LES BONNES FORTUNES A VIENNE
Ce que je puis affirmer, c’est que les Viennoises ne connaissent pas la bégueulerie (excusez le mot). A quelque monde qu’elle appartienne, on aborde une femme dans la rue, elle écoute, elle répond, elle sourit. Elle accepte votre compagnie si vous la lui proposez, et vous laisse à sa porte en vous parlant de son mari qui l’attend et de ses enfants qu’elle adore. Si même le mari survient pendant le colloque, il vous salue et vous remercie de la peine que vous avez prise d’escorter sa femme. Le Français, toujours plein d’amour-propre, croit à une mystification, et cependant, il n’y a dans tout ce trafic que de la candeur.
Pareillement et dans une autre classe de la société, une femme a la vanité ou la pudeur de se créer une position avouable, plutôt que de déclarer qu’elle est ce qu’elle est véritablement. Sauf de très-rares exceptions, une femme prise en flagrant délit d’inconséquence laissera croire que c’est un accident dans sa vie, qu’elle est danseuse, marchande, comptable, etc., etc. On nous en a cité qui se déclaraient « poètes » de pro-
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fession et une entre autres qui, interrogée sur le métier qu’elle exerçait, a répondu par cette carte : M 11 ®. . . ., photographe de harem.
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L’Opéra de Vienne.
Vienne, 2 septembre.
On a déjà beaucoup parlé, à l’époque de son inauguration, du grand Opéra de Vienne. M. Perrin a même écrit sur ce monument un long article, qui a fait quelque sensation, dans le Figaro.
Les journaux de Vienne ont cependant vivement critiqué cette œuvre colossale, si vivement que l’architecte en est mort. Après ce déplorable événement, la critique est revenue sur son appréciation et a déclaré que l’Opéra de Vienne était la huitième merveille du monde. C’est beaucoup dire, surtout quand on le compare avec notre nou-
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vel Opéra, qui, quoique inachevé, laisse loin derrière lui les théâtres les plus célèbres de l’univers civilisé.
Ce qu’il faut dire, à la louange des Viennois, c'est qu’ils ont entrepris les premiers de fonder un impérissable monument musical, et qu’ils sont les créateurs d'une nouvelle organisation théâtrale, dont nous serons forcément les imitateurs. Il est impossible de rêver quelque chose de plus pratique et de plus intéressant que l’Opéra de Vienne. Pour la première fois on a réuni dans un théâtre tous les éléments disséminés des autres salles de spectacle ; pour la première fois d’audacieux novateurs ont introduit dans la machination d’un théâtre la vapeur, l’électricité et toutes les inventions qui paraissent incompatibles avec l’illusion dramatique.
On ignore à Paris ce que sera le nouvel Opéra une fois achevé. Je crois qu’en racontant ce que j’ai vu, je donnerai par anticipation toutes les explications que donneront les reporters futurs de notre nouvel Opéra.
Extérieurement, l’Opéra de Vienne est une
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grande caserne, lourde et massive, d’une désespérante régularité. La loggia , qui occupe la façade principale, rompt la monotonie de ce décor vulgaire; mais une fois entré, il faut admirer sans restriction et reconnaître le génie prévoyant, l’intelligence hors ligne, le bon sens sans pratique qui ont inspiré et fait exécuter ces travaux gigantesques.
On entre à l’Opéra et on en sort par vingt portes échelonnée^ tout autour du théâtre. Les couloirs qui conduisent à ces portes sont larges ; les dégagements sont vastes ; en cinq minutes, une salle de deux mille personnes peut se vider entièrement. La péristyle du théâtre, sur lequel s’ouvrent une demi douzaine de portes, occupe à lui seul le cinquième de l’emplacement total. Il ressemble, au point de vue de l’architecture, au péristyle du théâtre de Bordeaux ; il dessert cinq escaliers, dont le premier, celui du centre et qui conduit à la loge impériale, est d’une largeur et d’une hauteur ultra-monumentales. Les escaliers de côtés conduisent aux loges et aux galeries. Pas de contrôle ; sur la première marche de chaque
escalier un employé, à la livrée du théâtre, regarde votre billet et vous indique votre chemin. Arrivé à votre place, un autre employé prend votre billet et vous montre le fauteuil ou vous ouvre la loge que vous allez occuper.
