LE 1" JANVIER
Tout l'esprit français ne serait-il pas en France?
Le lendemain, en m'éveillant, mon premier coup d'oeil
LE RHIN ALLKHASiD Stl
fut pour le Rhin. Le soleil levant étendait une grande . ligne pailletée d'or sur le vieux fleuve tout couvert de buée et parmi les vapeurs du matin où les fumées des toits traçaient des spirales bleues, apparaissait la crête menaçante d'Ehrenbreitstein se découpant en gris sur le ciel argenté. Et là bas, dans la vallée, les toits d'ardoiifes blanchis par la lumière jetaient aussi leurs étincelles pendantqueles vieux burgs, perdus dans le lointain, semblaient noyés dans cette brume lumineuse, peu à peu chassée par un vent doux et frais.
Le bateau du Rhin nous avait donné assez de surprises. Nous reprîmes le chemin de fer pour aller de Coblenz à Bonn. Ici, la présence du « choléra des voyageurs » se fit de nouveau sentir et, comme à Heidelberg, nous devînmes encore la proie des guides. L'un d'entre eux voulut traiter à forfait pour nous conduire à travers les rues de la ville. Il fallut bien céder et nous voilà remorqués par ce personnage, qui mélangeait d'espagnol et d'italien son langage pseudo-français, sous le prétexte un peu spécieux qu'il avait servi dans la légion étrangère et qu'il avait ' pris le Trocadéro. Les jardins de l'université sont superbes et sur la terrasse des bords du Rhin^, notre guide nous montra ou crut nous montrer, à travers le brouillard, un point éloigné qui était la Rolandseck.
C'est là, sur cette montagne, dit une légende allemande, que mourut Roland, le neveu deCharlemagne.
Près de Bonn, au bout d'une superbe allée de marronniers, toute pleine d'ombre, est l'observatoire de Poppelsdorf — complément indispensable de l'Université. Le joli village que Poppelsdorfl Un village? Non, une rue,
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une rue toute pleine d'enfants, de beaux enfants blonds et roses courant^ criant, riant> une rue avec des maisons basses, tôules peupléesd'ouvrières en dentelles qui lèventàpeinela la tête pour voir passerles étrangers. Au bout du village est le chemin du Kreuzbergoù Ton va en pèlerinage. On montrait jadis dans la chapelle duKreuzberg une vingtaine de momies, celles des moinesenterrés là-haut. Mais le pape rie permet plus cette exhibition. En revanche, il est toujours ordonné de monter à genoux l'escalier saint de la chapelle.
Nous étions parvenus là-haut à travers des sentiers rocailleux et glissants où l'équilibre était une loi. En descendant nous suivîmes le chemin des pèlerins, tout parsemé de stations et de reposoirs, un chemin doux et charmant, bien ombragé et où les branches de cerisiers vous soufflètent gaiement de leurs fruits rouges.
Poppelsdorf est un de mes bons souvenirs. Il y a là, dans la maison du garde-chasse, une fraîche tonnelle, à l'ombre, où le vin de la Moselle et les œufs du Rhin semblent meilleurs. Les étudiants le savent bien. La veille justement ils avaient célébré je ne sais quelle fêle ou quel anniversaire dans la grande salle de l'auberge. Là, sous les lambris de chêne enguirlandés de verdure, onavaitsuspendudesdrapeaux,desbouquetsdefleur8--et en face des trophées de chasse, des têtes de daims et de cerfs, on avait placé je ne sais quel buste (celui de Niébuhr, je crois) et on l'avait couronné de lauriers. Ensuite, comme rien ne peut se faire sans latin, en Allemagne, une inscription avait été tracée et l'inscription disait: « Qu'elle vive, qu'elle croisse, qu'elle fleurisse, notre académie!
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Vim$,erMmt^ fiareat, academianostra! Puis, OQ avait bu, OBavaitchanté, o» avait déclamé, et, j'en jurerais, on avait récité quelques-uns des ionnets harnachés de Riickert ^ par exemple, celui où le vieux père dit à son fils :
« Décroche le sabre du mur, et fais pleuvoir sur cette vieille table une grêle de coups; baptise-là, cette table, du nom de Français, et taille-lui les entrailles dans le ventre 1 »
Il est en effet, encore en Allemagne, beaucoup de braves jeunes gens qui se croient obligés de savoir par eœur les odes furibondes de Louis Goerres, de Menzel ou de Beeker et qui parlent encore de raser la cathédrale de Strasbourg parce que l'Alsace s'est faite française. Ils ne réfléchissent pas que ces sonnets harnachés ou les ballades guerrières de Kœrner ou d'Uhland datent des guerres du premier empire, de la lutte de l'Allemagne contre Napoléon et qu'elles ne sont plus de saison en '1864. Mais peu importe! Les leçons de Ludwig Bœrne leur ont peu profité et au lieu de lire l'ironique livre de leur compatriote, Menzel der Frwnzosen fresser, « Menzel, le mangeur de Français » ils aiment mieux répétera tuetête, entre la poire et le fromage, le refrain guerrier :
t Ils ne l'auront pas, notre Rhin allemand. »
Ce nom de Bœrne, que j'ai cité, nous devrions le connaitre tous et le placer à côté de celui de Henri Heine; son œuvre, fut la même que celle de Fauteur des Reisebilder. Il s'attacha à faire connaître la France à ses compatriotes, à combattre leurs préjugés gallophobes et à châtier un peu sa patrie qu'il aimait tant, le pauvre exilé! Ludwig Bœrne était né à Francfort d'une famille Juive;
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il s'était fait protestant; il avait étudié.' la médecine et la philosophie, et il écrivait dans les journaux libéraux de son pays. C'était aller au-devant de la persécution. Mais arrêtez donc les libres propos d'un libre penseur f 11 écrivit V Histoire de la censure de Francfort, il se moqua du pouvoir, il fustigea les petites tyrannies des fonctionnaires, il se rendit décidément dangereux et vint à Paris. On ne connaît pas assez ses Tableaux de Paris, merveilles d'observation et d'esprit. En Allemagne^ on l'attendait pour lui faire une ovation, puis pour le proscrire; Bœrne se sauva en Suisse, ensuite à Paris. — Il se retira à Auteuil et se consola ? Non, il ne voulait pas être consolé. — Il essaya de lutter contre l'exil en écrivant une Histoire de la Hévolution française. Mais ni l'amitié, ni la sympathie, ne rendaient au proscrit sa patrie. Il travaillait, mais toute sa verve, toute sa poésie, toute son àme, toute son ironie, toute sa vigueur, tout son charme, les rencontrait-il à Paris, loin de cette Allemagne qu'il rêvait grande, libre et flère?.... Alors il écrivit un livre, celui que ses compatriotes appellentson testament: Menzel, le mangeur de Frau" rais, où il conseillait aux Allemands de s'unira la France, de la suivre dans le mouvement qui l'entraînait, de secouer les jougs qui maintenaient l'Allemagne asservie, et d'arriver enfm à la liberté par la paix. Mais que pou* vait l'esprit de Ludwig Bœrne à côté des fureurs de Rûckert? — Un seul Allemand, dit un vieux proverbe, vaut mieux que mille Français! — Luttez donc contre les proverbes, cet arsenal de la routine humaine! — Bœrne mourut; il mourut à Paris, et ce fut la France, non l'Allemagne, qui lui dressa un tombeau.
Les hommes comme Bœrne sont les grands traits d'union entre les nations étrangères. II y a à Bonn, sur la place delà cathédrale, une statue^que Litz a fait élever à Beethoven. Beethoven! Le jour où de tels noms seront dans la bouche de tous, point de dangers de guerre et de discorde! Le génie amène la paix par l'idée, comme l'industrie par le fait. Les peuples, d'ailleurs, commencent à fraterniser dans leurs grands hommes, Goethe ou Schiller, Shakspeare ou Dante ne sont plus seulement pour nous d'illustres inconnus; nous les avons admis à nos fêtes intellectuelles, nous les comprenons, nous les étudions, et le peuple aujourd'hui peut écouter la Symphonie pastorale jouée par un orchestre français que les Allemands eux-mêmes regardent comme incomparable Beethoven est représenté, à Bonn, dans tout le feu de Tinspiration, l'œil profond, la face illuminée d'une flamme sombre, les cheveux épars. Noble tête léonine, bouche contractée, méplats sévères, dans ce front bouillonnait un des génies les plus étonnants du monde. Il était sourd, et l'harmonie n'gvait pas de secrets pour celte oreille fermée au bruit : il entendait au dedans de lui les symphonies michelangesques que sa main retraçait fiévreusement, et quand ces voix intérieures, les voix véritables du poëte parlaient, peu lui importaient les voix humaines ! Un jour, pourtant, il souffrit. Il entendait, sinistre déchirement, le bruit du canon français qui bombardait Vienne. Beethoven alors s'enfuyait, et ses poings fermés s'appuyaient contre ses oreilles et il appelait ses voix, ses 'îhères voix, pour chasser le bruit sourd et brutal !
11 me parait difficile de séjourner à Bonn. Un Pari-
sien y mourrait d'ennui au bout de huit jours. Il n'en est pas de même de Cologne. Cologne est une ville gaie, presque bruyante, ce qui est bien la chose la plus inattendue pour le voyageur. Puis elle a tant de curiosités, de monuments, de souvenirs I J'écrirais un volume pour vous raconter son origine et son histoire. En dépit du temps, elle •est toujours un peu la Cologne riche et commerçante du xve siècle. Nous avions, au surplus, la chance de visiter la vieille coloniede Marcus Agrippa en temps de fête extraordinaire, la fête des rois Mages, — qui a lieu tous les trois ou quatre cents ans, — et ces vieilles rues, toutes enguirlandées de lierre, toutes pavoisées de drapeaux, toutes ornées d'oriflammes et de bannières, ressemblaient exactement à une ville du moyen âge, le jour de la rentrée d'un souverain. Songez que bannières et drapeaux étaient ornés de figures de saints, d'inscriptions latines, de devises religieuses, et sans l'aigle à deux têtes et les drapeaux anglais ou espagnols, on se serait cru rejeté à deux cents ans en arrière. Je dis drapeaux espagnols; il y avait, aux fenêtres, des drapeaux de tous pays, blancs ou bleus, jaunes ou rouges, tous, excepté, bien entendu, le drapeau français que f Allemagne ne chérit que médiocrement. Cologne est divisée en deux par le Rhin et réunie par un pont audacieux; la rive gauche est Cologne, la ville même; la rive droite, la petite ville ou plutôt le faubourg de Deutz. C'est à Deutz qu'il faut se loger si l'on veut, en S'éveillant, jouir du prodigieux panorama de Cologne avec son amas de vieilles maisons, ses tours et ses clochers, et sa cathédrale, merveille sans tête que des constructions en charpente
A propos de logements et d'hôtels, je risque six ou huit Hgnes de renseignements pratiques sur ces lits minuscules, durs et désastreux, qu'on inflige aux voyageurs sur les hords du Rhin. Je ne perle pas de Fodieux papier dont son! tendues les meilleures chambres des meilleurs hôtels, mais je proteste contre ces Kts sans confortable où Ton contraint les voyageurs de dormir... si faire se peut, l'avoue, il est vrai, que la cuisine allemande est généralement si succulente que le piment méridional luimême n'arriverait pas à la douceur de ses sauces. En Allemagne, comme en Angleterre, on sert au voyageur un petit pain gros comuie une brioche et tout à côté une corbeille de pommes de terre bouillies. Ces pommes de terre m'intriguaient fort au début du voyage, mais j'appris depuis, à Tétonnement des garçons à qui je demandais de nouveaux petits pains, que les pommés de terre étaient là pour tenir lieu de pain absent. Ces considérations et ces observations puériles ici, sont^ en route, de la plus haute importance.
Le monument le plus renommé de Cologne c'est la fameuse cat^drale, et, sans la foule effroyable de guides qui l'entoure, ce monument serait admirable. Mais que faire et comment regarder, lorsque des malotrus vous tirent par les basques de votre habit en vous détaillant les beautés des vitraux ou des sculptures?
La fête des rois Mages, qui donnait une couleur si belle aux vieilles rues de Cologne, m'a d'ailleurs empêché de visiter en paix la cathédrale. La foule était partout, dans le chœur et les bas-côtés, agenouillée et priant, chantant des cantiques, et m'interdisant de circuler à travers cette
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forêt de colonnes et de piliers, lorsqu'une procession immense fit irruption dans la cathédrale, etceux qui priaient se joignant à elle^ se mit à faire lentement le tour de l'église, en psalmodiant des cantiques. Assis sur un banc de bois, en face du saint Christophe en bois peint, je regardais d*un œil effrayé cette interminable file de braves gens pieusement accourus pour fêter Gaspar, Balthazar et MeU chior, les trois rois venus d'Arabie et dont la châsse dorée était placée devant le chœur. Le meilleur moyen, pour visiter réglise, était de se joindre à la procession et, à travers le Dôm, pendant que mes voisins chantaient et priaient, je regardais les vitraux superbes dd duc Jean de Brabant, les sculptures bizarres, cette nef splendide, ces tombeaux d'évêques et de chevaliers cachés sous une grille de fer, et cette pierre de marbre, sans nom, sans inscription, qui recouvre le cœur de Marie de Médicis, morte à Cologne dans le pauvre asile que lui avait donné Rubens, le peintre de sa gloire et de sa beauté.
Cette maison, où mourutune reine, — où naquit Rubens, ~ Un roi, — s'appelle la maison Jabach. Je ne l'ai pas vue. Eh que m'importe? Les pierres sont ingrates; elles no gardent pas la trace de ceux qui ne sont plus. A Londres, White- Hall, qu'on voudrait sinistre et sombre, vous apparaît modeste, froid, régulier. Qui sait si un marchand d'eau de Cologne n'est point logé dans la maison de Marie de Médicis? Ces parfumeurs envahissent tout à Cologne et sont partout. La ville entière semble peuplée de Jcan-Silarie Farinas. Tous sont plus authentiques et plus médaillés les uns que les autres. Ce nom, ces médailles des expositions constellent les murs et les magasins de
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Cologne. Cette famille parfumée est si nombreuse qu'elle donna, au carnaval passé, un bal masqué à Cologne où les seuls Jean-Marie Farinas avaient le droit d'entrer. Les danseurs se trouvèrent assez nombreux pour former un régiment.
L'Hôtel-de-Ville, réglisedeSaint-CunibertjOÙ l'on voulut me faiEe baiser je ne sais quelles patènes, le musée Wallraf, où les Holbein, les Memling, les Cranach, sont placés à côté de la Captivité de Babylone de Bendemann, réglise de Sainte-Ursule et ses reliquaires, la vieille église de Santa-Maria di Capitolio, Saint-Pantaléon, Tarscnal, que saisje? voilà les curiosités de Cologne. Il faudrait un mois entier pour tout voir et plus d'un an pour tout connaître. Toute ville qui fut, dans le passé, une puissance, une grandeur, est digne, dans le présent, d'une étude approfondie, et Cologne» qui joua un rôle politique médiocre, tint dans l'art une des premières places : toute l'école allemande et l'école flamande sont nées h Tombre de la cathédrale de Conrad^e Hochsteden.
Cologne, comme toutes les villes allemandes, s'endort de bonne heure et devient paisible avec la nuit. Je m'étais mis en campagne, depuis le matin, pour découvrir un de ces théâtres de marionnettes que Cologne a reçus d'Italie et qu'elle persiste, dit-on, à entretenir courageusement^ Quelle joie, voir enfin de près tous ces héros fantasques de la commedia deWarte, Pandolphe, Mczzetin, Pulcinellat Je demandai au garçon d'hôtel t'adresse d'un théâtre de marionnettes. Le garçon se mit à rire et hocha la tête en homme qui 'comprend les plaisanteries. 11 appela un de ses compagnons et me l'adressa. Mais, a Ina
question, celui-ci se fôeha tout rouge. Je deseéndis tens la rue et demandai le théâtre de DMffionnettes. (te ae me répondit pas, ou Ton me dit que je devais me Ifofliper. — Ce qui n'empéehe pas tes écriTains d'^afl^mer que Cologne a conservé pieusement le culte des marîmmett^ et des carnavals de Tltalie!
Le grand théâtre faisait relâche. On m'iaéiqua un théâtre d'opéra et de drame, tout au bout des fortifications, bien loin de la station du chemin de fer, au bord tiu Rhin. Figurez-vous une vaste grange, garnie de tables et de bancs, avec un seul rang de loges, des solives sculptées et orné«» de- branchages; le public, assis, buvant de la bière et fumant. Dans les loges, les femmes prenant le pot do bière de leur main gantée et appelant le garçon; une épaisse fumée, beaucoup de bruit et, çà et là, quelque bon gros rire germanique. Tout â coup, fe silence se fait, les cigares s'éteignent, la toile se lève; en regarde, on écoute. Oj jouait, ce soir-là, Fra Diavoh, la musique alerte, vive, spirituelle, parisienne, comme les acteurs l'alourdissaient, l'enfumaient, la germanisaient! Le chanteur aimé, acclamé, le Fra Dîavolo, c'était Herr Theodor Formes, qui se brisera un vaissean quelque jour en chantant avec une telle force. Mais phis il criaii, plus ces Allemands, qui sont pourtant les premiers musiciens du monde après les Italiens, applaudissaient avec fureur. M. Formes s'époumonnait^ le public trépignait; M. Formes hurlait, le public frénétique le rappelait de tous ses cris. Quant à la mise en scène de la pièce, n'en parlons pas. Les dragons pontificaux ressemblant à des grenadiers hollandais, TAnglaîs phis
i^argè encore que sur nos théâtres et le dénouement transformé, à cause de la morale : Fra Diavolo non-seulement arrêté, mais fusillé en scène, criblé de coups de feu, assommé, — au grand contentement, à la grande joie, aux clameurs joyeuses de tout ce public flegmatique soudain transporté d'admiration.
