MADAME C
M. Demarquay, extrêmement tourmenté, a dû se lever plusieurs fois pour rallumer sa bougie, et, par conséquent, recommencer ses exercices funambulesques, en chemise et sur le corps du malheureux docteur Ricord, qui ne cessait de lui crier :
— Mais qu’avez-vous donc, mon cher Demarquay? Êtes-vous malade?
Nous déjeunons et nous dînons tous à une table spéciale, que président la princesse et le docteur. Les repas sont gais, les deux docteurs émerveillent leurs auditeurs par leur entrain et leur bonne humeur. Ma voisine, une charmante Yalaque, me dit : « Je ne croyais pas que les médecins fussent si gais! » — Les médecins ne sont jamais gais, lui dis-je. Mais les chirurgiens, c’est différent. Ils ont tellement l’habitude de couper les jambes et de scieries bras, qu’ils font tous leurs efforts pour échapper à ces tristes souvenirs.
C’est bien décidément Paris sur le Danube.
Nous prenons le café sur le pont. On se croirait à la cascade. Il n’est plus question que de Paris. Une conversation s’engage sur le livre de Dumas,
l'Homme femme , dans lequel le docteur Demarquay pourrait bien avoir jeté quelques idées.
Nos Yalaques connaissent tout de Paris, ils ont tout lu. Madame C., ma voisine de table, qui soupire chaque fois que l’on parle de Paris, me raconte le nouveau roman de Feuillet, Julia de Trécœur, qui venait de paraître quand je suis parti. Nous sommes à sept cent cinquante lieues de Paris. A chaque station nous voyons des minarets et et des Turcs, et nous entendons parler français, mieux encore, parisien, par de véritables Parisiennes qui causent des toilettes de mademoiselle Pierson et mademoiselle Massin, et qui nous racontent les dernières pièces qu’elles ont vu jouer à Paris.
— Et vous, monsieur, me dit madame C., continuerez-vous au Paris-Journal vos silhouettes parlementaires?
Je vous passe les épithètes flatteuses, et je réponds au hasard un certainement, plein de surprise.
— Et vos lettres de voyage ? Vous savez que je les suis avec beaucoup d’intérêt? J’en suis restée à l’aventure du ténor italien.
GIURGEWO ET RUTSCHOUCK
— Je vous félicite de retourner à Bucharest, madame, lui répondis-je avec modestie. Au moins vous ne lirez pas la suite.
— Je vous demanie pardon. En arrivant, je trouverai tous mes journaux de Paris. Croyezvous que nous puissions vivre à Bucharest sans le Figaro, le Gaulois et le Paris -Journal?
Sur ce terrain, la conversation devient de plus en plus parisienne.
Weiss est très-apprécié en Valachie. Qui est Loustalot? m’a-t-on demandé. EtM. de Pêne, quel homme est-ce? m’a dit madame C... — C’est un homme charmant, ai-je répondu. — Je lo savais ! me fut-il répliqué.
Les Valaques sont très-curieux de toutes les choses de Paris et de tous les hommes dont lo nom a quelque notoriété.
Malheureusement, nous arrivons à Rutschouck, la véritable première ville turque du voyage. Les deux docteurs nous quittent les larmes aux yeux, et embrassés par trente Yalaques qui se font un devoir de leur porter leurs cannes, leurs paletots et leurs sacs. Le docteur Ricord nous fait mille
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invitations à venir avec lui. D'autre part, les Yalaques veulent nous entraîner à Bucharest.
On se nous arrache. Ici les deux docteurs Demarquay et Ricord, avec leur charmant esprit et leur conversation si facile et si distinguée ; là, l’affabilité, la courtoisie et les offres d’uno hospitalité plus qu’écossaise, — valaque, c'est tout dire, — qui nous sont faites par les voix les plus séduisantes; les notes que l’on me promet pour une des lettres les plus intéressantes ; la perspective de retrouver nos deux docteurs à Constantinople dans quelques jours... ma foi, nous nous décidons pour Bucharest. — Le journal avant tout, ai-je dit au docteur Ricord. M. de Pêne ne me pardonnerait pas d’avoir négligé de découvrir Bucharest.
Le bateau vire sur lui-même, un coup de sifflet retentit. Nous voyons de loin le docteur Ricord que l’on mène chez le pacha de Rutschouck, tandis que nous abordons à Giurgewo, où l’on nous transporte à force de bras dans un wagon qui roule vers Bucharest.