Les couloirs sont vastes et proportionnés aux dégagements que j’ai décrits plus haut. Au deuxième, on trouve le foyer du théâtre, précédé du palier formé par les escaliers cités plus haut. Le palier est splendide et rappelle, avec des proportions plus grandes, celui de l’Odéon. Il est en pierre et en marbre, avec des colonnes dans le style grec. Le foyer est défectueux ; le palier lui a fait du tort et lui a laissé peu de place : il a beaucoup de rapport avec le foyer du Châtelet ; le balcon, formé par le Loggia , l’agrandit quelque peu. A droite et à gauche du foyer, on trouve deux plus petits foyers, contenant deux buffets, dans l’un desquels il est permis de fumer.
Le foyer est richement décoré et prosaïquement meublé en velours vert. Les plafonds sont ornés de médaillons représentant les maîtres les plus
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célèbres de tous les mondes et la scène principale de leurs chefs-d’œuvre. Les maîtres allemands sont en majorité ; nous avons regretté l’absence d’Halévy, qui pourtant était mort depuis longtemps quand on a commencé l’Opéra de Vienne. La salle est fort belle, bâtie dans le goût italien; c’est-à-dire sans aucune saillie, comme chez nous, destinée à supporter les galeries supérieures. Il y a cinq rangs de loges, un parquet, qui représente l’orchestre, et un parterre où l’on se tient debout.
Les fauteuils sont larges et admirablement rembourrés, la salle est éclairée par un lustre assez chétif et des becs de gaz renversés, sans globe, qui semblent jaillir du plafond en gerbes de feu. La rampe est double : il y a une file de becs le long de la scène et une autre file invisible, dans une des saillies du plafond, près de l’avant-scène. La décoration de la salle est sévère, de bon goût, blanche et dorée. Le plafond a des fresques, les galeries n’en ont point. Au premier rang seulement, une série de médaillons représentent les chanteurs célèbres de tous les pays. Il y a des ta-
pis partout, des glaces et des salons dans toutes les loges.
Je vous donne brièvement tous ces détails, car tout ceci n’est rien. Ce qu’il faut connaître de l’Opéra de Vienne, c’est ce qu’on ne voit pas, ce sont les dessous et les machines gigantesques qui animent tout ce théâtre, et font mouvoir tout ce monde.
Je veux vous parler d’abopd de la ventilation du théâtre. Malgré la chaleur de la saison, augmentée de l’éclairage, nous fûmes surpris en prenant nos places de l’extrême fraîcheur qui régnait dans la salle. Le régisseur général de la salle, en même temps maître de ballet, M. Telle, auquel nous fûmes présenté pendant l’entr’acte, s’ofTrit à nous pour nous montrer par quel procédé on ventilait cet énorme hémicycle.
Il nous fit sortir du couloir par une porte de fer, dissimulée dans un mur et nous pénétrâmes avec lui dans une grande chambre pourvue de boutons numérotés et parsemée de tuyaux de con duite, nombreux comme les étoiles du ciel. Chacun de ces tuyaux communique d’un côté au cy-
lindre de ventilation et de l’autre, à une loge ou à un fauteuil de la salle. On fait la chaleur qu’on veut, un thermomètre est placé en évidence dans cette chambre ; au moyen d’un fil électrique, on peut connaître en une seconde le degré de chaleur qui règne dans une loge ou qui met en moiteur un spectateur du parquet. Le spectateur se plaint, dans l'entr’acte, qu’il a trop chaud ; l’employé de service touche un bouton, communique le numéro au ventilateur en chef, qui répond par un envoi immédiat de fraîcheur dans la chambre du plaignant.
J’avoue que j’ai voulu expérimenter ce moyen féerique de réfrigération, et profitant de ce que mon ami Henri s'épongeait le front, j’allai prévenir l’employé que le fauteuil 195 se plaignait de la chaleur. Admis à jouer moi-même de l’instrument, je communiquai au fauteuil 195 une atmosphère de quatre degrés au-dessus de zéro, et pris le malin plaisir de voir Henri grelotter pendant un acte, et se demander où il avait pris cette fièvre inconnue jusqu’alors.