Je riais de grand cœur en sortant de celte représentation et je suivais, très -satisfait, la rive du Rhin. Bans la brume, les orchestres des casinos de Deulz envoyaient leurs accords, tandis que les dernières fusées d'un feu d'artifice décrivaient dans la nuit leur courbes lumineuses. Je rentrai à travers les rués sombres où les brass(H'ies remplies de monde retentissaient de bruit et de chansons, et laissant ma fenélre ouverte, je laissai entrer toutes ces harmonies d'une ville en fêle.
Le lendemain, la fête des Rois Mages continuait. Des orchestres à travers les rues, des processions, des cortèges, des cuirassiers prussiens écrasant le pavé de leurs bottes énormes, des drapeaux, des cri§, le bruit, la foule, la cohue I La fête en persistant, devenait fatigante, lugubre. Il fallait laisser Cologne, ses vieilles rues à enseignes gothiques, avec des chevaliers bardés de fer aux angles des carrefours, en proie aux campagnards qui accouraient d'autant plus nombreux que ce jour-là était un dimanche . C'est peut-être pour cela que nous partîmes un peu précipitamment pour Aix-la-Chapelle, à travers une campagne grasse mais sans caractère qui ressemble h la Picardie.
Aix-la-Chapelle, après Cologne, c'était le silence après le bruit, le repos après la fatigue. La ville est belle, toute
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moderne, avec des rues larges et des maisons hautes ; mais sa beauté propre et régulière paraît fade après les carrefours de Cologne et la Judengasse de Francfort. Aix ou Aachetij comme disent les Allemands, ressemble vaguement à une ville anglaise et Tennui britannique semble s'y être blotti. Tandis que Cologne est peuplée de conditorei, de marchands de denrées, de vastes boutiques à devantures provoquantes, Aix-la-Chapelle n'a que des maisons à grilles, -avec les noms des négociants écrits sur des plaques en cuivre. A travers les rideaux des fenêtres, on aperçoit tantôt les pupitres luisants d'un d'un bureau de négoce, tantôt les bahuts étincelants d'une salie à manger bourgeoise. Les rues étaient pleines d'honnêtes bourgeois en habits de cérémonie, houppelande traînant sur les talons, chapeaux à bords étroits, lunettes d'argent. A propos de lunettes, le nombre est incalculable des Allemands qui naissent myopes. Un physiologiste me dira-t-il pourquoi ? — Le goût n'est pas .la faculté maîtresse de nos voisins d'Outre-Rhin. En ces jours de liesse, il n'est pas rare de voir une Allemande, d'ailleurs ravissante, cheveux blonds, dents de lait, yeux d'azur, se promener avec un chapeau groseille sur la tête, ou quelque chàle jaune sur une robe à fond rouge* Ces couleurs crues, ô misère! chatouillent presque agréablement la vue dans ces rues mortes et silencieuses, où les passants et les voitures sont rares.
Je n'étais pas, au surplus, depuis une heure à Aix-la* Chapelle, que je me demandais ce qui me manquait, et quelle originalité ou plutôt quel défaut avait la ville. Toutà coup je pousâii un cri et je répétai le fameux Eurêka
d'Archimède : ce qui manque à Àix et ce que je cher* chais, car je m'en étais fait une habitude, c'est cet admirable fleuve qui réfléchit tant de silhouettes bizarres; c'est le vieillard que Boileau couche entre « mille roseaux, au pied du mont Adule, » c'est le fleuve allemand, le roi teuton, c'est le Rhin 1
Le Rhin a laissé de côté la cité de Gharlemagne, et Aachen a été forcée de se contenter de deux ou trois ruisseaux qui la font, paraît-il, riche et prospère, et où les fabricants de laines lavent leurs lainages avec succès, mais qui ne remplacent pas ce vieux et majestueux fleuve imposant, magique et superbe. Peu importe à Aix-la- Chapelle et à ses habitants! Soit. Mais le voyageur regrette son fleuve bien-aimé. Aix, il est vrai, lui présente ses sources d'eaux thermales et sa Trinkhalle qu'on prendrait de loin pour une immense pendule, et la rotonde couverte de zinc de la fontaine Elise : mais le •Rhin, le Rhin, le Rhin allemand, voilà ce qu'on ne remplace pas.
De même qu'à Rouen vous ne pouvez faire un pas sans rencontrer un souvenir de la Pucelle, de même à Aixla-Chapelle tout vous rappelle le nom et la grande figure de Charlemagne. Le vieil empereur qui en avait fait le siège de son empire, < au delà des Alpes, » et la < capitale de toutes les cités et provinces de la Gaule, > n'a pas anobli une ville ingrate. Il règne toujours à Aix-la- Chapelle, et son trône inébranlable n'a rien à craindre du temps ou des hommes. Tout s'est écroulé de la ville ancienne, tout a disparu; le tombeau, le palais et le nom de l'empereur Charles sont demeurés.debout. On montre
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dana la cathédrale ou plutôt daoa la chapelle uae gnmâa lame de marbfe noir où des lettres de cuivre Iraeent
simplement ce nom :
CABOLO MAGNO
Et le guide vous dit : C'est là î
C'est là qu'il reposa, c'est là qu'il demeura endoraii dans son dernier sommeil, assis sur son trône de marbre, répée au côté, le manteau impérial sur les épaules, jusqu'à ce qu'un Othon III vint dépouiller le mort de sa couronne, de son sceptre, de son Évangile et de son épée. Plus tard, Frédéric Barberousse fit ouvrir aussi ce caveau; un évêque hérita du corps de l'empereur, et depuis^ on se partagea ses ossements. On vous montrera^ pour cinq francs, le tibia et le crâne de Charlemagne et son cor d'ivoire, en même temps que des cheveux de saint Jean 'Baptiste et la tête de saint Anastase.
Ainsi passe la gloire du monde.
S'il était là, debout et marchant à pas lents t
dit le Charles-Quint de Hernani,
Non, il n'est plus là; ses os sont dispersés, et il ne reste plus que le nom de cette grande ombre.
Grande ombre, en effet, celle de ce farouche empereur qui apprenait le latin à l'âge où il faut mourir, qui traversait son vaste empire en quelques jours, à travers les forêts, les montagnes, les fleuves. Il y a deux Charlemagne bien distincts, celui de la légende et celni de l'histoire. Et lequel est le plus grand? Les chroniques
nous le montrent entouré de ses preux, appuyé sur son neveu Rdand, grand buveur, diable à quatre, solennel et bouffon, sorte de gigantesque Fatetaff couronné, mais brave et vaillant. Eginhard nous le fait connaître tel qu'il était et plus grand que l'imagination des peuples n'a su le voir. « Son costume, dit-il, était celui de sçi nation, le costume des Francs. Sobre, il détestait l'ivrognerie, écoutait, pendant qu'il était à table^ un récit ou une lecture. » Son ouvrage favori, le croirait-on? c'était la Cité de Dieu de saint Augustin. Il était bon, éloquent, instruit. 11 essaya d*écrire^ dit Eginhard. A l'heure où les clercs seuls ne rougissaient pas de la science, le sauvage empereur la décrétait et préférait les enfants pauvres, mais instruits, aux ignorants enfants des nobles.
Il y a dans cette chapelle, emplie d'un tel souvenir, quelque chose qui choque et irrite, ce sont les ornements rococo qui ont envahi le chœur, qui ont d'ailleurs recouvert la plupart des églises gothiques de l'Allemagne et des Pays-Bas, comme le lierre envahit peu à peu, tronc d'arbre par tronc d'arbre, une forêt tout entière. Ces piliers romans et cette floraison marmoréenne font une antithèse déplaisante. On sort, et près de la sortie, un Christ s'afTaissant sous la croix, un Christ en bois peint, avec des yeux rouges de larmes sanglantes^ la face éraaciée, le corps maigre, vous rejette tout à coup en plein moyen âge. Aux pieds de ce Christ, affaissée comme la douleur vivante, il y avait ce jour-là une pauvre femme qui pleurait.
• On me proposa de visiter la maison de jeu où Ton ne peut risquer moins d'un thalcr, me dit le guide. Je préférai
l'hôtel de ville, sombre comme une prison, avec ses beffrois et sa tour romaine , ses fenêtres étroites et ses meurtrières. Le guide tira violemment le cordon d'une cloche, et la femme du concierge accourut. Elle nous récita, comme un pensum, l'histoire d'Aix-la-Chapelle, depuis Granus jusqu'aujourd'hui, et nous montra, dans la salle ides mariages, le portrait de Napoléon, par Boucher, et celui de Joséphine, par Lefèbvre, tous deux étonnés de se trouver là ! Autour d'eux grelottent les portraits des ambassadeurs qui prirent part au congrès de 1748. Une particularité à noter, c'est que, comme la plupart de nos monuments parisiens, et comme la généralité des églises allemandes et belges, l'hôtel de ville d'Aix-la-Chapelle est en réparation. On restaure les escaliers, on remet dans son état primitif la (salle impériale et Ton peinturlure les murailles, qui, avec leurs bigarrures rouges ou bleues, leurs rosases^ leurs blasons et leur orpin, évoquent tant bien que mal le passé.
Il y a là des fresques superbes, par Rethel, VEntrée de Charlemagne à Paris, la Prise (Tlrminsul, le Tombeau de Charlemagne^ etc. Toutes d'un dessin énergique et fier, savamment composées, groupées de mains de maître, accusent peut-être quelque faiblesse de couleur. Ce reproche fut fait à Belhel, qui, abreuvé de dégoûts, finit comme Gros et se tua. Ses cartons achevés restaient heureusement pour permettre à ses rivaux de continuer sonœuvre. Les fresquessuivantes ont peut-être plus d'éclat que les siennes, mais ce n'est plus cette science parfaite qui accuse la main savante du créateur.
La brave femme ouvrit pour nous, comme elle le faisait
pour tous, une petite porte donnant sur un escalier étroit, tournant, glissant^ usé, et avec un sourire stéréotypé :
— C'est par là, dit-elle, que passaient les empereurs pour monter à la salle impériale. C'est par là que Charle- Diagnea passét
Jamais gentleman anglais, ami du confortable, ne consentirait à se rompre le cou dans cet escalier. Pourtant avec leurs armures pesantes, leur haute taille et leur pourpre traînante, les vieux empereurs se courbaient pour gravir ces degrés.
Devant Thôtel de ville, on a placé, sur une fontaine, une statue de Charlemagne, qui semble regarder le palais où il est né. A ses côtés, sur deux autres fontaines, deux aigles noirs, tournés vers lui^ le contemplent de leurs yeux muets. Le temps a déchiqueté les ailes de Tun d'eux; ils demeurent là, sous le vent, sous la pluie, avec leur carcasse de fer.
— Au moins ce né sont pas des aigles prussiennes, nous dit le guide.
Quand on a vu la chapelle et l'hôtel de ville, on a tout vu à Aix. La ville ne vaut pas une promenade.
Nous nous étions assis sur un banc, dans une façon de petit square, près de la station du chemin de fer. Auprès de nous, sur un banc, sous les marronniers, deux jeunes gens, lui et elle, se tenaient par la main, se regardaient et restaient muets.
Hermann et Dorothéel Une idylle de Gessnerl La pastorale allemande. Pourquoi l'humeur narquoise d'un Français veut-elle absolument que Téthérisation de cet amour allemand, — amour clair-de-lune — ait tout*sim*
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plement pour cause le nombre des barils de bière qui se boivent chaque soir dans les brasseries germaines? — Physiologistes, que nous voulez-vous ? — Laisséz-moi croire à la naïveté de ces frais visages, de ces bouches roses, de ces yeux de wergiss-meinnicht. Cet honnête pays a Tair si doux, -avec ses allures confiantes et lourdes. Il n'a point la fièvre, et les passions farouches ne le dévorent point. Qui va lentement, va longtemps! C'est un proverbe italien, qui semble faittout exprès pour l'honnête Allemagne. Mais que croire d'un tel peuple, quand un Henri Heine vous affirme que cette douceur est de la mollesse, cette patience de l'apathie et que « le patrio- « tisme de l'Allemand consiste en ce que son cœur se rét trécit comme le cuir par la gelée ? »
Ehl bien oui, terrible railleur, qui avez écrit à la fois le livre De l'Allemagne et celui de Lutèce, oui, je reconnais tous les défauts de vos compatriotes et je les déplore; je déplore leurs discussions aigres, leur colère soudaine et inutile, leurs haines d'un autre temps, leur lenteur et leur patience. Je'reconnais que cette pauvre Allemagne, en tous sens tourmentée, mal assise sur des institutions boiteuses, se contente de demander le Messie régénérateur, sans faire un mouvement pour aller à lui. Je le reconnais, qu'ils appellent sans cesse Arminius, l'Arminius du passé, au lieu de regarder s'il ne vient pas un Arminius dans l'avenir. Je reconnais qu'il s'élève audessus de ces villes endormies une épaisse fumée de tabac et de levure de bière, mais ce que je n'oublie pas, (pas plus que vous, satirique, qui gémissez des maux de la patrie), c'est le passé de cette race qui a donné
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LiUtber au monde^ et ^ui luttait déjà pour la liberté re* Ijgleuse à l'hère où nous n'étions pas éveillés encore à la lumière. Et ne Ta vez- vous* pas dit un jour, que le réveil viendra, que le Germain ne se contentera plus un jour de patries restreintes, et que le tonnerre est allemand aussi f
Ludwig Bœrne, que rAilemagne avait tant fait souffrir^ et qui aimait tant rAilemagne, a écrit ceci :
^ A vrai dire^ TAllemagne n'a rien accompli depuis trois siècles, et a souffert patiemment tout ce qu'on a voulu lui faire souffrir. Mais par cela même, les travauic, les passions et les jouissances n'ont pas épuisé son cœur vierge et son esprit chaste. Elle forme la réserve de la liberté et décidera le triomphe. Son jour viendra, et pour l'éveiller, il faudra peu de chose : un moment de bonne humeur, un sourire du sort, une rosée du ciel, un dégel, un fou de plus, un fou de moins... La cloche d'un mulet suffit pour faire tomber l'avalanche. Alors la France^ qui ne s'étonne pas de peu, cette France qui tout d'un coup a accompli en trois jours l'œuvre pénible de trois siècles et a cessé de s'émerveiller de ses propres œuvres, regardera avec stupeur le peuple allemand, et ce grand étonnement ne sera pas de la surprise, mais de l'admiration I »
Et qui sait? Ludwig Bœrne a raison peut-être. L'Allemagne a ses penseurs, ses philosophes et ses savants qui travaillent pour elle. Le touriste superficiel qui jette un coup d'œil rapide sur cet Inconnu, de Strasbourg à Aixla-Chapelle et qui juge cette nation par les garçons d'hôtel qu'il questionne ou les villes d'eau qu'il y ren-
fiO VOYAGES DMJN PARISIEN
contre, se représente TAIlemagne comme une façon de tapis vert où l'on passe six mois de l'année pour se désennuyer et se ruiner. Il ne soupçonne pas quelles souffrances, quelles idées, quelles luttes et quelles espérances se cachent dans ces cœurs trop concentrés ou trop timides pour se livrer à un étranger. Ce ridicule appareil militaire sur le Rhin lui fait hausser les épaules et la vue de quelque soldat battu par un caporal lui fait bondir le cœur. S'il s'en tient à la surface, il reviendra répéter tout enchanté que l'Allemagne n'est qu'un boulevard de Paris où le vin du Rhin coûte horriblement cher et qui produit des soldats à casques pointus et des verroteries à armoiries jaunes; que d'ailleurs on y rencontre de pittoresques montagnes et des forêts profondes» des pierres écroulées et des légendes à remplir la Bibliothèque Bleue; que les habitants y prononcent les p comme des b et vice versa, et que les femmes y sont blondes.
Et c'est tout.
Mais l'esprit songeur, celui qui, quelque peu agité par cette fièvre et ce malaise qui rongent plus ou moins les esprits non satisfaits, celui qui veut se rendre compte du temps où il vit et de ceux qui y vivent, celui-là ne s'en tiendra pas à ces observations de table d'hôte ou de bateau à vapeur, et sous ce calme flegmatique, sous cette lourdeur insecouable, sous ce flegme exaspérant, il découvrira peut-être quelque éclair de pensée profonde, et le vaste espoir d'une régénération prochaine. Puis, l'Allemagne, ce n'est pas ces ruines ou ces décors, ces villes enchanteresses, ces surprises et ces beautés.... L'Allemagne^ c'est aussi, et c'est surtout, ce savant qui^ dans sa
LE RHIN ALLEMAND til
chambre, enfermé toujours, étudie, compulse, découvre, annote les textes romains, recherche Torigine des lois, les principes du droit des gens et ceux de la pensée humaine. C'est ce poëte qui enseigne à la foule le beau, le bien. Futile, la vérité, la liberté. C'est ce traducteur qui, toute sa vie, sans gloire, presque sans profit, fera connaître aux siens nos poètes à nous, nos philosophes, nos historiens et jusqu'à nos romanciers. L'Allemagne, c'est l'esprit qui ne se livre pas, qui attend, qui cherche et qui grandit dès qu'il a trouvé. L'Allemagne, c'est dans le passé Luther et Mélanchthon, c'était hier Goethe, Schiller, Mozart, Beethoven, c'est aujourd'hui Strauss, etFuerbach, — et bien d'autres! — c'est J.-J. Wagner, et c'est Gervinus.
