LES FACCHINI
main, il s'en est emparé, et a daigné ne nous demander que cinquante centimes pour s'être chargé de ce fardeau.
Parler des monuments de Florence , c'est tomber dans le lieu commun ; néanmoins nous devons rendre compte de notre visite à Palazzo-Vecchio.
Nous sommes entrés dans le Vieux-Palais avec ce respect qu'imposent les grands souvenirs historiques. On nous a montré d'abord la salle des Cinq-Cents, merveilleuse rotonde gothique peinte par Vasari, sculptée par Bandinelli. Savez-vous ce qu'on a fait de cette salle ? On Fa divisée en petits couloirs, en travées minces, en cabinets vulgaires. On a dépecé les panneaux, supprimé les dalles, ajouté des parquets afin de faire une salle pour le Parlement italien. Au moins nous avons eu, nous autres, le culte des traditions. On a choisi le théâtre de Versailles pour en faire le siège de l'Assemblée nationale , et les changements qu'on y a apportés sont de peu d'importance. Encore sont-ils fort laids. A Florence, il y a vingt théâtres et des emplacements très-étendus qu'on aurait pu employer. On a défiguré le
Palazzo Vecchio, et les appartements des Médicis dallés, sculptés, peints à fresques, ont servi d'habitation aux questeurs du Parlement.
Lesdits questeurs ont fait coller sur tous les murs du papier à cinq francs le rouleau et ont fait pratiquer d'épouvantables calorifères le long des plinthes. Des lustres de chrysocale salissent des plafonds de Michel-Ange, et Ton a mis des glaces dans un cadre de bois doré au dessus des merveilleuses cheminées dans lesquelles brûlait un chêne tout entier. C'est à croire que M. Baze a passé par là. Le cicérone nous a prévenus qu'on allait réparer toutes ces barbaries. Nous lui avons demandé si l'on pourrait décoller les papiers des murs sans altérer les fresques qui sont encore dessus. Le cicérone a paru s'étonner de cette question et nous a fait observer que le papier était magnifique et avait été fourni par le meilleur fabricant de Paris.
Le 15 octobre.
On mange assez mal dans toute l'Italie, et spécialement dans les tables d'hôte de Florence — no-
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tamment dans celle de l'hôtel de la Ville, ou les poulets ont quatre cuisses et point d'ailes. Si vous demandez au garçon l'explication de cet étrange phénomène, il vous répondra que les poulets viennent comme ça en Toscane.
On nous a raconté une aventure fort jolie, qui est arrivée l'été dernier (ce n'est pas neuf) à un jeune attaché d'ambassade dont nous tairons la nationalité. C'était au bal de l'ambassadeur d'Angleterre, en plein mois de juillet. Il faisait une chaleur étouffante, et notre jeune attaché, comme beaucoup d'autres invités, s'était mis en habit noir et en pantalon blanc. La chaleur était accablante, et, inconvénient plus grand et moins poétique, l'atmosphère était criblée de ces atroces puces qui, en Italie, font le désespoir des voyageurs et qui faisaient dire à madame George Sand que les grandes dames d'Italie portaient des bas noirs.
Après avoir follement dansé, notre attaché se sentit mordu et déchiré par les bouches vivaces des insectes susnommés. 11 sentait que son pantalon était le réceptacle d'une légion terrible et
acharnée de puces florentines. Après avoir souffert son martyre aussi longtemps que possible, il n'y put tenir et arriva dans un petit cabinet isolé, situé au fond d'un des salons, sans lumière, et qui n'avait qu'une fenêtre sur une des rues les moins fréquentées de la ville.
