‹ Voyages d'un fantaisisteChapitre 51 sur 116 · LE DÉPUTÉ VENTURA · texte numérisé non relu

LE DÉPUTÉ VENTURA

acrobate par gaieté naturelle, avocat par nécessité, poète par plaisir, Français par l’esprit et Roumain par le cœur. C’est le boute-en-train de Bucharest, et il nous a fait passer une de ces journées qui lui méritent toute notre reconnaissance.

Causeur infatigable et sémillant, il nous a peint toute la Roumanie en quelques lignes, raconté son histoire et prédit son avenir.

Il tire au pistolet d’une façon surnaturelle.

Il joue du piano comme un professeur et au besoin complète ce talent en ajoutant à ses deux mains le secours d’un nez proéminent et plein de dilettantisme.

Il fait la cuisine comme Alexandre Dumas.

— Et avec tout cela, lui demandai-je, quand faites-vous de la politique?

— Je fais de la politique en riant, comme tous ceux qui font de la politique, me répondit-il.

— Du moins, vous, vous y mettez de la franchise, ajoutai-je.

Ce Ventura vous représente le véritable type du Roumain, homme du monde. Fou de plaisir,

pressé de jouir, épicurien jusqu’au bout des ongles, dépensant 200 francs par jour sans les avoir, ne comptant jamais, courant la poste, toujours sorti, dînant, déjeunant et soupant au chàteau-lafitte et au champagne, dormant quatre heures par jour, s’amusant le reste du temps, et ne travaillant que quelques secondes par-ci, parla, entre deux contredanses, deux valses ou deux parties d’écarté. Un Parisien succomberait à huit jours de ce régime. Les Roumains sont doués d’un tempérament de 1er; ils s’amusent sans mesure, sans règle, sans réflexion. Bien moins servis parleur imagination que nous autres, parce qu’ils sont plus primitifs, et par conséquent plus forts physiquement, i}s se laissent entraîner par leurs sens et ne résistent pas. Ce sont en quelque sorte des Parisiens de Gérolstein.

Chez nous, nation usée, il y a en quelque sorte un effort pénible à faire pour s’amuser ; les nerfs sont souvent douloureusement tendus, il faut les réveiller à force de raffinements ; on rit avec tristesse, on soupe avec gravité, on suit le courant quelquefois à regret, mais il faut bien être à la

Page 1