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LE CHAPITRE DES PLUMES

Après quelques minutes :

— Nous ne pouvons pourtant pas mettre nos plumes dans notre poche ni dans notre malle; nous allons les abîmer.

— Et puis, je n’ai plus de place dans ma malle.

— Si nous les mettions à nos chapeaux ?

— J’y pensais , mais ce serait vraiment ridicule.

— 11 faut pourtant avisera ne point les gâter, en les serrant à nos chapeaux, elles se tiendront fraîches.

— Soit, mettons-les à nos chapeaux.

Et voilà comment, cher monsieur de Pêne, on peut nous voir de midi à quatre heures, dans les rues d’Inspruck, fièrement campés sous nos chapeaux , moi avec une superbe plume d’aigle, Henri avec une aigrette de vautour.

Le lac d’Achensée. — L'Hôtel Rainer. — Dans la montagne. Irma. — Ludwig Rainer. — English spoken. — Thérèse. — Histoire d’une famille de chanteurs tyroliens. — Familiarité tyrolienne. — Simplicité antique. — Promenade sur le lac. — Portraits de Thérèse et d’Isabelle. — Le concert. — La cithare. — Les Tyroliennes. — Danses nationales. — Valse des Tyroliens. — On nous demande de danser le cancan. — Habile stratagème pour décliner cet honneur. — Le xilophon. La chanson d'Andréas Hofer.

Inspruck, 24 août.

En quittant Paris, Albert Wolff m’avait formellement recommandé de ne pas manquer d’aller voir le lac d’Achensée. Le chapitre qu’il a consacré dans son livre : le Tyrol et la Carinthie, à cette merveilleuse excursion, achevait de me con-

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vaincre, et, après une journée de repos à Inspruck, je m’informai des voies et des moyens à prendre pour me rendre à Achensée.

Le lac d’ Achensée est situé au sommet d'une montagne. Pour y arriver, il faut monter pendant deux heures à travers l’Achentall, une longue vallée boisée et escarpée, fort pittoresque, et surtout admirablement sauvage. Dans un mois on y chassera le chamois et l’aigle. C’est au faite de

cette vallée grimpante, à 4,000 pieds au-dessus de la plaine, que la voiture, en tournant brusquement, s’engage dans le chemin sinueux qui serpente autour du lac et en accompagne les capricieux contours. Nous avions laissé la chaleur dans la plaine, et nous trouvons sur la montagne une fraîcheur presque glaciale. Je vous ai promis d'abréger les descriptions, donc j’abrège. Je me contente, pour plus amples et meilleurs détails, de vous renvoyer au chapitre que Wolff consacre à la description de cette huitième merveille du monde : le lac d’ Achensée.

— Allez voir le lac, me dit Wolff. Promenezvous sur le lac. Déjeunez à Pertisau. Retournez

coucher dans la plaine, et le lendemain allezvous-en à Fugen entendre chanter des Tyroliennes à l’auberge du père Léo Rainer.

« Entendre chanter des Tyroliennes 1 » Il semble que cela soit un rêve. Hervé, et après lui Offenbaeh, ont abreuvé Paris d’un océan de Tyroliennes ; mais les Tyroliennes du Tyrol doivent avoir une autre saveur, une autre couleur que les Tyroliennes du boulevard Montmartre, et les gosiers tyroliens doivent posséder un art particulier pour pousser le la-ï-tou populaire.

Telles étaient nos réflexions, et nous nous dépêchions d’en finir avec Achensée, qui n’était que la nature, pour nous rendre à Fugen, qui représentait l’art, quand notre cocher nous offrit de nous mener déjeuner à l’hôtel Rainer, sur le lac.

Ce nom : Rainer, frappa nos oreilles. C’était celui du chanteur tyrolien indiqué par Albert Wolff. Un espoir germe dans nos cœurs. Peutêtre serait-il inutile d’aller jusqu’à Fugen! Et j’avoue que la perspective d’entendre chanter la tyrolienne sur la montagne, en face du lac, au

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milieu des plus admirables convulsions de la nature, me souriait particulièrement.

— Allons chez Rainer, dîmes-nous au cocher.

