LE TUTU
les blés, le fumeur ferme les yeux pour avaler la fumée, qu'il rend ensuite lentement, par petite bouffées et comme à regret.
Dès le matin, un Turc fait sa provision de tabac pour la journée ; c'est la première chose à laquelle il pense, et c'est aussi la dernière en se couchant. Pendant le jeûne du Ramazan, qui dure quarante jours, depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher, les Turcs, gravement assis par terre, attendent le coup de canon qui doit annoncer le déclin de l'astre. On les voit, un quart d'heure avant ce moment, préparer une cigarette, qu'ils tournent d'une main fébrile et qu'ils allument dès que ce signal est donné. Chez nous, on aurait dans sa poche une croûte de pain ou quelque biscuit destiné à apaiser les réclamations d'un estomac mal satisfait. En Turquie, l'estomac se contente de fumée.
On nous avait parlé des marchands de tabac en Turquie. Déjà, sur notre route, nous avions aperçu, dans les villes les plus mal propres et les plus infimes, de superbes étalages de tabac. Sur un comptoir, muni d'une belle balance de cuivre,
s'élevaient de gigantesques piles de latakié brun, de dubèque jaune comme de l'or, et de tombe-ki doux et parfumé comme des cheveux de femme. Dans de grands vases vitrés se pressaient des feuilles de tabac, destinées au narghilé.
Cependant, en arrivant à Constantinople, nous fûmes tout surpris de ne plus voir chez les marchands de tabac ces étalages délicieux, ces tas pittoresques de grappes dorées. Tout était morne chez le marchand de tabac, gravement accroupi et entouré d'une foule menaçante. Qu'était-il arrivé ?
La Régie !
La terrible Régie avait mis sa main tyrannique sur l'industrie des tabacs. Le gouvernement turc, pressé d'argent, a vendu à une Société la ferme des tabacs; et quand nous arrivâmes à Constantinople, ilyavaitdeux jours que le monopole avait commencé.
Ce qui valait 100 piastres Toque, en vaut actuellement 400 ; ce que le Turc payait vingt paras lui revient aujourd'hui à soixante. Ajoutez que le tabac est mauvais et qu'il devient pire de jour en