LE NOUVEAU BURIDAN
» Après un long quart-d’heure de cet exercice, il fut avéré qu’il n’y avait personne dans la bicoque, que ses hôtes avaient fui, chassés par le mauvais temps et ne comptant pas que des touristes et des amoureux seraient assez fous pour se risquer jusque-là. Je remontai en voiture. Le cocher reprit la route d’Inspruck... La dame soupira.
— Ah ! monsieur, lui dis-je, ceci c’est de la fatuité.
Le ténor se rengorgea et rejeta ses beaux cheveux noirs en arrière. C’est vraiment un joli garçon, un peu pommadé, mais digne de servir de modèle à un maître italien.
— Non, je vous jure, répondit-il. Je n’aurais pu accepter d’être venu au Brenner avec une femme qui me semblait charmante, d’avoir fait quatre lieues dans la boue, la nuit, pour revenir comme j’étais parti.
— Et comment cette aventure a-t-elle fini ?
— Oh 1 très-prosaïquement. Arrivé à Inspruck, le cocher prit une petite rue sombre et s’arrêta. On m’invita à descendre ; une petite main serra la
mienne ; une jolie bouche accentua un affreux : qut nacht, et je restai sur le pavé.
» Je rentrai à l’hôtel, très-intrigué, résolu de tirer la chose au clair. C’est pour cela que je suis encore ici ; mais il faudra que je parte demain, désespéré de n’avoir point découvert trace de mon inconnue.
» Je puis vous garantir qu’elle est jeune; mais je ne sais ni si elle est blonde, ou brune, ou châtaine, si elle est grande ou petite, si elle a la peau blanche, les yeux bruns ou bleus ; à quel monde elle appartient. Il est clair que cette femme ne voulait point se cacher, mais qu’elle n’est point fùchée que le temps et la lune absente aient donné à son aventure cette tournure mystérieuse et piquante.
» Ne me demandez pas autre chose, mes amis.
Yoilà la seule aventure qui me soit arrivée à Inspruck, et vous voyez combien elle est défectueuse.
— Peuh ! s’écria Henri, je vous conseille de vous plaindre !
vif
Vienne. — Vienne et Paris. — L es Viennois. — L'existence à Vienne. — - Le travail. — Les plaisirs. — Les bals et les concerts. — Le Sperl. — Un bastringue autrichien. — Le Neue ivelt. — Schœnbrunn. — Promenade dans le parc. — Une soirée au Neue welt. — Les orchestres viennois. — Édouard Strauss. — Le Volgs’ garlen.
Vienne, le 30 août.
Vienne, par sa situation centrale entre l’ouest et l’orient, entre le nord et le midi, tend à prendre la première place en Europe. La ville, depuis quatre ans, s’est renouvelée comme un arbre au printemps. La régénération a commencé le lendemain de Sadowa. On a payé les frais de la guerre, et tout aussitôt la terre a produit une récolte magnifique, comme la nôtre cette année.
Les Autrichiens ont alors fait peau neuve ; les affaires ont repris, les plaisirs les ont suivies ; l’empereur a fait démolir les fortifications reconnues désormais inutiles, et de magnifiques boulevards, sillonnés de tramways, bordés de magnifiques maisons, se sont élevés là où naguère surgissaient les glacis, les remparts et les bastions les plus rébarbatifs.
Depuis quatre ans, l’argent autrichien, ou plutôt le papier autrichien, longtemps déconsidéré, a repris toute sa valeur ; un grand nombre d’entreprises industrielles ont réussi et jeté l’or à travers la contrée : Vienne s’amuse, Vienne fait de la musique, danse, boit et ne fait pas de politique.
Malheureusement, nous sommes arrivés à Vienne pendant la morte saison. Quoique la ville soit très-peuplée, il y a peu de monde, dans le sens que nous autres Parisiens nous attachons à ce dernier mot. Vienne est la seule ville allemande où l’on gagne facilement l’argent et où on le dépense tout aussi facilement ; où la vie est aussi chère qu’à Paris et où l’on est, comme à Paris,