Nous n’avons pas fini avec la ventilation. Cu-
rieux d’en connaître les détails, nous descendons avec M. Telle dans les caves du théâtre. Il y faisait un froid piquant. Dans une des caves, une machine à vapeur, d’un calibre immense, reste en pression pendant toute la soirée ; auprès d’elle et liée à elle par des cordons, une autre machine cylindrique sert à pomper l’air et à confectionner la fraîcheur, si je puis m’exprimer ainsi. Le bruit que fait l’air dans cette machine est effrayant ; on se croirait en pleine mer, à la merci d’un terrible ouragan.
Cette machine est une véritable outre d’Éole, qui transmet le vent froid dans tous les tuyaux, et si peu qu'on ouvre le tuyau, le conduit jusque sous le fauteuil ou dans la loge qui demande de l’air. Le thermomètre indique le degré de ventilation obtenu et l’on arrête à volonté.
Ce premier tableau nous donne envie de connaître la suite ; nous réservons l’examen au lendemain, et à la première heure nous sautons du lit pour aller voir M. Telle, qui s’était obligeamment mis à notre disposition.
L’entrée de l’administration et des artistes laisse
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un peu à désirer comme décoration, mais au point de vue du confort et de la propreté, et ne peut que s’incliner. Les concierges des théâtres de Vienne sont polis : au contraire des nôtres, ils n’arrêtent pas les profanes pour leur demander où ils vont, ce qu’ils veulent, et ne les jettent pas à la porte avec ce sans-façon qui est si remarquable chez nos portiers. On trouve facilement les directeurs ; ils ont des heures pour recevoir les visiteurs et ne se font jamais céler. Puisque nous avons ouvert cette parenthèse, nous devons croire que cette urbanité et cette politesse sont générales à Vienne, et que les fonctionnaires, les employés supérieurs, les grands chefs d’établissements sont simples, courtois et d’un abord facile.
Vienne, 2 septembre.
Nous arrivons donc sur le théâtre, sans avoir rencontré aucune consigne ridicule et sans avoir soulevé aucun soupçon malveillant. La scène de l’Opéra est immense et ressemble à celle du Châtelet avec un tiers en plus. Une danseuse qui
s’exercait à lever la jambe, et qui parlait le français, fut assez aimable pour faire demander M. Telle, occupé à régler un ballet pour le soir. M. Telle arriva peu après et nous commençâmes notre tournée à travers le théâtre.
Les proportions en sont immenses, les dépendances considérables ; c’est un monde, où l’on trouve de tout. Nous débutâmes par les dessous ; il y en a huit, tous à hauteur d’homme ; ils sont destinés à contenir et à faire mouvoir les coulisses, les décors et les praticables, dont l’usage est fréquent dans les pièces à spectacles. Tous ces édifices, en carton et en bois, sont maintenus et transportés par des cables de fer. On ignore la corde à l’Opéra de Vienne. Tous les câbles sont mus par la machine à vapeur, qui est la grande curiosité du théâtre.
La machine à vapeur est à droite du dernier dessous. Nous ne décrirons pas une machine à vapeur, mais nous constaterons ces résultats. Douze machinistes suffisent à faire marcher tout le théâtre. On prépare les décors pour le soir, on dispose les cordons qui les mettent en com-
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municalion avec la machine à vapeur, et les machinistes vont se promener.
Toute la machination est alors dans les mains de M. Telle, qui, installé dans une petite loge près de l’avant-scène, les doigts appuyés sur des boutons télégraphiques, attend les répliques et joue alternativement sur chacune des gammes de son clavier électrique. Le fil conducteur donne le signal au mécanicien. Il ouvre une soupape, il lance un jet de vapeur dans un tuyau, et le décor, la coulisse, le praticable se met en mouvement et se dispose de lui-même, lentement, régulièrement, machinalement.
C’est admirable de simplicité et d’exécution. D’autres boutons permettent à M. Telle de communiquer avec la loge des figurantes, l’atelier de décors, l’orchestre, les divers services de la salle, etc., etc. Un dernier bouton met en communication l’Opéra devienne avec tous les postes de pompiers de la capitale. En cinq minutes, on peut savoir au dernier bout du dernier faubourg que le feu est à l’Opéra, et les secours peuvent être aisément et rapidement organisés.
L’inventeur de ce système à vapeur se nomme Dreilich. C’est le machiniste en chef du théâtre ; il a dessiné les plans et trouvé le premier à appliquer cette admirable invention de la vapeur à l’usage des décors et des trappes.
