabrication même du vin, sont poussés chez le vigneron-ministre au plus haut point de perfection. C'est la culture et la fabrication modèles ; toutes les autres con- ^ trées n'en sont que les imitatrices. Le prince met en cela un très- grand amour-propre, et ses ordres sont absolus pour que, sous tous les rapports possibles, cette perfection soit maintenue et qu'elle aille de pair avec l'excellence d'un vignoble sans rival. Les vins des grandes années ne sont vendus qu'en bouteilles, portant au cachet les armes du prince et sur l'étiquette la signature autographe des deux premiers employés de l'administration. La couleur des cachets signale le degré dans l'excellence des qualités. Nous avons dit que le cachet bleu-cabinet était la qualité la plus exquise. Les vins de 1846 sont aujourd'hui les plus estimés. Ceux de 1857 seront un jour excellents. Le produit des années médiocres ou mauvaises (et ce sont toutes les dernières) se vendent en barriques et ne peuvent conséquemment recevoir ni l'étiquette ni le cachet de la maison. On peut le déclarer Johannisberg, mais l'authenticité manque ! Or, qui oserait dire que le cachet, la bouteille et même les verres et la manière de servir, ne soient pas pour quelque chose dans l'estime qu'on prend même pour le meilleur vin?
Dans les bonnes années, et lorsqu'il y a lieu de compter sur des vins de premier choix et dignes d'être mis en bou-
teilles au schloss, la récolte se pratique avec des soins inimaginables. Les grappes sont cueillies comme des fleurs délicates et on en choisit scrupuleusement les grains. De ce choix fait dans les années favorisées, il résulte cette qualité qu'on appelle ausbruch et qui se coiffe de ce fameux cachet bleu. La quantité d'une telle qualité n'est jamais bien grande, et presque tout est retenu d'avance par la Russie ou les États-Unis, qui payent fort cher pour boire très-bon.
L'ensemble des quaUtés peut fournir, dans une bonne année du Johannisberg, de soixante à] quatre-vingt mille bouteilles. En 1853, la saison fut mauvaise, la maturité incomplète, la récolte ne s'éleva qu'à cinquante-quatre mille bouteilles ou trente-six pièces. En 1S54, ce fut bien pis ! on ne récolta guère que cinq pièces. Les gelées du mois de mai brûlèrent tout le vignoble en trois nuits. Peu de jours auparavant, on pouvait encore espérer de récolter une trentaine de pièces ; ce fut une perte immense.
Les meilleurs vins sont, après le 18^6 déjà nommé, le 183/i et le 1842. Le 1857 sera classé plus tard. Le prix est en moyenne de 7 florins, ou 15 francs la bouteille, pris sur les lieux.
Un cep du Johannisberg est estimé 100 francs. Dans beaucoup de localités environnantes, chaque pied de vigne ne peut être inférieur à 25 francs. Qu'on juge de la valeur superficielle de pareils terrains! Et pourtant il s'est trouvé une compagnie qui, pour pousser un chemin de fer de Wiesbaden à Coblence, sur la rive droite du Rhin, en suivant le fleuve, n'a pas craint de se jeter au milieu de ces vignobles, dont il a fallu payer chaque cep au prix moyen
de 50 francs! Ce railway est en activité depuis le mois d'août 1856, de Wiesbaden à Rudesheim, un des points les plus renommés de l'exposition vinicole. Les paysans qui voyaient arracher les vignes de leur sol, dont chaque pouce carré vaut une façade sur le boulevard des Italiens, pleuraient de toute âme. Mais aussi la voie ferrée n'a-t-elle pris que le plus mince ruban de cette terre qui contient plus d'or sous les flèches du soleil mûrissant que les alluvionsde l'Australie. Cette voie pourra s'ébattre et se prélasser à son aise plus loin, vers Coblence, où le vin, — aimé delà salade, — appelle à bon droit ce verre de couleurtrouble qui le cache à l'œil que sa couleur inquiéterait pour le goût...
