AUX CHARMETTES
pape Pre VII a accordé h tous ceux qui feraient ce pèlerinage une indulgence quotidienne plénière confirmée par Grégoire XVI, laquelle donne à Notre-Dame de Fourvières les mêmes faveurs qu'à Notre-Dame de Lorette. La chapelle est petite, froide, encombrée de ces ex-voio qui sont la négation de Tart^ — peintures inquiétantes qui me rappelaient les plus réprouvés tableaux du Salon des refusés. Après tout, ces cadres grotesques représentent je ne sais combien de douleurs, de prières et d'actions de grâces! On voudrait rire, mais ce sont là autant de fils revenus à leurs mères, autant de pauvres femmes rendues à leurs enfants; c'est un marin qui a pensé à ce coin de terre pendant une tempête et qui est venu prier et pleurer sur cette dalle où vous posez un pied désœuvré. J'avais copié des vers ridicules placés au bas d'un de ces cadres; j'allais les citer. Je les eiTace... Quand on rencontre un sentiment vrai, de quelque façon qu'il soit exprimé, à quoi bon railler?
Pour dominer Lyon tout entier, il faut monter au haut de la chapelle, dans le clocher qui mène au. socle de la statue de la Vierge. L'ascension est pénible; l'escalier de fonte tremble quelquefois sous vos pas. Mais là-haut la vue est superbe. On recule d'abord, comme si ce panera' ma si vaste venait vous souffleter brusquement. L'œil est ébloui, puis peu à peu on s'habilue à ce tableau splendide. Partout l'air, la lumière; il semble qu'on louche le ciel, et là-bas, bien bas, bienloin^ la grande ville resserrée comme un point petit; ià-bas les fleuves devenus des lignes lumineuses, le Lyonnais, le Dauphiné tout entier eljusqu'aux monts de l'Auvergne qu'on découvreùtra-
s VOYAGES D'UN PARISIEN
Vers la brume, tandis que de l'autre côté, se déroule la chaîne des Alpes et que le Mont-Blanc apparaît vague^ ment à rhorizon.
Il faut redescendre. Le vertige de rinQni vous prendrait bientôt. Gotnme toujours, les noms des visiteurs, gravés sur le socle de la statue, se croisent, s'entrecroi* sent et s'eifacent les uns les autres. J'ai lu ces mois gravés à cette hauteur : « J'aime ma femme. J. Girard* (Côte-d'Or). »
La population de Fourvlères est en grande partie composée de religieux. Toutes les maisons affichent je ne sais quelle allure monacale. Des marchands de reliques et d'objets religieux à chaque pas. Ce ne sont que chapelets, statuettes d'ivoires, médaillons, paquets de cierges. M. Emile Deschanel i, qui a fait justement cette route, s*est plu à en copier quelques-unes. J'en ai relevé une qui n'existait pas sans doute au moment de son voyage. Il s'agit d'une institution en faveur des enfants et une inscription vous donne un bienveillant avis : c Cette providence prendra les petites orphelines sam disiinctioji dt paroisses, »
Le passage Sainte-Philomène, qui conduit de Notre- Dame de Fourvières à la Montée des Anges, est établi sur remplacement où s'élevait jadis le palais de l'empereur Claude. Le propriétaire de ce terrain s'occupe à faire des fouilles et il a découvert déjà quantité d'objets remarquables. On vient de mettre à nu une salle de bain encore bien conservée, et où se voient le carrelage du sol
1 . Lisez son charmant Tolume A pied et en wogon, chez Hachette.
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et les peintures à fresque des murailles. Quelques squelettes, des vases en quantité, des monnaies du temps d'Auguste gisent sur la route ou sont accrochés à des piquets avec une inscription. Comme je passais, on venait de déterrer une vaste amphore de terre noire et on en mesurait la contenance. — Vingt-cinq litres! dit-on. L'amphore, pleine jadis du falerne que buvait Tempereur, servira au propriétaire du passage qui a établi un restaurant sur la hauteur. Les archéologues ont tort de dédaigner ce coin de terre. lis y trouveraient des objets aussi précieux et peut être plus authentiques que ceux des vitrines du Louvre.
Le gouvernement a justement donné à Lyon une grande partie de la collection Gampana. On ne donne qu'aux millionnaires. Elle figure au musée de la ville, dans une salle spéciale et fort riche en antiquités. Mais le côté remarquable du musée de Lyon, c'est la peinture. J'ai passé là fort agréablement plusieurs heures, seul avec le concierge qui me dispensait de tout catalogue. Honte à nos faiseurs de Salons! Cet homme-là s'y connaît comme pas un en fait de couleur, de dessin et de style. Est-ce l'habitude qu'il a de vivre parmi ces toiles, qu'il admire et qu'il aime, est-ce mémoire et répète-t-il seulement ce qu'il a entendu dire par les visiteurs? Tou* jours est-il que son jugement est assuré, son goût irréprochable, et que si j'étais peintre, je tiendrais beaucoup à l'approbation d'un tel critique. Je regrette de ne pas savoir son nom pour l'imprimer ici avec d'autant plus de plaisir qu'il m'a servi de guide avec une complaisance vraiment rare. Lyon ne possédait guère en 1806 qu'une dizaine de tableaux déposés, dit une notice, dans l'infir-
merie de l'ancien monastère des Dames-de-Saint- Pierre, lorsque le préfet et le maire du Rhône eurent l'icjée de créer une galerie de tableaux. Ils nommèrent pour directeur de ce petit musée un de ces savants de province qui hmoncelient tranquillement, au fond de leur cabinet ignoré, des trésors de science. Celui-ci se nommait M. Artaud.
C'était im savant et un artiste. C*était surtout un homme de bonne volonté. Grâce à lui, grâce aux dons du cardinal Fesch, de madame Récamier, des maires successifs de Lyon, le musée grandit et devint ce qu'il est aujourd'hui, un des plus remarquables musées de nos provinces.