C’est surtout le jeu des trappes qu’il faut observer. Elles descendent, toujours par la vapeur, lentement et régulièrement, sans mouvement brusque. Le support de la trappe, pourvu de dents, s'emboîte dans une crémaillère qui l’arrête chaque seconde et qui, dans le cas où une corde se casserait, laisserait la trappe stationnaire et empêcherait un accident. Nous sommes loin, vous le voyez, du matelas traditionnel.
Continuons. A gauche des dessous, nous trouvons l’atelier de menuiserie, où l’on construit les cartonnages du théâtre. Une cinquantaine d’ouvriers y sont constamment occupés à confectionner les praticables et à tailler les coulisses. Au fond, de vastes remises contiennent les toiles de fond, qui sont nombreuses.
Les cintres sont réservés à l’atelier des tailleurs. On y confectionne les costumes, on y pique les
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bottines, tout se fait au théâtre, rien au dehors. Plus loin, l’atelier de M. Brioschi, le peintre en chef des décors de l’Opéra, un élève de Cambon. On y rencontre les pots à couleur, des toiles gigantesques et les maquettes en couleur de tous les opéras de Wagner. Au-dessus du premier cintre, d’immenses salles sont réservées aux costumes du répertoire, à droite le côté des hommes, à gauche le côté des femmes.
Chaque costume est étiqueté, chaque opéra a son armoire ou plutôt ses armoires. Il y a également des armoires pour les chapeaux, des armoires pour les bottines. Tous les costumes sont merveilleux, confectionnés avec du velours de première qualité et de l’or fin. On se croirait dans une Belle- Jardinière de fantaisie. En quittant la salle des costumes, nous entrons dans la salle d’armes, qui renferme les armures, les casques, les épées et tous les accessoires militaires dont on peut avoir besoin à l’Opéra. La plupart de ces armes viennent de l’arsenal de Vienne.
Ce n’est pas tout : nous avons à parler encore des archives du théâtre, qui contiennent, sous la
surveillance de deux employés sans cesse occupés, les deux mille partitions dont se compose le répertoire d’un bon Opéra. Il y a là les pièces les plus inconnues et le nom des maestri les plus inédits.
Descendons quelques marches. Ce sont les foyers de la danse. Il n’y a pas, comme à Paris, de ces foyers d’artiste, élégants salons où l’on cause et où l’on noue des intrigues entre deux entrechats. Les foyers de la danse à Vienne sont des manèges où l’on travaille. Pour seule décoration, une glace en pied où s’admire la danseuse.
Nous sommes indiscrètement entrés dans plusieurs de ces manèges. Malgré l’heure matinale, nous avons trouvé dans l’un d’eux la première danseuse, mademoiselle Salvioni, qui, à demivêtue, soutenue par un violon plein d’enthousiasme, se livrait à des jetés-battus dont nous lui fîmes nos sincères compliments.
Dans le manège à côté, où nous attirait un autre violon, nous assistâmes au cours des petites filles que l’on dresse à l’art de Therpsycore. Il y avait là une cinquantaine de jeunes gaillardes,
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échelonnées entre six et douze ans, qui valsaient et tournaient admirablement, et qui nous faisaient présager qu’il y aurait encore de beaux jours pour l’Autriche.
Elles travaillent sous la direction de madame Telle, la femme de notre obligeant cicérone.
Madame Telle est une charmante Française, acclimatée à l’Allemand, et qui s’est vouée avec plaisir à l’ingrate tâche de faire marcher des pieds et tourner des bras.
Tout autour des cintres, à tous les étages, les portes numérotées indiquent les loges des artistes. Au côté cour, qu’en allemand on appelle côté ville ( stadt ), les hommes ; du côté jardin, — en allemand garten, les femmes. Les loges des figurants et des figurantes, grandes pièces pourvues de tables, de placards et de glaces, se distinguent par la hauteur où elles sont placées, et l’atmosphère lourde et quelque peu méphitique qui y règne constamment.
Nous achèverons cette description circonstanciée en ne disant qu’un mot des loges de l’empereur et des archiducs. La famille impériale a une
grande loge au milieu du théâtre, qui occupe en > largeur et en hauteur l’emplacement de vingt loges ordinaires. Les archiducs ont une avant-scène de première et une avant-scène de rez-de-chaussée, qu’ils affectionnent particulièrement. La dernière surtout fait le bonheur de l’archiduc Victor
• qui passe sa soirée à observer la grosse caisse immédiatement placée sous lui.