Les ceps arrachés pour le passage du chemin de fer ont été achetés par un riche Anglais, qui espère les faire reverdir dans l'île de Wight, cette Sicile de l'Angleterre. Mais le plus généralement ces opérations échouent. Tel cep qui donnait ici un vin exquis, ne produira là qu'un breuvage atroce. La plante doit grandir et produire où elle est née, dans sa terre et sous son soleil. Les pieds de vigne transportés de la campagne bordelaise en Italie n'ont fourni que d'épais vin bleu.
On boit au Rhin beaucoup de vins de Moselle, parmi lesquels plusieurs sont excellents. Nous citerons le scharzhofberger, le scharberger, l'ohlisgsberger, le braunberger et divers autres rimant de même et dont nous ne supposons pas que les henjers goûtent beaucoup. Los bonnes qualités se vendent un thalor, soit 3 fr. 75 cent, la bon-
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teille. Le premier nommé, qui est fort estimable et peu capiteux, s'offre sous des étiquettes triomphantes. C'est toute une image enluminée, dorée ; des damoiseaux et des damoiselles se culbutent assez peu civilement pour tendre leur coupe sous le robinet qui échappe d'une tète de lion, et qui épand la claire liqueur. A la furie qu'ils y mettent, on doit juger qu'ils sont tous gris... bien que rehaussés de vives couleurs par un pin'ceau prodigue.
Quand les vins du Rhin sont de basse qualité, ils ne sont pas aigres, ils sont surs. Mêlés à l'eau, ils forment d'excellents gargarismes pour le mal de gorge ! Nous avons lu contre eux cet axiome qui ne saurait contrarier les grands crus dont nous nous sommes entretenus : « On est obligé de trouver bon le vin du Rhin qui n'est pas absolument mauvais, c'est-à-dire lorsqu'il a Tinsipidité de l'eau ; dès qu'il a un goût, ce goût est mauvais. » Ceci s'adresse évidemment aux piquettes de Gasthoffs, bonnes à boire dans des verres de couleur.
Le village de Johannisberg, adossé au château sur le revers de la montagne, de même que les vignobles situés vers l'est, ne fournissent que des vins médiocres, qui ne s'étagent que fort au-dessous des crus moyen^^ du Rheingau.
Le château a changé plusieurs fois de maîtres. Comme la plupart des vignobles du Rhin et de la Moselle, ce fut jadis un couvent; les moines savaient choisir! Celui-ci avait été fondé en 1106 par le chapitre de l'éleclorat de Mayence, qui, de génération en génération, le garda jus-
qu'en 17 15, alors qu'il passa aux mains du grand chapitre de Fulda,dont les chanoines avaient seuls le droit de boire ses produits. Le château actuel date de cette époque. La paix de Lunéville et la sécularisation des biens ecclésiastiques le firent passer à la branche des Nassau-Orange ; mais, après ses victoires, l'empereur Napoléon le donna au maréchal Kellermann, duc de Valmy. A la chute de l'empire français^, le congrès de Vienne disposa du domaine en faveur de l'empereur François d'Autriche, qui en fit don au prince de Metternich, comme fief autrichien et héréditaire en descendance masculine.
Les révolutions européennes de 18/i8 eurent leurs échos sur les bords du Rhin ; cet heureux et balnéable duché de Nassau ne fut pas à l'abri de la fureur des partis, comme on dit. Déjà le schloss de Johannisberg l'avait échappé belle au temps des promenades françaises dans le Palatinat ; le général Hoche avait voulu le faire sauter sous prétexte de couvent, et déjà deux mines étaient prêtes à faire voler les ruines au milieu des vignes écrasées, lorsqu'on apporta au vainqueur de \A etzlar une rançon de soixante mille florins qu'il prit, en faisant éteindre les mèches déjà allumées. Hoche mourut subitement quelques jours après, et fut enterré au fort François, près Coblence, tout près de son 'camarade Marceau. Un monument a été élevé au sauveur du Johannisberg, dans le village de Weissenthurm, sur la route de Coblence à Andernach, et l'inscription de l'obélisque, qu'on distingue bien du vapeur qui passe, porte : L armée de Sambre-et-Meiise à son général Hoche. La vérité est de dire que ce n'est point l'armée, — mais que ce fut la veuve du guerrier — qui éleva de ses deniers
le monument que le gouvernement prussien a soin défaire entretenir. Revenons aux fureurs des partis après 18/j8. Une bande... d'amateurs de grands crus se présenta, en cette vive année, aux portes du schloss pour visiter les appartements d'un ministre de l'absolutisme — et échantillonner sa cave. Les vignerons accoururent et repoussèrent ces messieurs, sans rançon ni même de pourboire ! Mais plus tard, et lorsque la révolution fut passée de la rue dans certaines institutions, la chambre de Wiesbaden éleva contre ce domaine une prétention d'impôts arriérés depuis 1815. Tenancier d'un fief autrichien, stipulé et garanti dans ses actes comme libre et exempt, le prince opposa les décrets, en appela à la diète germanique, et la prétention wiesbadoise fut repoussée comme inique et mal fondée. Le bruit courut alors que la propriété était frappée du séquestre de Nassau. Pour faire la part du feu, ou celle des mécontents, le prince de Metternich s'est décidé à sacrifier et son privilège et l'arrêt de la diète, en payant, a dater d'alors, tous les impôts tels qu'ils sont taxés dans le duché.