Favorisé par l'obscurité, il se déshabille tout simplement et se met à secouer vigoureusement son pantalon par la fenêtre, afin d'en faire tomber les puces. Soudain, il lui semble entendre qu'on entre dans le cabinet, et, dans un mouvement de frayeur, il laisse échapper son inexpressible, qui tombe dans la rue. Il se penche par la fenêtre et tout à coup pousse un cri de désespoir en voyant que deux gamins de la ville se sont emparés du précieux vêtement et le tiennent chacun par une jambe. A ce cri, les deux gamins prennent peur à leur tour et se sauvent à toutes jambes, en tirant le pantalon chacun de leur côté. La toile était fine, et notre attaché vit avec désespoir la scission qui s'opéra entre les deux fractions de son pantalon.
. Que faire? Impossible de rentrer dans le bal en
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habit et sans pantalon ! Impossible de rester dans un cabinet ouvert sur la salle de bal et dans lequel tout le monde pouvait entrer. Le jeune homme prend le seul parti qu'il pouvait prendre. Il était tard, la nuit profonde, son hôtel n'était pas loin, la fenêtre était basse. Il fit appel à tout ce qu'il savait de gymnastique et descendit dans la rue, espérant ne rencontrer personne et rentrer chez lui sans être vu.
Mais il était depuis peu de temps à Florence et il s'égara. Dans ses pérégrinations, il fut rencontré par une patrouille qui faisait sa ronde et le caporal l'arrêta, car il lui paraissait étrange de trouver un homme d'apparence raisonnable, se promenant dans la rue en habit noir et sans pantalon.
Il cherche à s'expliquer, mais il ne parlait l'italien que très-imparfaitement. Il eut beau dire qu'il venait de chez l'ambassadeur, le caporal lui répliquait qu'on ne revient pas de chez un ambassadeur sans pantalon.
Tenter de raconter toute l'aventure des puces, du balcon et des gamins, c'était une œuvre à dé-
sespérer le Dante lui-même; néanmoins, l'attaché d'ambassade l'essaya et ne réussit qu'à se faire enfermer, comme fou, dans le corps de garde le plus voisin.
Le lendemain, ses amis le réclamèrent et lui apportèrent un pantalon; mais le bruit de l'aventure courut toute la ville, et l'attaché, qui ne pouvait plus entrer dans un salon sans éveiller le sourire sur les lèvres et la rougeur sur le front de toutes les dames, a fini par demander son changement.
Son souverain, qui l'aime beaucoup, l'a envoyé dans un pays froid, où il n'y a pas de puces.
Venise. — Le grand palais ducal. — La politique d'aujourd'hui et la politique d'autrefois. — Où il est parlé de M. Martel, député à l'Assemblée nationale. — Le préjugé du gondolier. — Daniel Manin.
Venise, le 18 octobre.
Je viens naturellement de visiter le grand palais ducal, et je commence par vous déclarer que je n'ai point l'intention de le décrire ; cependant je vais vous en parler pendant une heure. C'est que le palais des doges contient en lui des enseignements que devraient méditer tous ceux qui nourrissent l'espoir de fonder la république française. Si l'on était sage, on organiserait un train express entre Paris et Venise. La compagnie Paris-
Lyon- Méditerranée s'y prêterait de fort bonne grâce, et les chemins de fer de la haute Italie y consacreraient leurs meilleurs wagons. Il ne faut plus maintenant que vingt minutes pour traverser le Mont-Cenis, et les voitures sont éclairées par un système nouveau, qui permet de lire pendant tout le trajet sous la montagne. Pardon de la parenthèse ; je continue.
Dans ce train spécial, on ferait monter, de bonne volonté et par force au besoin, tous les hommes d'État qui encombrent la France, tous les politiques, tous les ambitieux, et on leur ferait visiter dans les plus grands détails le fameux palais des doges. M. Thiers, en qualité d'historien, servirait de cicérone, et je suis convaincu qu'il en saurait moins que les épouvantables guides qui se cramponnent à vous au bas de l'escalier des géants.
C'est, en effet, toute une mécanique politique que l'étude de ce merveilleux palais de la république vénitienne, l'idéal des républiques etcomme je souhaiterais la république en France. On va me répondre : conseil des dix, plombs, cachots, pont des Soupirs, inquisition, Marinq-Faliero,