La féerie à Bucharest. — Le bon génie. — Ulysse Cretziano. — Un nabab roumain. — Trucs, tableaux et changements à vue. — Chez Rapscka. — Continuation de la féerie. — Le député Ventura. — Un type curieux. — Le Roumain chez lui. — Parallèle entre un Parisien et un Roumain.
Bucharest, 14 septembre.
En mettant le pied en Orient, nous sommes entrés en plein conte des Mille et une Nuits. Vous m’avez laissé sur la route de Bucharest, entraîné par les séductions d’une nuée d’aimables Roumains. Depuis lors, nous vivons dans une sorte de rêve, dans un simulacre de féerie, au milieu de changements à vue et de trucs près desquels ceux du Châtelet ne sont rien. Perdus dans un tourbillon d’illusions et de chimères, nous som-
mes le jouet de quelques génies bienfaisants qui nous promènent de merveilles en merveilles, sans nous permettre de respirer ou de nous reconnaître, et qui nous transportent d’apothéoses en apothéoses, sans nous faire grâce d’un feu de Bengale, sans nous épargner une dentelle.
Le génie qui préside à nos destinées s’appelle terrestre ment Ulysse Cretziano. Comment s’appelle-t-il dansle royaume des génies? Fardakenbras, sans doute, ou le Sorcier magnifique, ou Fortunatus, ou Merlin l" Enchanteur De prime-abord, nous l'avions surnommé le Brésilien de la Roumanie.
11 paraît qu’à Bucharest il est connu sous le nom du comte de Monte-Christo.
J’insiste sur ces détails, parce qu’Ulysse Cretziano est un Parisien avant tout, et que les lignes que je lui consacre rappelleront à plus d’une mémoire masculine et féminine le somptueux étranger qui, il y a deux ans, donnait au café Anglais des soupers où les serviettes étaient roulées dans des ronds en or, et où les noisettes que cassaient les jolies dents rendaient des perles et des turquoises.
ULYSSE CRETZIANO
Ulysse Cretziano ne s’est pas gêné avec nous. Il nous a dit tout simplement : « Voici une baguette magique, je vous la confie. Chaque fois que vous aurez un souhait à former, vous l’agiterez en vous écriant : « Ulysse! Ulysse! » Dans les moments périlleux , vous pourrez ajouter : « Cretziano » et aussitôt votre vœu sera accompli. »
C’est ainsi que nous avons vécu depuis trois jours. Grâce à la baguette d’Ulysse, nous avons été entourés d’un bon nombre de farfadets pleins d’esprit, de cobolds complaisants et de sylphes soumis à nos moindres volontés.
En somme, depuis trois jeurs, nous vivons dans l’enchantement. Les tableaux succèdent aux tableaux, les ballets aux ballets, les splendeurs aux splendeurs. Je profite d’un entr’acte pour vous écrire ces quelques lignes.
Dès notre arrivée à Bucharcst et comme nous manifestions quelques craintes de ne pas trouver des voitures à la gare, le sorcier Ulysse ouvrit la portière, fit un signe, et un homme habillé d’un
costume officiel monta dans notre compartiment.
C’était le préfet de la ville. Il venait au-devant du train et nous annonça qu’une voiture spéciale nous attendrait à la porte de la station.
Nous arrivons, nous montons en voiture, tandis que les autres voyageurs couraient dans la boue à travers les rares véhicules qui se refusaient à leurs sollicitations. La voiture part à fond de train, indifférente au pavé très-inégal de la ville de Bucharest, et craquant d’une façon inquiétante. Ce premier truc n’a pas réussi. Au bout de deux cents pas, un horrible cahot nous renverse, la roue se casse, ma malle saute à quinze pas, je saute derrière elle et Henri roule pêle-mêle avec sa valise. Nous voilà dans une rue de Bucharest, à minuit, seuls au monde et assis sur nos malles.
Notre cocher avait fouetté ses chevaux et repris son chemin sur trois roues.
Après un bon quart d’heure de pénible réflexion, je me souviens de la recommandation d’Ulysse. Le cas étant grave, je m’écrie r «"Cretziano! Cretziano! » Aussitôt passe une voiture à vide; nous hélons le cocher. 11 résiste; nous reprenons à tue-tête : « Cretziano ! Cretziano ! » et le