Ainsi, pensais-je, tandis que le wagon m'emportait en courant à travers ces vastes plaines ensoleillées, tandis que les coteaux boisés et le sommet du Louisberg disparaissaient au loin, et, quittant ce pays dont je n'avais vu qu'une parcelle (montagnes du Harz, forêts de la Souabe, où êtesvous?), je murmurais le nom doux et triste de l'Allemagne poétique : Teutonia /...
Debout, Teutonia!,.,
Goiniiie (laoi il fiittt choisir son itinéraire. — Vcrvierg et Quiévrain. ^ Spa. ^
— Bruxelles. — Un premier coup d'œil. — Le Mannekeu-Piss. — Le tir national. — L'Hôtel-de- Ville. — Le musée de Bruxelles. — Un peintre national. — M. Wiertz. — Bruxelles. — La nuit. — Le Xeri-Goi)ier.
— Le dimancbe à Braxelles. — Le roi Léopold. — M. Rogter.
On se fait tout d'abord une idée bien différente de la Belgique selon que Ton y entre par TAllemagne ou par la France. Sur la ligne de Paris à Bruxelles, Quiévrain est la station où Ton vous fait descendre pour la visite des bagages. Si vous êtes parti le soir de Paris, il est à peine jour quand vous passez la frontière. Les bagages sont apportés au hasard dans une sorte de grange où les douaniers vous demandent — avec cet accent semi-nigaud, • semi-narquois, que vous allez désormais rencontrer partout — si vous n'avez rien à déclarer. La visite faite, on passe à côté, dans une petite salle où des garçons, encore endormis, colportent des potages maigres. On s'installe, on s'assied) on se réconforta tout en bâillant, et, tout en regardant d'un œil attristé le lugubre papier à fleurs
jaunes dont la salle est tendue, on écoute les plaintes de ceux qui ont mal dormi, les imprécations des victimes de la douane et les menaces des mécontents. Peu à peu» une vague mélancolie s'empare de vous, et, pour peu qu*il fasse froid ou que la pluie tombe, vous maugréez, serrant contre vous les larges plis de votre mac-farlane : — Hélas 1 est-ce donc la Belgique?
Eh! non, non en vérité, ce n'est pas elle. Il fallait entrer dans ce petit pays, en plein jour, par un beau soleil, et, parti tout-à-l'heure d'Aix-la-Chapelle, au milieu d'une symphonie de consonnes allemandes, arriver joyeusement à Verviers, en plein concert de voyelles françaises. Ce petit coin de terre, tout ombragé, tout verdoyant, tout accidenté comme à plaisir, éveille le sourire. On a laissé derrière soi les hauts fournaux et l'usine immense de la Vieille-Montagne; on trouve un Eden, un Eldorado, une vallée de Tempe, — Pepinster, et là-bas, parmi la verdure, Spa, sa roulette et ses mirages!
Grâce aux wagons, il ne faut que quelques heures pour aller de Spa à Bruxelles. On traverse rapidement ce beau paysage: bien loin disparait Chaudefontaine, où Charlemagne allait se baigner autrefois, où l'on entend aujourd'hui des concerts; Liège montre ses cheminées fumantes et ses clochers d'églises, puis se perd tout entière dans la brume de l'horizon. Après Louvain, on arrive à Bruxelles. Mais on a pu déjà admirer ce gras et vert paysage, cette riche campagne, ces arbres chargés de fruits; on a pu écouter aussi quelque conversation librement tenue, en wagon, et respirer quelque peu de cet air pur qui est celui de la liberté.
J'aimo Bruxelles. C'est une ville élégante sans faste, coquette sans prétention, gaie comme Paris en ses bons jours. Elle a bien ses défauts, comme tout le monde, et le Manzanarès de cet autre Madrid ne vaut pas le Rhin. Ce méchant ruisseau bourbeux a d'ailleurs le tort de couler sous le pseudonyme de la Senne. Tout au plus mériteraitil de s'appeler la Bièvre. Encore s'il était simplement petit! Mais il est dangereux et ses riverains savent ce qu'il en coûte de respirer ses eaux méphitiques. J'ai vu Bruxelles plusieurs fois, Bruxelles au repos et Bruxelles en liesse. Mais il ne faut jamais voir une ville un jour de fêle. Sa* physionomie habituelle a disparu; elle se couvre d'ornements comme d'un masque, et ceux-là qui la verraient seulement telle qu'elle est aux grands jours la jugeraient bien mal.
Bruxelles donc est la plus charmante et la plus coquette des villes, après Paris, qu'on me permettra bien de placer en première ligne. Les Prussiens, il est vrai, donnent à Berlin le pas sur Bruxelles et sur Paris, mais les Prussiens ont leur raison pour cela. Bruxelles est justement fîère de sa grâce toute moderne, de sa propreté, de sa blancheur, de sa gaieté, et aussi de ses derniers vestiges flamands, qui lui donnent en certains endroits le pittoresque et romanesque aspect d'une ville du moyen'âge.
Il faut voir le Bruxelles moderne, du haut du boulevard Botanique, par un beau temps, lorsque le soleil étincelle sur ces maisons blanches, çà et là parsemées et égayées de toits rouges. Quant au vieux Bruxelles, il est tout entier dans cette superbe place de l'Hôtel-de-Ville, avec ses maisons di^ xvi° sjècle, ciselées, fouillées, dorées,
leurs toits immenses percés de clochetons gracieux s' élevant par degrés et se découpant sur le ciel. L'Hôtel-de-Ville est un chef-d'œuvre; on montre, sous la voûte du portail d'entrée — ce merveilleux portail magnifiquement sculpté — un clou où, dit une légende, l'architecte se serait pendu, en reconnaissant je ne sais quel défaut dans son œuvre. L'Hôtel-de -Ville de Bruxelles n*est pas le seul monument qui ait une légende pareille. Presque tous les chefs-d'œuvre de Tart, s'il fallait en croire les chroniqueurs — et peut-étre.doit-on les croire — auraient porté malheur à ceux qui les ont créés.
Chaque année, à partir du 22 septembre, Bruxelles célèbre, pendant quatre jours, l'anniversaire des combats qui affranchirent la Belgique de la domination des Hollandais. Ces jours-là, le monument des martyrs des Journées de Septembre est recouvert de draperies noires semées de larmes d'argent, et à Téglise Sainte-Gudule, l'évéque célèbre un service solennel en l'honneur de ceux qui sont tombés pour la patrie.
Ce jour-là encore, le Manneken-Piss, ce palladium de la cité brabançonne, est recouvert de ses habits de garde civique, et il a^ lui aussi^ sa part de triomphe. Ce Manneken-Piss est, on le sait, une fontaine d'étrange nature dont les habitants de Bruxelles ont fait de tout temps un fétiche. Figurez -vous une statuette minuscule, en bronze, perchée dans une niche et fournissant de l'eau d'une façon plus naturelle que convenablCé On ose à peine s'arrêter devant ce monument d'étrange nature dont les Bruxellois sont fiers comme les Vénitiens du Lion de Saint-Marc. Au temps jadis, pârait-il, Bruxelles était
HUIT JOURS EN BELGIQUE Wf
assiégée. Le ftls du bourgmestre disparut un jour de chez son père , et Ton crut qu'il avait été massacré ^ par les ennemis. Mars jugez de la joie des parents et de teur surprise en le trouvant un matin, sur les remparts, le visage tourné vers l'ennemi et dans Tattitude de Gulliver éteignant Fincendre du palais royal de Lilliput. On cria au prodige; on éleva une statue au courageux marmot qui traitait un peu l'ennemi comme Cambronne les Anglais, et le Manneken-Piss devint un des trophées de Bruxelles. Ce petit bonhomme de bronze jouit, m'a-t-on dit, d'un rente de six cents francs qu'un enthousiaste lui a léguée jadis, et il a le droit de ehamarrer sa petite poitrine d'une infinité de plaques et de croix. Image fidèle de certains serviteurs dévoués toujours à l'ordre régnant, îl a souvent changé de costume sans changer de position, et ce fonctionnaire de bronze, qui se pavane en uniforme de garde civique, port« la croix de Saint-Louis que lui donna jadis Louis XV, et accepta de Napoléon le titre de chambellan après avoir coiffé le bonnet rouge sous Robespierre.
L*Hôlel-de-Ville de Bruxelles, dont j'ai tout à l'heure parlé trop rapidement, est une merveille véritable. Il faut voir Sa tour superbe, immense jet de pierre dentelée se découpant sur le ciel noir. En faceest la Maison du Roiy un des derniers efforts de l'architecture ogivale à sort déclin et que Charles-Quint fit construire. C'est là que furent enfermés les comtes d'Egmont et de Homes, les « comtes sans tête,» tous deux coupables d'avoir parlé du droit des faibles et résisté à une main de fer. A l'endroit où leurs têtes sont tombées, il y a trois cents ans,
on élève aujourd'hui une statue à ceux qu'on appelle les martyrs. L'histoirejuge les hommes. Etquijugerhistoire?
L* Allée verte est célèbre à Bruxelles comme le bois de Boulogne à Paris et tout aussi injustement. Les pauvres arbres chargés d'orner ces longues promenades reotilignes m'ont toujours semblé des forçats. Point de liberté; quand ils veulent pousser quelque branche hors de l'alignement, on leur coupe tout net ce jet de sève inopportune. Aussi bien l'ennui de l'arbre rejaillit-il sur les hommes. On mourrait de bâillements s'il fallait éternellement se promener dans la F«îr«eAWée. En revanche, j'ai visité le Parc, ce charmant et verdoyant Parc, garni de pelouses qui valent bien celles de Versailles. La verdure des arbres, plus sombre que celle des Tuileries (nous allons vers le Nord), répand son ombre de tous côtés. Mais la plupart des statues du Pare sont écornées, le nez brisé, les doigts cassés. Ce sont les Hollandais, parait-il, qui en 1830 n'ont pas voulu quitter Bruxelles sans en emporter un souvenir.
Saintr-audule, la cathédrale de Bruxelles, est un amas superbe de styles divers, depuis le gothique le plus sombre jusqu'au rococo le plus surchargé de rinceaux. On a cru devoir blanchir l'intérieur deréglise, ôtces tons de plâtre refroidissent singulièrement TelTet des vitraux et de ce chœur sombre autour duquel rayonne un demicercle de tombes; la chaire en bois sculpté est, comme dans presque toutes les églises de Belgique, une des curiosités de l'église. Elle date tout au plus du xvii* siècle et l'artiste, qui chercha évidemment à donner à son œuvre l'originalité si naturelle aux artistes du moyen
âge et à pasticher certains détails, a semé ses sculptures, représentant Adam et Eve chassés du paradis, de co-" quettes bizarreries. Par exemple, en sculptant en même temps que le premier homme plusieurs animaux de la création, il a placé le paon à côté d'Eve et le perroquet à côté d'Adam. On a beaucoup loué cette intention satirique. Mais ce qui semble très-charmant de raillerie narquoise dans les œuvres du xiv« siècle a je ne sais quoi de maniéré et de recherché dans celles du siècle de Louis XIV.
.Sainte-Gudule, Téglise au nom terrible, a ses chroniques et ses légendes. On montre, contre les colonnes de la grande nef, quatre statues de saints qui sont Tœuvre d'un empoisonneur, Jérôme Duquesnoy, assassin de sou frère. Il y a encore une histoire d'hosties poignardées et devenues sanglantes, qui fut cause, au xw siècle, de la condamnation d'un grand nombre de Juifs. Le moyen âge est décidément une riante époque.
Je suis de ceux qui jugent d'une ville par ses musées, et j'ai fait le voyage d'Anvers pour regarder pendant dix minutes la merveilleuse Descente de croix de Rubens. Le musée de Bruxelles ne vaut certes pas celui d'Anvers, mais îl a bien son prix. Je me suis arrêté longtemps devant le Martyre de saint Lièvin, de Rubens, qui est certes la plus tragique des compositions imaginables. Je croyais, que les seuls compatriotes de Zurbaran ou de Goya pouvaient aller jusqu'à ce degré d'horreur. Figurez-vous un martyr à qui des bourreaux arrachent la langue avec des tenailles; la barbe blanche du saint, qu'un tourmenteur tire brutalement, est sanglante, et des chiens se dispu-
350 VOYAGES D'UN PARISIKN
tent la langue arrachée, qu'un autre bourreau leur naoïi-tre en la tenant en l'air. Ce tableau nous a appartenu autrefois. Il figura longtemps dans Téglise des Jésuites de âand. Acheté par Louis XVI, il fut rendu plus tard à la Belgique.
Le musée de Bruxelles possède encore plusieurs tableaux de Bubens, des Yan-Dyck, la Vie de saint Benoit par Philippe de Champaigne, un admirable portrait de Thomas Morus par Hans Holbein, et un David Téniers vraiment curieux. C'est un Intérieur de corps de garde. Des soldats sont couchés sur des lits de camp, d'autres Aiment, jouent aux dés, boivent; une patrouille ramène un prisonnier que l'officier du poste examine avant de rinterroger. Tout cela composé avec un soin infini; mais la malice du tableau est celle-ci : ces soldats, ce sont des singes revêtus de l'uniforme vert des soldats espagnols; ce prisonnier, c'est un pauvre chat habillé de rouge et qui tremble fort devant les soudards. J'imagine que Decamps aura pris dans ce tableau de Téniers l'idée de ses spirituelles métamorphoses, et que les Singes critiques de notre peintre français sont un peu les parents des Singes soldats du musée de Bruxelles.
A l'extrémité du boulevard de Waterloo, sur la route de Bruxelles à Boisfort, s'élève une tour massive, percée de quelques meurtrières, qu'on appelle la porte de Hal. Dans cette tour, dernier vestige des vieilles fortifications de la ville, on a établi un intéressant musée d'antiquités sous le nom de Musée des Armures, J'ai vu- là des boiseries et des verreries inestimables, les bannières poudreuses des anciennes corporations de Bruxelles (les fruitiers
arborent orgueilleusement la pomme du paradis terrestre), l'armure de Charles-Quint, et le cheval, assez bien conservé, que montait Philippe II lors de sa première entrée à Bruxelles. Le musée vient de s'enrichir d'une intéressante relique. C'est un diptyque en marbre qu'Honorius envoya, je crois, à l'évèque de Tongres, pour lui annoncer qu'il venait d'être fait consul. Ce diptyque précieux représente et nous fait connaître dans tous leurs détails les jeux des cirques romains. Nos archéologues ne tarderont pas à l'étudier comme il le mérite.
Mais un musée dont Bruxelles se montre assez fière et que je trouve d'un goût douteux, c'est le musée Wiertz, qui semble élevé tout exprès pour perpétuer les haines ridicules qui divisent les nations. Les Français sont exposés, en entrant dans le musée Wiertz, à se heurter contre plusieurs toiles assez désagréables. S'il fallait en croire ces tableaux, la férocité serait la note dominante de notre caractère national, et nous ne serions pas bien sûrs d'avoir gagné la bataille d'Austerlitz. Tout cela paraîtrait simplement bouffon, s'il ne se trouvait pas un public parfois nombreux j^our admirer le talent du peintre et son patriotisme.
J'ai même entendu dire et j'ai lu, Dieu me pardonne, que M. Wiertz avait du génie. Le génie! Voilà un mol dont on abuse bien facilement, précisément peut-être parce qu'on en devrait être avare. M. Wiertz a peiiit, c est-à-dire représenté, rendu visible et comme palpable... Quoi?... la dernière minute d'un condamné à mort, sa dernière pensée f Figurez-vous, au milieu d'une brume sanglante, réchafaud, le bourreau, la victime, la létc tombant et
9!» VOYAGES D'UN t>ARlSIEN
dans un dernier regard, revoyant d'un seul coup d'œîl son enfance, sa jeunesse, ses joies et ses douleurs passées, sa vie tout entière, pendant que l*âme monte doucement versDieU:^ accompagnée d'un chœur de séraphins. Avez-vous compris? Vous étes-vous figuré ce que peut être un tel tableau ? Irréalisable par la plume, comment peut-il être possible au pinceau? M. Wiertz a entassé couleurs sur couleurs, opposé demi-teintes à demi-teintes, fantaisies hybrides à imaginations hétéroclites , et il a abouti à couvrir de visions insensées une toile immense, que beaucoup de gens baptisent du nom de chef-d'œuvre. De la peinture philosophique, bon Dieu I Faites nous donc de la peinture picturale t
D'autant plus que, par une singulière contradiction, M. Wiertz expose dans son musée fantastique de véritables trompe'Vœil à côté de ces toiles terriblement comiques. Vous pouvez à la fois regarder chez lui et la Liberté brisant le dernier canon, et une jeune fille se déshabillant derrière une porte enlr'ouverte; un coin de l'enfer et un boule-dogue dans sa niche; la déesse de l'avenir et le portier endormi sur sa chaise ! Et lorsqu'il copie ainsi servilement la nature comme une lettre morte — ce qui n'est pas plus de l'art que de la peinture —M. Wiertz arrive à une puissance de coloris certainement rare. Que n'a-til été tout bonnement un peintre ordinaire? il aurait fait peut-être un artiste hors de pair I
Pour ne point quitter les peintres, c'est à Bruxelles que j'ai pu voir, pour la première fois, une œuvre de Gaspard de Crayer. Crayer est pour nous un peintre à peu près inconnu. Je ne sais même pas si le Louvre pos-
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sède un seul de ses tableaux. Et Crayer est un grand artiste. Jordaens n'a pas un coloris plus puissant, une touche plus large. Quelle page superbe, vraiment digne de toute admiration que ce chevalier Donglebert et sa femme en adoration devant le Christ mort, au musée de Bruxelles. On comprend alors le cri de Rubens. Rubens, dit-on, vint à Anvers tout ^xprès pour connaître Gaspard de Crayer. Celui-ci, qui devait subir tout entière Finfluence du grand Peter- Paul, lui montrait son atelier, lorsque tout à coup Rubens s'arrêta : — Crayer, Crayer, dit-il, personne ne vous surpassera!
