MŒURS FACILES
législation roumaine favorise jusqu’à un certain point le commerce amoureux. Elle a décrété le divorce, et grâce à ce moyen de conclusion facile et donné à tous, on coudoie des maris qui ont divorcé cinq ou six fois et on rencontre de toutes jeunes femmes qui en sont à leur quatrième conjoint. Les maris sont tous philosophes et les femmes toutes indifférentes. Du matin au soir, toutes les bouches de[Bucharest conjuguent le verbe : Je m’amuse, tu t’amuses, nous nous amusons, etc.
Le peuple, au contraire, est voué au travail et à la servitude ; il a conservé le pittoresque costume du paysan du Danube : la grande blouse blanche en coutil, serrée à la taille par une ceinture de cuir, et le large pantalon de toile écourté au mollet. Là-dessous point de chemise ni de gilet; on aperçoit par le tissu entr’ouvert la peau brune et hâlée. J’en dirai autant des femmes, qui n’ont pour tout vêtement qu’une robe et pas de jupe ; les formes se trahissent effrontément sous l’étoffe et quelquefois se découvrent sans mystère. Les hommes sont laids, courbés et sales ; les
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femmes leur ressemblent, quoique leur type soit beaucoup plus beau et plus fier; nous avons vu, entre autres, une paysanne de la Transylvanie, dont le visage encadré de cheveux noirs et les traits accentués, rappelaient le type romain dans toute sa grandeur et sa majesté classiques.
J’ai dit que la classe riche en Roumanie s’occupait surtout de politique. Comment pourrait-il en être autrement ? Soumise à la Turquie à laquelle elle paye un tribut, gouvernée par un hospodar, qui s’appelle Charles et qui est neveu du roi de Prusse, désagrégée par l’Autriche qui a pris la Transylvanie, et la Russie qui s’est emparée de la Bessarabie, la Roumanie ainsi menacée par toutes les puissances qui l’entourent, tend à s’unifier et à retrouver son autonomonie danubienne. Elle parle une langue à elle, fort belle et fort sonore, qui se rapproche de l’italien ou plutôt du romain classique fortement italianisé ; elle a des mœurs et des coutumes qui n’ont aucun rapport avec celles des pays environnants. Ce sonten quelque sortedes mœurs franco-orientales.
MICHEL KORGONITZANO
Les Roumains gardent une reconnaissance éternelle à la France et à Napoléon III d’avoir en 1856 agrandi leur territoire, et d’avoir réuni la Moldavie et la Valachie sous le même gouvernement.
L’homme qui a le plus fait pour le pays à peine né, se nomme Michel Korgonitzano. C’est le M. Thiers de la Roumanie. Littérateur distingué, orateur de premier ordre, ancien président du Sénat, ayant été plusieurs fois ministre, reconnu et acclamé par toute la population, M. Korgonitzano est un homme simple et modeste, à l’apparence bourgeoise, parlant le français d’une façon exquise, et homme de goût avant toute chose.
Nous avons longuement causé avec lui dans sa charmante villa de la Chaussée , où tout nous a rappelé le raffinement et la recherche du Parisien lettré et délicat. M. Korgonitzano est le véritable bourgeois du Danube, aimant son pays à ce point que les larmes lui viennent aux yeux quand il en parle. Il est aujourd’hui retiré des affaires publiques ; mais tous les Roumains ont les yeux
sur lui et le regardent comme une providence qui, à un moment donné, donnera le signal de la résurrection.
M. Korgonitzano voit avec douleur l’entraînement de la classe intelligente roumaine vers la frivolité et le plaisir; mais il a confiance dans le cœur et la générosité de ce peuple ardent et enhousiaste. Le Roumain n’est pas corrompu, il est actif ; il n’est point égoïste ni envieux. Ce sont là d’excellentes qualités.
J’ai pu, plus que tout autre, apprécier cet abandon, cette grâce, cette délicatesse du Roumain envers ceux qui sont leurs hôtes et surtout envers les Français. J’ai rapporté de Bucharest une foule de souvenirs et de notes dont je n’ai fait que donner le sommaire dans cette lettre. Je vous demanderai quelque jour la permission de consacrer plusieurs colonnes à ce charmant pays, que nous connaissons si peu et qui nous connaît si bien, et qui agit à notre égard en frère cadet dévoué et désintéressé.
Rutschouck. — Le village. — Le chemin de fer. — Tableau biblique. — Les premiers Turcs. — Singulière alliance de la prière du soir et de la locomotive Varna. — L ’Espéro. — En mer. — Une tasse de thé. — Mon royaume pour un bifteck. — Découverte d’un harem. — L’Orient. — Le Bosphore.
Constantinople, 19 septembre.
La transition est brusque entre Giurgevo et Rutschouk, c’est-à-dire entre l’extrême Occident et l’Orient, entre le christianisme et le mahométisme, entre la casquette et le turban. Dix minutes de bateau pour traverser le Danube , et tout est dit.
C’est à Rutschouk que commence la véritable Turquie pour le voyageur qui vient du Nord, comme nous. Déjà nous avions aperçu pendant la
traversée quelques villages aux maisons peintes, des mosquées sans importance et dont les grêles minarets faisaient toute la saveur ; par ci par là de rares Turcs aux turbans classiques et aux vestes bariolées; sur le fleuve, nous avions rencontré de larges felouques à la forme recourbée en forme de disque ou de croissant et dont l’équipage, pieds nus et coiffé de fez bien droits sur le crâne, nous rejouissait l’àme ; mais tout cela n’était rien. A Rutschouk nous avons enfin mis le pied en Orient. C’ost une jolie petite ville perchée sur un monticule au pied du Danube; une mosquée pleine d’élégance, agrémentée de deux minarets aux clochetons hardis, s’étale sur le flanc de la colline. Quand nous sommes arrivés, au coucher du soleil, un muezzin appelait d’une voix nazillarde les fidèles croyants à la prière du soir.
Ce qui gâte le paysage pour l’artiste, mais ce qui lui donne une énorme valeur aux yeux du touriste , c’est le chemin de fer qui court au pied du village et conduit les voyageurs à Varna.
C’est une pauvre petite ligne créée par l’indus-