Nous n'avons pas, nous n'aurons peut-être jamais, au Louvre, un tableau pareil à VEx-voto d'Albert Durer, qui figure au musée de Lyon,, haut de 1 m. 37 de largeur, ce qui est considérable pour ce maître. L'empereur Maximilien I«r et l'impératrice Catherine sont agenouillés devant la Vierge et l'Enfant Jésus, qui posent sur leurs têtes descouronnes de fleurs apportées pardes anges. Diirer est cette fois prison flagrantdélit de gràce,etle sombre maître qui fait chevaucher la Mortderrière les cavaliers, dans les forêts empestées, s'est élevé ici jusqu'à la suavité de Filippo Lippi. Diirer s'est placé lui-même dans un coin du tableau, signant son nom sur un rouleau de papier qu'il tient à la main. Au musée de Lyon Rubens est représenté par deux tableaux» la Colère de Jésus-Christ et V Adoration des Mages. Mais ici le maître d'Anvers n'est pas un peintre religieux, ses bienheureux semblent encore enluminés par les feux de la kermesse et le Christ, le maigre Christ des premiers maîtres italiens, ressemble
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à quelque Samson pulvérisant les Philistins. Conome je lui préfère celui de Jean Jouvenct, placé en face, et qui chasse les vendeurs du temple! Sans doute il na pas sa couleur éclatante, mais la composition est vraiment superbe. Ce -tableau passe d'ailleurs pour le cheld'œuvre du grand artiste rouennais. L'école allemande compte à Lyon de superbes tableaux. Voici deux toiles importantes de Philippe de Champagne : la Cène, où l'artiste a représenté, sous les traits des apôtres, les plus fameux solitaires de Port-Royal : Antoine Lemaistre, le grand Arnauld et Biaise Pascal, qui rêve dans son coin, li'auteur du Christ mort se révèle tout entier dans Vinvent ion des reliques de saint Gervais et de saint Protais, Au premier plan^ la tête coupée du saint parait saigner encore et produit un cruel effet de réalisme.
Mais les Flamands, en fait d'effroi, ne vont pas aussi loin que les Espagnols. Voyez ce Zurbaran. Un saint François d'Assise mort et demeuré debout, dans une grotte, les yeux ouverts et tournés vers le ciel. Ce tableau, qui appartenait avant la Révolution à je ne sais quel couvent de religieuses de Lyon, fut un beau jour perdu, puis acheté dix-huit francs dans une vente» par un artiste qui en fit une gravure, et appella l'attention sur ce chefd'œuvre. Ce n'est rien qu'une figure, mais cette figure est étonnante. Ce cadavre debout, ces yeux fixes, ces membres rigides, ces grands plis du froc et du capuchon, cette ombre qui remplit les orbites, ces plis sinistres qui creusent cette face émaciée, tout est terrible et tout est beau. Quelle main farouche a donc pesé sur l'Espagne pour faire éclore sous un ciel éclatant 'des œuvres de ténèbres
et quel vent a soufflé pour courber les esprits jusqu'à la tombe dans cette terre bénie, toute frissonnante de vie?
Il faudrait m'arrêter longtemps ici; les Jordaëns, les Sneyders, lesBreughel, les Terburg m'attirent de ce côté. De cet autre, les Tintoret, les Bordone et les Bassan. De Bassan on me montre une bataille superbe, furieuse, féroce, digne de Salvator. Mais, hélasî la peinture s'écaille et le tableau va se perdre. Le musée du Louvre pourra longtemps chercher avant de rencontrer un David qui vaille co portrait de Maraîchère placé plus loin. Figurez- vous une vieille femme, au regard profond, étrangement belle, ridée comme la vierge de Denner, mais plus largement peinte, la bouche édentée, l'air si féroce, qu'on a voulu y voir une de ces tricoteuses qui escortaient Olympe de Gouges. Jamais le maître n'a fait mieux et je sacrifierais tous lesRomulus du monde à ce portrait d'une républicaine inconnue. L'école de l'Empire est représentée par Gérard, Drolling, Granet, M. Court et M. Heim.
Ils étaient consciencieux, tous ces peintres, et les dessins de Drolling et les perspectives de Granet me comblent d'étonnement. Mais la patience n'est même pas la cousine de l'art. Parlez-moi de ce Delacroix que j'aperçois là, fulgurant de couleur et écrasant le Déluge de Court et la Corinne de Gérard, pourtant remarquables. Cette Corinne est un don de madame Hécamier, qui était Lyonnaise. Le musée possède un beau portrait d'elle. Vous le voyez auprès de la porte de sortie, au pied du superbe CamdeM. Ëtex.
Lét)ortrait et la statuette de madame Récamicr se retrouvent d*aiileurs plusieurs fois daqs ce musée, Pourquoi
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ne mettrait-on pas à côté d'elle l'image de ce bon Ballaoche, qui ne quitta jamais la muse de TAbbaye-aux* Bois? J'ai retrouvé sur plusieurs enseignes de Lyon l'aimable nom du philosophe.
J'allais oublier ce que notre Louvre ne possède pas. Des Lesueur, des Bigaud, des Mignard^ des Desportes, il peut en montrer. Mais a-t-il un Marilbat qui vaille cette Forêt au bord d'une rivière? Ce n'est pas l'orientaliste que vous trouverez ici, mais r/est toujours le maître. Quelle paix et quelle grandeur dans ces arbres paisibles, dans celte eau limpide et reposée! Le soir vient. Qu'il ferait bon s'asseoir sous celte ombre et regarder coucher le soletn Avons-nous surtout un tableau de Charlet qui vaille cet Épisode delà campagne de Russie? J'avais vu quelques jours auparavant le chef-d'œuvre de Meissonier, et combien je l'avais admiré, mais qu'il pâlit devant cette lugubre toile, farouche, sinistre, où l'horreur, la mort, le désespoir semblent se coudoyer tandis que l'abattement seul plane sur La 1844 de Meissonier.
Le musée de Lyon a réservé une salle spéciale aux artistes lyonnais. Peut-être a-t-on donné là l'hospitalité à trop de gens qui ne sont pas tous égaux par le mérite. Mais une ville est comme une mère qui doit, parait-il, aimer ses enfants d'un même amour. Je le regrette pour Hippolyte Flandrin, parfois assez mal entouré. Mais il se trouve entre compatriotes, presque en famille. Lyon possède son Dante ei Virgile aux enfers, qui demeurera pendant un an encore surmonté d'une couronne d'immortelles et d'un voile noir en signe de deuil.
