‹ Voyages d'un ParisienChapitre 7 sur 9 · ajl|N AUEIfA^P i7S · texte numérisé non relu

ajl|N AUEIfA^P i7S

Uu i>ea de jwiutujre. -* Ia Trw-kliuUc.. — I^ Jl^i;en(U! du clidlojiu de Neuwiiifleck. — La cliairc du diable. — Sa Majesté Satan. — Le sergent La Ramée. — Le château et les Francs-Juges. — Langage franco-germain, ^ Adieux k la roulette.

Bade, parait-il, est une ville d'eaux. On l'assure énerjf^qiieioeat^ et je fiuis tout disposé à le croire. Pourtant^ m'étani hasardé à la Trinkhalle; ce portique frigorifique supporté par seize mai^ssades colonnes corinthiennes, je Aïs toujt surpris de la figure étonnée de la gardienne lorsque je lui demandai un verre 4 ^^u. J'étais évidemment un des rares imprudents qui se soient hasardés jamais à goûter ^ette effroyable eau chaude. Je la rejetai aussitôt, ignorant que ctette gorgée salutaire pourrait me guérir dei^ névralgies, ide la dyspepsjje, du psorijtsiS;— de toute une Légion terrihle d^ mau$ effroyables^ et je me sauvai dans les deux petites salles où Ton expose habitueUem^at des iable^ux à Yi^ndre.

Il Y avaii ik un^ bm 9gréa/>le colle^tiou de barhouil-

lages comiques. Les uns étaient tout simplement attribués à Greuze^ les autres à Rubens.

A tout prendre, ces tableaux pseudo-antiques élaieot .moins ridicules que les quatorze fresques dont le directeur de la Penacothèque de Munich a décoré la galerie de la Trinkhalle. Jamais couleurs plus adorablement fausses, ternes et criardes furent-elles assemblées? Les Allemands s extasient volontiers sur le rare talent de Gœtzenberger, qui les a signées. Mais la couleur n'est point leur fait. Ces tons plats les séduisent, et ces compositions mystiques, souvent incompréhensibles, les plongent en des abimes d'extase! Un artiste allemand ne sera jamais bien persuadé, tenez-le pour certain, que deux et deux font quatre. Au lieu d'exprimer franchement et nettement son idée, de traduire son idéal comme il le comprend, il cherchera, analysera, alambiquera, — d'une œuvre humaine fera une œuvre insaisissable.

Nul plus que moi n'aime cette suave poésie du Rhin, qui peuple la nature entière d'ondines et de lutins, cache les kobolds au fond des mines, loge les génies dans lo calice des fleurs, entend passer dans le vent de minuit le son des cymbales enchantées, regarde au fond de l'eau, dans les grottes d'azur et de rose^ les nymphes et les fées et peuple d'êtres mystérieux les brouillards du matin. Mais ce que la poésie peut rendre, la peinture doit renoncer à le peindre. L'insaisissable peut être saisi par l'àme; l'œil ne peut comprendre que la divine harmonie des couleurs. Ce qui fait la faiblesse de l'école allemande, c'est sa préoccupation incessante de l'idée, son éternelle habitude d'introduire la sentimentalité dans les arts

plastiques. Ce système, qui produit souvent dlâimitables chefs-d'œuvre dans Tart des fresques» par exemple, aboutit quelquefois à de ridicules complications. J'ai vu, dans une exposition de cartons, à Bruxelles, à côté des admirables compositions de Kaulbach et de Cornélius — deux maîtres qui nous disputent la supériorité dans les arts — un gigantesque dessin représentant le feld-maré* chai Bliicher passant le Rhin. L'artiste avait mis dans le regard de Blucher toute la flamme possible, et, pour ajouter une idée à son œuvre, il avait placé, sous les pieds du cheval, un poteau renversé, avec cette inscription : Route de Paris. Non, en dépit des assertions de notre Ghenavard, la peinture n'est point chose philosophique. Si elle ne doit pas s'attacher uniquement à la représenta* tion matérielle des objets, encore moins peut-éire doit-elle poursuivre un idéal immatériel qui la rendrait incolore* Entre la pléthore et l'amaigrissement, il y a la santé.

Les légendes de la forêt Noire étaient faites pour être racontées par quelque conteur, et non point peintes sous les arcades de la Trinkhçlle^ et la chose est si vraie, que tout le monde a fort abusé de la plupart d'entre elles.