Mais ce n'est pourtant ni pour ses musées, ni pour son jardin botanique aux serres féeriques, ni pour ses théâtres que j'aime Bruxelles. J'aime Bruxelles, parce qu'on y voit tout, on y lit tout^ on y dit tout. Là les sergents de ville m'ont semblé jouir grassement des bienfaits d'une sinécure. Ils vous ont un air reposé qui fait plaisir. Un soir, en rentrant du théâtre, je sonne vainement à la porte de l'hôtel. La porte reste close. En Parisien véritable, je m'adresse à un sergent de ville et le prie de me faire ouvrir la porte rcfractaire. — Et de quel droit? me dit-il. Est-ce qu'on n'a pas « la faculté » de vous laisser dehors! — Sans doute, mais si je reste dehors, où passerai-je la nuit? — Ma foi, dit le brave homme, en me montrant sur la place des Nations des bancs inoccupés, au mois d'août il n'est pas malsain de dormir à la belle étoile. Je vous conseille de vous asseoir là et d'attendre le jour! — J'étais stupéfait. Sur les bancs dormaient paisiblement des grappes d'hommes assez philosophes pour se passer d'un toit d*ardoises. Loin de les troubler, le sergent de
ville, étouffant ses pas sur le sable, paraissait veiller sur leur sommeil. Et que faisaient de mal ces braves gens? A peine pouvaient- ils commettre quelque méfait... en rêve!
A Bruxelles, comme à Paris, le théâtre joue un grand rôle. On se croirait d'ailleurs sur le boulevard Montmartre à lire les affiches du théâtre du Parc ou des Galeries Saint-Hubert. On applaudit là-bas %n même temps que nous nos nouveautés, et parfois même un peu avant.
Mais les pièces qui réussissent à Paris, n'obtiennent pas facilement le même succès à Bruxelles. Les Belges pnt leurs sympathies et leurs antipathies, et veulent bien juger par eux mêmes. Ils essayent même, et avec succès, de fonder un théâtre vraiment belge, et de décentraliser Tart dramatique. Hélas ! à peine les ailes leur ont-elles poussé, que leurs auteurs dramatiques veulent se faire applaudir à Paris. Il y a à Bruxelles un théâtre flamand, où Ton joue des opérettes et des pantomimes. Je voudrais y voir un théâtre français, qui n'emprunterait à Paris aucune de ses comédies, aucun de ses drames.
La nuit venue, toute ville allemande qui ne veut point se compromettre, se renferme, se barricade et-laisse ses rues désertes. Il n'en est pas ainsi de Bruxelles, et ses rues, fort animées le jour, s'allument et se fardent pour la nuit. Dans ses innombrables brasseries, des légions de buveurs s'engouffrent. Les cafés, ces envahissants cafés qui menacent de représenter à eux seuls toute ville moderne, rayonnent et s'emplissent de fumée et de bruit. On y boit beaucoup de bière, du faro, du Xeri-Cobler, — (souvenezvous de ce nom) du XexUCobîer, délicieux mélange de
madère, de flgaes^ d^oranges et de vanilles qu'on aspire avec un chalumeau.
Le dimanche, Bruxelles se promène comme Paris. Les équipages ordinaires du riche et charmant quartier Léopold cèdent le pas aux piétons qui défilent en habits de fêtes. Le jardin botanique est envahi, et le boulevard de Waterloo transformé en promenade. Quelquefois, au milieu delà foule, passe en saluant un grand vieillard, à Tallure ferme et douce à la fois, le nez droit et fin, Tœil profond, la bouche spirituelle et railleuse, un grand air de majesté et de bonhomie répandu sur toute sa personne. II salue à droite et à gauche^ et si vous demandez quel est cet inconnu qui répond d'un air si affable à tant de marques de sympathie et de respect : — Mais c'est le roi, vous répondra-t-on. Ce passant, c'est le souverain, c'est S. M. Léopold, le plus éclairé des hommes et celui de tous les rois qui aura été le meilleur parce qu'il Ta été le moins. Nous nous étonnons beaucoup, nous autres Français, toujours prêts à chansonner le chapeau gris ou le parapluie de la monarchie, de ce roi qui paraît sans royaume parce qu'il est sans gardes, de cette majesté qu'on coudoie et qu'on salue, et de ces honnêtes princesses qui marchent à pied. Mais les Belges y sont habitués, ils ont la bonne fortune et la bonne habitude du respect. Un jour, dans une fête, les sergents de ville sont forcés de faire élargir le cercle. Dans la foule se trouvait M. Van denPeereboom, ministre de l'intérieur; un sergent de ville le fit reculer comme les autres, et même avant les autres. Vous croyez que le ministre se ftcha? — Il est dans son droit, dit M. Van den Peereboom, en souriant.
Le roi des Belges est très-aimé. Un de ses historiens a dit de ce souverain qui apprit à connaître les hommes par les événements et commença son éducation par le champ de bataille et le malheur, que « depuis qu'il règne, il n'a pas fait peut-être une seule faute. » Il n'en a même pas laissé faire sans la corriger. Son esprit éclairé voit tout et comprend tout. Il connaît l'art difficile de payer de bons mots quand il le faut, et si plus d'une fme repartie apocryphe court sous sa signature, c'est que le proverbe a raison, ej que l'on ne prête qu'aux riches.
Et le roi n'est pas le seul qui se promène à pied, sans façon, comme vous et moi. J'ai rencontré plus d'une fois le comte de Flandre, ou le duc de Brabant, ou la duchesse elle-même, en voiture découverte, M™* de Namur à ses côtéset ses enfants sur ses genoux. M. Charles Hogier, qu'il ait le portefeuille ou non, va et vient à travers rues comme un bon bourgeois. A le voir, la démarche lente, le sourire plein de bonhomie, un peu courbé, très-aise de sa canne, on ne se douterait jamais que ce petit homme a fait quelque peu la révolution de 1832. Mais, quand il ôte son chapeau, lorsque ce front large et fier apparaît avec sa forêt de cheveux blancs, quand ces yeux énergiques s'animent, lorsque cette taille robuste se redresse,on reconnaît d'un coup d'œil un de ces tempéraments de résistance et d'ardeur comme une génération enflammée en produisit à la fois dans les arts, dans les lettres, dans les sciences et la politique.
A Bruxelles comme à Paris, Ton vit un peu dans la rué. Il suffît de rester quelques heures dans les galeries Saint- Hubert, ces galeries vitrées, qui rendent fier tout
Bruxellois, pour voir peu'à peu circuler le Bruxelles qui porte un nom. Bruxelles a un tout Bruxelles^ comme Paris a un tout Paris. Sans cela vraiment, quelle jalousie! Bruxelles, en effet, n'a qu'une ambition, celle d'être surnommée, comme Marseille, un petit Paris, — lorsque Bruxelles est mieux que cela , ~ lorsque Bruxelles est Bruxelles !
S38 TOTAGKS D'UN PAHISIKN
llalines. — L'Hôtel-de-Ville de Louvain.— Gand.— Artevelde.— Les dédains de Froissait. —Van Eyck. — Bruges. — Encore les goides. — L'hôpital Saint-Jean. — Memling. ~ La légende de la cheminée de Bmges. — X^ turfeih coolear locale.
Je me réveillai, un matin, au bruit du clairon. Sovs mes fenêtres passait, gaillardement traînée par des chevaux superbes, le conducteur entonnant belliqueusement une fanfare, la voiture de poste qui fait le service de Bruxelles à Waterloo. — Waterloo 1 Je n'aurais eu garde de manquer ce voyage. Mais la perspective de voyager avec une douzaine d'Anglais , patriotiquement enveloppés dans leurs plaids^ n'était point faite pour me tenter. Je voulais d'ailleurs réserver Waterloo pour l'heure dernière, et, toute fraîche , remporter à Paris cette Impression du champ de bataille. N'y avait-il pas au-surplus Anvers, et Gand, et Bruges, et Louvain, et Malines, qui me réclamaient?
Malines est la plus curieuse des villes. Triste, aban-
donnée, avec ses rues envahies par Therbe, elle n'en conserve pas moins un cachet intéressant. Certains de ses carrefours n'ont point changés depuis le xvi^ siècle; elle a des maisons sculptées, incrustées de pierres vertes ou violettes ; elle a surtout son église, Saint-Rombault, qui est admirable. On ni'y a montré un Van-Dyçk superbe, mais comme dans toutes les églises belges, ce tableau est couvert d'un voile que le sacristain seul peut lever; d'où, pourboire. Il est % remarquer que Matines n'a pour tout monument qu'une église. Ville essentiellement religieuse, elle a laissé à Louvain cet Hôtel-de- Ville célèbre que le Parlement de Londres veut imiter, qu'il surpasse en grandeur, mais qu'il n'égale pas.
A Malines on construit, je pense, un quartier neuf. Les maçons envahissaient la ville. Maisons inutiles. La ville, on le sent, est déserte. Les maisons hautes ont peu d'habitants. L'herbe pousse entre les pavés. Risquez-vous dans certaines rues, les habitants, d'un œil effaré, vous regarderont braver leur solitude. Sur la Grande-Place, Marguerite d'Autriche, représentée en marbre et enfermée dans un cercle, tourne le dos à ce sombre édiûce'à poivrières qui semble une bastille et qui n'est qu'une halle ; elle songe à la grandeur déchue de sa bonne ville, au temps où Malines, qui fournissait les canons de Charles-Quint, voyait chasser le cerf à travers rues... Et les maisons ornementées baignent tristement leurs seuils, devenus vierges, dans les tristes eaux de la Dyle.Il parait que, outre les congrès religieux, Malines fabrique de la dentelle. On veut du moins nous le faire croire. Mais d'une dentelière, je n'ai pas aperçu le bout de l'ongle.
Louvain n'est certes pas très-gai. Mais la ville est riante à côté de Ma Unes. Puis^ en regardant ce merveilleux Hôtel-de-Ville, masse de dentelles, Alhambra européen, chef-d'œuvre de Tàrt libre et fier, entassement mignon de ciselures délicates, de statues charmantes, de fenêtres, de clochetons, on songe à ceux qui le construisirent, à ces artistes qui, délaissant les basiliques, construisaient les monuments populaires, les c^athédrales de la commune, les églises^ de l'affranchissement. On les revoit ces échevins, ces marchands, ces foulons, ces brasseurs, ces forgerons, ces drapiers, forces vives de la nation, mains de fer, âmes de feu, disputant pied à pied, arrachant leurs franchises, affirmant leur conscience dans l'Hôtelde- Ville, — la maison commune^ la maison de tous, ~— baptisant leur beffroi, qui sera la voix de la cité, qui sonnera les heures sacrées de la joie et de la douleur, qui, tout haut, parlera pour tous, qui jettera par-dessus la tête des rois sa grande voix d'airain , et appellera la foule à la grand'messe de la liberté. Et l'on a cepentlant longtemps ignoré le nom de l'homme qui fît ce chef-d'œuvre, qui représenta en pierre Timage de l'émancipation. Dieu merci 1 on le connaît à présent. Il s'appelait Mathieu de Layens.
De cette foule des héros de la bourgeoisie, souvent anonymes, émergent les mâles figures dé Jacques et de Philippe d'Artevelde. Qui sait tout ce que ces tribuns, semblables à notre Etienne Marcel, ont fait pour l'avenir du monde? Il faut lire l'histoire des Flandres, à cette époque, dans les chroniques de Froissart. Quelque dédain que le bonhomme ait pour les Flamands, ses récits nous
les font admirer. Ce brave Froissart, toujours prêt à admirer la moindre passed'armes d'un clievalier, garde toutes ses plaisanteries pour les pauvres vilains : « Il n*était, dit-il, u)ie bien subtil à faire guerre ni siège, car de sa jeunesse il n'y avait été point nourri; mais de pêcher à la verge aux poissons en la rivière de l'Escaut et du Lis : de cela faire avait-il été grand coutumier. » Ce qui n'empêchait pas le navieur Philippe de fonder les libertés de la Flandre et de tailler en pièces les troupes de Louis de Mêle et ceux des bourgeois qui aimaient le comte moult de lès eaux.
Étant à Gand, j'ai longtemps erré, à travers les rues, demandant l'endroit où l'on avait élevé une statue à Artevelde, mais, dans cette grande ville, nul n'a pu m'indiquer la statue que je demandais. Les Belges sont d'ailleurs fort habiles à faire la sourde oreille et maintes fois semblent ne pas comprendre ce que vous leur demandez. Il y a, je crois, au fond du meilleur d'entre eux une petite jalousie qui les porte à s'égayer aux dépens de ce Français, si narquois chez lui, si mal en point à l'étranger. Toujours est-il que je n'ai pas vu la statue du Tri6Mnrf« Gand^ inaugurée, je crois, en 1863. Mais j'ai vu l'Hôtêl-de- Ville, avec sa façade italienne et ses ogives, pauvre superbe monument qu'on laisse se détériorer et qui allonge sa façade noircie, tandis que de hideux tuyaux de conduite pour les eaux pluviales grimpent le long de ces dentelures comme des limaces de zinc. Puià, les carreaux brisés, les escaliers usés, une petite porte avec des lettres peintes a ia main : Conservatoire ! L'aspect d'une ruine, une façon de Tour Saint-Jacques avant les réparations, ce
qu'il y a de plus triste au monde : une ruine habitée.
A deux pas de là est le beffroi. Un jour, c'était le 16 février 1540, le duc d'Albe y conduisit Charles-Quint, le fit monter tout au haut et lui montrant la ville : — Nid •de rebelles qu'il faut détruire, dit-il. Foyer d'incendie qu'il faut étouffer î Charles-Quint avait demandé à François 1er* permission de traverser la France pour aller châtier les Flamands révoltés; il était parti courroucé; il avait bravé ses conseillers et tenté la bonne foi du roi-chevalier qui pouvait changer en prison le palais de Fontainebleau ; il avait livré le sort de l'Espagne à un ennemi redoutable, et l'empereur d'Allemigne s'était vu un moment à la merci du roi de France. Charles-Quint regarda le duc d'Albe et lui dit : — Duc, combien croyez-vous qu'il faille de centaines de peaux d'Espagne pour faire un gant de cette taille ? — Et le duc s'inclina. Le lendemain, l'empereur Charles recevait la soumission des révoltés et les Gantois payaient d'une amende leur velléité dedélivrance. Aujourd'hui Gand n'appartient plus au roi et sur ses monuments s'étale, comme sur les aigles romaines, les lettres ftères : — S. P. Q. 6. — Le peuple et le Sénat de Gand I
A Saint-Bavon, la cathédrale de Gand, comme a THôtelde- Ville, on vous montre des carreaux brisés. Vitraux superbes que la populace brisa à coups d'arquebuses en criant Vivent les gueuayl L'église est belle, avec ses voûtes et ses arêtes élancées^ mais ses colonnes du xiii^ siècle sont encombrées d'un amas de marbres et de tombeaux noirs ou blancs, ennuyeux, sans pensée et sans poésie. Il faut entrer dans le chœur pour rencontrer m
véritable souvenir du moyen âge^ ce cordon d'écussons dont les couleurs, les dorures et les hermines éclatent encore et qui couronne le chœur tout entier. C'est là, dans ce chœur même, que Philippe II a tenu le dernier chapitre de Tordre de la Toison d'Or. Les chevaliers étaient assis chacun au-dessous de. son écu, sur ces stalles de chêne où les armoiries sont répétées soigneusement.
Un peu plus loin, tout à coup le guide sourit, tire 4in petit rideau de toile verte, découvre un tableau et dit: — C'est V adoration de V agneau des frères Van Eyck.
Tout chef-d'œuvre est indescriptible ; il faut le voir, rétudier, l'admirer. Mais ce chef-d'œuvre des Van Eyck, cette adoration de l'agneau mystique, cette scène de l'Apocalypse, les anges et les saints, les patriarches et les apôtres agenouillés devant l'agneau divin! Il faut le contempler. L'art flamand primitif n'a rien produit de plus parfait que cette Vierge, vraiment divine, pensive, l'œil profond, illuminée d'un reflet d'en haut. Ce sombre saint Jean, cet Éternel qui semble vêtu d'or, créations d'un artiste plein de foi, inimitables merveilles.
Les frères Van Eyck se sont peints eux-mêmes dans le groupe de la foi nouvelle, et vraiment ils en avaient le droit, ces croyants, ces confesseurs, ces fervents qui mouraient palette en main, qui consacraient tant de soins et de veilles à leur œuvre et qui la signaient modestement Als ich Kan, ( Comme je puis t )
Voyez ce paysage. Au loin, derrière le groupe sacré, se profilent, dans la brume azurée, les tourelles de la Jérusalem céleste, la terre promise, la grande cité des élus.
36i VOYAGES D'UN PARISIEN
Et dire que ce chef-d'œuvre aurait pu être brûlé, comme tant d'autres, par ces faoatiques qui s'appelaient euxméme^ les briseurs d'images !
