‹ Voyages d'un fantaisisteChapitre 64 sur 116 · VOYAGE A LA RECHERCHE D'UNE LETTRE · texte numérisé non relu

VOYAGE A LA RECHERCHE D'UNE LETTRE

conseille, en attendant la distribution, d’aller voir à la poste italienne si nous n’avons rien. Je m’assieds sur un banc avec un geste de désespoir, et résolu à ne plus faire un pas sans une satisfaction complète.

Tant de persévérance devait recevoir sa récompense. Un guichet s’ouvrit, et une main généreuse me remit enfin les quelques lettres que j’avais espéré recevoir.

Si j’insiste sur cette pérégrination personnelle, c’est pour m’étonner de cette mauvaise organisation postale. Que chaque pays ait sa poste spéciale, rien de mieux; mais alors il faudrait que tous les bureaux étrangers se communiquassent entre eux les lettres de leur provenance nationale réciproque. Les lettres de Paris, par exemple, peuvent arriver à Constantinople par les steamers des messageries ou par la voie du Danube ' ou de Yerna. Pourquoi la poste autrichienne n’enverrait -elle pas à la poste française les lettres timbrées de France, à charge de revanche ?

Jl serait plus simple, quand on veut adresser

une lettre, à Constantinople, de la mettre à la poste avec cette suscription : M. X***, quelque part à Constantinople.

On aurait au moins quelque chance de la trouver.

La grande rue de Péra. — Ce qu’on y voit. — Le fez. — Galata. — Le commerce et la Bourse. — Les tramways. — Les industriels turcs. — Le pont de la Corne d’Or. — Bateaux à vapeur omnibus. — Stamboul. — Une rue à Stamboul. — Le Bazar. — Accueil qu’on nous y fait.

Constantinople, 21 septembre.

Nous descendons la grande rue de Péra , et nous continuons à nous croire dans une Babel moderne. Quelques Turcs , beaucoup d’Arméniens, un nombre considérable de Grecs, pas mal d’Italiens et de Français. Tout le monde porte le fez, à peine rencontre-t-on quelques chapeaux à forme occidentale , quelques melons, casquettes, panamas, castors mous, etc., etc. Le fez turc est une coiffure fort gracieuse et très-commode : elle garantit la tête contre le froid, empêche les rayons

228 VOYAGES d’un fantaisiste

du soleil de pénétrer jusqu’au cerveau et permet à celui qui le porte de ne jamais se découvrir. Aussi les Turcs saluent-ils en portant la main à la bouche et au front. Quand ils veulent honorer les gens, ils commencent par se baisser pour toucher la terre, et élèvent ensuite les doigts jusqu’aux lèvres. C’est une métaphore qui signifie : « Je ramasse la poussière de tes pieds pour l’embrasser ! »

Le fez entre dans la tète comme une casserole. On l’enfonce jusqu’aux yeux; les élégants le portent sur l’occiput, mais c’est pour faire du chic. Ceux-là ne portent pas le fez, ils le prostituent, ils le charcutent, ils le méconnaissent. Pour qu’un fez soit un vrai fez, il faut qu’il ait la forme d’un pot de fleurs renversé. Aussi y a-t-il dans toutes les rues des Turcs en boutique qui donnent au fez le coup de fer destiné à lui donner cette apparance florale.

Ils ont à cet effet des moules pour toutes les les têtes. On vous essaye un moule ; si ce moule vous va, on applique dessus le fez, on le caresse légèrement au moyen du fer cljaud, et on yous Iô

Page 1