‹ Voyages d'un fantaisisteChapitre 20 sur 116 · AMOURS PLATONIQUES · texte numérisé non relu

AMOURS PLATONIQUES

primes que les jeunes gens n’étaient que fiancés.

Cet état platonique et qui doit être délicieux dure trois ans. Je vous l’ai dit, pendant ces trois ans, les fiancés se livrent à toutes les expansions sentimentales que la nature et leur cœur leur inspirent. A table d’hôte, la fiancée met son pied sur celui du jeune homme. Entre deux plats, ils échangent un furtif serrement de main.

Dès que leur assiette est pleine, ils reviennent aux appels de l’appétit allemand et reprennent la fourchette de la façon la moins platonique. Il parait avéré que pendant ces trois ans, malgré les privautés dangereuses, et les tête-à-tête fréquents, il ne se passe rien qui puisse faire rougir la morale. Les spectateurs sourient et ne se scandalisent pas, les jeunes gens finissent par s’adorer, et ils sont généralement heureux en mariage.

C’est le roman de Cyrus mis en action, moins la prétention du style et l’héroïsme boursouflé des personnages. On s’embrasse devant le monde, on se fait des vers, on parle de l'avenir, on attend sans impatience. Parfois le fiancé va au loin pour ses affaires; on échange un serment. Trois mois,

six mois se passent, le fiancé revient, le roman recommence et s’achève à l’heure dite. Il n’y a pas d’exemple qu’un fiancé allemand se soit jamais permis de devancer d’une heure la finale de cette sonate à deux volx et qu’il ait essayé de changer le duo en nocturne. La fiancée semble avoir pris pour devise : « Confiance, » et le fiancé: « Honni soit qui mal y pense ! »

Si vous ajoutez à cette épreuve matrimoniale, dont les résultats ne peuvent qu’être excellents, la loi du divorce en vigueur dans toute l’Allemagne, vous verrez que j’avais dans cette lettre une merveilleuse occasion d’augmenter, sur le sujet du mariage, le nombre infini des brochures qu’a enfantées V Homme-Femme de Dumas fils.

Je sais bien qu’on me répondra qu’en France un pareil système serait impraticable, que le fiancé ne demeurerait pas trois ans dans une continence quasi-biblique, et qu’après trois jours de résidence dans les nuages, il se hâterait de redescendre à terre, et de poursuivre l’essai jusqu’à parfaite conclusion. Est-ce une question d’éducation, est-ce une question de tempérament?

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