UN TÉNOR ITALIEN
Est-ce une question de bière ou de vin? de biftecks ou de légumes? Je laisse le développement de cette thèse aux physiologistes et aux abstracteurs de quintessence matrimoniale.
Il ressort cependant de cette digression que les Allemands sont plus vertueux que les Français. Dans le Tyrol spécialement la vertu fait partie du paysage. Insbruck en offre les exemples qui valent la peine d’être notés.
Au même hôtel que nous, était descendu un jeune ténor italien, fort beau garçon, et qui venait de faire une fructueuse tournée en Bavière et en Tyrol. CJn soir, après souper, après une brûlante journée d’août, nous nous assîmes avec le ténor à une petite table dans le jardin de l’hôtel et nous l’interrogeâmes sur le Tyrol, qu’il connaissait admirablement.
Tout en rendant justice aux merveilles naturelles du pays, je me hasardai à lui dire que sous le rapport des théâtres, des concerts et des plaisirs, les villes du Tyrol me semblaient assez dépourvues» Peu à peu la conversation avait pris une tournure assez... anacréontique, et nous en
étions au chapitre des aventures. J’avais cette opinion que les aventures devaient être fort rares dans le pays, et que la domination cléricale qui régente toute l’Allemagne du sud ne devait pas les favoriser beaucoup.
Le ténor nous répondit par un sourire malicieux qui éveilla notre curiosité et provoqua de notre part quelques questions que j’oserai qualifier d’indiscrètes.
— Vous vous trompez, nous dit l’Italien. Mon sourire ne vous apprendra rien. J’ai vécu trois mois à Inspruch, allant partout et connaissant tout le monde, et je n’ai jamais été le héros de la plus vulgaire aventure. Les églises et les montagnes sont les seules distractions de ce pays naïf, les femmes y sont laides, et, quand elles sont jolies, elles se fagottent pour devenir laides, ou bien elles sont dévotes. Les seules rencontres que l’on puisse faire sont celles d’un chamois dans la montagne ou d’un chanteur de tyroliennes au fond d’une auberge. Je n’ai jamais eu ici qu’une aventure, et j’avoue, à l’heure qu'il est. que je ne sais pas encore si je dois m’en féliciter ou si j’ai fait un rêve.