LES PREMIERS TURCS
trie anglaise, et dont presque tous les employés sont anglais. On se met là-dedans vers midi, et à huit heures du soir, on a péniblement achevé ses 250 kilomètres à travers le paysage le plus insipide.
Pour charmer l’ennui du voyage, il faut observer les types qui se pressent dans les wagons. Ce sont des Turcs, encore peu habitués au chemin de fer, et qui quittent à regret leur pauvre village pour se rendre à la métropole. Ils voyagent généralement avec toute leur maisonnée, leurs matelas , leur harem , leurs couvertures et leur nourriture.
C’est à dessein que j’ai placé le harem après le matelas; mais nous n’aborderons ce sujet délicat que dans une lettre postérieure.
A Tcherdanova, nous avons embarqué un patriarche israétite qui se rendait à Jérusalem pour y mourir. Il emmenait sa femme avec lui. Lui* avec sa longue barbe blanche, son costume de Turc de vieille roche; elle, avec ses larges souliers jaunes , ses cheveux absolument cachés » selon le rit, par mie sorte de turban doré, ils nous
ont rappelé Abraham et Sarah fuyant le pays de Chanaan. Ils étaient accompagnés à la gare par leurs enfants, qui ne les reverront plus ; on s’arrêtait à les regarder s’embrasser et pleurer à chaudes larmes en poussant des gémissements en langue inconnue. Le vieillard seul ne pleurait pas. La froide cloche du chemin de fer mit fin à cette scène vraiment émouvante, on enferma le couple dans un wagon, la machine siffla. Tandis que le train s’éloignait, on voyait sur le quai les enfants, d’ailleurs hommes et femmes déjà, qui poussaient des cris et faisaient des gestes désespérés.
Il y a là un sujet de tableau biblique que je recommande aux amateurs.
Le soleil se couche à l’horizon. On s’arrête un instant. Un superbe Turc descend de wagon et gravement pose un carreau par terre, relire ses chaussons, se lave les mains à une fontaine placée dans la gare et commence sa prière. Tantôt agenouillé, tantôt prosterné, il ne voit pas les regards curieux qu’on lui jette de toute part ; il «s’adresse à Mahomet, le visage tourné vers le cou-
l’espero
chant. A l’appel de la cloche, fondue à Manchester, le croyant s’est enfin décidé à remonter en wagon.
Nous voici à Varna. Il fait nuit noire. On nous descend dans des coquilles de noix, où nous sommes entassés pêle-mêle avec des malles. Le bateau fait eau sous nos pieds. Nous voilà partis avec une mer quelque peu moutonneuse. Une masse noire avec un fanal allumé, est le but de cette pérégrination maritime. Au bout d’un quart d’heure, nous abordons. L ’Espero, steamer de la puissante compagnie du Lloyd, ronfle à pleins sabords. L’embarquement est long. Pendant qu’il s’achève, nous parcourons le bateau et nous voulons attendre, malgré une faim canine, qu’il sorte du port pour aller dîner.
— Aurons-nous à manger? Tel est le cri que pousse notre estomac. Un mauvais plaisant nous a fait espérer que nous aurions du thé. Nous sommes à jeun depuis le matin. Une vague odeur d’étable nous rassure, l’avant-pont est couvert de superbes moutons et de buffles magnifiques.
Un mirage complaisant nous fait apercevoir, à
travers le prisme de l’appétit, des séries de côtelettes et des collections de biftecks.
Pêle-mêle au milieu des bestiaux, bon nombre de bipèdes sont étendus et dorment. Quelquesuns, accroupis, ont un mouchoir devant eux et dînent d’un morceau de pain et d’un peu de riz cuit. Le plus grand nombre, qui ne dort pas, fume la cigarette. Ce sont des Turcs, graves et impassibles ; ils sont installés jusqu’à Stamboul et ne bougeront plus. Aux giaours de se promener et de ne savoir que faire!
Je cherche en vain des femmes parmi les passagers; il ny en a pas. Je sais bien que les harems ne se montrent pas à nos yeux profanes ; mais cependant , il faut bien , quand un Turc voyage, que ses femmes voyagent avec lui. Il n’y a pas des bateaux pour hommes et des bateaux pour femmes.
Le stamer siffle, vire et s’élance ; la mer est calme, le ciel splendide. Après un regard rapide sur le magnifique spectacle que nous offre Varna illuminé dans le lointain, et la mer qui s’étend à l’infini , nous redevenons hommes et nous