VENISE
Qu’importe? A quoi servaient tous ces épouvantails, sinon à assurer la grandeur et la sécurité de la république?
Le gouvernement de Venise était une république oligarchique et aristocratique, confiée à des hommes riches, ce qui est la garantie de l’ordre ; à des nobles, ce qui était autrefois la garantie de l’éducation. La démocratie, c’est-à-dire la tyrannie des mains et des ignorances crasses, était soigneusement étouffée, et tant que cela a duré , Venise a été militairement, politiquement et financièrement parlant, la reine des mers. Les Vénitiens pouvaient s’amuser, chanter, danser, rire, aimer les arts, les femmes et les barcarolles, mais il leur était interdit de s’occuper de politique, ce qui prouve l’immense sagesse des patriciens qui avaient fondé la république. Il n’y a pas de gouvernement possible, avec les raisonneurs politiques. Aussi le conseil des dix supprimait-il absolument les faiseurs de doctrines gouvernementales
et la république vénitienne s’en trouvait mieux.
En laissant de côté les chevalets, les coquetpars, les pintes d’eau tiède et le plomb fondu, en
338 VOYAGES d’üh fantaisiste
supprimant les plombs où l’on grillait, les cachots où l’on gelait, tout le système vénitien serait applicable à une république modernè. Un conseil des dix qui pourrait être composé du ministère actuel, un doge, responsable et non absolu, qui serait M. Thiers, conduiraient le char de l’État. Il n’est pas jusqu’à ce conseil des trois, masqué et voilé, qui ne fût un admirable tribunal, incorruptible et inaccessible à la menace, parce qu’il était inconnu.
Supposez, par exemple, que l’Assemblée nationale eût nommé une commission des grâces en secret et qu’elle se fût engagée à ne point révéler le secret de son scrutin : voyez comme M. Martel serait tranquille! Il ne recevrait pas tous les matins des lettres où les frères et amis le menacent de lui faire son affaire à la première occase, ce qui fait toujours hésiter l’homme le plus convaincu et le plus courageux. Vous me direz qu’avec nos habitudes de curiosité dévorante, le secret des trois ne serait plus longtemps un secret. M. Louis Blanc aurait beau mettre un masque, on le reconnaîtrait à la taille, M. Naquet à sa bosse, M. de Las-