LES DERVICHES HURLEURS
Celai qui crie le plus fort est agréable à Dieu ; aussi les hurlements qu'ils émettent sont-ils féroces. A.u bout d'une demi-heure, les plus ardents sont enroués, leur poitrine s'essouffle, leur voix devient gutturale, rauque, sifflante. On dirait que le poumon va se déchirer. Et toujours le corps se balance, la tête remue, les pieds se haussent et s'abaissent. De temps en temps, un assistant, pri de vertige, sort des rangs du public, va baiser la main à quelque derviche supérieur, change son fez pour un bonnet de toile et se mêle aux hurleurs. Un instant, sa voix fraîche domine le vacarme de ses compagnons, puis elle finit par s'y mêler et s'y confondre.
Le chantre qui psalmodie le Coran, accentue son débit et le précipite, le mouvement des hurleurs suit le rhythme qu'on lui imprime et leur voix devient rapide. Alors, ce ne sont plus des cris humains, ce sont des beuglements de fauves, des déchirements de gosier, des râclements d'instruments indescriptibles. Bientôt les lèvres écument, les mouvements se saccadent, les yeux s'injectent, la poitrine s'arrache, la voix
se meurt dans une vocifération désespérée.
Ce spectacle dégoûte le plus intrépide, et fait mal au cœur et aux oreilles. De temps en temps, un hurleur épuisé tombe la face contre terre ; on le relève aussitôt et on l'emporte ; il est pâle comme un mort et ses habits ruissellent de sueur. D'autres saisissent les instruments de torture pendus aux murs et s'en frappent les joues ou la poitrine; leur sang coule sans qu'ils laissent échapper d'autre cri que leur éternel : Allah ou la la! Après la cérémonie, qui dure une heure, on apporte des enfants malades au patriarche des derviches, qui monte sur leurs petits corps et les piétine. Les enfants crient à leur tour, ce qui est fort naturel, et il paraît qu'on les emporte guéris.
Je lie vous en dirai pas davantage. Au premier enfant, je suis parti, et j'ai vu dans la cour du couvent plusieurs femmes qui tenaient des enfants chétifs et malingres dans leurs bras et se disputaient à qui entrerait la première.
Il n'y à pas à discuter ni à critiquer avec le fanatisme religieux; il faut raconter et accepter