M* Biard a donné à son pays un de ses bons paysages
des mers polaires, M. Paul Flandrin des iinilations du Poussin magistralement réussies et j'y ai trouvé des fleurs do Saint-Jean plus éclatantes peut être et plus colorées que la nature.
Le jour où je le visitai.. Lyon était en fête. Il s'agissait de célébrer un de ces concours d'orphéons qui feront beaucoup pour l'instruction et rémancipation de tous. On avait pavoisé la place Bellecour qui semblait toute rayonnante. Les théâtres étaient gratuitement ouverts au public, les rues encombrées de corporations musicales et de tous côtés éclataient des fanfares^ J'ai remarqué combien peu parmi cette foule se montrait le vrai peuple de Lyon. Il est Iriste et les canuts demeurent obstinément enferm ':s dans leurs chambres, car les enfants crient, et le métier ne doit pas s'arrêter.
A Paris, tout est occasion de fêtes, A Lyon, le travail ne perd jamais ses droits. L'ouvrier lyonnais est d'ailleurs chez lui à la Croix-Rousse. Quand il s'agit de descendre aux Terreaux, c'est tout un voyage. Les rues noires lui plaisent, ses pauvres maisons l'attirent, son misérable coin de cheminée, il ne le quitte pas. Il aime beaucoup au surplus l'ouvrier parisien, chez lequel il rencontre sa propre énergie, avec quelque chose de plus, la gaieté.
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La gi'oUe de Roasseau. — Le Bhônc. — Grenoble et le Daaj»hiné.— Une slatue de Bavard. — Le roman du voyage. — Saint-Laurciil «lu l>ont. — • Le peloton du curé. — Le Guiers-Morl. — Une heure dans le Désert.
. — La Gnmde-Charlreuse. — Où l'on rencontre des Anglais. — Mu cellule. — Un vers du Dante. — Voltaire et saint Bonwrd. — L'ofTu-e de nuit. — La lègenitc de Casalibus. — Ce que pense un chartreux. — SolUudo!
J'aurais voulu ne pas quitter Lyon sans visiter cette grotte tapissée de lierre où Jean-Jacques passa la nuit, une fois qu'il était sans asile. N'aurais-je pas retrouvé là ce que j'allais chercher aux Charmettes, l'ombre mélancolique du rêveur contemplant cette grande ville, plus petite encore que celle qu'il allait conquérir? Mais devant combien de choses passe-t-on en voyage qu'on oublie ou qu'on ne peut voir, faute de cette complice de rhomme^ l'occasion? La vie aussi est un voyage et I'olî arrive bien souvent à son but sans connaître la route que l'on a suivie. Je partis donc, laissant derrière moi cette Saône paisible et reposée, et ce Rhône grondant toujours, oii il
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me semblait voir encore la rouge galère du cardinal remorquant à sa suite Cinq-Mars et de Thou qu'on allait décapiter là-bas, sur la place des Terreaux. A bien prendre, il est terrible ce Rhône, emporté, bruyant, et dans ses furies quelquefois il dévaste en un jour toutes ses plaines. Les maisons construites en pisé semblent d'ailleurs ne pas essayer de lui résister. Elles doivent brusquement s'affaisser dès qu'il les mine et céder surle-champ à sa rage.
J'allai à Grenoble. La route de Lyon au Dauphiné est insignifiante d'abord^ plate et uniforme. A droite pourtant quelques collines se montrent de loin en loin, comme des montagnes encore timides. Puis les chênaies abondent, le paysage se boise, le terrain semble se bosseler tout à coup, et à l'horizon, à perle de vue, se dresse la chaîne du Dauphiné, toute noyée dans une brume violacée. La verdure et les arbres envahissent la route. Des maisons aux toits rouges, semblables à des villas italiennes, apparaissent parmi les arbres comme des baies de corail. La vigne couvre quelquefois tout un coteau; de temps à autre, quelque paysan appuyé sur sa houe et semblable au calme contemplateur de Millet; une vache, qui broute immobile les frondaisons des jeunes arbres, s'arrête pour regarder cette machine qui passe on sifflant et, sur les prairies qu'on côtoie^ la fumée va se perdre et voluptueusement se rouler, comme altérée de fraîcheur. On approche de Chabons par la vallée de l'Isère, fertile, boisée, toute parsemée de fermeâ. De temps à autre, des lits entiers do cailloux ronds, roulés par je ne sais quel cours d'eau disparu, tranchent par leur blancheur sur la
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verdure. On laisse à gauche Voreppe, où Lacordaire a fondé, il y a quelques années, un couvent de Dominicains, et la locomotive s'arrête à Grenoble, non loin de ces portes que les habitants arrachèrent pour les mettre sous les pieds de l'empereur au retour de Tile d'Elbe.
Les Grenoblois ne sont pas ingrats. J'ai remarqué que s'ils n'élèvent pas une statue à tous leurs grands hommes, au moins ils leur consacrent à tous un souvenir. Des plaques de marbre indiquent à chaque pas que tel ou tel illustre citoyen est né dans cette rue, dans cette maison. Ici c'est Condorcet, là Bayard^ plus loin Vaucanson; Bayard« même sa statue. On l'a représente mourant; il embrasse la croix de son épée : mais l'artiste a si mal exprimé cette agonie sublime qu'on ignore si le bon chevalier songe à sa fin dernière, ou si, du-pommeau de son épée, il envoie délicatement un baiser aux fenêtres envi^ ronnantes.
Singulière préoccupation de l'homme! Ceux qui ont élevé, il n'y a pas cinquante ans, cette statue à Bayard, ont fait graver leurs noms sur le socle, pour les léguer ainsi à la postérité. Et déjà on les lit sans qu'ils éveillent en vous l'écho d'un souvenir. Reconnait-on, il est vrai, tous les noms des compagnons de Bayard, de ces hommes d'armes, de ce capitaine, de ce porte-étendard» qui furent aussi des chevaliers sans peur? Tout s'efface. Et peut-être si Bayard s'était contenté de sabrer les Impériaux serait-il oublié comme ses compagnons. Mais nous honorons son nom encore, c'est que ce soldat avait une idée. Ce n'est pas à son épée sans doute qu'on a élevé celtestatue, c'est à son âme.
