‹ Voyages d'un ParisienChapitre 3 sur 9 · VOYAGE AUX CHARMETTES · texte numérisé non relu

VOYAGE AUX CHARMETTES

Le départ. ■— Chapitre des projets. — Souvenirs de Jean-Jacques. — La poésie do wagon. — De Paris ^ Lyon. — Ia ville des canuts. — Fourvières. — Le pèlerinage. — Archéologie. — Le musée de Lyon. — Vingt lignes d'histoire. ^ Espagnols et Flamands. — Les peinUiïs lyonnais.

C*o.sl surtout» c*cst seulement peut-être en matière de voyages que récleclisme est chose excellente. Qunnd la fantaisie vous prend, un beau jour, de quitter voire ruisseau de la rue du Bac, peu importe que vous partiez pour TAngleterre ou pour la Chine. Chacun choisit son but selon son humeur ou sa fantaisie, et Paul qui part pour ritalie ne trouve pas étonnant que Pierre prenne la route d*£spagne. On obéit à ses goûts^ à ses instincts, à

3 VOYAGES DMJN PARfSIKN

ses rêves. Et y a-t-il rien de plus eliarmant que le départ pour un voyage depuis longtemps médité, projeté, souhaité? Que de fois vous étcs-vous promis de visiter enfin quelque contrée riche de surprises, d'interroger certain coin de terre tout plein encore de souvenirs I Mais les années ont passé, le loisir vous a fait défaut, il vous a fallu demeurer où la nécessité vous attachait et vous contenter d'un mirage. A ce voyage chimérique vous ne songez plus désormais que pour vous convaincre que les espérances ici-bas sont trompeuses, et que l'homme a beau proposer. Dieu ne dispose pas toujours.

Maisun jour vient (vous qui Tattendez, prenez patience; il viendra) où toute une échappée de liberté vous apparaît. L'occasion si longtemps cherchée est enfin offerte, la route est tracée, le chemin est libre : à votre porte les chevaux piaffent et Fa-bas la locomotive siffle. — « Comment ! je puis partir? » — Mieux que cela, vous devez partir. Et voilà que tout joyeux vous allez en riant vers le but désiré, pendant que vous apparaissent déjà, — selon que votre désir évoque le Nord ou le Sud, — les vieux burgsdu Rhin, les hautes terres écossaises ou les rouges palais de Venise.

C'est ainsi que je suis parti Tautre jour, ému comme si j'eusse dû aller au bout du monde. Je n'allais pas si loin, mais depuis longtemps j'attendais ce voyage et j'y marchais avec toute une escorte de souvenirs. J'allais simplement aux Charmettes. Mais ceux-là comprendront pourquoi j'avais hâte d'arriver qui onl lu ce pauvre grand livre, les Confessions, dont on ne parle plus beaucoup aujourd'hui et qu'on dédaigné, mais qui tut

AUX ClIARSfSTTES 3

notre ami i6 premier, le premier nous murmura tout bas les plus douces paroles, trompeur charmant qui nouamorttrait tant de sourires et tant de joies encadrées dans de si riants paysages! Comme on le lit avec émotion, comme on le relit avec fièvre, ce testament d'un cœur ulcéré par la vie, mais qui redevientbon au souvenir de son bonheur! ^ Quelle irrésistible et douce séduction 1 et comme on suit, le cœur battant, à travers tous les sentiers fleuris, ce guide enivré qui nous enchante! C'est que ce n'est pas un auteur, ce Rousseau, c'est un homme; et ce qu'il a ressenti, ce qu'il a aimé^ ce qu'il a souffert, avec lui plutôt qu'après lui, nous le ressentons, nous le souffrons et nous l'aimons. Avec lui nous avons crié.c Un aqtieducf un aqueduc! > avec tout l'accent du triomphe. Nous avons été comme lui tout tremblants quand il s'est agenouillé devant cette bonne et charmante madame Basile ; nous aurions voulu jeter nos lèvres à mademoiselle Galley comme il lui jetait ses cerises, et nous arrêter avec lui, • pour savourer toute sa joie, dans cet asile des Charmettes où l'amante était une mère, où le rêveur décorait son amour du nom de vertu.

£t je suis parti prenant le plus long, à la façon de La Fontaine, ou comme Nodier^ qui s'arrêtait à tout vent dans ses promenades, et en route pour l'Académie stationnait bonnement devant la baraque de Polichinelle. A quoi servirait à la ligne droite d'être la plus courte si la ligne courbe n'était pas la plus agréable? Mais non, ne médisons pas de la ligne droite; elle a son charme. La ligne droite, c'est-à-dire le chemin de fer, quel ami complaisant, et comme promptement il vous obéit sur un

4 VOYAGES D'UN PARiaiEX

gesle, sur un signe! Ce soir à Paris, il vous emportera dans une nuit à Marseille, à Turin, en Allemagne^ où vous voudrez. En le pressant un peu, il vous réveillerait à la station de Pékin! On Ta décrié; il laisse dire, redouble de vitesse et ne connaît pas de bornes. Il sait le prix du temps, il sait le prix de la vie. En quelques heures, il vous montre la France entière, et sous vos yeux il déroule son infini panorama, vaste succession de tableaux charmants, de surprises nouvelles. D'un paysage il ne vous laisse voir que les grandes masses ; c'est un artiste qui procède à la façon des maîtres, ^e lui demandez pas les détails, mais l'ensemble où est la vie. Puis, quand il vous a charmé ainsi par sa verve de coloriste, tout à coup il s'arrête, et voilà qu'il vous dépose simplement où vous vouliez arriver, surpris de la complaisance du guide autant que de la beauté du pays qu'il vous a montré.

