LES PLAISIRS
les saturnales de la civilisation et peuvent se coucher à minuit, ayant, comme Titus, bien employé leur temps. En vérité, mes frères, c’est là une méthode que je vous recommande, et voilà des règles de conduite ou d’inconduite dont les hommes rangés ne devraient point se départir.
En cette saison, les plaisirs de Vienne, sans compter les théâtres dont nous parlerons en leur lieu et place, se composent d’une infinité de bals et de concerts, depuis le jardin Mabille jusqu'au •dernier bastringue du dernier de nos boulevards extérieurs. Le Sperl, dont on nous avait parlé commo d’un lieu de délices, est un horrible caboulot où l’on danse, où l’on soupe, où l’on chante, et que fréquente une société interlope, qui n’a son équivalent dans aucun pays civilisé.
Une odeur nauséabonde, composée de bière, de jambon, de roatsbeef, de vieilles fleurs et de sueur humaine, en môme temps qu’une vapeur épaisse, produite par la fumée de deux mille .pipes, saisissent le malheureux visiteur à la gorge et l’aveuglent pour quelques minutes. S’il a le
courage de persister, après s'être frayé un chemin à travers les bancs et les tables, il, se trouve en face d’un orchestre excellent, comme tous les orchestres de Vienne, et qui joue pendant huit heures de suite les valses entraînantes dé Johann Strauss et des polkas de tous les compositeurs allemands, qui sont nombreux.
Sur cette musique, toujours au milieu des tables, de la fumée et des parfums, s’élancent des groupes d’infatigables danseurs de tous les pays, valaques, hongrois, slaves, turcs, monténégrins, car le peuple de Vienne se recrute parmi toutes les nations ; les femmes y sont laides de figure, mais bien faites, richement colorées, et habillées comme des comparses du théâtre Montparnasse. L’indienne et les bijoux d’or faux constituent le vêtement féminin du Sperl. Quelques figures d’étrangers, égarés au milieu de cette cohue, contrastent, par leur ahurissement, avec la gaîté des habitués de ce bal, et les deux portraits de l’empereur et de l’impératrice, placés en évidence, suivent d’un regard mélancolique les ébats de leurs fidèles sujets.