On marcherait longtemps à travers les rues de Gand sans se lasser de ses maisons bizarres» de ses pignons à l'espagnole, de ses, canaux immenses, de ses carrefours. Le Béguinage, une ville en miniature dans la ville même, a ses rues étroites, et de petites vieilles y glissent comme dénombres. De tous côtés d'ailleurs, des couvents; çà et Ih, des tours écroulées, derniers vestiges des anciennes fortifications. Déjà le flamand est la langue générale. Les affiches, même légales, sont imprimées à la fois en flamand et en français. On se croirait au temps du duc d'Albe et les Pays-Bas revivent comme autrefois. A Bruges, il semble qu'ils n'aient jamais changé.
Bruges est resté dans ma mémoire comme- la vision d'une ville du temps passé que la vie moderne n'aurait aucunenaent entamée; vieilles maisons, carrefours étranges, sombres ruelles, canaux, places resserrées et désertes, de vastes rues où le pavé se hérisse, où les rares passants errent, dirait- on, mystérieusement. On se croirait en- plein moyen âge, n'étaient ces efl'royables guides, sur lesquels je reviens toujours et qui vous harcèlent et vous tiraillent d'une façon sauvage. On cède au dernier venu et l'on écoute ses explications banales. Mais cette fois nous étions véritablement mal tombés. Point ou peu de renseignements, une tête dure à l'entendement, un guide tout troublé dès qu'on l'arrélait dans sa leçon. Nous voulions déjeuner. 11 nous entraine dans un restaurant, et pendant que nous mangions très-modestement
dans la salljî commune, H s'empiffcaît gaillardement à Toffice, si bien que la carte à payer s'éleva assez haut et que le guide sortit titubant. Il essaya de nous prouver que la nourriture était comprise dans la journée que le voyageur payait au guide, et nous conduisit à la cathédrale de Saint-Sauveur, en nous vantant le type espagnol des femmes de Bruges. Je connaissais le vieux dicton : Formosis Bruga puellis, ,
Le style de Saint-Sauveur est d'une médiçcre richesse, et ces couleurs de touches de pianos que le marbre noir et blanc des mausolées donne à toutes les églises belges se retrouve dans le jubé de style moderne, qui fait Un déplorable effet. Çà et là, adossées aux piliers, de méchantes statues, mais, de tous côtés, des peintures remarr quables et de ce côté même un chef-d'œuvre, un tableau qui surprend. Une tête de vierge, rien de plus. Mais ce visage ravagé, pâle, maigre; ces yeux, dont les larmes ont rongé les paupières, arraché les cils, ces joues sillonnées de pleurs, ce regard plein d'accablement, ne vous sortent plus de la mémoire. Temps de foi et de douleur, où les artistes croyaient assez pour peindre VAdoration de V Agneau, souffraient assez pour créer cette Mater dolorosa.
Dans une chapelle latérale, un tableau non célèbre ailire et fait songer. C'est la Mort de saint Boch, Le saint est mort, couché dans ses vêtements en lambeaux, auprès .de son chien, qui mourra là aussi. Un ange vient, et sur la poitrine du bienheureux écrit ces mots : Celuici est Rocht Dieu le reconnaîtra.
Le marguillier nous conduisait à travers l'église, tan-
dis que notre guide, assis sur une chaise, cuvait tranquiUement son vin. Le marguillier iiaussait les épaules et blâmait beaucoup cette ivrognerie. — Tu sais, mcMisieur, me dit-il tout à coup, que cet homme-là a six enfants! — Et il ajouta, sans remarquer l'étonnement que me causait son tutoiement insolite : Six enfants à nourrir, comment ça va-t-il? — C'est que nous étions en pleine Flandre, et que le tutoiement est la formule d'usage. Gomme nous sortions , nous retrouvâmes notre guide profondément endormi et ronflant en père de famille. — Laissons-le là, dit le marguillier. L'église est bien chauffée. Je le réveillerai ce soir. — Et, délivrés de tout guide^ nous voilà visitant librement cette admirable ville de Bruges.
Tout près de la cathédrale, sur une petite place qui fait face à l'hôpital Saint- Jean, était jadis le cimetière. Il entourait l'église de Notre-Dame, où sont les tombeaux de Marie de Bourgogne et de Charles le Téméraire. Un beau jour, tout ce cimetière fut bouleversé, de fond en comble, et les ossements de ceux qui dormaient là réunis en un ossuaire. Le seul souvenir de ces morts est gardé par un calvaire, dans le piédestal duquel on a incrusté des crânes et des os qui ont appartenu peut-être à quelque grand de la terre. Et nous regardions jouer, au soleil^ sur les débris de tombes dont on a pavé la petite place, des enfants qui logeaient leurs billes en riant dans la cavité que l'œil, en se desséchant, avaitlaissée dans ces têtes de morts.
L'hôpital Saint Jean et sa petite salle transformée en musée sont bien ce qu'il y a de plus curieux à Bruges. Une porte en bois, garnie de clous de fer, s'ouvre sur une
voûte OÙ Ton pénètre, et au bout de laquelle on sonne à une porte fermée. C'est une religieuse, le visage à demi caché par sa coiffe, qui vient nous ouvrir. Elle s'incline et nous conduit sans mot dire dans une petite pièce donnant sur la' cour, et où Ton a réuni quelques toiles, dont plusieurs sont d'étonnants chefs-d'œuvre. C'est là que sont exposées les merveilleuses peintures de Memling, dont nous ne pouvons avoir en France aucune idée. Il y a peu de temps d'ailleurs que ces peintures sont populaires. Si, comme l'a dit M. Vitet, ni lès commissaires de notre République, ni les préfets" de l'Empire, lorsqu'ils faisaient leurs moissons de chefs-d'œuvre , n'ont su découvrir ceux-là, c'est que ces inimitables chefs4'œuvre étaient vraiment ignorés et comme enfouis dans ce sombre et silencieux hôpital. Et pourtant, jamais ces tableaux ne sont sortis de ce lieu; c'est là qu'ils sont depuis des siècles, c'est là qu'ils ont été faits, et par qui? Un jour de l'année 1477, lorsque la nouvelle de la bataille de Nancy était à peine encore connue à Bruges, un soldat du duc de Bourgogne sonnait à cette petite porte de l'hôpital Saint-Jean que nous venons de franchir. Il demandait des soins, un refuge, \in asile, un coin où mourir. On le soigna^ on le sauva, et, dès qu'il fut debout, le soldat dit qu'il se nommait Memling (ou Hemling, ou Memlinc^ ou Hemmelinc, on l'ignore) et qu'il faisait profession de peindre des tableaux. On lui donna des pinceaux, des couleurs, des panneaux, et durant plusieurs années, Memling, enfermé dans l'hôpital Saint-Jean comme Lesueur chez les Chartreux, peignit et dota l'hôpital de ces chefà-d'œuvre sans égaux qui sont sa gloire.
Telle est la chronique et peut-être la légende de Memling, Mais telle qu'elle est^ je veux la croire, et j'aime à retrouver un grand artiste sous le casque d'un soldat du Téméraire.
Les merveilleuses peintures que celles de ce triptyque, où le Mariage mystique de sainte Catherine s'encadre entre la Décollation de saint Jean et Saint Jean écrivant VApoca^ lypse. Quelle indescriptible^ grâce et quelle vérité! Comme toutes ces figures sont vivantes, animées, parlantes; comme ces yeux étincelleût du feu de la foi; quelle suavité dans ces corps un peu grêles de jeunes filles; quelle étonnante vie dans ces saints et ces saintes, vêtus à la mode d'alors, et dans les figures de ces deux frères de l'hôpital! Mais le peintre a fait appel à toute sa grâce, à toute la délicatesse de son pinceau, à tout son génie pour peindre ce visage de la jeune Salômé qui reçoit dans un plat la tête de saint Jean. Elle se détourne, un peu effrayée, encore pudique, toute tremblante, et Memling ^ éclairé ce visage des délicatesses les plus charmantes. Pendant que nous contemplions ces purs chefsd'œuvre, le gardien avait mis dans la main de deux gros visiteurs une loupe formidable, et ces amateurs s'extasiaient beaucoup, non pas sur cette suavité de pinceau ou sur les merveilleux horizons qui encadraient toutes les peintures, mais sur les petits poils queMemlingavait mis aux jambes de son saint Jean.
Surtout ne prenez pas, à cause de ce détail, Memling pour un réaliste. Ce dernier trait ne vient chez lui qu'en dernière ligne, et sa préoccupation première, c'est le regard, c'est l'expression, c'est la pensée de ses person-
nages. Il faut voir dans la Châsse de sainte Ursule, dans CCS étonnantes peintures qui sont des miniatures peintes avec la largeur d'une fresque, tout ce que l'artiste a su mettre de finesse, d'éclat, de pensée et de couleur. On connaît asse^, je crois, la légende des onze mille vierges de Cologne, dont Voltaire s'est moqué sans pitié. Elle a été retrouvée tout entière dans le manuscrit deSigebert. C'est rhisloire, ou plutôt la légende d'une fille d'un roi de l'Heptarchie, Ursule, conVertie au christianisme, et qui, pour ne point épouser je ne sais quel prince païen, s'embarqua en compagnie de onze mille jeunes filles, vierges comme elle. La flotte aborda à Cologne, et la reine Sigilandis accueillit Ursule ef ses. compagnes qui s'embarquèrent pour Bâle, et, de là, à pied, se rendirent à Rome. Elles devaient, à leur retour, être massacrées, les uns disent par les barbares, les autres par les soldats de l'empereur Maximien. Cologne, en tous eas, conserve pieusement les ossements des onze mille martyres dans une de ses églises, et Memling a illustré leur pèlerinage.
Tout est grâce et séduction dans cette suite de scènes charmantes, et Memling, qui nous montre le cortège des blondes filles depuis l'Angleterre jusqu'au retour, a poussé la délicatesse ('u pinceau jusqu'au génie.
Voici les détails de l'embarquement et de la navigation du Rhin : Cologne profilant sur le ciel les clochers dentelés de ses églises, le cortège arrivant à Bâle, le pape recevant Ursule à Rome, le retour — et les vierges enfjn percées de flèches et de glaives. Tout cela, traité avec la finesse et la largeur, la poésie et l'observation qui
font à la fois songer aux peintures mystiques de Fra Angelico ou de Filippo Lippi, et aux merveîlies de réalité de Gérard Dow. Aquarelle, peinture de miniaturiste, a-t-on dit. Soit. J'avoue que la science fait souvent défaut et que Memling a, par exemple, été beaucoup plus complet dans le triptyque dont je parlais tout à Theure; mais cette chasse, ces scènes de la légende, ces portraits de la sainte et de la Madone sont des merveilles de coloris et d'éclat, jeunes après quatre cents ans comme le jour où les peignit l'artiste, et qui témoignent de l'inspiration et de Tabnégation de celui qui les a créées.
£t que de peintures encore dans cette petite salle qui retiendrait le voyageur des jours entiers ! C'est VAdoration des Mages; c'est une sainte Véronique ; c'est un merveilleux Philoitophe de Van-Oost, des Téniers, des Beerblock, des Maes. — Quand' on se décide à les quitter, le gardien vous tend une plume et vous montre un album en vous priant d'y écrire votre nom et vos titres. Tout en écrivant, je lus le nom de ce monsieur qui examinait les Memling à la loupe : /.-S. Sherman, esq. de la maison Thompson, Edward and Sherman brothers, Liverpool. Un Anglais ? Je l'aurais parié !
En sortant du musée pouf gagner la rue, nous entrâmes à l'hôpital. L'hôpital Saint-Jean est situé dans une grande salle du rez-de-chaussée; le plafond bas, des piliers d'ordre roman soutenant la voûte sombre, des lits rapprochés à rideaux jaunes et tristes, partout l'inévitable et bienfaisante propreté flamande, mais je ne sais quoi de triste et de pauvre— en apparence— caria fortune de l'hôpital est immense et les pauvres et les malades en profitent.
Pour décrire Bruges, il me faudrait un quart de volume. Le beffroi^ cet audacieux, ce Titan des campaniles, a trouvé son peintre, et ces rues, ces places, ces maisons, ces toits ont été décrits merveilleusement, au début d'un livre que je lisais; là-bas, à Bruges même, comme pour m'émerveiller deux fois.
Ouvrez Catherine d^Overmeire à la première page, et lisez. Bruges a son Hôtel-de- Ville, que Napoléon regrettait de ne pouvoir placer sur un camion et transporter dans la cour des Tuileries, un vieil et superbe édifice aujourd'hui dépossédé des quarante statues de comtes et de comtesses de Flandres, en pierre peinte et dorée qui flanquaient ses fenêtres, mais beau encore, en dépit des réparations et des anachronismes. Que de choses ont vues ces pierres, et de quel bruit retentissait cette maison commune, au siècle où Londres, n'ayant encore que trente-cinq mille habitants, Paris en avait cent dix mille et Bruges autant que Paris I C'est de là que partit le signal de l'émancipation politique des artisans; c'est là qu'on proclama pour la première fois que les classes ouvrières avaient droit à l'instruction; c'est là que les bourgeois réunis relevèrent le gant jeté par le roi de France et, au mot force, pour la première fois répondirent par le mot droit. Temps de luttes, d'action, de bruit, de richesse, de splendeur ! Aujourd'hui, le silence, l'ombre, quelques rares visiteurs franchissant ces degrés qui regorgeaient de grands seigneurs autrefois. A la place où Charles le Téméraire passait, un guide qui vous montre le tableau d'un artiste belge, Charles le Téméraire retiré de V étang .
273 VOYi^GES D'UN PARISIEIÎ
La curiosité principale de Bruges^ c'est la Grande- Cheminée, où le chêne, la pierre et Talbàtre s'unissent pour faire une surprenante œuvre d'art. Cette cheminée est immense, taillée, niellée. Un homme tient à l'aise sous son manteau, et le plus délicat ivoire n'est pas sculpté avec plus de soin que sa frise ou ses bas-reliefs. Elle date du xvi^ siècle, et dans cette salle, depuis peu réparée^ en regardant ces stalles de chêne luisantes, cette table sévère, ce parquet, ce plafond historié; en évoquant les noms de Marguerite d'Autriche, tante de Charles- Quint et gouvernante des Pays-Bas — qui laissa les ma* gistrats du Franc construire, en 1528, cette cheminée dédiée à Charles-Quint, vainqueur de Pavie — on pourrait se croire au temps où les éperons espagnols retentissaient dans ces hautes salles, si en regardant les tapisseries de la salle, une inscription trop moderne ne venait dissiper toute illusion. Siècle passé! Flandres! Pavie! Don Carlos! dit la salle. - La tapisserie répond par l'adresse de son fabricant : Braqueniè frères^ rue Vivienne. Adieu la féerie !
La grande cheminée de Bruges a son histoire et sa légende, comme bien des choses et bien des hommes. L'histoire dit que Marguerite d'Autriche amena de Dijon^ en Flandre, son tailleur d'images, nommé André Colomban, et lui commanda cette façon de monument. Elle varie quelquefois sur le nom du sculpteur et l'appelle André Halsmann. La légende raconte que vers l'an 1527, vivaient en Flandres deux imagiers rivaux^ dont l'un se nommait Jacques Van der Pitt, et l'autre simplement maître André. Ces histoires de rivalités, de haines et de
meurtres remplissent les chroniques du moyen âge. Cette année-là (1527), maître André venait de sculpter la chaire en bois de Tégiise de Saint-Martin d'Ypres, et ce coup d'éclat semblait assurer pour jamais sa supériorité. Maitre André vivait à Bruges avec sa fille, chez une vieille tante qui passait pour très-riche. Un soir, la vieille femme est trouvée chez elle assassinée. Jacques Van der Pitt accuse Maitre André, qu'on arrête et sur lequel on trouve nombre de pièces d'or. Reconnu coupable de meurtre, Andréa malgré les protestations énergiques et la défense du doyen de Saint-Donar, est condamné à mort sans pitié. Maitre André se lève alors, et, dans la salle du Franc, demande pour dernière grâce la permission de sculpter une cheminée qu'il fera, dit-il, si belle, que l'œuvre saura plaider la cauâe de Touvrier. On y consent, et dès le lendemain, l'imagier est amené entre deux gardes dans celte salle; il se met à l'œuvre jusqu'au soir et se repose la nuit seulement dans sa prison. Un an après sa tâche était remplie, le chef d'œuvre était fait; un an après, le doyen de Saint-Donat avait enfin découvert la vérité et prouvait aux juges que la tante de maître André avait été assassinée par Jacques Van der Pitt, jaloux de la gloire et du bonheur de son rival. On court à la prison de maître André; on l'ouvre toute grande. — André, maître André I dit le doyen de Saint-Donat, vous êtes libre I Mais André s'était ouvert les veines dans sa pri«on. Il était mort.
En songeant à la légende (toujours plus touchante que l'histoire) on regarde YMistoire de Suzanne sculptée en albâtre sur un des bas-reliefs de la grande cheminée de
i74 VOYAGES D'UN PARISIEN
Bruges, et Ton rapproche cette chronique de Suzanne accusée et innocente, elle aussi, de la légende du pauvre imagier. Qui sait vraiment si l'histoire n'est pas une légende et la légende une histoire?
Bruges, on le voit, est surtout richede monuments et de souvenirs. Un voyage à Bruges, c'est surtout un voyage dans le passé. Le costume même des femmes a quelque chose des vêtements d'autrefois. A les voir passer enveloppées dans leurs failles, grands manteaux de drap noir à capuchon qu'elles portent fort gracieusement; à les voir se glisser le. long des vieilles murailles, on se figure sans trop d'efforts que le monde n'a point vieilli depuis la conquête espagnole. Mais, hçlas! on inaugurait, quand je passai à Bruges, la première journée des courses. Adieu le pittoresque avec le derby! Le turf et le romanesque s'excluent mutuellement. J'ai songé aux courses de Vincennes, et j'ai prédit, saas être prophète, la ruine prochaine de ce costume si charmant....