Ajoutons, pour finir, que l'année 1857 a fourni au schloss du Johannisberg des vins aussi exquis que ceux de 18/i6. Les derniers de ces vins, cotés à 35 fr. la bouteille, ont été livrés à S. M. l'em.pereur et au duc de Malakoff.
Steinberg...
Il est impossible de parler du Johannisberg sans dire un mot de son presque rival et tout à fait vois-n, — le Steinberg. Voici sa curieuse et rapide histoire.
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Il y avait jadis sur la rive gauche du Rhin, non loin de Mayence, et sur une riante éminence (montes bcnedictus amabat ., un couvent de bénédictins. Ce couvent datait du douzième siècle, et il était peu à peu devenu si riche, que lorsqu'il arrivait à quelque disciple de saint Benoît de se rendre auprès du pape, voyageant lentement, il trouvait chaque soir le gîte dans une propriété de l'ordre... et cela depuis le Rhin jusqu'au Tibre ! de Mayence à Rome !
Cesmoines cultivaient eux-mêmes leurs vignes couvrant cent arpents entourés de murs. Ils ne vendaient que fort peu de leurs produits, et le pays ne s'en plaignait guère... car leur vin passait pour être de la pire quaUté, si bien qu'on trouvait que ces bons bénédictins faisaient véritablement pénitence à le boire. Les siècles passent.
Arrivent 93 et tout ce que vous savez. Après 93, arrive Napoléon, qui dispose des couvents rhénans; l'État s'empare des propriétés et voilà le Rheingau dans la plus grande stupéfaction... En effet, on ouvre les caves du Steinberg ; elles contiennent quelques centaines de tonneaux de ce vilain petit vin, de cette triste et aigre piquette dont pendant de longs siècles avaient dCi se contenter ces anachorètes fluviaux ; les soldats républicains déclaraient qu'ils n'en laveraient pas les pieds de leurs chevaux ! Pourtant un des plus braves y goûte... puis deux, puis dix, puis cent, puis mille... Quelle surprise! — et quel vin !
C'était bel et bien le Steinberg actuel, que les bénédictins consommaient jusqu'à la lie, ne laissant aller au dehors que la plus méprisable qualité, quelque breuvage peut-être frelaté à dessein pour donner la plus écœurante
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opinion du pitoyable vinaigre que ces pauvres moines ingurgitaient ! Les caves pleines de ce précieux liquide en train de vieillir s'ouvrirent donc à l'étonnement général, et l'Europe connut le rival du Johannisberg !
C'est aujourd'hui la propriété personuelle du duc de Nassau; sa superficie, de cent huit arpents, est close de murs. En 1846, cet enclos a produit cent quarante mille bouteilles, vendues au prix de 1 0 francs, ce qui constitue un revenu moyen de 1,400,000 francs. Et jadis les bénédictins buvaient tout cela ! On doute que ces braves pères aient apporté leur part de collaboration au fameux ouvrage de leurs confrères de Saint-Maur ; l'Art de vérifier les dates. Ils s'absorbaient dans d'autres vérifications.
