‹ Voyages d'un fantaisisteChapitre 23 sur 116 · LE NOUVEAU BURIDAN 6Ï · texte numérisé non relu

LE NOUVEAU BURIDAN 6Ï

j’entre hardiment, je m’assieds non moins hardiment sur les coussins à côté d'une sorte de sac en fourrures, en soie, en velours, que sais-je ? et qui renfermait la femme au billet.

m Le cocher, sans doute averti d'avance, fouette ses chevaux qui clapotaient dans l’eau, et, dans l’obscurité, se met d'instinct à suivre un chemin quelconque. J’essayai de deviner à qui j’avais affaire et si ma compagne était jolie ou laide. Je vous l’ai dit, la nuit était affreusement noire, et je ne distinguai dans l’ombre qu'une forme vague et des mains dégantées fort blanches.

» Qu’auriez-vous fait à ma place? Je causai, ne sachant pas trop ce que tout cela voulait dire, et craignant une mystification d’un rival en musique.

» Ma compagne me parla à son tour. Elle causait en italien avec un cruel accent allemand. Elle me dit qu’il lui était impossible de me recevoir che£ elle, qu’il n’existait pas à Inspruck de ces restaurants complaisants qui font la joie des capitales civilisées, et que force lui était de prendre la roule de Brenner, où sur la hauteur, non loin du

62 VOTAGES D’üN FANTAISISTE

glacier, existait une sorte de petite auberge, isolée et discrète.

» Pendant ce temps, la voiture roulait toujours. La pluie fouettait aux vitres, le veut sifflait, les arbres craquaient, les chevaux buttaient dans les flaques d’eau et gravissaient la montagne, prêts à tomber dans le précipice où coulait le Zill, le terrible torrent qui se jette dans l’Inn.

» Je fis semblant de croire que ma compagne était effrayée de la solitude et de l’orage et je tentai de la rassurer. Vous en auriez fait autant à ma place.

— Je ne sais pas, lui répondit l’un de nous, votre aventure commence comme la Tour de Nesle, j’aurais craint le dénouement.

— Nous arrivons au Brenner. On me fait descendre de la voiture, et me voilà frappant à coups redoublés à la porte d’une affreuse bicoque, peinte en vert. Le tableau était sinistre. La pluie tombant à verse, la nue sillonnée d’éclairs, le bruit du vent et du torrent, un cocher ruisselant d’eau et de mauvaise mine, et moi frappant contre des volets.

Page 1