HUIT JOUftS EN BELGIQUE 376
Qstende. — La mer du Nord entrevue. — Les pêcheuses. — Campagne flamande. — La campine. — Arrivée à Anvers. —Le carillon. — Le musée et l'église. — Question de la gratuité des monuments. •
Entre Bruges et Ostende ; entre une grasse campagne semée de marécages qui fait songer déjà aux polders de la Hollande et la mer, la vaste mer; entre le silence et le bruit, il n'y a pas une heure de chemin de fer. Ostende est une ville d'eaux, une ville de luxe et de plaisance où Ton prend assidûment les bains de mer.
Ostende a cela de supérieur aux villes des bords du Rhin, que la mer est là, la mer, cette grande séduction, cette éternelle enchanteresse. Puis, faut-il le dire ?OstQnde n'a pas de roulette; elle a son établissement de bains comme Arcachon, comme Dieppe, comme Cherbourg; c'est bien assez.
Cette mer est là toujours menaçante et sombre; c'est déjà la mer du Nord, qui n'a pas de sourires comme rOcéan^ qui ne se joue pas sur le sable comme la Méditer-
ranée, qui gronde et mugit. Parfois, aux heures mauvaises, elle semble vouloir envahir la jetée, et vient s'y briser. Avez-vous vu au Louvre la Tempête, de Ruysdaël? C'est cette mer que Tartiste a peinte.
Ostende est une ville riante; ses allures sont pourtant britanniques. Spa est française, Ostende est anglaise, comme Boulogne. Les rues sont propres à la façon des rues neuves d'Aix-la-Chapelle; les serrures et les cuivres de ses maisons brillent comme ceux de Londres. Les trottoirs sont, au reste, dotés de perrons à rampes de fer qui sentent décidément l'Angleterre. Les enseignes sont écrites en^inglais.
Une des curiosités d'Ostende ce sont ses écluses. Elles sont magnifiques. L'école de navigation passe pour une des meilleures de la mer du Nord. Ostende a des pêcheries renommées. En vain ai-je cherché dans les vieilles rues une trace de ce fameux siège que les Hollandais y soutinrent, au xvi* siècle, contre les Espagnols. Les antiquités sont rares. On m'a montré pourtant une maison où logea, m'a-t-on dit, Louis XV en 1745, lorsqu'il entra à Ostende, qu'il avait bombardée pendant plusieurs semaines. Lorsqu'on voyage à l'étranger, chaque souvenir de la France devient précieux. Là où «n compatriote a passé — ce compatriote fût-il Louis le Bien-Aimé — il semble qu'on retrouve quelque chose de la patrie.
Mais Ostende a d'autres chroniques que des chroniques de guerre : elle se vante avec raison d'avoir assisté à la première préparation du hareng càquè, en 1403. Ce furent des pécheurs nés chez elle, Gilles Benkels et Jacques
Kien, qui eurent l'idée de cette invention. En Hollande, ces noms sont aussi célèbres que celui de Ruyter, qui gagna cent batailles. Ce pécheur de hareng devait plus faire pour la postérité et peut-être pour la gloire de son pays que l'amiral tant de fois vainqueur.
Ostende a d'ailleurs toute la physionomie d'un magnifique port de mer. La ville sent le goudron et ses rues sont encombrées de marchands de coquillages. Les pêcheuses ont eu le bon goût de conserver dans son intégrité le costume national. Elles marchent en jupon court, portant au bout d'un bâton deux seaux d'eau, commele^ aguadores espagnols. On les rencontre partout, etjusque sur la digue, où les baigneuses vont se donner l'émotion d'entendre la mer battre les constructions de bois et de sentir la lame caresser leurs brodequins. Je me rappellerai toujours l'exclamation douloureuse de mon compagnon de voyage se reprochant d'avoir traversé Épernay sans boire de Champagne au buffet de la station. Je pourrais m'écrier de même que j'ai visité Ostende sans manger d'huîtres. Mais depuis que j'ai appris que ces huîtres d'Ostende viennent d'Angleterre, de Colchester ou d'Harwich, je suis considérablement consolé.
C'est aux environs d'Ostende et d'Anvers qu'on peut parfaitement juger la campagne flamande. A la vue de ces plaines vertes, de ces longues prairies, de ces bœufs tachetés paissant l'herbe drue, de ces vivarîls tableaux de Paul Potter, on peut se faire une idée du sentimen intime qui unit de si bonne heure le Flamand à la Flandre et. donna aux artistes de ce pays ce merveilleux instinct de la nature qui ne se développe en nous que plus tard.
De bonne heure le Flamand, toujours troublé par les g^uerres, dut sentir s'affaiblir en lui le sentipient religieux. Toute persécution amène une concentration. Le Flamand, envahi par ses seigneurs ou par l'étranger, ne connut d'autre refuge à tous ces maux que son coin de feu, sa famille, son pot de bière et ses larges plats. Point de danger qu'il s'amuse à contempler les grandes batailles, les mouvements d'armées ou à écouter le bruit des clairons. La guerre! il la connaît, il sait ce qu'elle coûte de sang et de pleurs, Ses spectacles, à lui, ses spectacles consolants, c'est une kermesse joyeuse, un repas gras et gros, un bai en plein air ou dans une auberge, ou tout simplement une fête des rois, célébrée entre amis et parents. Aussi, quand il veut peindre, il n'ira chercher ni» sujet religieux dont il n'a que faire, ni sujet belliqueux, mais bien tableaux de cabarets ou d'intérieurs, réjouissantes échappées sur la campagne, fenêtres ouvertes sur les prés, tout ce qu'il aime, tout ce qu'il connaît, tout ce qu'il adore.* A tout cela, il ajoute ce sentiment de naïveté narquoise qui siffle à travers les fabliaux flamands ; et c'est ainsi que se fonde cet art ami de la vérité, de la vérité intime, souvent bas et brutal, toujours merveilleux d'observation, de naturel et de franchise.
Plus tard, les Rubens et les Van Dyck, ces maîtres merveilleux, viendront qui apporteront les qualités flamandes dans la peinture religieuse et l'art décoratif, mais qui, n'ayant point la foi des maîtres italiens ou des Van Eyck et des Memling, s'écarteront bien souvent de leur voie naturelle pour marcher un peu en arrière dans celle des Titien et des Vinci.
Mais n*est-il pas curieux que cette Flandre fut en possession de la vérité dans l'art alors que nous cherchions^ hésitions encore et que nos artistes tâtonnaient au milieu des aspirations nouvelles et des vieux souvenirs mythologiques?
Aussi bien, tout en contemplant ces grasses plaines et ces bœufs Iranqutlles, tout en songeant à Téniers, à Gérard Dow, à Potter, à Jordaens, après avoir quitté Ostende, et repris à Gand le railway, nous avons oublié que la vapeur a marché et que nous sommes à présent à Anvers.
Il faisait nuil. Le chemin de fer du pays de Waes nous avait déposés sur le bord de T Escaut, aux pieds des fortifications de la tête de Flandre. Devant nous la masse sombre de la ville étincelait ça et là de lumières. On distinguait vaguement dans la brume les silhouettes bizarres des vaisseaux à Tanore. Un énorme bateau, éclairé par des falots de résine, attendait, prêt à traverser le fleuve, devenu mer à cet endroit. Ces rouges lumières sur de rudes visages, la foule plongée dans le clair-obscur, l^au clapotant et reflétant en les allongeant les lumières de la ville, ce mélange de clartés et d'ombres formaient un sinistre tableau. On nous débarqua sur le quai Van-Dyck, au milieu d'une ville endormie où nous ne connaissions âme qui vive. C'est un de mes souvenirs de gaieté. Nous voilà errants à travers les rues ignorées, interrogeant ces dédales, nos pas résonnant sur les trappes de bronze qui s'ouvrent des caves sur les trottoirs , fort étonnés des silhouettes des maisons hautes, des madones au coin des rues, en vêtements de soie, de-
vant des 4a!npes allumées, lorsque, devant nous, surgit du pavé une énorme masse de pierres, percée à jour, qui était la cathédrale. Nous regardons un moment ce merveilleux jet de granit, puis notre course recommence. Est-ce le hasard? Nous ne trouvons pas d*hôtel. Nous voici dans les vastes et belles rues qui mènent à la porte Kipdorp* Point d'hôtels, point d'enseignes. Nous arrivons aux fortifications, et rebroussons chemin. Soudain, comme pour nous narguer, le carillon de la cathédrale se met en branle, et strident, sautillant, aigre, flùlé, riant, ricanant, s'égayant, il nous nargue, il nous énerve, il nous irrite, il nous ennuie de tous les airs d'opéracomique imaginables. Et pas d'hôtel!.. Tin, tin, tin, tin, dit le carillon. — Quelle heure est-il? — Minuit et demi. A Anvers, autant dire deux heures. Tin, tin, tin, tin! Il ne s'arrêtera pas, le grand railleur, il ne s'arrêtera jamais. Sur la Place-Verte, dans la nuit, Pierre- Paul Bubens, fièrement campé sur son socle de marbre, semblait nous contempler d'un air dédaigneux. Tin, tire lin, tire lin, tin, tin. Qui diable a inventé les carillons ? A quoi sert, je vous prie, cette épinette monumentale ? — Ah ! mon Dieu, dit mon compagnon, voici un hôtel I un hôtel t.. . Tire lin, tinl Je me moque du carillon maintenant. — Hôtel Saint- Antoine, vous avez raison, entrons.
Nous frappons, nous sonnons, on ouvre. — Que demandez-vous? — Deux chambres et deux lits. — A cette heure-ci?— Il esta peine minuit 1—Tir« Un, tirelin, tin, tin, tin, tiw/-Etd'oii venez-vous? Nous inspirons décidément une médiocre confiance au garçon d'hôtel. Il se décide pourtant à nous ouvrir.— Une chambre, vite, unechambre
HUIT JOURS EN BELGIQUE S8i
^Tifij tin, tin, tin, ttn /Pardon, vos noms d'abord? — Le voyage en chemin de fer au mois de juillet, en pleine poussière,, nous a donné Tair quelque peu négligé. — Voici ma carte. — Et la mienne. Le garçon les prend d'un air de doute. Tire lin, tire lin!,.. Mille francs à celui qui cassera cette mécanique musicale. — C'est à vous, ces cartes? demande le garçon. — C'est à nous ! — Mais tout à coup, il se mit à sourire : — Monsieur est journaliste? Cela ne m'étonne pas! — Pourquoi? hasardai-je timidement. — Monsieur a si peu de bagages!
Impossible de prouver que j'avais laissé mes bagages à Bruxelles. — Oh! monsieur, ajouta le garçon, j'ai servi à Paris, moi!...- Il eut pourtant i'exfréme obligeance de nous indiquer deux chambres vacantes, et se retira sans ajouter mot. — Pardon, garçon, m'écriai-je alors, vous ne nous demandez pas si vous avez besoin de quelque chose?... — Il ne comprit pas. Et le carillon chantait toujours. Je dois dire que ce carillon maudit est encore le meilhur moyen qu'on /ait trouvé pour s'endormir. Tire lin, tin t Je n'étais pas plutôt couché que ma paix était déjà faite avec le carillon de la cathédrale. Ttn, tin, tire H, tin, tin, tin, tire li tin, tin, tin, tire li tin tin taine.,. Il attaquait en ce moment la marche du Prophète. Mais je n'en .entendis que les premières mesures.
Le lendemain, nous déjeunions sur le port, avec la brise de la mer pour condiment et tout le mouvement de ^ ses raille bateaux pour spectacle. Anvers, dont la population s'accroitde trois mille âmes par an, est une ville gaie, vaste, riche et animée. Il faut voir son port, tout encombré de vaisseaux, cette forêt de mâts et de cordages, ce
m * VOYAGES D'UN PARISIEN
bruit, cette animation, ces blés qu'on amène d'Odessa, qu'on décharge par milliers de sacs, ces laines qu'on embarque, ces pavillons de toutes nations qui flottent avec orgueil. Hélas! dans tout cela, pas un drapeau français 1 Que de tableaux tout faits, quel pittoresque mouvement; encadrez un coin de Liverpool dans un amas de maisons sculptées, à pignons dentelés, jaunes ou vertes, et tous aurez Anvers. On y aime médiocrement la France, si j'en juge par les deux ou trois discussions que j'ai fait naître autour de moi en parlant de ces fortifications élevées contre nous dans une ville que nous avons affranchie. N'importe. On y vit joyeux, au milieu de surprises sans nombre.
^La cathédrale, Notre-Dame, a le tort d'être fermée aux visiteurs pauvres, et la célèbre Descente de croix ne se dévoile que devant l'argument métallique. Ceci est un abus que la Belgique devrait supprimer. Cette Descente de croix vaut d'ailleurs tous les sacrifices, Rubens n'a rien fait de plus beau, de plus sévère et Ae plus lumineux. Anvers est d'ailleurs constellé de ces chefs-d'œuvre de Rubens. U Assomption, VÉlèvation.h FlageUaHon^ églises et musées, tout regorge des peintures de ce maître étonnant, dont l'œuvre, aussi surprenant par la valeur que par le nombre, n'a pas d'équivalent peut-être. Aussi bien les faméliques de la couleur fraîche seront satisfaits. Oui, qui a donc appelé Rubens un ogre ?
Je dois avouer que je n'ai point fait l'ascension de !a tour, de celte gigantesque tour, plus admirable encore le jour que la nuit, et qui arbore parmi ses merveilles une horloge géante en guise de cocarde. Le guide m'a bien
dit que de là-haut on découvrait la Gampine tout entière, et TEscaut, et Malines, ' et Louvain, et le clocher de Sainte-Gudule, mais cette ascension m'a peu tenté. Quel plaisir d'ailleurs de découvrir, à l'horizon un brouillafd, et de Tadmirer sur parole. On vous montre un arbre, on vous dit : ceci est Notre-Dame. On ajouterait : c'est le Parthénon, qu'on admirerait sur parole.
Rubens repose dans cette cathédrale ^ qui abrite aussi non loin de là Quentin Metzys — comme au centre de sa gloire. L'inscription est longue qui dit tous ses litres, et porte ses armes. Il y a cinquante ans, on a ouvert le caveau où il repose, on a cherché son squelette parmi les fragments d'os et de cercueils. On ne sait où il est. Quelle singulière idée de profaner ainsi les sépultures?
La Flagellation, cette vigoureuse et fière peinture, est placée dans l'église Saint*Paul, qui contient aussi de remarquables toiles de Gaspard de Crayer. On a élevé là, dans l'ancien cloître, un immense calvaire où les apôtres et Jésus semblent jouer quelque scène grotesque des mystères du moyen âge. Gela a d'ailleurs, au premier abord, quelque chose de saisissant.
Défiez- vous des guides, à Anvers comme ailleurs. Depuis le commencement de <3e volume, le guide est le traître patenté. On m'a promené à travers cinq ou six collections particulières avant de me conduire au Musée où je voulais aller. Quelques-unes de ces collections sont vraiment remarquables. La Belgique en général., et Anvers en particulier, sont millionnaires en fait de tableaux. D'autres musées contiennent des batailles signées Victor Adam, qui font singulièrement ressortir les Rem-
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brandt, ouïes Van Dyck. Quant au Musée, il est sans prix. Pour en parler il faudrait un livre, un livre entier. Ici Fart flamand rayonne de tous côtés, et depuis les élucubrations fantastiques des peintres inconnus du moyen âge, jusqu'aux peintres belges d'aujourd'hui, tous ont une œuvre en ce temple, qui semble élevé au triomphe de Tàrt des Pays-Bas. Que de bonnes heures passées devant ces chefs-d'œuvre inconnus pour nous! Souvenez- vous de votre surprise lors de votre première entrée au musée du Louvre I Ici, tout vous est nouveau, tout vous attire, les premiers essais de l'école hollandaise', et l'épanouissement des grands maîtres, et parmi cette lumineuse pléiade, Rubens semble éclater de toute la puissance de son inépuisable génie. On a bien des choses à voir dans cette grande ville, la Maison Commune semble à un monument italien, la Bourse, la Maison Hanséatique, la vieille boucherie, et cette demeure où Rubens mourut, les jardins, la citadelle, les remparts, mais ce qu'il faut revoir, ce qui attire et fascine, c'est encore le Musée, immense merveille que nous devons éternellement envier à la Belgique, et ou il faut aller pour juger et étudier plus d'un peintre.
. Et pourtant de telles merveilles sont lettres closes pour bien des gens I On m'a raconté qu'un voyageur parisien se hasarde un jour dans le musée d'Anvers. Il en sort consterné. Sa grande préoccupation était celle-ci : . -7. Pourquoi laisse-t-on — sans la réparer — dans la salle d'entrée, une chaise qui a appartenu à Rubens? V Notre Parisien peut se désoler encore. La chaise est IQUJQUCS jiu. musée d'Anvers, avec son cuir fauve déchiré.
sa couronne de fleurs et son inscription : Pet. Paul RuBENS, i633.
