LE GRAND PALAIS DUCAL
teyrie à son abat-jour et M. de Brogüe à sa yoix en fausset.
Ce n’est pas tout, et le palais des doges contient des enseignements plus efficaces. Le doge, M. Thiers dans l’espèce, était tenu en respect par le conseil des trois, dont les membres changeaient à chaque instant et qu’il ne connaissait jamais. Cette surveillance perpétuelle rendait le doge circonspect, vertueux, brave au combat. Sa vie était connue de tous, chacune de ses actions était examinée avec soin, et le premier magistrat de la république était ce qu’il devait être, im exemple de sagesse et de conduite. Aussi l’histoire ne donne-t-elle qu’un spécimen de doge qui ait été décapité et, ce qui est plus malheureux pour lui, traduit en drame par Casimir Delavigne.
On pourrait faire passer par le pont des Soupirs les prétendants dangereux ou les énergumônes en délire qui émaillent notre turf politique. Los plombs donneraient à réfléchir à M. Gambetta ; les cachots refroidiraient les citoyens de Belleville. Il y a notamment une petite porte qui ouvre sur un affreux canal et qui n’est
pas faite pour encourager les gastronomes du pouvoir. Voilà comment les Vénitiens, qui n’étaient pas des imbéciles, entendaient la république. A la bonne heure f Et la forme y était.
Les salles du palais sont des merveilles d’architecture, les escaliers de marbre sculpté; les plafonds sont signés du Tintoret ou de Palma, les panneaux du Titien. On donnait des fêtes sur la place San Marco; les rois venaient visiter le doge, et les ambassadeurs faisaient antichambre. Voilà une république !
Cependant, Venise et sa magnificence ont fait naître dans nos pays du Nord quelques préjugés que je crois de mon devoir de déraciner. Il n’y a rien de moins respectable qu’un préjugé, précisément parce que cela est un préjugé. Le préjugé que je veux battre en brèche, c’est le gondolier.
On a poétisé le gondolier de la façon la plus anormale et la plus coupable. Si le gondolier vénitien se doutait de la réputation que lui ont faite les romances, il ne serait pas bon à prendre avec des pincettes, tant l’orgueil l’aurait rendu insupportable. Nos jeunes pensionnaires chantent au