If VOYiGSS D'UN PARISIEN
.. De Grenoble oa se rend à Voiron pu Ton prend la dilîgç^nee qui doit vous conduire à la Grande-Chartreuse. Voiron est une petite ville, très-coquette, très-séduisante et très-riche, qui aifeote les allures d'une cité suisse. Une grande place, avec une fontaine au milieu, des maisons çn amphithéâtre encadrées dans des montagnes couvertes de sapins : on se croirait à Neufchàtel. Je faisais route avec un gros monsieur qui, la voiture à peine ébranlée, lira de sa valise un livre et se mit à lire. Pendant que les surprises et les tableaux superbes se succédaient autour de nous, il avait hâte de connaître le dénoiiment du roman nouveau, et si M. Léon épouserait mademoiselle Berthe. Pour qaoi, je trouve inutile de lire quoi que ce soit en voyage, et j'ai mauvaise opinion d'un compagnon de route qui préfère à la séduction de la nature le charme de quelque in-dix-huit. Vous aimez la lecture? mais le livre véritable, le voilà; il est à vos côtés. Chaque tour de roue en tourne un nouveau feuillet, chaque temps de galop vous en montre une page nouvelle. Essayez de faire entendre raison à des sourds !
La voiture s'arrête à Saint-Laurent du Pont. C'est un petit village fort éprouvé, souvent brûlé, parfois inondé. Ce ruisseau qui coule là-bas modestement a quelquefois des fureurs de Rhône. Il se gonfle, il gronde, et si la fonte des neiges vient l'aider par hasard, il emporte sans façon les maisons environnantes Sur la grandVoute, un prêtre assis au revers d'un fossé faisait répéter à une troupe d'enfants les cérémonies pour la Fête-Dieu qui approchait. Les enfants, têtes blondes, grosses bonnes figures toutes rouges, chantçiient, se mettaient à genoux,
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se relevaient el s'p^erçaient h encenser avec des mor* ceaux de bois» des bouteilles et des toupies attachés au bout d'une corde. La diligence dispersa leur troupe^ rangée comme une compagnie de soldats prussiens. Instlnctivement ils se prirent à courir après les chevaux, en jetant des cris d'écoliers échappés, et je pteins le curé qui dut reconstituer son régiment en bon ordre. De Saint- Laurent du Pont on peut aller à la Grande-Chartreuse en deux heures. On vous propose une voiture, mais je vous engage à n'accepter point. Heureux les voyageurs qui voyagent à pied! La route est belle d'ailleurs et facile. On gravit quelquefois des côtes assez rudes, mais toujours,à chaque angle du chemin, des merveilles nouvelles.
La route n'est pas large; quelqucfpis elle a été creusée dans le roc par les Chartreux eux-mêmes. A gauche le ruisseau dont je parlais gronde en courant et se briso parfois blanc d'écume. Tantôt c'est un enfant rieur qui se jette de cime en cime, de caillou en caillou, pirouette sur les troncs d'arbres renverséSj s'amuse et chante ; tantôt c'est un prisonnier en liberté qui s'enivre de grand air, jaillit de roc en roc, se précipite, rebondit, caresse ses rives rocheuses ou les combat furieusement: quelquefois il s'arrête brusquement, se recueille, devient pensif, et son eau claire laisse apercevoir le sable fin de son lit et les truites se jouant dans ses eaux profondes. Il porte un nom sinistre, le Guiers-Mort. Nom mal choisi ; c'est la vie au contraire ce torrent ; c'est le bruit, c'est l'agitation, c'est la Aèvre. A gauche et à droite, les montagnes se dressent, effrayantes parfois, vous écrasant de leur hauteur. Des quartiers de roc surplombent sur votre tête, des
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montagnes tout à coup semblent vous barrer le chemin; les mélèzes, les sapins, mêlent leurs verdures différentes. Le soleil éclaire ces couleurs si diverses dans leur unité, et se joue comme un bienheureux dans tous ces verts, depuis le vert tendre du bourgeon jusqu'au vert sombre des vieux arbres. Au bruit du Guiers-Mort se joint un bruissement étrange, on ne sait d*où venu, pénétrant, endormant, doux, mélancolique. C'est le murmure de toutes ces sources infmies qui descendent des montagnes, filtrent à travers les rochers, suintent parmi la glaise, glissent sur les mousses, de gouttes d'eau se font ruisseaux, de ruisseaux, cascades. Autant de petits torrents, clairs et frais,, où les myosotis semblent tout joyeux de mirer leur tête bleue.
Quelle patience, quels efforts et quel courage il a fallu à ces Chartreux pour creuser un tel chemina travers le roc! Autrefois cette partie de la forêt, qu'on appelle le Désert, était défendue par des rochers qui, s'étageant sur le Guiers-Mort, en défendaient brutalement l'entrée. C'était bien un désert, en effet, et le plus sauvage des déserts. Parfois on n'aperçoit que l'étroit chemin semblable à une raie blanche, le Guiers qui écume à vos pieds, les deux côtés de la montagne qui semble vouloir vous étouffer, et quelque lambeau de ciel entre deux crêtes de rochers. 11 faut traverser des ponts hardiment jetés sur le torrent, des grottes creusées vaillamment dans le roc; quelquefois, au milieu de cette sauvage nature, tout à coup une oasis, une prairie où viennent paître les troupeaux. C'est dans une oasis semblable que la Grande-Chartreuse est bâtie. Elle vous apparaît brus-
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quoment, comme pour vous surprendre. Ses murailles blanches et ses toits d'ardoises se montrent à travers les arbres. Encore quelques pas, et cette porte s'ouvrira au moindre soji de cloche.
Le frère portier qui nous reçut à rentrée du couvent nous accueillit avec un visage riant, et nous conduisit au coadjuteur chargé de recevoir les visiteurs étrangers. On nous demanda de quelle nation nous étions, et Ton nous introduisit dans une vaste salle à la porte de laquelle était tracée cette inscription : AulaprovinciarumFranciœ, Une vaste cheminée, des fenêtres à carreaux de plomb, un plafond à solives de chêne parfaitement luisantes, une grande table au milieu de la salle. L'air est vif en ces montagnes, même au printemps; de robustes troncs d*arbres se consumaient dans le foyer, et nous attendîmes le diner en nous réchauffant sous l'énorme man< teau de la cheminée.
