LA DANSE DES DERVICHES
tournent à donner le vertige. Quand ils s’arrêtent, on les voit trembler sur leurs jambes, ils ne peuvent plus se tenir. Entraînés par la danse, ils ressemblent à ces chevaux qui galopent et qui tombent dès qu’ils n’ont plus l’éperon au flanc. Le docteur Demarquay m’expliquait scientifiquement ce phénomène étrange de l’extase magnétique ; je l’ai prié de me donner une note, il est parti sans me la donner. Je me borne donc à constater le fait, sans en expliquer les causes.
Quant au docteur Ricord, il ne cessait de contempler ce spectacle étrange et effroyable à voir. J’ai atténué autant que possible l’horreur de cette valse infernale, mais c’eèt à soulever le cœur le plus résolu. Je n’ai point attendu la fin ; on m’a dit que le plus grand nombre des tourneurs finissait par tomber exténué et quasi mort. Je mécontente de le croire.
Le fanatisme religieux de tous les peuples a pu donner des exemples de pareilles macérations; mais il ne peut y en avoir une qui révolte à un plus haut degré le cœur et le bon sens.
Il paraît que ces exercices sont très-appréciés
VOYAGES D’üN FANTAISISTE
par les dévots turcs, et que les derviches tourneurs reçoivent des subsides considérables. Ils sont très-riches et peu nombreux. On m’a montré en dehors de la splendide mosquée du Tekké un grand nombre de propriétés qui sont à eux. Nous revînmes chez nous profondément désillusionnés. Le docteur Ricord faisait des réflexions très justes, mais que je me garderai bien de répéter ici, pour des raisons toutes politiques, et le docteur Demarquav nous expliquait le fanatisme par le magnétisme.
Déjeuner chez le docteur Ricord. — Les inconvénients de la célébrité. — Départ des docteurs. — Le caïque. La Cornod’Or. — Les eaux douces d’Europe. — M. Vital Cuinet. — La nostalgie de Constantinople. — La Sublime Porte. — Les firmaus. — Le Cawas .*
Constantinople, 24 septembre.
Nous allons déjeuner chez le docteur Ricord.
A la porte de son hôtel, le portier nous fait subir un interrogatoire. On suppose que nous venons pour une consultation, etmalgré nos dénégations, on refuse de prendre nos cartes pour les présenter au docteur. Heureusement, son domestique passe : il nous reconnaît, nous précède et nous introduit dans la salle à manger.
Conviés pour dix heures, nous n’avons corn mencé à déjeuner qu’à midi. Le docteur Ricord
262 VOYAGES d’un fantaisiste
partait à quatre heures pour la Grèce, et il nous a conté ses tribulations à Constantinople, ou plutôt il nous y a fait assister. Toutes les cinq minutes on lui apportait une carte, on lui annonçait une visite qui l’obligeait à nous quitter pour se rendre à la consultation qu’on lui demandait.
Le docteur n’osait refuser des conseils à personne.
— Que voulez-vous? nous disait-il avec cette bonne humeur qui le caractérise, j’ai reçu un si bon accueil de tous ces gens-là que je ne puis refuser de les recevoir; mais ils ont tant fait que je n’ai rien vu de Constantinople.
Le déjeuner se composait de cinq plats et de trente-huit visites. Encore le docteur Ricord restait-il chez lui. Quant au docteur Demarquay, il était en visite depuis le matin. On l’appelait de tous les côtés. Le docteur Ricord nous avait môme fortement inquiétés en nous disant :
— Nous attendons Demarquay : il a été faire une visite en Asie !
En Asie !
Vous, cher monsieur, qui lisez ces lignes, vous