Retour du Rhin. — Férocité des douaniers prussiens. — L'auteur est traqué comme un fraudeur. — Le bonpournickel. — Un bébé qui parle à la mécanique. — Rentrée en France.
Mes impressions d'Aix-la-Chapelle ne sont pas longues; mais elles brillent par leur vivacité. Voici :
Je descends du wagon , et vois emporter ma malle par un commissionnaire , vers je ne sais quel omnibus dans lequel je ne voulais pas monter. .Je portais k la main mon nécessaire, habitude que j'ai, et que je crois également... nécessaire. Quelques livres passés sous la sangle, et enveloppés dans de vieux journaux , dénaturaient la forme de mon compagnon. Voyant ma malle aller trop vite là oi^i je ne voulais pas, je courus après, en criant au drôle, au spéculateur qui l'emportait, de refréner tant d'ardeur. Mais ce fut la mienne qu'on refréna! Au moment o'i j'allais franchir je ne sais quelle barrière, on pousse brusquement en travers une grosse barre de bois sur laquelle, dans mon élan, je vais donner du gaster, au risque de faire de l'autre côté une gymnastique involontaire. Au même moment, jo
me vois borné au nord , au sud et à l'est par trois grands gaillards , qui se mettent à vociférer et à me faire toutes sortes de gestes prussiens.
« — Que diable est-ce qu'ils ont? » — m'écriai-je, ' mon équilibre repris Tout cela : les gestes, les mots, c'était pour moi, ou plutôt contre moi. Et ce n'était pas tout ! Il y avait là tout près un bureau, un corps de garde ; tous les bras me font signe d'y entrer... Moi, toujours préoccupé de ma malle qu'on emporte, je m'efforce de leur dire, avec le peu d'allemand que je sais et tout celui que je ne sais pas , de me laisser tranquille, et je cherche à reprendre ma course... Mais alors, on m'empoigne... il faut bien articuler le mot : on me pousse dans le corps de garde , on en referme soigneusement la porte , un des furieux reste dehors h la garder et me voilà en face d'une espèce de soldat vert , la poitrine couverte d'un tas de petites médailles pendues à de petits carrés de fer-blanc peints aux couleurs des rubans confédératifs. Que diable est-ce qu'il y a? Ai-je mis à mort mon prochain, sans m'en douter, par hasard ?
Les deux gaillards, qui sont entrés à mes flancs , et qui ont aussi des médailles de cuivre à rubans de fer-blanc , font je ne sais quel réquisitoire à la casquette gradée qui se gobergeait là ; tout en parlant avec feu , ils mxontrent mon nécessaire , et je comprends que c'est là l'objet de la crise. On me l'arrache des mains. « — Animaux ! — disje de mon accent le moins aimable , — c'est un néces saire... pour se faire la barbe... la barbe, comprenezvous? »
Et pour faciliter le rébarbatif travail de lemiintelhgencc,
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trune main je nie prends le bout du nez, et de l'autre je fais lî^ simulacre d'un homme qui se rase.
Mais tout cela en vain! Les furieux, encouragés par quelques mots de la casquette , fondent sur mon meuble , arrachent de leurs griffes ardentes et de leurs crocs impatieiits le papier qui enveloppe les livres, retenus par la sangle^ et mettent à nu un tas de Guides, de Panoramas du Rhin, et autres inventions et importations de ce calibre... Alors leurs figures changent, leurs bras retombent. — Ils sont déçus , mystifiés , anéantis ! La fameuse casquette leur baragouine quelque chose oi^i je crois saisir un reproche ou une moquerie; mon innocence triomphe, rayonne , je suis pur... la porte du corps de garde se rouvre et je suis rendu à la société !