Dès que Ton a pénétré dans ce couvent, jeté là comme à la fin du monde, dans le plus beau site et au milieu de Tair le plus pur qu'on puisse rencontrer, on se sent réellement envahi par je ne sais quelle sensation pénétrante de calme et de repos. A peine a-t-on traversé la grande cour où tes oiseaux viennent se baigner dans les fontaines, à peine a-t-on aperçu ces longs couloirs aux murailles blanches, que soudain la paix qui règne en ce lieu vous envahit tout entier. Cette nudité plutôt riante que sévère a je ne sais quelle invincible force. C'est un séjour de paix» et de paix qui semble douce, tant il y a de calme et de majesté dans ce qui vous entoure. On mange de bon appétit. Point de viande; du vermicelle, de la
panade, du poisson, des œufs, des fruits. Avec cela^ une délicieuse chose : des Fraises des bois accommodées avec celte saine liqueur qui fait la fortune du couvent et aussi celle des pauvres gens du pays, car les Chartreux associent généreusement les malheureux à leurs bénéQces. Ils font construire des églises, ils ont élevé un hôpital où plus de quarante malades peuvent tenir à l'aise, et dans leurs inventaires tout le monde a quelque chose à gagner.
Mais pourquoi à cette table des provinces de France ai-je retrouvé deux de ces éternels Anglais qui gâteraient le plus beau paysage? L'un était grand et maigre, Tautre était petit et gros; tous deux roux, tous deux faits à souhait pour le crayon de Gham. Outre que la couleur ■locale leur faisait défaut, car ils portaient^ au milieu de cette nature alpestre, cet horrible chapeau noir qui conduirait un statuaire au suicide, ils semblaient ignorer quelque peu les propriétés de la politesse. La table était à eux, les chaises à eux, les plats à eux. Point de remerciments au frère chartreux qui les servait. Ils traitaient le couvent en pays conquis. J'avais envie de m'écrier : shocking t
Le repas achevé, on nous demanda si nous voulions nous faire éveiller pour Tofïlce de nuit. — Mes Anglais répondirent : nô I Je donnai ie numéro de la cellule qu'on m'avait désignée, j'en pris la clef, on me mit dans les mains une bougie qui ne ressemblait pas du tout à un cierge, comme celle dont on dota certain soir M. Deschanel, et je montai dans ma cellule. Ce retrait ne laissait pas que d'être mélancolique. Figurez-vous une petite pièce
Alix CHARMETTES i3
aux murs blanchis h la chaux, vide et nue, avec un priedieu et un lit étroit pour toUs meubles. Au Ibnd, une fenêtre à carreaux minuscules qui donnait sur la chapelle. Le couvent découpait ses hautes murailles sur la nuit claire et la lune emplissait la cellule de sa clarté. Je me pris à lire toutes les inscriptions qu'on avait tracées sur la muraille, quelques-unes au crayon, d'autres creusées avec un canif. Décidément chacun tient à laisser une trace de son passage partout où il va. Et cependant a dit le poëte :
Rien ne reste de nous; notre œuyre*cst un problème. L'homme^ fantôme errant, passe sans laisser mCnie Son ombre sur le mur.
Que de sottises tracées là! que de noms qui ne parlent pas! que de paroles irritantes ou vides! Des mots, des mots! dirait Hamlet. Comment! ce sont là les hôtes habituels de ces cellules faites pour la rêverie, pour la contemplation, pour le silence? Qu'y ont-ils vu, qu'y ont-ils rencontré, ceux qui ont inscrit leurs noms sur cette muraille? — • M» Tourangeau, qui y a « passé une nuit d'insomnie, le 24 mai 1854. » — M. Lucien Portât, qui y a « songé à Clara. » — M. C. V..., qui « aimerait mieux être ailleurs, » et tantd'autres que la seule curiosité avait amenés et qui sont partis comme ils étaient venus! Un inconnu a écrit en lettres rouges ce vers de Dante :
Voi cKiniralê laseiaie ogni speranzai
Laissez Vespèrance /...Et qui sait ? Vous qui entrez, vous trouverez Ici Tespérance peut-être! Comment pourrait-on
îi VOYA«ES D'UN PARISIEN
vivre dans cette ombre si je ne sais quelle ardeur ne voua soutenait toujours en vous montrant dans l'avenir le but ardemment désiré? S'ils vivent ainsi, ces religieux, n'est-. ce pas qu'ils espèrent ? Sans doute la volupté de la contemplation les fortifie dans le sacrifice et les nourrit^ leur âme communie chaque jour en une rêverie savoureuse où tout leur apparaît de ce qui est grand et beau. Rica de nos passions ne va jusqu'à eux, rien de ce qui est bas ne parvient jusqu'à leur cellule. Tout ce vain bruit qui se fait parmi nous, ils ne l'entendent pas. Seuls ils écoutent cet infîni murmure qui vient de là-haut. Ils ont su renoncer à la fumée de toutes choses et ils en ont gardé la flamme: la prière, la réflexion, la contemplation, la pensée. C'est de tels hommes qu'il faudrait anibitionner le suffrage, qui ne savent rien de ce qui passe, qui seulement connaissent ce qui dure, et qui, créatures mortelles, ont su dès avant la mort se mesurer avec l'éternité.
Et pourtant, si dans leur silence quelque bruit d'autrefois leur venait, si quelque souvenir cuisant ne quittait pas leur cellule, si le fantôme du passé se dressait devant eux, pour les tenter, quelles angoisses et quelles tortures! « heureuse solitude! ô seule béatitude! » dit saint Bernard. Mais à ce cri du rêveur, Voltaire répond :
L'âme est un feu qu'il faut nourrir!
Qui des deux a raison? Et faut-il croire, avec certain plaisant, de passage en celte cellule, que : « quitter le monde pour le cloître, quand on est jeune, c'est prendre, son bonnet de nuit et se mettre au lit dès le matin? »
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Absorbé |>ar ces pensées» je songeais, lorsque j'entendis frapper à la porte. C'est un des frères qui a pris ce soin, comme distraction^ d'éveiller ainsi les voyageurs. Il regarde les numéros des étrangers qui veulent assister à matines, et, en s'y rendant lui-même, il leur donne le «gnal de l'ofiBce.
