LES COSTUMES, LES BOUTIQUES
plus boueuses, les pierres les plus aigues, les galets les moins ronds. Par ci, par là, des escaliers en forme d’échelle, taillés dans la montagne, des décombres de toutes sortes, provenant du récent incendie de Péra. Le désenchantement suit de près l’extase, on se sent brisé dans les jointures, piqué depuis l’orteil jusqu’au talon, les souliers se couvrent de poussière, le soleil vous rôtit sans pitié, la sueur vous inonde et, pour comble d’agrément, vous ne pouvez pas faire un pas sans éveiller un chien qui dort au milieu de la rue et qui se redresse en grondant.
Si les vieille rues de Péra sont sales, en revanche, elles sont pittoresques. Les boutiques en plein vent, bâties en bois, pourvues de tapis et de divans sur lesquels les marchands fument en vous regardant, ne sont pas brillantes ni engageantes, mais elles ont une physionomie caractéristique qui vous plaît tout de suite. C’est un débarquement dans un chapitre des Mille et une Nuits. Une population étrange grouille autour de vous. Les haillons les plus variés se disputent la place au soleil. Tout ce peuple est uniformément
coiffé de fez; les moins modernes entourent cette coiffure d’un beau mouchoir à dessins nombreux, et forment ainsi le turban classique. Tous portent ces larges pantalons serrés au mollet, ces babouches traînantes et cette veste bariolée, faite avec de vieilles tapisseries ou des étoffes qui seraient royales, si elles étaient propres.
Pas un costume ne ressemble à l’autre. Celuilà a le pantalon vert et la veste rouge. Un autre s’est taillé une culotte dans un tapis de Smyrne et a trouvé une veste dans une voile de navire. Un enfant se promène en jupons, avec une robe de chambre à ramages qui lui tombe j usqu’aux pieds. Tout cela se promène et ne fait rien. Ceux qui font quelque chose fument ou prennent du café, assis sur des escabeaux dans la rue. Ils ne se dérangent ni devant les chevaux ni devant les hammals, ni devant les voitures. Ce sont les chevaux, les hammals et les voitures qui se dérangent. Il en est de même des chiens, qui dorment entre deux pavés au milieu de la rue. Les chevaux, pareils à l’âne décrit dans la Légende des siècles , font un détour pour ne pas les écraser.