Que diable avais-je donc fait , ou plutôt que n'avais-je pas fait? Il m'a fallu assez de temps pour le comprendre. Enfin , quelques mots saisis dans le feu de la crise me revenant à la mémoire , je pus pénétrer les causes de cette commotion que mon passage avait causée. Voici l'affaire :
Il règne h Cologne, et dans d'autres villes d'Allemagne, un pain westphalien et fort bis, qu'on appelle tout d'un mot : honpournickel. Ce pain est formé de seigle , et de je ne sais quelle herbacée qui colle sous la dent. On plaque la tranche de honpournickel sur une tranche d'autre pain plus citadin, une couche de beurre les sépare; on mord là-dedans, et, en face d'une tasse de thé, fopération n'est pas désagréable. C'est d'ailleurs la mode. Quant au drôle de nom donné à ce drôle de pain , on l'explique ainsi : Un soldat français étant en Westphalie , au temps jadis, demande du pain. On lui apporte ça. « — Quel diable de pain
me dûiinez-vous là? — s'écrie le guerrier dégoûté; — c'est bon pour Nickel! » — Nickel était son cheval. Bonpournickel est resté.
Donc, il y a ce pain dont on est très-friand à la frontière, et qu'on apporte du Rhin dans les environs. Or, un tel pain paye six centimes de droit pour pénétrer dans une ville. Or, il paraît que mon tas de livres ficelés sur le nécessaire affectait innocemment la forme précise d'un de ces pains. Or, comme je filais à toutes jambes pour rattraper ma mialle , ces gens médaillés me prirent pour un Westphalien qui cherchait à introduire frauduleusement un bonpournickel dans l'auguste cité de Gharlemagne !
Or, enfin , la loi stimulante accorde à ces casquettes un tiers à empocher sur toute fraude saisie au passage. Donc, le tiers de six centimes, c'était leur lot, une affaire à partager entre trois ! Vous jugez , maintenant , dans toute sa gravité, le délit qu'on me soupçonnait de commettre, et vous comprenez du même coup l'ardeur de la répression ! C'est sous ces agréables auspices que je fis mon entrée dans la prestigieuse ville où ont été couronnés trente-sept empereurs d'Allemagne.
Voici une bonne revanche à cette intolérance prussienne :
L'autre jour, les douaniers d'Aix-la-Chapelle étaient furieux ! une mère de famille avait acheté, à Paris, dans un magasin des boulevards, une grande poupée à tète de cire, habillée comme la fille d'un agent de change ; mais ayant, au lieu d'entrailles, une mécanique à soufflets qui, moyen-
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liant le tirage d'un petit anneau, lui faisait crier (ficelle gauche : Papa ! ficelle droite) : Maman !
Or, il faut qu'on sache que Nuremberg étant la ville allemande bavaroise des jouets par excellence , comme Aix-la-Chapelle est aussi , par excellence , selon tous les guides, la ville électorale , Sa Majesté Prussienne ne plaisante pas avec fintroduction dans les États du Zollverein ou union douanière , de tout jouet de nature à préjudicier soit au commerce , soit à F amour-propre de la bonne ville de Nuremberg î De là , le droit exorbitant , presque égal à une prohibition complète , dont est frappé tout objet d'amusfment enfantin qui ose se présenter pour être admis dans la monarchie prussienne...
Cette poupée parisienne , qui coûtait cent francs , était donc menacée d'un droit au moins égal, pour franchir cette frontière garnie de douaniers féroces. Payer était assurément très-vexant, mais ne pas payer était fort difficile. La dame a soudain une inspiration.
Elle emmaillotte la belle poupée dans un coin de son burnous de voyage, la place avec sollicitude sur ses genoux, la tète contre son sein maternel, et attend le douanier et sa lanterne, de pied... ou plutôt de main ferme, cette main déjà voisine du ressort. Attention, voici le farouche agent du Zollverein !
« — Nzrrylihnvrppk hppsvrmqs vhrsvmpUrqm? — demande-t-il en promenant un œil défiant et une lanterne soupçonneuse dans l'intérieur du wagon !
» — Maman!... maman .'... fait soudain la poupée, que la tendre mère presse plus vivement sur son sein, comme pour rassurer cette timide créature...
» — La ! la!.. . — s'écrie le douanier, dans un langage que nous prenons le parti de traduire , — galmez-fous , bétite ! ce sont mes moustaches qui lui vont beur... ajoutet-il avec une mâle fierté... — Donc, rien à déglarer, matame? pon voyache ! »
Et il passe à un autre wagon !