Il était minuit. A travers les couloirs sombres, j'allai vers la chapelle qu'on m'avait indiquée. Les étrangers s'installent dans une galerie qui domine le chœur. Tout est plongé dans l'obscurité, une veilleuse seule éclaire faiblement la chapelle où Ton respire une pénétrante odeur d'encens. Peu à peu comme des ombres on aperçoit se mouvoir dans la nuit le froc blanc des moines qui prennent place dans les stalles. Puis un silence se fait; les religieux sont là, prosternés^ le front contre terre. Tout à coup ils se relèvent, chacun d'eux découvre la . lanterne quil portait, et ces tètes rasées émergent subite* ment des ténèbres. C'est un spectacle magique. Ces reflets rouges de la lumière sur les capuchons, ces stalles luisantes, ces plis rigides des robes blanches, ces alternatives d'ombre et de lumière, de silence et de bruit, ces moines qui psalmodient en tournant les feuillets de grands livres, vous saisissent. On regarde, on écoute. Leurs chants sont encore ceux des premiers chrétiens. Jusqu'à deux heures, ils entonnent les psaumes, puis se retirent lentement, en silence, comme ils sont entrés.
J'avais rencontré sur la route de la 6rande>Chartreuse un aimable compagnon de voyage, et nous avions résolu d'escalader ensemble le Grand-Som, un des géants des Alpes dauphinoises. Un guide nous y devait conduire
«e VOYAOKS D'UN PARÎ81EN
dans la nuit. Nous voilà sortant de matines et errant à travers le couvent. Les corridors sont imtnenses et faciié* ment on peut s'égarer. Nous en étions là, lorsque, tout au bout d'une galerie, nous aperçûmes, venant à nous, un meine^ sa lanterne à la main. — Cherchez-vous votre cellule? nous demanda poliment cette apparition, qui partout ailleurs eût été effrayante. Quand le chartreiix sut que nous attendions notre guide, il nous conduisit jusqu'à la loge du frère portier, qu'il éveilla, et, après lui avoir recommandé de ne pas oublier nos provisions et nos alpin-stocks, il nous salua de son capuchon et s'éloigna. <— C'est le père ^énéra!^ nous dit alors le frère, avec grand respect.
Les pères chartreux sont au nombre de quarante; ils sont tous ordonnés prêtres, et chacun d'eux possède sa cellule, d'où il ne sort pas, et où il reçoit sa nourriture par une petite porte pratiquée dans le mur. Une fols pair semaine est jour de jeûne. Les pères ont le visage rasé comme la tête; les frères portent au contraire leur barbe tout entière. Il y a au surplus deux sortes de frères : lea frères convers^ dont le vêtement est blanc comme celui des pères, et les frères donnés, vêtus de laine brune. Ce sont les frères qui, sous la direction d'un père, seul gardien de la formule secrète, fabriquent la liqueur qui descend chaque jour par charretées vers Grenoble.
Le couvent actuel date du xvn* siècle; il en a le stylé réguUeret froid. L'ancien i3ouverit étàitbâti un peuplusloin; il fut écrasé par une avalanche. A mi-chemin de l'emplacement de l'ancien couvent et du nouveau, la chapelle de Gasallbusme rappelle une légende. U parait que
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certain jpur, f ^int Bruno étant Allé fajre un vpyQgp à Rome et ne revenant pa$, les Ghartceux 9e prirent à dé* spspérer de ]ui» et, lassés de la vie claustrale, mirent la clef sous la porte et partirent. A peine avaient^ils fait quelques pas qu'ils rencontrèrent saint Pierre. — * Ou donc allez-vous? dit le saint, Bruno sera prochainement de retour. Regagnez Vos cellules et continuez celle existence qui vous conduira droit au ciel. » — Un peu honteux, les bons pères reprirent le chemin du couvent, et, à Tendroit où s'était montré saint Pierre, ils bâtirent de leurs mains une élégante chapelle, afin de désarmer le courroux de saint Bruno, qui ne se fâcha, dit~on, qu'à moitié.
Le lendemain de notre arrivée, on nous fit, tropropidement peut-être, visiter l'intérieur du couvent. Les tableaux y sont rares : quelques portraits des généraux de Tordre, des copies de Lesueur, et c'est tout. On voit que Lesueur a longuement vécu parmi les Chartreux; les plis de leurs f^ocs, Texpression de leurs visages, leurs attitudes n'ont point de secret pour lui. Une chose sinistre, c'e^la chapelle des morts : un squelette revêtu d'un suaire vous invite au silence, à la porte, en mettant ses doigts décharnés sur sa bouche sans lèvres. Plus loin, le cimetière. Il est petit. Les religieux reposent là sous des croix de bois : les généraux seuls ont des croix de pierre, et, sur cette croix, leur nom. Je me tournai vers la tombe des pères :
— Pas de noms à ceux-ci? dis-je au frère qui nous conduisait.
— Pourquoi y en aurait-il? répondil-il simplement. On n'entre pas dans les cellules des Chartreux. Leur
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compagnon, c*est la solitude. Chacun d'eux a placé sur sa porte quelque verset préféré. La cellule du père général porte ces mots : Qucerite Deum et vivet anima veslra t Une inscription en français vous prie de marcher doucement et de faire silence en cheminant à travers les couloirs. Qui sait si le bruit de vos pas ne réveillerait point dans rame des religieux cachés derrière ces murailles tout un monde de souvenirs, de douleurs, et peut-être de regrets?
Ainsi disais-je du moins au coadjuteur, qui avait bien voulu causer avec moi.
— Les regrets? me répondit-il. Nous ne les connaissons pas. Ici habite la paix. Nous obéissons à une règle que chacun de nous a choisie. Hors de nos statuts, nous sommes libres. Point de chaînes : le mondain a ses passions qui le dominent; nous, nous avons dompté les nôtres. Ce qui terrifie Thomme, la pensée de la mort, nous apparaît comme une récompense. Cette solitude, qui vous parait effrayante, nous devient bientôt chère. Les pères ne prennent leur repas en commun que deux fois l'an : au 1er janvier et le jour de la fête du général. Eh bien, quand le vénérable père veut nous combler de joie, il nous permet de dincr, ces jours-lù, seuls dans notre cellule. L'habitude de la prière et de la contempla* tion est bonne, et la cellule longtemps continuée s'adoucit. Cellula continuata duleessit. Ce n'est pas à vingt ans, monsieur, que je suis entré ici, et de près j'ai vu le monde. Croyez-moi, lorsque dans les premiers temps de mon arrivée au couvent, je songeais à tous ceux qui s'a» gitent là-bas, à tous ceux qui courent après la fortune.
