‹ Voyages d'un fantaisisteChapitre 33 sur 116 · CHARLES · texte numérisé non relu

CHARLES

autres pays. Charles sert à la table du docteur Hertd, où dînent aujourd’hui Wachtel , le ténor allemand que nous n’avons guère applaudi à Paris, et plusieurs artistes dont les noms m’échappent.

Charles connaît Albert Wolff ; ils ont causé musique ensemble. C’est aussi le garçon de prédilection d’Offenbach, qui ne prend rien que de sa main. Si le bœuf est servi à Offenbach par un autre que par Charles , Offenbach réclame Charles et ne mange que si Charles lui dit de le faire.

— C’est bien naturel, nous disait Charles, — entre confrères!

Charles m’a beaucoup parlé de Frédéric Béchard ; il a découvert en lui un dilettante de premier ordre et m’a chargé de tant de compliments que je ne suis pas fâché d’en déposer quelquesuns au cours de cette lettre.

Quand on quitte la salle à manger du Lamm, il ne faut pas s’étonner si l’on rencontre dans les escaliers un superbe corbeau privé qui vous regâfde ifloriter les degrés avec une gravité mélan-

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colique. Ce corbeau, apprivoisé par les garçons de l’hôtel, joue le rôle de chien ou de chat dans une maison où l’on aime les animaux. Il reste parfois une journée entière sur la même marche, ne croassant et ne piquant jamais les mollets des voyageurs. ,

Peu aimable, il ne répond à aucune avance.

On m’affirme qu'il a des chagrins. En effet, ce corbeau avait un compagnon, ou une compagne, lequel ou laquelle a disparu subitement sans qu’on en ait jamais trouvé trace.

Le docteur Hertzl a accusé le propriétaire de l’hôtel, M. Hauptman, de l’avoir, dans un jour de disette, fait égorger, mettre en salmis et servir aux clients, sous le nom fallacieux de canard sauvage. M. Hauptman se défend vigoureusement d’une pareille profanation, et il apprivoise en secret un autre corbeau, pour démentir publiquement les accusations dont on le charge.

4 septembre.

Nous sommes invités à dîner au Prater. Vous connaissez de réputation le Prater de Vienne.

LE PRÀTER

C'est tout à la fois les Champs-Elysées et le bois de Boulogne de la ville. Une allée spéciale, appelée l’Allée populaire, est réservée aux chevaux de bois, aux chiens savants et généralement à tous autres spectacles en plein vent. Une autre allée se remplit, vers cinq heures, d’équipages et de promeneurs. C’est l’allée du high life. On y rencontre, en une heure, plus de jolies femmes qu’en une journée à Paris.

Vienne n’a pas volé sa réputation, sous le rapport des jolies femmes. Elles sont, au point de vue plastique, à peu près irréprochables ; mais quoi qu’on en dise, les Viennoises ne ressembleront jamais aux Parisiennes. Fort aimables, d’un abord facile, aimant causer et parlant le français, si peu qu’elles soient bien élevées, elles n’ont pas cet esprit de la Parisienne, cette verve, ce brio, ce bagout (excusez le mot) qui séduit les étrangers.

Les Viennoises s’habillent mal et se chaussent admirablement ; il y a ici un cordonnier qui fait fureur comme Worth à Paris. Contrairement à l’usage des cordonniers, on se met à ses pieds. C’est chez lui que l’élégante madame de Metter-

nich, qui habitait Paris, commandait ses chaussures.

L’usage des faux cheveux est moins général qu’à Paris. Les femmes, surtout celles de la bourgeoisie , portent les cheveux courts, très-frisés et tombant sur les épaules, sans chignon et sans filet. Ce n’est pas beau, mais c’est naturel. Il y a cette différence entre la Parisienne et la Viennoise que la première est artificielle et l’autre naturelle. La nature embellit la beauté, l’art l’embellit davantage. C’est absolument comme le bifteck : on l’aime mieux aux pommes que nature.

Tout en faisant ces réflexions plus philosophiques qu'anacréontiques, ô mon cher monsieur de Pêne, nous arrivons chez Constantini, le restaurateur du Prater. Là, dans un kiosque situé sur un monticule d’où l’on a une admirable vue sur Vienne et les Alpes, qui bleuissent au loin, nous sommes attendus par notre amphytrion.

Ledit amphytrion est le plus aimable des banquiers viennois ; sa modestie ne me permet pas de le nommer, mais tous ceux qui ont passé pap

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