Le lendem.ain , la belle poupée parisienne , prodiguant les noms chéris de papa et maman à quiconque tirait bien la ficelle, faisait l'admiration des principales familles de la ville de Dusseldorf...
Paris n'est pas ce qu'on appelle une ville matinale. On s'y couche en pleine nuit, le plus souvent le lendemain, et on se lève en plein jour. Aussi, est-ce un singuUer spectacle que celui qui s'offre aux yeux d'un Parisien que le hasard d'un voyage nocturne en chemin de fer jette, vers cinq ou six heures du matin, dans un fiacre, par les rues qui viennent des gares. Le cocher auquel vous confiez votre malle relâchée par la douane et par l'octroi luttant de soupçons et de casquettes vertes, — ce cocher, disons-nous, abruti par une veillée jalonnée de petits verres, entend mal votre destination et a besoin d'être rappelé à l'ordre et au bon chemin. Et quel chemin que celui que fait le touriste qui arrive par la gare du Nord, par exemple! Ah ! le vilain Paris qu'on voit par là, jusqu'au boulevard, et quelle fâcheuse opinion prend de la capitale européenne l'étranger qui débarque par ces côtés boueux ! Le railway de ceinture achevé, nous votons pour que tout étranger
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soit expédié via de l'axe de l'Étoile, et qu'il s'introduise par les voies que vous savez; oh, alors!
Mais tel n"est pas le destin actuel. Nous dûmes assister au réveil de Paris à travers les quartiers Rocliechouart, Mouffetard et Coquenard. Ce n'est pas précisément là une nouvelle Athènes; aussi offrent-ils une singulière impression à rhabitué blasé des quartiers neufs et élégants. Qui n'arrive pas au nord, ne sait guère ce qu'est ce vilain Paris aux heures indues; car, je vous le demande, qui songerait, pour faire cette laide et puante connaissance, à s'arracher au sommeil afin d'aller voir le vilain appareil en quoi la ville s'arrache au sien. Par là, notez-le, à peine le Parisien a-t-il l'oeil ouvert, que c'est pour ouvrir la bouche. — 11 ne dort plus, il faut qu'il boive! — Les premières boutiques qui s'ouvrent sont précisément les mêmes qui se sont fermées les dernières : les boutiques de hquoristes, de marchands de vin, détenteurs de prunes, chinois et autres drogues à l'eau-de-vie, dont les comptoirs d'étain, baptisés d'argent, pullulent si déplorablement depuis quelques années, encanaillant même les quartiers les plus élégants de la capitale. De la rue Lafayette à la rue du Faubourg-Montmartre, nous comptâmes ainsi trentequatre débits de liqueurs fortes tout grands ouverts dès l'aube, et signalés par des groupes à la porte, attendant leur tour pour pénétrer. C'étaient des hommes, c'étaient des femmes, beaucoup de femmes... et des vieillards encore! et des enfants déjà! Tout cela entre la main pleine, et sort passant le revers de cette main vide sur la bouche, pour s'essuyer.
Après le liquoriste, le premier qui ouvre c'est le bou-
langer. A la bonne heure! L'épicier le suit de près; le marchand de charbon succède, — et le pharmacien, couché tar-d, réveillé pendant la nuit, vient après. Mais vous voyez que bien avant le pain^ l'épice^ le bois et la drogue, c'est l'eau-de-vie qui fait recette avec tous ceux qui vont à l'ouvrage gagner ce qui est dépensé déjà ! Mais partout la laitière, surveillée pour cause de sophistification, s'accroupit aux seuils, au moment où le portier traînard, le bonnet grec au front, la pipe et la mauvaise humeur à la bouche, ouvre ses deux battants pour jouer du balai. C'est l'heure des cancans stupides et des immondices ménagères. On se venge alors de tenir un balai au profit des gens qui dorment encore aux étages.
Les industries étrangères à la cuisine ne se manifestent que vers neuf heures. Mais déjà les rues sont sillonnées en tous sens, et le voyageur qui a surpris la ville à sa peu poétique aurore est dans son bain ou dans son ht. Deux lieures après, il est debout, il rentre dans la fièvre de l'existence parisienne!