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les honneurs ou Tamour : — Pauvresgens! me disais-je... Ils cherchent le bonheur! Ils ne le trouveront pas!
— Et vous l'avez trouvé? demandai-je, sans doute indiscrètement.
Il me répondit par la parole de saint Bernard :
— beata soliludo î soin beatitudo f
Quand je sortis du couvent les oiseaux chantaient, les sauterelles grinçaient dans les herbes, t(»utes les fieurs des montagnes s'épanouissaient sur le bord du chemin. Je m'étais enivré du philtre calmant du repos; j'avais hàle de goûter au cordial puissant de la vie. Pourtant, respirant la senteur des^pins, le grand air pur des monts, le parrum des herbes : — La vie est un combat, me dlsais-je, et nul de nous n'a le droit de déserter à l'heure de la mêlée; mais ontils donc abandonné leur poste, ceux qui se retirent à l'écart priant pour leurs frères tombés sur le champ de bataille?
M VOTAGES D'UN PAKISIEM
pe la Grande-Charlreuse à Chambéry. — Le Pas de V Échelle. — Un bo-
tanisle. — Le lac du Bourget. — Rencontre d'une vipère. — Vieille ' chanson. — L'amoureux et le philosopha. — Madame de Wm-an. —
Les eerifcs et mademoiselle Galley. -- Claude Anet. —Le temps passé.
— Ce qu'on pense de Rousseau. — L'album des voyageurs. — M. Arsène
tioussaye.
Le lendemain^ sur la route de Saint-Laurent du Pont à Chambéry, le postillon, qui était bavard, me montra, dans le creux d'un rocher, une excavation profonde qui, dit-il, servait autrefois de refuge à Mandrin et à sa troupe. Pareil asile du même Mandrin m*avait été désigné près de Voiron, dans ces montagnes escarpées qui lombentà pic sur la vallée de l'Isère. Singulière mémoire du peuple! Il se souvient de ceux-là seuls qui l'ont terrifié par leurs ^ crimes! Le plus populaire des empereurs romains, ce n'est point Marc-Aurèle, c'est Néron.
Sur celte roule, les Échelles, que Rousseau appelle dans ses Confessions le Pas-de-r Échelle, me firent songer à son premier voyage à Chambéry, où il demeura si longtemps
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à coQtenipler cert^ipe cascade, « la plus belle, dit-il» qu'il vit de ses jours. » Elle s'appelle la cascade de Thiboust. Pour la montrer à mon voisin qui dormait, le conducteur réveilla. L'autre répondit par un grognement, et, quand il eut ouvert les yeux, la cascade, où se jouait en arc-cn-* ciel un rayon de soleil était déjà loin de nous.
Chambéry garde, malgré Tannexion, une certaine aU lure italienne. Les armes de la maison de Savoie surmontent ses monuments et ses palais. La ville est gaie; comme j'y entrais, les tambours battaient la retraite et parcouraient Ifts rues joyeusement. J'apercevais par les fe« nêlres entr'ouverfes de hauts et superbes bahuts, des dressoirs garnisde faïences à faire pâlir d'envie les Rouennais. Un amateur donnerait sa fortune pour les posséder. Je me levai de grand matin, j'avais hâte de voir les Char* mettes. Mais la ville s'éveillait à peine; j'avais le temps de donner un coup d'oeil au lac du Bourget, plus bleu que le ciel qu'il reflète. Le chemin de fer de Chambéry à Annecy vous y transporte en dix minutes. A travers les prés qui y conduisent, je rencontrai un herboriste et je lui demandai si la saison des pervenches n'était point passée.
— Vous pliez donc aux Charmettes? me dit-il en souriant. Non, il est encore des pervenches dans nos haies. \je pays est surtout riche en petites pervenches, vinca minor ou violette aux sorciers,,.
Mais je m'éloignai elTrayé avant qu'il prit le temps de me dire que cette petite fleur, qu'on sème en Belgique sous les pas des jeunes mariées, appartient à la famille des opocynées.. Ah! les savants! ah! Linnce!
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Des bords du lac du Bourget le paysage est magnifique. Les villas se perdent dans les arbres aux pieds des monts, le soleil étincelle au milieu des eaux lumineuses» et, ce jour-là> parmi les brumes du matin, miroitait à rhorizon la neige éternelle des Alpes. Tout ce pays est parsemé de fleurs; c^est là que George Sanda placé la scène de Mademoiselle de la Quintinie. L^endroit est bien choisi pour parler de Dieu. Cheminant, je m'étais approché d'un petit ruisseau qui chante en courant par les prés: les jaunes nénufars s'y dressaient avec leurs fleurs ' régulières et je me penchais pour les cueillir, lorsque je vis à fleur d'eau, immobile, endormie, une petite vipère qui se laissait doucement aller au courant. Sa tête seule se dressait hors de l'eau ; les yeux fermés, elle la présentait au vent qui la poussait comme une voile pendant que le soleil la réchauffait en la caressant. Rien n'était joli, paisible, innocent et doux comme ce petit serpent, et ses écailles grises se pailletaient d'étincelles charmantes. Je me reculai, le bruit l'éveilla. Elle s'enfonça brusquement en se tortillant sous les fleurs... Et j'essayai de regarder encore le petit ruisseau; mais la jolie vipère m'avait gâté pour cette fois le paysage.
Il fallait bien d'ailleurs aller aux Charmettes. !N'ctait-ce pas pour cette visite que j'étais venu? Et j'hésitais, craigna.nt de ne pas trouver les Charmettes véritables telles que ces Charmettes idéales que j'avais dans la mémoire. Qui de nous ne l'a rêvé, ce petit réduit à mi-côte sur un vallon, une petite maison blanche à volets verts, enfouie dans des touffes de fleurs?
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Modus agri non ita magnus,
Hortus ubi, et tecto vicinas jugis aquad fons; Et paulum sylvœ saper bis foret
C'était aussi le : Tels étaient mes vœux d'Horace. Allais-je blea le trouver tel que je me le figurais?