Je ne reprocherai à ce Musée que ce que j ai reproché déjà aux églises belges, la non-gratuité de la visite. Le marguillier de Téglise ou le portier du musée vous attendent, vous guettent, vous tendent la main. Il faut donner ou ne rien voir. La porte du musée est close, le rideau de serge verte est tendu. La France a la générosité d'ouvrir ses collections et ses musées gratuitement aux étrangers. C'est une politesse qu'on ne dédaigne pas. En payant pour visiter une exposition, on songe à ce conte, que j'ai lu quelque part, d'un gentilhomme espagnol qui, ruiné, sans un maravédis, vivait du produit d'un Murillo qui, de tout temps, avait appartenu à sa famille. Son unique domestique, déguisé en guide, harponnait le voyageur aux angles des rues, l'amenait au palais en ruines^ lui faisait donner un ou deux douros, et le maitre, le soir venu, partageait avec le valet. Ceci soit dit pour un bon entendeur. En ce pays belge, terre d'hospitalité et de franchise, on est tout étonné lorsque se dresse devant vous quelqiie obstacle. — « La bourse ou la vie! » est un mot ennuyeux à entendre^ mais : « Le tableau ou la bourse I » n'est pas une invitation trop gracieuse. Je vote pour les musées ouverts à tous et pour les tableaux de Rubens sans voile de serge verte. En vérité, si l'on consultait tous les voyageurs, on en trou» verait, je le parie, plus d'un pour voter avec moi. .
18e VOYAGES D'UN PARISIEN
Deux pages de digression. — Un pubiicîste et un pot'te belges. — François et Fransquillons. —Cours de M. Potvin. « Les chiens de Broxelles.
Au moment où je visitai la Belgique, l'an passé, le pays tout entier s'occupait d'élire ses députés. On parlait beaucoup, on discutait, et je ne pouvais faire un pas sans me heurter contre des affiches ou des distributeurs de prospectus. Non pas que je m'en plaigne et que j'aie témoigné mon mécontentement durant une minute. Il faisait bon, au contraire, voir ces libres manifestations des opinions diverses, lire ces avis aux électeurs qui donnaient rendez-vous en tel endroit aux membres de tel parti, et cela sur les murailles mêmes de la ville. Le droit de réunion existe pour tous; catholiques et libéraux s'entendent comme bon leur semble pour triompher les uns des-autres, et, cependant, l'autorité se croise les bras. Libéraux et catholiques se combattent avec acharnement, mais des deux côtés on respecte la loi.
Un publiciste belge d'un talent vraiment rare, M. Emile
HUri JOURS EN fiELGIQUK 287
de Laveleye, a exposé, dans son volume de Questions contemporaines, l'état actuel du parti catholique en Belgique. M. de Laveleye, écrivain libéral, a combattu avec courage te parti avec lequel il ne veut aucune transaction et aucun accord. On pourra juger de la vivacité des luttes qui ont lieu dans ce pays belge en lisant ce travail d'un homme parfaitement ennemi de tout excès. Les passions religieuses ne sont guère calmées dans le Brabant et les Flandres, et il n'y a pas longtemps que Ton chantait à Gand et à Anvers ce refrain, digne des plus mauvais jours du XVI' siècle :
Opt op!
Klœfen op, enz.
Sur les huguenots, Levons nos sabots î
Le parti clérical est fort puissant en ces contrées^ et, tandis que les. libéraux sont malheureusement divisés par de misérables questions de nuances, les catholiques obéissent comme un troupeau au mot d'ordre qui les conduit. Ce qui n'empêche pas que souvent ce parti succombe. On l'a vu aux élections dernières.
La lutte des deux partis hostiles se manifeste, comme de juste, par des publications armées en guerre qui donnent une idée de l'exaspération réciproque. Les brochures catholiques s'insurgent avec une colère toute sacrée et les journaux libéraux jettent feu et flamme. J'accuserai même ces derniers, justement parce que je les aime davantage, de commettre parfois quelques injustices.
288 » VOYAGEAS D'UN PARISIEN
Ils sont vraiment féroces parfois et dans leur colère contre la soutane, ils ont essayé ii n'y a pas longtemps de nous intéresser à un cerlain de Buck, qui me parait médiocrement charmant. C'est Teffet d'une liberté sans limites, d'un état de choses où la pensée dégagée de toute entrave marche où elle veut et du pas qui lui convient. La presse belge, en général, use d'ailleurs si intelligemment de cette liberté sans contrôle, qu'elle plaide de la meilleure façon du monde la cause du droit de parler devait le tribunal des nations.
Aussi la Belgique compte-t-elle en grand nombre des publicistes d'une valeur haute. L'habitude des discussions fait de tout Brabançon un politique— et mieux que cela, un citoyen. Là-bas, grâce à la liberté, les gens indifférents au bien de leur pays sont rares plus'que partout ailleurs.
J'avoue que la Belgique est un peu moins favorisée sous le rapport de la poésie que sous celui de la politique. On réunit en ce moment dans une publication spéciale les chefs-d'œuvre des poètes belges et, sauf quelques exceptions, il y a là plus de rimes que de poésie véritable.
Si j'écrivais un tableau de l'état de la Belgique au lieu de transcrire les notes de voyage tracées au crayon sur mon carnet, je «m'arrêterais assez longtemps our rechercher les causes qui portent certains Belges a manifester volontiers une certaine hostilité contre la France. Il est bien fare que vous n'entendiez pas, au coin de quelque rues, retentir a vos oreilles ce nom de fransquillon qui est une injure ûehaulte graisse^ parait- il Théophile Gautier à
raconté gaiement sa mésaventure dans un estaminet de Bruxelles où ce cri, très-peu pacifique raccueiliit, lui et son ami Fritz. Les Belges oublient volontiers que le maréchal Gérard» à la tête des troupes françaises, fit gentiement reculer.le prince d'Orange et les soldats hollandais, ^ à une époque où la nationalité belge n'était pas précisé- "ment bien établie et où l'armée du roi Guillaume canonnait devant Louvain les volontaires du roi Léopold.
Ce sentiment de petite rivalité est d'autant plus déplacé* que la France aime beaucoup la Belgique, cette sœur cadette tant de fois hospitalière à son aînée. Mais c'est peut-être parce que le peuple français estime le peuple belge, que celui-ci, très-méfiant, repousse parfois cette affection. Plus d'un Belge est intimement persuadé que notre rêve doucement caressé est l'annexion — et que nous aimons la Belgique à peu près comme .compère le loup aime la bcebis. J'espère bien, au contraire, que toute idée d'annexion nous est sortie de la tête. Réunir la Belgique à la France, grande affaire et grosse sottise! Et qui tendrait ensuite à nos proscrits, a nos vaincus, les bras, le foyer et le cœur? Bruxelles a élevé sur une de ses places une statue au général Belliard, que la Belgique regretta au moins autant que la France. A* la bonne heure! Et que les Belges, en se promenant^ regardent cette image d'un honnête homme qui leur apprendra qu'on peut se dévouer sans ambition à la cause d'une nation amie.
Au reste, si la Belgique a de ces farouches patriotes, toujours prêts à montrer les dents, elle a des hommes de progrès et de lumière, qui lui enseignent la concorde et l'amour, a Belges du xviie et xvni® siècle, s'écriait na-
290 VOYAGES D'UN PARISÎEî^
guères M. Charles Potvin à Touverlure de sort tonti d'histoire littéraire dans l'hôtel de ville de Bruxelles; nous avons maudit la France de Philippe lé Bfel, de Louis XI et de Philippe de Valois I Maudissons encore la •France de Louis XIV, qui nous tue et qui nous pille î Mais salut h la France de Pascal et de Molière, à la France de Voltaire et de Montesquieu! La France du despotisme a toujours été notre ennemie; la France de la liberté sera toujours notre sœur, et tout ce que ses maîtres nous ont causé de maux pendant des siècles sera racheté si ses enfants nous aident à redevenir libres! » Et n'est-ce pas ce qu*ont fait les enfants de la France? J'aime surtout mon pays, parce que c'est de son sang qu'est teinte l'aurore du peuple belge — et celle de la jeune et libre Amérique!
Aimons-la donc, cette terre wallonile et flamande, pays des Georges Strailhe et deS Siegeberl de Gembloux, patrie des Van Espen et des Henri de 6and, terre de liberté, qui oppose Artevelde victorieux à Etienne Matcêl vaincu, rayonnante patrie de celui qui fut Marnix de • Sainte-Aldegonde I Elle a ses détracteurs, parce qu'elle a ses défauts. J'entendais un philanthrope lui reprocher de laisser de malheureux cliiens traîner par les rues des fardeaux pénibles, et j'ai lu quelque part qu'elle s'asphyxiait sous des flots de bière. les observateurs qui font d'un détail une généralité et qui, se heurtant contre un bossu, mettent une gibbosité à toute une ville!
Sachons-le, la Belgique est grande parce qu'elle est libre. Partout où la pensée voit ses droits reconnus, rame se redresse et la vié circule meilleure et plus complète
J'ai loue une voiture, me dit un soir un ami, et
nous partons demain pour Waterloo. Faites-vous réveiller de bonne heure. Nous déjeunerons à Hougoumont, et serons à Bruxelles le soir. A huit heures, vous pourrez partir pour Paris.
Paris! Il y avait longtemps déjà que je l'avais quitté et la nostalgie du boulevard me visitait parfois. Mais j'eusse fait cent lieues encore pour voir ce mystérieux champ de bataille où s'étaient joués, il n'y a pas cinquante ans, les destins du monde.
Quand le paysan que j'avais pris pour guide me dit en désignant une longue file de maisons qui bordaient la chaussée de Bruxelles : « Voici Waterloo, » je regardai d*un air désappointé la route que nous suivions, me demandant si c'était bien là qu'avait eu lieu la défaite des Titans. Assurément le paysan comprit mon doute, car il sourit et ajouta : — « Ce n'est pas ici le champ de bataille! Il est là-bas. * Et sa main me montrait l'horizon.
Waterloo n'est, en eiïet^ qu'une rue interminable, avec des maisons blanchies à la chaux, qui sont pour la plupart des auberges. Çà et là, quelques enseignes barbouillées tant bien que mal et sans caractère. Le cocher arrêta court ssr voiture devant une église en forme de dôme sur le portail de laquelle le lion belge montre ses dents. Une
m VOYAGES D'UN PARISIEN
vieille femme vint ouvrir la portière et appela en patois wallon son mari, qui s*avançalentement portant un trous^ seau de clefs.
— Ces messieurs veulent voir la chapelle? Ces messieurs sont Français? dit-il.
Il est important pour ces braves gens de savoir à quelle nation appartiennent les visiteurs. Leurs explications varient selon que les étrangers sont des Anglais^ des Prussiens ou des Français. Quand ce sont des Espagnols ou des Italiens, les guides leur servent sans hésiter la légende du 18 juin , version française. Cette église de Waterloo est froide et déplaisante. Le style rococo l'envahit de toutes parts. On s'attend à rencontrer quelque lugubre chapelle, toute attristée des morts qu'elle contient; on trouve un petit temple rayonnant, blanc comme neige, et dont la propreté flamande choque au lieu de réjouir. De chaque côté, des plaques de marbre indiquent les lombes. Ce sont des tombes anglaises; plusieurs officiers du même régiment ont été réunis dans le même caveau. La tombe d'un lieutenant des Écossais gris porte pour toute indication, après le nom, ces mots latins : Deco^ rum est pro patridmorit
A gauche, dans l'église, est le buste en marbre de Wellington. Ce visage n'était point fait pour la statuaire: le nez est long, le menton plus long encore, le front étroit. L'œil n'étincelle pas; il ne contemple pas, il regarde. Mais la volonté s'est logée dans ce crâne de fer, et elle a suffi pour tenir lieu de toute flamme et de tout génie : elle peut les remplacer, dit-on — et, de fait, Wellington n'avait pas d'autre tactique que de mourir à la place qu'il
LE CHAMP DB BATAILLE DE WATERLOO t05
çv^it choisie pour 1^ çombal^ et cette teaacité vioi^nta la (artuQ9.
0» cherche vainement dan^ cette chapelle une sépui- (ure française. Des inscriptions allemandes ou anglaises : to tke memory Qf.,, Tout à coup, en s'avançant vers le chœur, à droite, sur le marbre, on lit enfin un ci-gU- Mais ce n'est que le noausolée d'un bourgmestre de Bruxelles, qui a voulu être enterré là. Décidément^ il faut sortir. Rien ne reste ici déjà France. — • Elle a payé cependant assez cher, disions-nous, le droit d'y construire un mausolée t La vieille femme qui nous accon^pagnait nous entendit, ipllle hocha la tête. < Ahl dit-elle, il y aurait aussi des rnonuments français, et^ au lieu du buste de Wellington, la statue de l'Empereur, si Grouchy » Je l'interrompis brusquement. Elle aura sans doute patrie de mènae lorsque les enfants du maréchal sont venus visiter ce coin de terre.
A vingt minutes de Waterloo, nous entrâmes dans le village de Mont-Saint-Jean. Le cocher nous désigna l'auberge des Colonnes, où une inscription indique que M. Victor Hugo logea là pendant plusieurs mois. C'est dans cette chambre, au premier, qu'il écrivit ce beau chapitre des Misérables qui a nom Waterloo.
Encore quelques pas, et nous allions nous trouver enfin sur le champ de bataille.
Le lion gigantesque se dresse sur un monticule élevé; pn y parvient par une montée rapide, deux cents marches et plus qu'il faut gravir. Au pied du tertre est le musée, une maison où l'on a réuni quelques-unes des reliques des deux armées : des casques, des*cuirasses, des
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sabres, des boulets. Le lion tourne sa faee vers la France; il semble menacer, et sa'queue bat rudement ses flancs orgueilleux. Mais il est frileux, au fond, et craint la pluie. On Ta surmonté d'une façon de charpente recouverte en zinc, qui Fempéche de se mouiller. De loin, ce parapluie ''fait Teffet d'une cage. Ce lion prisonnier, je l'eusse souhaité se détachant librement sur le del. Arrivé a ses pieds, sur le socle, parmi des milliers de noms tracés par les passants, on ne distingue, gravie dans la pierre, que cette simple date : 18 juin 4845. C'est encore une inscription funéraire, celle-là.
On a bien fait d'élever ce tertre; de là-haut, le champ de bataille apparaît nettement comme un échiquier immense où s'est jouée la plus effrayante des parties. Suivez le regard du lion; à vos pieds, cette plaine nue fut le plateau de Mont-Saint-Jean; c'est là que l'armée anglaise résista tout un jour sans lâcher pied. On a pris le terrain imprégné de sang pour construire le tertre où vous marchez. A la place où tomba Cambroune, le blé pousse et devient épais. Plus loin, à gauche, ce bâtiment blanc enfoui dans les arbres, au bord de la route qui conduit à Bruxelles^ c'est la Haie-Sainte; à quelques pas au delà, c'est la ferme de la Belle- Alliance, où Napoléon logea le matin, où Wellington et Blùcher se rencontrèrent le soir. La plaine ondule et s'étend, toute couverte de moissons, joyeuse, illuminée du soleil. Bien loin, à l'horizon, le château de Frichemont apparaît comme un point noir, et derrière les bois qui bornent la vue, on peut distinguer, par les temps clairs, les premières maisons d'Ohain. C'est par ce chemin que lès Prussiens sont ve-
dus; c'est à SmohaîD^ qu*on aperçoit là-bas, qu'ils ont culbuté les premiers bataillons français... La lorgnette vous fait découvrir la Chapelle-Lambert, où vers midi se montrèrent tout d*abord les lignes prussiennes. L'Empereur regardait cette ombre inquiétante qui se mouvait; il interrogeait ses généraux. Sont-ce les Prussiens? Est* ce Grouchy ? Les deux armées portaient des uniformes bleus. lofais que ce fût Grouchy ou que ce fut Blûcher» Napoléon n'était pas troublé. Si c'était filucher, Lobau l'arrêterait et Grouchy, tombant sur ses derrières, l'anéantirait bientôt. Si c'était Grouchy, l'armée anglaise était écrasée là, en un instant, jusqu'au dernier homme.
La route que suivirent les Prussiens a été légèrement réparée. Le chemin creux d'Ohain-n'existe plus. Quelques monuments attestent seuls qu'en tel endroit est tombé tel général, tel corps d'armée a lutté vaillamment, tel escadron a succombé. Puisjes hommes n'ont pas seuls transformé ce champ de bataille : la nature aussi s'est chargée de le métamorphoser. On dirait qu'elle prend plaisir è nous faire sentir la vanité des plus étonnantes actions humaines. Tout ce sang versé, à quoi a-t-il servi? A rendre plus fertile la plaine où soixante mille hommes tombèrent, et plus verte par endroits l'herbe touffue qui les recouvre.
Le jour du mois d'août où je visitai Waterloo, le ciel était implacablement rayonnant; les arbres frissonnaient à peine sous le vent qui balançait lès moissons hautes. Ouelques paysans chantaient en travaillant sous la chaleur. Les oiseaux riaient sous les feuilles plus fraîches, et le long des peupliers, où criaient les cigales, les pa*
JW VOYAGÇS D'UN PARISIEN
pillons blancs se tenaient les ailes repliées. Rieq que ri-, mage de la vie, le bonheur, la joie... Au loin, sur la route de Charleroi, ce nuage de poussière soulevé brusquement, ce n'était plus une armée en 'marche, ni les grenadiers descendant vers Mont-Saint-Jean des hauteurs de Rossomme; c'était un troupeau de bœufs que le ber^ ^er menait au marché de Bruxelles.
Gomment croire qu'en ce lieu si calme, il n'y a pas cinquante ans, tant de sang a été répandu? La mémoire des hommes est, après tout, plus longue qu'on ne pense. Les véritables oublieux, ce sont les pierres, les arbres, les murailles. . . Un peu de pluie sur ce carnage, puis un rayon de soleil, et tout a disparu.
