PARISIEN ET ROUMAIN
mode ; tandis qu’à Bucharest on s’amuse franchement. Le coffre est bon, selon l’expression, le coeur aussi et le reste à l’avenant. Le Parisien est égoïste, il veut s’amuser, mais pour lui seul. Les Roumains se mettent à plusieurs et ne s’envient pas leur plaisir; mais cette frénésie pour les jouissances matérielles, cette fièvre brûlante, cette activité dévorante qui absorbe, sans compter, les bals, le jeu, les soupers, les orgies, les fêtes et tout ce que peut rêver l’imagination la plus sardanapalesque, qui jette les louis sans compter, cet éternel mouvement vers la volupté irréfléchie, donne à Bucharest l’apparence d'un Eden hystérico-épileptique.
XYII
Bucharest. — La Grande place. — La chaussée. — Kerastereau. — Les tsiganes. — Chants bohémiens. — La population roumaine. — L’aristocratie. — Le peuple. — Types populaires. — Le monde. — La vie des Roumains. — Mœurs faciles. — La politique roumaine. — Michel Korgonitzano.
Rustchouck, 16 septembre.
En descendant des splendeurs de la féerie aux réalités humaines, je vous dirai que Bucharest a l'apparence d’un grand village, dénué de monuments, mal pavé et généralement mal entretenu. On se croirait dans une grande ville de province et dans l’une des plus laides. Les maisons sont petites, sans caractère ; elles n’ont, pour la plupart, qu’un seul étage et sont toutes pourvues d’un jardin souvent fort grand. La ville y perd
BÜCHAREST
en perspective, en animation, mais les habitants y gagnent en fraîcheur et en tranquillité.
Vue du haut d’une colline, cette immense étendue de maisons et de jardins no déplaît pas au regard ; mais, une fois dans le centre de la ville, les distances deviennent prodigieuses, les rues étroites, et les maisons s’éloignent les unes des autres, comme dans un grand village.
Cependant, la ville a un centre très-peuplé et très-animé. Ce centre se compose d’une place et de plusieurs rues adjacentes. C’est là que se sont réfugiés les théâtres, ies lieux de plaisirs et les hôtels. Tout auprès, la Bourse, les administrateurs, les établissements financiers et quelques beaux magasins ; enfin, vers l’ouest, les hôtels particuliers et les maisons à la mode de Bucharest.
Cette dernière rue conduit à la Chaussée, c’està-dire au bois de Boulogne de Bucharest. Figurez-vous une avenue des Champs-Elysées, plus sauvage, mais tout aussi fréquentée et tout aussi pleine de toilettes et d’équipages luxueux. A deux pas de la ville, on trouve cette promenade ma-
gnifique, boisée et fraîche, pittoresque et parfumée. Vers sept heures du soir, au coucher du soleil, et, plus tard, pendant un de ces clairs de lune d’aoiit qui éclairent corn me la lumière électrique, les voitures, les phaétons, les tilburys, les breaks se croisent au galop.
C’est un tour du lac, sans lac. Toute la société de Bucharest défile à son tour le long de cette incomparable avenue, les dames étalant leurs toilettes les plus splendides, les hommes faisant parade avec une élégance toute parisienne de leurs pur-sang merveilleusement harnachés, ou de leur phaéton arrivé de Paris ou de Vienne.
Plus tard, tandis que les dames rentrent chez elles pour s’habiller et courir les bals, les hommes vont chez Rapocka, où l’on fait de la musique, et où l’on rencontre le demi- monde roumain, lequel ressemble, à s’y méprendre, au demi-monde parisien, et ensuite à Kerastereau, jardin immense, semé de bosquets mystérieux et de cabinets extrêmement particuliers, situé au bout de la chaussée. C’est là que se donnent les rendez- vous ga-