Un quart d’heure après, nous entrâmes dans une maison isolée, au milieu d’une plage verdoyante, sise entre le lac et la montagne. Point de village, point d’autres maisons. Le lac, la montagne et l’hôtel Rainer. Descendus de voiture, nous entrâmes dans une vaste salle à manger, où nous attendait une servante, qui vint joyeusement nous serrer la main comme à de vieilles connaissances, et nous offrir, en allemand, une série de plats, auxquels nous ne comprenions rien.

C’est une grande ressource, quand on ne comprend pas, de pouvoir le dire, tout au moins. — Toute ma science et celle de mon ami se résume à dire ces quatre mots : ich ferchten nicht , et à ajouter Fransosische. — Ce qui veut dire : « Je ne comprends pas; — Français I» La servante nous répondit par ce mot que nous comprîmes s « Irma. »

Elle nous laissa seuls un instant et revint avec Irma, autre servante non moins rieuse et faœi-

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lière, qui nous traduisit en mauvais français les offres de déjeuner de sa compagne. Nous fîmes notre commande. Tout cela n’est pas bien intéressant; mais il m’est impossible d’en retrancher une syllabe pour l’intelligence de ce qui va suivre.

Pendant qu’on nous prépare à déjeuner, nous inspectons la salle à manger. Elle est littéralement couverte de photographies. Elles repré- Sintent toutes des Tyroliens en costume, et l’une d’elles, très en vue, laisse voir un superbe chasseur tyrolien qui tient une guitare à la main. Ce chasseur s’appelle Ludwig Rainer. Auprès de lui, d’autres photographies nous montrent deux jeunes filles, l’une tenant une guitare, et l’autre une cithare, instrument dont il sera parlé tout à l'heure. Plus loin, dans un cadre doré, toute une famille de chanteurs tyroliens. Nous reconnaissons Ludwig Rainer, les deux jeunes filles déjà citées et quelques autres virtuoses encore inconnus.

— Serions-nous chez ce Rainer ? me dit mon ami.

LUDWIG RAINER

Sans que j’aie le temps de lui répondre, nous voyons entrer un gros homme, vêtu en costume du matin, qui nous salue cordialement. Henri me pousse le bras.

C’est l’homme du portrait, c’est Ludwig Rainer. Par une fenêtre, d’où l’on plonge dans le jardin de l’hôtel, nous apercevons deux jeunes filles qui causent avec un voyageur. Ce sont les jeunes filles du groupe, les yirtuoses de la cithare et de la guitare. Nous sommes bien chez Ludwig Rainer, le chanteur tyrolien, le concurrent de Léo, et nous n’aurons pas besoin d’aller chez ce dernier à Fugen.

Un nuage assombrit ce premier mouvement de joie. Ludwig Rainer, devenu maître d’hôtel, chante-t-il toujours? donne-t-il des concerts? et pour deux voyageurs de modeste équipage comme nous le sommes, consentira-t-il à nous chanter ses plus jolis morceaux ?

Laissons cette préoccupation, le déjeuner est servi. Nous nous mettons à table. Il me vient une idée ; je prends une feuille de papier à tête, — de votre papier, cher monsieur de Pêne, — ou

plutôt du papier de Paris-Journal, et ayant appris par Irma, nommée plus haut, et qui est la cuisinière, que Ludwig Rainer parle anglais, je lui adresse dans cette langue un compliment, et sollicite la faveur de lui faire une requête.

Ce n’est point un vain titre que ce titre : Journaliste français. En effet, au bout de cinq minutes, Rainer se présente, nous salue, et voilà la conversation engagée dans une langue qui n’est ni du français, ni de l’allemand, ni de l’anglais, ni de l’italien, et qui tient un peu de tout cela.

Rainer s’attable avec nous, choque son verre habilement rempli par le diplomate Henri, et, sans tergiverser, je pousse à Rainer la botte de la tyrolienne. Rainer m’explique longuement qu’il ne donne plus de concerts ; que parfois, quand le beau temps lui amène du monde, il se laisse aller à son ancien métier, mais que tout est désorganisé en ce moment: sa basse est à la chasse, son ténor est à la ville, lui-même est enrhumé et sa femme est enceinte.

Nous insistons. Je lui parle de mon sacerdoce de journaliste, des besoins où l’on est à Paris de

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