Chacune de ces loges est pourvue de deux ou trois salons d’un luxe inouï; le foyer spécial de ,• l’empereur est une véritable salle du trône, lourdement décorée, mais spacieuse et faite pour re- . cevoir des ambassadeurs.
Il est impossible du dehors déjuger les proportions de ce théâtre, qui contient tant de monde et tant de choses. Le personnel du théâtre compte cinq cents personnes, en dehors des musiciens et - et du corps de ballets. Le théâtre appartient à l’Etat, et le directeur, M. Herbeck, est un simple fonctionnaire, qui administre et touche des appointements. M. Herbeck est un homme aimable et simple, musicien de premier ordre -et qui ne dédaigne pas de conduire l’orchestre,
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surtout quand y joue les opéras de Richard Wagner.
Nous avons fait beaucoup de peine à M.
Herbeck, en refusant d’accepter une loge pour les Maîtres chanteurs de ce divin maëstro.
Je vous parlerai dans une autre lettre des ballets allemands.
Fantasca. — Les féeries à Vienne. — Les deux Opéras. — M. Herbeck et M. Halanzier. — M. Telle. — Un souper au Lamm. — Charles. — Musique et cuisines mélangées. — Le corbeau. — Un canard sauvage soupçonné d'être un corbeau. — Le Prater. — Les allées du grand monde. L’éternel féminin. — Les cheveux et les souliers. — Le restaurant Constantin : — Un dîner de compatriotes. — Le colonel de Vatry. — M. Baudens. — M, de Serres.
Vienne, 3 septembre.
Nous sortons de l’Opéra, où se donne en ce moment un ballet-féerie qui passionne Vienne et la province. Ce ballet est intitulé Fantasca. Comme tous les ballets, il n’a pas le sens commun et offre un mélange bizarre de toréadors espagnols et de gnomes fantastiques. Si peu sensé que soit ce ballet, il n’est pas plus bôte que les féeries de-
FANTASCA
vant lesquelles nous nous pâmons, et il a cet avantage qu’on n’y parle pas et que le dialogue y est remplacé par des ronds de jambe et de l’excellente musique.
Fantasca n’est et n’a jamais été qu’un prétexte à décorations, à machines et à mise en scène; mais j’avoue que jamais je n’ai rien vu de plus admirable et de plus complet que l’exécution de ce ballet allemand. On ne raconte pas Fantasca , pas plus qu’on ne lit la Biche au bois ou la Chatte blanche. On voit et l’on sort absolument abasourdi.
Il est impossible de concevoir un luxe plus inouï, une richesse de costumes, une quantité de personnel, une abondance de lumière, un scintillement de couleurs, de gazes, de dentelles, plus éblouissants, plus mirobolants, — trouvez des adjectifs, — plus phararaineux, plus superlico quentieux que les merveilles que nous venons de voir. Cela dépasse la Biche au bois et le Roi ' Carotte, — et ce n’est pas peu dire.
Il y a cette différence entre les deux féeries que nous venons de citer et le ballet de Fantasca , que les premières sont l’œuvre d’industriels fort
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habiles et fort généreux, mais naturellement calculateurs, et que le second émane directement de l’administration supérieure, qui paye sans compter et sait que, quelles que soient les recettes en- ■ caissées, l’Etat perdra toujours.
Aussi l’Opéra de Vienne est-il l’établissement le plus admirable de l’Europe. L’art y règne en sou-
- verain maître. L’État a choisi M. Herbeck pour • diriger cette colossale merveille, et M. Herbeck
s’en acquitte en véritable artiste. Il est pénible à
- des Français de constater l’immense dilférence qui sépare l’Opéra de Vienne de l’Opéra de Paris. A Vienne, ville inférieure à Paris sous tous les autres rapports, tous les arts sont représentés à
s l’Opéra ; le chant, par le premier orchestre et les premiers chanteurs; la danse, par les plus illustres danseurs et les maîtres des ballets les plus connus. Décors, costumes, lumières, diamants, perles, couleurs, dentelles, tout y est semé à profusion. On captive les yeux, on enchante les oreilles, on flatte tous les sens. Pas une déchirure à un décor, pas un accroc à une robe, pas une < pétale de moins à une fleur. A Vienne, c’est l’État