— Venez au château d'Hougoumont, dit notre guide, et vous verrez! Nous traversons les blésroùrs, nous allons vers un bouquet de bois; à travers une haie vive, nous passons en nous courbant et le guide ajoute : ^i- C'est là le verger !
Le verger! vous voyez bien ces pommiers vivaces, ces pruniers chargés de iruits? C'est auprès d'eux que s'est livrée la plus terrible lutte de la journée. Ce carré de terre est un sépulcre. Devant vous, deux tombes de pierre conservent la mémoire d'un major et d'un oQieier de hussards anglais; mais, à quelques pas, à TendroU QÙ la gardienne du château, devenue aubergiste, dresse une table pour les grisettes de Bruxelles, combien de rnorU. sont enterrés qui n'ont pas de noms, ceux-là !
Le château tout entier garde d'ailleurs les traces du. combat. Tout s'est transformé autour de lui; il demeure, immobile dans son horreur. Ses murailles de briqués
pouge, crénelées par ies Anglais, menacent ruine. Le canon les a découronnées, les balles se sont incrustées dans leur flanc. Les volées de mitraille se reconnaissent . aux affaîsements des pierres. Les branches des pommiers arborent de glorieuses diflFormités, des nodosités qui sont des balles. La sévc a cicatrisé la plaie, et le morceau de fer se trouve enchâssé dans Técorce. Le jardin, envahi maintenant par les herbes parasites, avec sa galerie sculptée, a je ne sais qu'elle éloquence lugubre. Les balustres sont démolis; rartillerie de Keliermann a fait rouler de tous côtés ces colonnettes de pierre. Les Française ont conquis pied à pied ce terrain; cette futaie où l'on passe les a un moment arrêtés: comme d'un buisson ardent, une grêle de balles en sortait. Ils ont emporté à la baïonnette cet obstacle, ils ont pénétré dans ce verger alors inextricable; puis il leur a fallu enlever d'assaut ce gros mur derrière lequel les compagnies des gardes anglaises, déterminées à mourir, ne désespéraient pas de vaincre! On pourrait encore suivre heure, par heure, épisode par épisede, la lutte qui eut lieu dans ces bâtiments en ruines. Les Anglais s'y maintinrent toute la journée ccmtre des forces considérables. Ils avaient coupé les esealiers d'une tourelle d'où ils ne voulaient pas sortir. Groupés dans la cour du château, ils repoussaient toutes les attaques. On voit encore la porte par laquelle les Français, tournant le château, se précipiteront vigoureusement. Un moment Hougoumont fut pris, mais les six cents hommes des gardes anglaises faisant un effort surliumain, rejetèrent au dehors les assaillants. La porte fat refermée, et les assiégés se défendirent comme aupa-
ravant. Cette résistaacc^compla pour quelque chose dans le résultat de la journée. Si Reille et le prince Jérôme avaient enlevé Hougoumont dès midi^ ~ et avec le canon il ne fallait pas une heure pour en avoir raison, >- la droite de 1 armée anglaise était sérieusement menacée. Mais les dix-huit cents hommes postés là étaient des héros. Les Hanovriens, les gens de Nassau, les Anglais luttaient d'héroïsme. Ils furent sublimes. On mit enfin l'incendie à la ferme, et ils ne reculèrent pas.
Le puits, qui est au milieu de la cour, reçut les cadavres. Il était profond : cette hécatombe la comblé. Il ne faut pas creuser longtemps la terre pour y découvrir un amas d'armes et d'ossements. Le feu a laissé partout sa trace noire; de ce qui était une porte, le caprice de Tincendie a fait une sombre arcade. La chapelle est là, tout près, contre l'escalier coupé par les Anglais. Une madone coloriée comme les statuettes allemandes y est restée, en face d'un Christ dont les pieds brûlés semblent appartenir à quelque martyr de Tinquisition. On raconte que, le 18 juin, lors de l'incendie du château, la flamme qui avait envahi la chapelle, s'arrêta net aux pieds de ce Christ. Cette chapelle est blanchie à la chaux, constellée de ces noms vulgaires qu'on retrouve partout et qui choquent toujours. — On devrait les effacer, dit un de mes compagnons. L'hôtesse d'Hougoumont sourit: — Ahl monsieur, dit-elle, si vous aviez vu jadis ! Toute cette chapelle était couverte d'inscriptions. Les Anglais y insultaient la France; les Français répondaient aux Anglais. Chacun sortait furieux; il fallait en finir. J'ai fait alors venir de Bruxelles deux ouvriers qui m'ont blanchi tout cela, mais
j'ai grand'peur d'être obligée de recommencer bientôt.
Les Anglais, je dois le dire, abondent à Waterloo. Le railway-coatch les amène chaque jour par troupes, et, là, ils se sentent chez eux. Leur front se redresse, leur œil s'illumine, leurs vieilles haines nationales se rallument. Ils demandent l'album où chaque visiteur écrit son non), prennent la plume et remplissent sans broncher des pages belliqueuses. Que si quelque touriste français répond à leurs dithyrambes, ils prennent la page déplaisante et l'arrachent. L'aubergiste, qui a été française, lutte comme elle peut: elle oppose, dans son auberge, le portrait de Napoléon le Grand à Vlron-duke Wellingion; mais comme elle ne peut résister toujours, elle se contenté de faire payer aux Anglais une somme assez ronde, un franc pour visiter la chapelle, un franc pour emporter une branche de genêts du verger, un franc une balle trouvée sur le champ de bataille. Les Anglais ont pour consolation que cette balle est authentique ; le temps a beau passer, le soc des charrues heurte souvent encore quelques débris du grand naufrage. Quant aux Français, ils ne payent pas : Hougoumont semble leur appartenir.
Terrible puissance du souvenir! Ces pierres ravagées, ces murailles délabrées vous retiennent prisonnier. On ne peut s*en détacher. Assis dans quelque coin, pensif, on regarde ce petit espace de fuines devenues immortelles. Cette cour, envahie par le lierre, est laide et triste, et cependant elle captive invinciblement, et quaad on s'en éloigne combien de fois ne se retourne-t-on pas pour la regarder encore !
Le champ de bataille ûë Waterloo, ou glutôt ce coin
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du champ de bataille, Hougoumont, conserve pour ainsi dire quelque chose du mystère qui enveloppe toute cette journée. Napoléon ne pouvait plus vaincre^ a-t-on dit^ il avait le destin contre lui. A.insi^ courage, énergie, sacrifices, rien ne pouvait triompher de Ja fatalité! A quoi donc a tenu que l'Empereur ne soupât point, comme il le voulait, à Bruxelles? Question toujours terrible, à laquelle nulle réponse n'a été laite. Il ne pouvait vaincre, on dit Quiqet et Gharras, son génie 4è8ertait. Il allait vaincre, dit M. Thiers, il eût vaincu si Grouchy était venu. Le âls du maréchal, M. le marquis de Grouchy, qui se trouvait 8 Waterloo et qui y fut blessé, a essayé de prouver que M. Thiers s'est trompé. A qui croire? A ceux qui reprochent à Ney d'avoir lancé comme dans un gouffre ardent une partie de l'armée qui se fondit dans la fournaise des masses anglaises? A ceux qui montrent la fai«* blesse de Grouchy, indécis, entendant le canon et n'y marchant pas, alors que le deroier soldat comprenait qu'il fallait aller où était le combat? De ce côté, on attendait Grouchy, de cet autre Blucher; lequel viendrait? L'avenir du monde allait se jouer sur ce coup de dés. Et ce fut Blucher qui parut. Peut-être Grouchy, sans ordres explicitesy avait-il raison de ne pas bouger, mais l'iatuitiondu danger ne devait-elle pas remplacer les dépêches quç n'envoya pas Soult, ou qu'il envoya trop tard? Il sembla que fangoisse qui tint à la gorge les chefs d'armée plattQ encore sur je champ de bataille. A mesure qu'on le parcourt, on attend, on s'arrête, ou écoute. La bataille ne parait point perdue... Grouchy peut venir encore I se diton. Puis on ajoute : S'il était venu I
LE CHAMP DE ^è^lhlllZ PP WATERLOO 303
Du obâteau d'Houguumont, il faut uq quart d'heure environ, ^ pied, pour se rendre à la Haie-Sainte. La Haie- Sainte a voulu effacer les traces du combat. Elle est récrépie, elle est coquette. Sans Tinscription allemande qui la décore, on n'y trouverait aucun souvenir. A quelques pas est la Belle-Alliance.* C'est là, dit une plaque commémorative, que le soir du 18 juin 1815, les généraux Bluçher et Wellington se rencontrèrent et se saluèrent vainqueurs, » On me montra, incrusté dans la muraille de la fiçrme, un boulet qui tient encore comme par miracle. C'est tout; à l'intérieur pourtant les meubles semblent avoir été témoins de la bataille. Ce sont de vieux bahuts, une table centenaire, une horloge allemande. Au coin de la cheminée s'assit Napoléon; on avait jeté dans le foyer une brassée de bois; il y sécha ses bottes humides; il était fatigué, malade, et cependant il s'était levé de grand matin, contemplantavec confiance son armée, celte armée, enthousiaste qui comptait si bien sur la victoire !
Ces antithèses attristent; la Belle-Alliance, occupée tour à tour par les généraux ennemis. Napoléon le matin, Wellington et Pliicher le soir. C'est la loi de la guerre,, loi terrible! On la subit, mais la raison proteste. La victoire est-elle toujours du côté où est le droit? Que prouvent cea boucheries sanglantes? Le jour où la justice aura moins de canons que Tinjusiice^ la justice succom^ bera. On ferait bien de visiter souvent les champs de bataille. Les tableaux qui ornent les sabns du Congrès de la pai^j à Londres, représententi dit-on, des combats.
Et nous allions^ demandant toujours un monument.^ français à ce vaste tombeau. Rien; pas un nom, pas une
pierre; mais, en clierchant^ nous voyions se dresser, comme autant de fantômes, ceux qui s'étaient couchés là et nous touchions l'endroit où leur sang avait coulé. Au pied de cette porte de la Haie-Sainte est tombé, criblé de balles, un ofiicier vaillant. Il fallait pénétrer dans la ferme; il saisit une hache, s'élance vers la porte, tombe, se relève, frappe, tombé encore... On l'emporta, on le croyait mort; la balle qui devait le tuer devait venif de Constantine : il s'appelait Vieux.
Plus loin, près du chemin d'Ohain, les dragons de Ponsomby, tes Écossais gris avaient pris le drapeau du 45(>. Le 4<^ de lanciers fond sur eux^ les disperse. Les cuirassiers de Milhaud les égorgent. Un maréchal des logis, Ùrban, saisit Ponsomby au collet. Les dragons veulent le lui arracher. Il le perce de sou sabre. Il s'enfonce dans les rangs écossais, va droit au drapeau qu'on a pris, le ressaisit, tue ceux qui le lui disputent, le brandit audessus de sa tête et le rapporte dans les rangs français.
On cherche la place, on la trouye, on dit : C'est làt
C'est là que les cuirassiers, s'élançant comme une immense hydre de fer, vinrent se briser sur les lignes anglaises. C'est là que nos grenadiers, fusillés à bout portant par les Anglais couchés dans les blés, s'arrêtèrent un moment sans reculer, puis s'enfoncèrent plus profondément dans les rangs ennemis. C'est là que Bulow déboucha sur le champ de bataille et recula d*abord devant les soldats de la garde.
Napoléon était ici lorsqull aperçut, dans les rangs de ses soldats, une singulière confusion. Ceux des nôtres qui avaient gravi le plateau de Mont-SaintJean et qui
dominaient le champ de bataille eurent un instant de terreur. Les Prussiens arrivaient; ils inoqdaient la droite de notre armée : ils se montraient en foule; ils attaquaient de toutes parts. On a parlé de trahison. Il n*y en eut aucune; mais qu'on se figure cette armée, épuisée p^r une longue lutte, à bout d'héroïsme, lassée, exténuée. Elle tente un dernier effort, car l'Empereur la regarde, et elle se dit que peut-être veut-il coucher, comme à Marengo, sur le champ de bataille. On s'élance, mais Desaix, cette fois, n'est plus là. Ce n'est plus Desaix; c'est Bulow, c'est Ziethen, c'est Blûcher qui viennent. Alors, un moment de doute, de désespoir, ce moment qui décide de tout, saisit ces braves. L'ennemi accourt en masse. Ils ont donc le monde devant euxt L'ombre du soir ajoute à leur terreur. On a crié : Sauve qui peut! et ce lugubre cri s'est répartdu comme une traînée de poudre. Sauve qui peut ! C'est le Les dieux s* en vont qui glaça d'effroi la vieille Rome. Il y a de ces cris sinistres qui retentissent ainsi^ venus on ne sait d'où, à toutes les fins des mondes.
Et c'était bien un monde qui finissait I Napoléon contemplait ces bataillons en désordre avec le regard fixe du désespoir. Il demande un cheval, il se jette dans la mêlée. Pendant ce temps, Ney, seul, à pied, courait de tous côtés, arrêtant les fuyards, les ramenant au combat, les poussant vers l'ennemi, l'épée brisée, les vêtements déchirés, le cou nu comme le jour où il devait tomber sous les balles françaises, et s'écriant avec un accent de farouche colère : « Venez, venez voir comment meurt un maréchal de France! 1
306 VOYAGES D'UN PAHISIEN
Défaite suprême! Mais qu'importe ? lis étaient là moins de mille qui devaient^ en cette journée où tout semblait finir, sauver Thonneur de la France. Qu'importe Wellington et qu'importe Blticher! Qu'importent la fuite, et la terreur, et le désordre! La vieille garde est là toujours, la vieille garde qui mourra, mais qui ne se rendra pas. Ils sont cinq cents : ils font reculer leurs vainqueurs eux-mém£sl Ils sont cinq cents : ils trouent comme un boulet la masse de leurs ennemis! Ils sont deux cents et terribles encore ils tuent, ils tuent, ils marchent. Hsdc-* fendront, jusqu'à la fin les blessés qui se sont réfugiés dans leur phalange. Ils sont deux cents et, pour en triooipher, il faut les canonner comme s'ils étaient une armée. Ils tombent, Cambronne avec eux. Ils sont cent cinquante, et le cercle s'élargit autour de ce groupe intrépide où pâlissent seuls ceux qui meurent; cent cinquante, et ce débris héroïque terrifie la foule victorieuse, cent cinquante vivants qui, autour d'eux, font aussitôt cent cinquante morts. Encore du canon ! La fumée les enveloppe ; on ne les compte plus, à présent, ils sont si peu! Mais ils luttent toujours; en tombant, leur dernier cri est une menace, une injure, une bravade. Que la Prusse dispute a l'Angleterre, que l'Angleterre conteste à la Prusse l'hoqneur de la journée, la première charge victorieuse, le premier pas fait en avant,' ce qui est à nous, ce qui nous appartient, ce qui vaut mieux que la victoire peut-être, c'est le dernier carré! L'antiquité n'a rien à comparer à ce sacrifice de ces hommes qui, plus farouches qu'Achille, n'en voulaient pas même échapper, malgré les dieux. Et pour eux, le sort a été juste. Il a voulu que le lion de
|Iont-Saint-Jean s'élevât précisément à l'endroit sacré où ils sont tombés.
Le soir venait; il me fallait quitter ce champ de bataille. Le soleil se couchait dans un nuage sanglant; l'ombre s'épaississant donnait aux arbres une attitude fe^ta^tique. Au loin, rougie par les derniers rayons, se dressait la HaiorSainte. Avec la nuit, les champs se fai-. sâient déserts. Et je songeais à cette nuit terrible, plus terrible que la bataille même et qui suivit Waterloo. Toute une armée en fuite, les vainqueurs tirant sans pitié $ur le? Fuyards. La lune éclairant la chaussée où s'écoulait notre armée anéantie, comme un fleuve de blessés. Les cris désignant aux Prussiens, acharnés contre nous, l'endroit où le canon devait frapper. De tous côtés, des bruits sinistres, le lourd retentissement des escadrons à la poursuite des vaincus. Honteuse chasse à l'homme, qui restera comme une tache sur la mémoire du barbare Blùcherl Les Anglais furent plus humains. Wellington ne s'occupa point de poursuivre les Français; le pouvaitil d'ailleurs? Il négocia cette convention que la journée porterait le nom de Waterloo, où l'on ne s'était point battu, niais d'où il avait daté ses bulletins. DoncBlucher était satisfait dans sa vengeance, Wellington dans sa vanité. Tout était pour le mieux. Et Napoléon se retirait, lentement, comme s'il eût encore espéré une balle ennemie.
Il ne s'arrêta qu'aux Quatre- Bras. Les morts du combat de l'avant-veille n'étaient pias enbore enterrés. Il dut gémir sur cette victoire stérile.
Comme il avait soif, on lui donna de l'eau :
308 VOYAGES D'UN PARISIKN
— Décidément^ dit-il, il ne faut pas grand'chose pour vivre.
Il appela un aide de camp.
— Allez, ordonna-t-il, apprendre à Grouchy ce qui est arrivé.
Pas de message écrit. Pas de reproches. Ce n'était ""déjà plus l'indomptable Gésar^ Torgueilleux conquérant; c'était le captif/ le philosophe tristement résigné de Sainte-Hélène. Que de choses Longwood ferait pardonner I
Le cocher devait nous donner la morale de la guerre. Comme nous laissions derrière nous les dernières maisons de Waterloo, il se détourna sur son siége^ et, se pen* chant de notre côté :
— C'est une chose heureuse tout de même, dit-il, qu'il y ait comme cela un champ de bataille si près de Bruxelles. La promenade est belle, on y vient souvent... et cela fait gagner les loueurs de voitures, savez-vousf