Devant le théâtre de Chambéry, dont les murailles cal* cinées gardent la trace d'un incendie récent, la rue du Bocage, qui côtoie les casernes, vous conduit à un petit chemin placé à main droite, qui monte doucement, entouré de grands arbres. Les arbres sont ombreux, les haies sont hautes; un gamin de ruisseau court le long de la route. Le vent frais apporte par bouffées de douces senteurs d'aubépine. De temps à autre, à travers les arbres^ apparaît une maison au milieu d'un jardin. A des laveuses qui chantaient, je demandai la maison des Gharmettes.
— C'est le bon chemin, me dit l'une d'elles. Arrêtezvous devant la troisième maison à votre droite.
Puis elles reprirent leur chanson aussitôt, une chanson étrange, rêveuse, vieillotte, avec je ne sais quoi de naïf et de plaintif qui me rappela les menuets de Rameau. Il me semblait^ en m'éloignant, entendre à travers le vent cette vieille chanson que chantait la tante dé Rousseau « avec un filet de voix st douce ! »
Un cœur s'expose A trop s*eDgagcr Avec un berger.
Et toujours Tépine est sous la rose.
c Dirait-on, écrit Rousseau, que moi, vieux radoteur.
» rongé de soucis et de peines, je me surprends quelque- » fois à pieurer comme un enfant en marmottant ces pe- » tits airs d*une voix déjà cassée et tremblante? > Et qui de nous n'a pas, comme Rousseau, ses airs préférés avec lesquels il reconstituerait toute sa vie; depuis la dormeuse que fredonnait la nourrice, jusqu'à la chanson nouvelle apprise depuis la veille, en passant par.la romance què'disait si bien celle qu'on aima la première? Qui de nous n'a conservé, de tant d'espérances, de tant d'amours et de ;tant de rêves, quelques notes de musique qu'on murmuré parfois comme pour évoquer le passé disparu ? J'aperçus enfin les Charmettes, « placées à mi-hauteur sur un vallon, » telles que je les attendais, avec leur jardin et leur terrasse qui laisse apercevoir au loin Chambéry, la plaine, les monts. C'est une petite maison aux toits d'ardoise, toute tapissée de rosiers grimpants qui s'effeuillaient, laissant tomber une pluie adorante. Deux acacias ombragent l'entrée, deux acacias qui ont abrité Rousseau lisant aux côtés de madame de Warens. Que de fois s'est-il arrêté là, causant avec elle ou la contemplant ! que de fois ont-ite suivi les allées de ce verger tout rayonnant de fleurs, tout lumineux de soleil ! Voilà bien la maison que Rousseau nous a décrite : « Au-de- » vaut, un jardin en terrasse; une vigne au-dessus, un » verger au-dessous; vis-à-vis, un petit bois de chàtai- » gniers... » Non, les châtaigniers n'y sont plus. Les châtaigniers sont abattus... Et maintenant Rousseau ne pourrait plus aller songer sous leur ombre. Mais le temps a eu beau s'acharner contre cette pauvre maison, mais le cruel a eu beau faire, ceux qui ont vécu là y sont tou-
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joupâ, et, — la maison muette, la porte fermée, — je n'osais point frapper, craignant de voir apparaître le visage irrité de Rousseau me demandant de quel droit je venais le troubler dans sa retraite et le chercher dans sob bonheur. Hélas ! oui, c'était le visage attristé du solitaire d'Ermenonville qui m'apparaissait tout d'abord aux Charmettes. Là où je venais chercher Tamoureux, Téci*llër de Genève, je rencontrais le misanthrope.
N'était-ce pas cette plaque de marbre blanc, placée dans la muraille et déjà fendillée, qui évoquait le Rousseau souffrant et chagrin, en ce jardin où avait passé le Rousseau rayonnant et plein d'espoir ? Elle a été placée là en 1792 par Hérault de Séchelles, commissaire de la Convention au département du Mont-Blanc, et le converitionnel a sans doute composé l'inscription lui-même :
Bëdoit par Jean-Iacque habite,
Ta me rappelles son génie,
Sa solitude, sa fierté.
Et ses malheurs et sa folie.
A la gloire, à la vérité
Il osa consacrer sa vie,
Et fat toujours persécuté
Ou par lui-même, ou par l'envie.
Mais est-ce bien là qu*il fallait graver ces vers mélôncoliques? Berceau de Tamour, devais-tu recevoir cette inscription digne d'une tombe ! H a donc fallu qu'on vint rappeler aux Charmettes que, là*bas, bien loin, le Rousseau qu'elles avaient connu enivré d'amour n'avait rencontré que le désespoir? Les Charmettes! Montmorency!
Quelle antithèse! Le départ et l'arrivée, le matin et le soir. Et que lui importait? Ici Rousseau trouvait la poésie de l'espérance, là-bas celle du souvenir.
C'est aux Charmettes qu'on comprend Rousseau, le Rousseau jeune et ardent, à peine échappé de ses livres, tout à ses contemplations, aux battements de son cœur, à ses rêves 1 Tout son bonheur évanoui se redresse ici, se ranime, apparaît à travers la brume du passé. La servante qui me guidait ouvrit la porte du rez-de-chaussée, et je me trouvai dans une salle lambrissée de chêne, garnie d'un bahut, de meubles et de quelques chaises qui sont postérieurs au roman des Charmettes. Puis, dans une salle attenante, elle me dit, me montrant une peinture assez médiocre représentant Omphale avec je ne sais quel Hercule à ses pieds, et, en lace de cette image mythologique, une méchante lithographie d'un portrait de Rousseau :
— C'est eMc,..
Et:— C'est /tti...
Elle et lui t Pas de noms. On les sait bien, les noms qu'on vient demander ici ! Je questionnai la paysanne, pour savoir si elle connaissait ceux dont elle parlait : — Est-ce madame de Warens?... dis-je. —C'est madame de Waran, répondit-elle en prononçant à la façon savoisienne. Et je regardai encore le portraiL Non, ce n'est pas madame de Warens. Ce n'est pas elle, pas plus que ce Rousseau morose et ridé qui lui fait face n'est le Rousseau aimant et aimable des Charmettes. Ce n'est pas madame de Warens, cette forte femme qui sourit bêtement à ce gros Hercule sanguin. Rien de madame de Warens