Nous avions de celte façon quitté Paris, le soir, à rGeure où le soleil empourpre les toits et salue d'un dernier rayon les grands édifices, où l'on se presse devant la porte d'un théâtre, où les cafés s'allument, où Paris se tarde pour la nuit; et, laissant loin les bruyères de Fontainebleau, n'apercevant à travers la brume argentée que les grandes lignes noires et la silhouette des arbres de la Bourgogne, nous vîmes s'estompant vaguement dans le matin les toits de Dijon, Dijon la vieille ville, qui garde encore les tombeaux et le souvenir de ses ducs. Puis la course fut folle à travers les coteaux couverts de vignes. Le soleil se levait comme un globe embrasé, aspirant la buée des ruisseaux qui montait à lui comme un encens.

AUX GUARHETTES 5

Parfois, un village; quelques paysans, la bêche sur Tépaule, regardant machinalement ce train emporté; puis Mâcon, la Saône bordée de peupliers, tout un paysage féerique, des collines aux bois profonds, riches d'une mâle verdure et peu à peu, enfouies dans les arbres, blanches au milieu des feuilles comme des perles dans un écrin, des maisons, des villas coquettes, les avant-coureurs d'une grande ville, les retraits où les Lyonnais vont en bateau se reposer le dimanche venu.

Lyon n'était pas éveillé quand j'y entrai. Â peine ce vague bruissement qui précède le bourdonnement de la foule. Quelques ouvriers se rendant à l'ouvrage. On en rencontre peu dans les rues de Lyon : ils habitent à peu près tous dans un quartier distinct, la Croix-Rousse, qui domine la ville et s'étend de la Saône au Bhône, enlre deux fleuves. Pour y parvenir il faut gravir quelquefois des montées à pic. Certaines rues étroites ressemblent avec leurs crêtes de murailles couronnées de petits arbres à des villes espagnoles bâties contre le roc, comme des nids d'aigles.

Les Lyonnais disent fièrement que leur cité est la deuxième ville de France. Elle est grande en effet et aussi grandiose. Les maisons hautes lui donnent je ne sais quel aspect monumental. Mais à ces rues larges et droites, à cette vaste cité, il manque cette animation qui fait le charme de Bordeaux. Vaguement, on songea Londres; il semble que le bruit des métiers retentisse plus haut que la voix du fleuve.

L'industrie est reine, et tandis que les grisettes bordelaises passent coquettement avec leurs mouchoirs impro-

bablement fichés sur leurs noirs cheveux, les ouvrières de Lyon marchent rapidement comme si elles craignaient de manquer Theure de la fabrique. On éprouve une certaine surprise en contepiplanl la ville du haut de la mon* tagne de Fourvières. Tant de maisons entassées, tant de fenêtres surtout. Combien de familles agglomérées dans ces bâtiments ndirs ! On arrive à escalader Fourvières par une rampe assez rapide et une rue pavée de marches, qu'on appelle la Montagne des Anges, sans doute parce qu'il faudrait des ailes pour la franchir. Les rues qui aboutissent à celte montée sont de vraies ruelles du moyen âge, resserrées et sombres, un ruisseau coulant au milieu, les auvents projetant leur ombre sur ces étroits boyaux. Aux angles des maisons, quelques madones encore honorées des fidèles. Les eaux fortes de Flameng, avec leurs tons sinistres et leurs replis bizarres, peuvent donner une idée de ces- espèces de culs-de-sac qui s'appellent la rue Juiverie»

Fourvières forme h lui seul une ville distincte et affecte de ressembler à une vaste communauté. Pour parvenir à la chapelle on suit un chemin bordé de hautes murailles qui sont les murailles d'un couvent. Sur la porte d'entrée est tracée cette inscription : Latis Jesu et Mariœ perpétua t Gomme j'y passais on jouait à' l'intérieur je ne sais quel morceau de musique sur le piano. Comment a-t-on transporté ce piano là-haut? La chapelle de Notre-Dame de Fourvières est très- fréquentée et jouit d'un grand renom. Chaque jour la foule s'y presse pour écouler la messe ou suspendre quelque ex-voto devant l'autel. Une inscriplion placée à l'entrée annonce que le 15 avril 1807, le

Page 1