ARRIVÉE A NAPLES
5 octobre.
Dès le matin, j’entends un grand mouvement sur le pont. Nous allons arriver à Naples: je me hâte de m’habiller et je grimpe sur le pont. Nous sommes presque au port. Voici Sorrenlo à notre droite et Capri à notre gauche; c’est l'entrée du golfe de Naples. Le Vésuve, calme et menaçant, s’élève au-dessus des [daines et des villes qu’il abrite, si ce mot ne semble pas hyperbolique.
Le panorama est merveilleux et peut se comparer à celui du Bosphore. Au fond, le Vésuve, et couchés à ses pieds, Castellamare, Portici, l’Annunziata et Pompée ; de l’autre côté, Naples avec ses maisons de toutes couleurs, ses collines boisées et son [tort rempli de mâts et de bateaux à vapeur. Puis plifS loin, à gauche, la Villa Jleale, Pausilippe, Pouzzoles et Baies; au loin, les îles de Nisita, de Procida et d’ischia. Colorez ce tableau avec l’azur du ciel et celui de la mer et les chauds rayons d’un soleil levant et vous envierez notre position.
Cela ne dure qu’un instant. La réalité humaine et sociale reprend ses droits ; nous voici dans le
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port; il faut d’abord se soumettre à l’examen de la santé, qui vient voir s’il n’y a point de pestiférés parmi nous. La perspective d’une quarantaine a rembruni nos fronts; heureusement, le médecin n’est pas féroce ; il accomplit sa mission avec une légèreté dont nous ne saurions le blâmer. Tandis que nous sommes alignés sur le pont, il passe à lin kilomètre de nous dans une petite barque, et nous examine avec un monocle; puis il nous permet d’amener le pavillon jaune que tout navire doit arborer jusqu’après l’inspection médicale.
La douane est plus minutieuse. Elle nous fouille jusqu’aux goussets; elle ouvre nos portefeuilles et nos boîtes de montre pour voir si nous n’y cachons pas de tabac. Le tabac est la denrée que redoute surtout la douane italienne. Peu s’en faut qu’elle ne me fasse payer un droit pour le cigare que je fume en ce moment.
Enfin, nous sommes libres. Nos pieds touchent avec délices le vulgaire plancher des vaches ; nous serrons la main à nos compagnons de route, qui vont à Pompéi.
Naples. — M. Hvrvoix. — Le miracle (le saint Janvier. — La cérémonie. — Les parentes de saint Janvier. — Les superstitions.
10 octobre.
Naples est à trois jours de Paris, et cependant il nous semblait être à Compiégne, tant nous avions traversé de pays. A l’extrême bout de l’Italie, nous nous figurions être arrivés. Nous venions de si loin et de contrées si différentes des nôtres, que Naples, qui pour tant d’autres est le point extrême d’un long voyage, nous paraissait être la banlieue de Paris. Et de fait, nous ne rencontrions
plus dans les rues les costumes pittoresques de
l’Orient, nous n’assistions plus aux spectacles de mœurs exotiques; nous ne traversions plus de
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rues au pavé inégal ; nous étions retombés dans la banalité européenne. Pour moi, prenant la plume, je me voyais forcé de raconter des choses que tout le monde connaît et qui ont été dites cent fois. Mes observations étaient forcément renouvelées de quelqu’un, et toutes les réflexions que je pouvais faire me rappelaient des réflexions analogues, faites par d’autres en même circonstance. Irai-je raconter Pompéi, et décrire cette merveilleuse nécropole, après les livres qu’on y a consacrés et qu’on y consacre tous les jours?
J’ai cependant passé à Naples quelques jours fort agréables, et les génies bienfaisants qui 11e m’ont point quitté un seul jour pendant mes deux mois d’excursions, ont continué en Italie leur œuvre gracieuse. Descendus par hasard dans un hôtel quelconque, nous nous sommes rencontrés à table avec M. Hyrvoix, qui habite Naples depuis quelque temps et qui nous a donné envie d’y venir partager son sort. Grâce à lui, nous avons vécu à Naples, au milieu des campagnes les plus ravissantes, nous nourrissant des coquillages les plus frais de la Méditerranée et passant notre
Al. HYRVOIX
lemps dans une course trop rapide à travers les souvenirs si nombreux de l’ancienne Parthénope.
Nous sommes arrivés à Naples justement à l’époque où a lieu le miracle de saint Janvier. Grâce à M. Hyrvoix, nous avons pu nous approcher de tout près et voir ce prodige qui fait pleurer tous les Napolitains , grands et petits, riches et pauvres.
Ce jour-là, la cathédrale de San-Gennaro est pavoisée de fleurs et de draperies. On vient en grande pompe tirer de leurs armoires une douzaine de saints, en argent massif, qui sont les compagnons de saint Janvier. On les place autour de lui, pour lui être agréable.
Tout autour de la chapelle, les grandes dames de la ville, couvertes de brillantes toilettes et de riches bijoux, attendent avec anxiété le moment dn miracle. Devant la balustrade qui sépare les fidèles de l’autel se tiennent les dames de la halle, lesquelles s’intitulent parentes de saint Janvier et réclament des places d’honneur.
La fiole sacrée est enfermée dans un coffre
creusé sous l’autel et fermé par trois clefs, dont l’une est remise au cardinal, la seconde au gouverneur de la ville, la troisième au chef de l’une des corporations marchandes. Une fois le cotïre ouvert, en présence de tous, on tire la fiole et on l’expose à la vue du public.
Le sang du saint présente alors la forme d’une masse solide et coagulée, d’une sorte de boule rougeâtre immobile. Les Napolitains suivent avec anxiété l’événement qui va avoir lieu. Des voix s’élèvent de toutes parts, implorant le saint, le cajolant par de douces paroles et l’encourageant avec des mots gracieux et des inflexions de voix harmonieuses.
C’est vers dix heures et demie que s'accomplit ordinairement le miracle. Le prélat qui tient la 'fiole au-dessus de l’autel la balance lentement de droite à gauche. Quand le miracle tarde, les voix mélodieuses changent de ton et n’épargnent point au saint les sarcasmes les plus amers. Enfin un frissonnement parcourt l’assemblée, le sang coagulé commence à devenir fluide et bientôt la fiole s’emplit du liquide rouge, qui devient diaphane.