SIMPLICITÉ ANTIQUE
de village en village, et peu s’en faut que la compagnie des chemins de fer du sud de l’Autriche n’installe un train spécial pour conduire les voyageurs à Jenbach, c’est-à-dire à la station la plus voisine du lac d’Achensée.
On. mène à Achensée une vie étrange, quasipatriarcale. L’existence , tout entière partagée entre le lac et l’hôtel, se passe dans le repos le plus absolu , dans l’oubli le plus complet du monde, des journaux, de la poste et de la vapeur. On se croirait transporté dans^ine planète robinsonienne et on ne s’ennuie pas une minute.
Les deux sœurs Prandt mangent et en môme temps servent à table. Elles vous apportent une assiettede fruits et sîattablent auprès de vous pour mordre à une pêche. Il y a quelque chose de biblique dans cette méthode, qui a pour résultat de choquer démesurément les Anglais. Le service de la cuisine et de l’intérieur est réservé à des mercenaires subalternes. Après le déjeuner, qui est le dîner en Allemagne, puisqu’on y mange la soupe, Thérèse nous prend par la main et nous propose une promenade sur le lac, dans son bateau.
Nous voilà installés à bord, nous deux, Thérèse et un très-grand monsieur qui arrive de Munich et qui parle le français assez correctement. Thérèse prend les rames sans permettre qu’on veuille l’assister dans la manœuvre du bateau, et nous voilà partis. Je résiste encore à la tentation de vous décrire les merveilles du lac d’Achensée, les oasis au milieu des escarpements de la montagne et les splendides cascades qui s’échappent de toutes les fissures des rochers. •
J’aime mieux vous décrire la gondolière qui nous conduit. Si je cède à ce caprice, c’est que ce monde où nous sommes tombés est si étrange, si en dehors de la civilisation des villes, si loin des habitudes gourmées des hôtels suisses, et si caractéristique en môme temps, qu’il est fatalement appelé à trouver sa place dans un récit de voyageur.
Thérèse Prandt est une fille de vingt-deux ans à peu près, aux cheveux en désordre, — un désordre volontaire, croyez-le bien. Chaussée de guêtres, vêtue d’un jupon assez court pour grimper dans la montagne, Thérèse chasse le chamois, rame
PORTRAITS DE THÉRÈSE ET D’iSABELLE 43
ou conduit à la voile, nage comme un poisson, àce qu'on m’adit. C’est la vraie femelle du Tyrolien des romans. Elle n’est pas jolie, mais elle est étrange; elle a autour des lèvres, à la joue et au cou, des cicatrices qui donnent une sorte de sauvagerie à son visage hautain et qui paraissent dues à quelque coup de feu égaré. Ou elles sont le résultat d’un accident de chasse, où il y a dans ces vestiges quelque drame de montagne dans lequel l’amour et la jalousie ont eu leur part.
Vous comprenez que je n’ai point osé m’informer. La matière me paraissait délicate, et elle doit l’être.
Isabelle, la cadette, estau contraire une grande jeune fille fort belle, d’une beauté sauvage et sans reproche; soit qu’elle ait le sentiment de sa valeur physique, ou soit par l’effet d’une timidité qui n’est pourtant pas dans les mœurs de ce pays, elle se tient sur la réserve, elle se renferme dans une majesté que ne comporte ni le coquet tablier dont elle recouvre sa robe, ni le service des plats et des fourchettes dans lequel elle paraît exceller.
Le soir venu, et comme le bruit du concert
promis s’était répandu aux environs, un grand nombre d’indigènes se pressaient dans la salle à manger. Rainer est venu s’excuser auprès de nous de n’avoir ni basse ni ténor pour chanter avec lui et d’être obligé de réduire son concert à quelques airs nationaux et à deux ou trois morceaux d’instruments exécutés sur la cithare. Puis, tandis que les soupeurs achevaient leurs repas, Thérèse vient tout simplement écarter les assiettes et les verres sur un coin de la table commune et y déposer une boîte carrée, qu’elle ouvrit et qu’elle exhiba à nos yeux surpris.
Cette boîte contient la fameuse cithare. La cithare, que j’avais cru être jusqu’ici un instrument classique, fort^connu des anciens', mais oublié depuis Virgile, et que je n'appréciais que comme fin de vers latin, (une brève, une longue, une brève), la cithare est un parallélogramme d’un mètre carré, assez épais et creux. Sur la tablette supérieure , sont disposées vingt-sept cordes métalliques, capables de donner tous les sons désirables. On en joue avec les deux mains ; et tous les doigts, sauf deux qui servent à mainte-
LA CITHARK
nir l’instrument, font leur partie sur les cordes. L’un pince, un autre doigt presse, un troisième appuie. Le moindre contact suffit à faire vibrer le sensible instrument.
Thérèse a, pendant une heure, exécuté sur ce piano tyrolien toutes les valses et toutes les polkas nationales, et ensuite a accompagné son beaufrère, qui nous a récité les chansons tyroliennes les plus étranges et les plus imprévues.
Pendant ce temps, Isabelle pinçait de la guitare. Les dilettantes de l’endroit se pâmaient d’aise. Nous, nous étions surpris par la nouveauté du concert et surtout par son extrême bizarrerie.
Derrière les deux instrumentistes, Rainer était debout, chantant à pleine voix ; auprès de lui son garçon de ferme, mâchonnant un cigare à demi éteint ; devant lui, son fils, jeune moutard de dix ans, et sa fille qui n’en a que six. Non loin, madame Rainer, bonne grosse femme en robe de chambre et assise sur une chaise dans l’ombre.
Les servantes, les garçons de service au dernier plan. Tout ce monde chantait les refrains , et
accompagnait Rainer avec des la la ou, oullié la, halle la ! ou ou la la ou !
Rien n’est plus surprenant, plus curieux, plus imprévu que cette famille perchée sur une montagne et chantant ainsi par cœur, sans musique, sans préparation, côte à côte avec les spectateurs, les cris étranges du Tyrol et filant des sons comme au Conservatoire.
Après le concert , Rainer nous dit : « Descendez, on va danser. » Nous no nous fîmes pas prier.
Dans une sorte de masure dépendant de l’hôtel, au fond d’une petite pièce meublée de bancs de bois et blanchie à la chaux, se tenaient autour d’une table deux ou trois naturels du pays, simples paysans qui gagnent quelques florins par semaine à tailler du bois. L’un d’eux tenait une cithare et charmait ses compagnons en buvant du vin et en fumant. C’était un garçon de dix-huit ans , vêtu du costume tyrolien , orphelin et recueilli par Rainer, qui le fait travailler. On nous invita à prendre place et à trinquer avec eux.
C’est toujours dans les mœurs du pays : une