‹ Voyages d'un fantaisisteChapitre 18 sur 116 · VALSE DES TYROLIENS · texte numérisé non relu

VALSE DES TYROLIENS

douce familiarité, en quelque sorte respectueuse, s’établit aussitôt entre les voyageurs et les indigènes. Nous demandons une valse , le cithariste prélude. Aussitôt un fort gaillard, bûcheron de son état, quitte sa veste, ôte son chapeau, et va inviter Thérèse, qui lui donne la main. La valse commence, une vraie valse, comme on n’en danse pas à Paris. Le danseur tyrolien n’enlace pas sa danseuse, il la tient par les épaules ; la danseuse croise ses mains derrière le dos de son cavalier, et tous deux tournent comme des tontons. Au beau milieu de la valse, le grand gaillard quitte sa danseuse, et pendant qu’elle continue à valser toute seule en lui tournant le dos , il se livre à une pyrrhique effrénée qui est intraduisible en langue vulgaire. C’est une série de sauts au plafond , d’entrechats , de coups de pied , de coups de mains , d’entrechoquements de genoux.

On entend claquer les mains, on entend résonner sur le parquet le genou nu, et l’oreille est désagréablement affectée par les cris gutturaux que croit devoir émettre le danseur affolé.

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Après plusieurs reprises de cette valse étonnante, on s’est remis à boire et à chanter des tyroliennes; puis, toujours par suite de cette familialiarité montagnarde qui va en croissant et en embellissant, on nous a priés de danser à notre tour la danse nationale de la France, c’est-à-dire le cancan. Nous nous y sommes énergiquement refusés, ce qui a jeté un froid. Alors nous avons déclaré qu’il était impossible de danser le cancan sans grosse caisse, et que nous tenions absolument à une grosse caisse.

En vain nous offrit-on de suppléer à l’absence du monstrueux instrument par un tambour ; nous avons répondu que le tambour pouvait à la rigueur remplacer la grosse caisse, mais ne suppléerait jamais à l’absence de cymbales. Cette raison a paru concluante et l’on n’a plus insisté.

La soirée s’est terminée, toujours au milieu d’innocentes libations , par l’exhibition d’un dernier instrument fort curieux et que mon ami Henri croit avoir reconnu pour un xiluphon.

LE XILOPHON

C’est un instrument fait de paille et de bois ; le mécanisme en est bien simple. Deux rouleaux de paille supportent sept tablettes de bois, chacune d’une grandeur différente et formant ensemble les sept notes de la gamme. Au moyen de deux petits marteaux, on frappe alternativement sur l’une ou sur l’autre de ces tablettes et il en résulte un air quelconque. L’instrument est d’une tonalité claire et sonore et d’une irréprochable justesse.

Après quoi, et avant de nous aller coucher, nous avons demandé à Rainer de nous faire entendre un dernier morceau. Il nous a chanté l’air patriotique du Tyrol: la mort d’Andréas Hofer, le héros des montagnes, celui qui, après une résistance de trois mois contre Napoléon, fut pris et fusillé à Botzen.

Rien n'est plus touchant et plus dramatique que ce simple chant tyrolien, débité par un virtuose convaincu, sur la cithare plaintive.

Rainer avait les larmes aux yeux et il nous a tous émus quand, la main sur son cœur, jouant la scène et faisant le geste d’un homme frappé à

mort, qui va tomber, il a murmuré le refrain de la chanson.

Adieu , mein land Tyrol.

J’ai quitté Achensée ce matin, salué par les adieux de cette excellente et patriarcale famille, et emportant avec moi le souvenir d’une des journées les plus curieuses, les plus remplies et les plus fantastiques de mon voyage.

Encore le Tyrol. — Les tiancés Allemands. — Amours platoniques. — Réflexions physiologiques sur le mariage. — Des différences qu’apporte la bière ou le vin dans les mœurs de deux peuples. — Retour à Insprück. — Les femmes du Tyrol. — Un ténor italien. — Singulière aventure. — Le nouveau Buridan. — Chapitre qui a donné beaucoup de mal à la plume de l’auteur.

Villach, 27 août.

De ma fenêtre, je vois disparaître avec les brumes du soir les dernières hauteurs du Tyrol. Autour de nous s’élèvent les montagnes de la Carinthie, qui, selon une expression vulgaire, ne vont pas à la hauteur des bottes de leurs sœurs tyroliennes. Ce préambule métaphorique et poétique n’a pas d’autre but que de vous annoncer

que nous avons quitté le Tyrol et que nous marchons rapidement vers Vienne.

Pour ne pas voyager la nuit, nous nous arrêtons à Villach et j’en profite pour continuer à vous mander les choses intéressantes que je savoure à mon grand plaisir et peut-être au grand ennui de mes lecteurs. J’avoue que je suis heureux de pouvoir encore vous parler du Tyrol et de donner à cette merveilleuse contrée quelques lignes

supplémentaires, dictées par la reconnaissance. %

Je vous ai parlé d’Achensée : il y a autour d’Inspruck soixante ou quatre-vingts Achensées, la vallée du Zillerthal à elle seule en contient sept ou huit; le lac de Tichensée, à quelques milles du lac d’Achensée, mériterait les descriptions les plus minutieuses, mais, comme je vous l’ai dit, je ne fais pas de description.

A Tichensée, nous avons vu des fiancés allemands. Le fiancé allemand est un être particulier, et qui ne peut appartenir qu’à l’Allemagne. Les fiançailles, en ce pays, constituent une sorte de roman platonique, auquel on n’ajouterait en France aucune créance.

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