Parmi toutes les légendes que Gœtzenberger a représentées sous les arcades de la Trinkhalle, la plus curieuse, à mon avis, et la mieux frappée au coin du pays, c'est la légende de la Chaire du diable. Le diable est décidément un personnage très-intéressant. Partout où on le rencontre, on est à peu près sûr de s'amuser. Le moyen âge, qui le craignait beaucoup, se vengeait de ses terreurs en se moquant de lui. Op tremblait à son nom seul, on se signait, on se cloîtrait, on se pressait

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au coin du feu, les uns eontre les autres. Puis quand Toccasion venait de le narguer de la belle sorte^ personne ne s'en faisait faute. Chaque pays> chaque pfo* vince a son héros de prédilection qui a mis plus d'une fois le diable en défaut et lui a rogné les ongles. En Allemagne, ce personnage est le plus souvent un boa bourgeois, bien rusé, qui enferme Satan dans un bénh tier et le laisse se morfondre dans Teau qui le brûle. L'Église joue toujours un rôle dans ce pays, et quand un simple mortel ne suffit pas à mater le diable, la légende appelle Jésus-Christ lui-même, comme dans la légende du TeufdskanzeL

Lorsque les premiers chrétiens vinrent enseigner TÉvangile dans la forêt Noire, — c'est l'auteur anonyme des légendes de Baden et de ses environs qui parie, — le diable, furieux, accourut de l'enfer à Bade par le db^min souterrain que suivent, pour y arriver, les eaux thermales. 11 monta sur un rocher gigantesque et de là harangua la foule, lui parla des séductions et des splea-r deurs do son empire, des jouissances sans dn, des sur«^ prises sans nombre, des plaisirs et des voluptés qu'il accordait aux siens. Sa voix âpre allait au cœur des hommes et ébranlait les consciences. Les nouveaux €<)nverlis regrettaient leur conversion; cette peinture des pompes et des œuvres de Satan enivrait les plus faibles, lorsqu'un ange vint se placer en face de Satan, sur le rocher voisin du château d'Ëberstein. Il ne parlait que de la félicité céleste, des joies divines, de l'amour du bien, des bonheurs du juste, mais. cette voix délicieuse eut bientôt reconquis les âmes que Satan croyait en son

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pottTOir. Le diable alors^ courroucé, mît en jpiècea la robe de velours dont le peintre Va revêtu ; sa voix retentit comme un tonnerre, ses mains arrachaient les rocs énormes et les brisaient les uns contre les autres; H broyait entre ses dents les pins centenaires^ et Tango avait beau parler> sa voix était couverte par le fracas épouvantable que faisait le Maudite A son tour, Jésus* Christ se fâcha. Il apparut à Satan, le prit parla nuque et le lança sans façon à travers l'espace. On montre encore sur la montagne où tomba le démon, Tempreinte du sabbot de Satan si vigoureusement harponné par la main divine. La montagne s'appelle même, si je ne me trompe^ TeufeWmfeisen^ le Sabot du diable. Et voilà comment Jésus empêcha les premiers chrétiens d'être damiléa.

Chez nous, peuple démocratique et militaire^ l'adver* râire heureux du démon est le plus souvent un homme du peuple ou un soldat. Que de bons tours joués au Malin par le sergent narquois La Ramée 1 Un beau jour^ il parie avec Satan que S. M. le roi des Enfers n'entrera pas tout entière dans certain sac donné par l'archange saint Michel* L'orgueilleux Satan veut prouver le contraire, entre dans le sac tête baissée et La Ramée, sans plus tarder» ferme le sac, l'emporte chez un maréchal ferrant, et le posant sur l'enclume : -^ Frappez, frappez, dll-il, jusqu'à ce que le sac soit devenu plat comme on écu de six livres! Tout enfants nous riions a nous tordre de la mésaventure de Satan, si bien racontée par nos grand'mères* Nous n'avions pas encore lu cette théorie de Froudhon qui dit: Satan, c'est le bien!

Après le vieux ehâteau, il fallait biep visiter le château

grand-ducal, ouvert à tout venant, lorsque le grand-duc ne l'habite pas. Le portier nous accueillit sans difficulté, et le voilà nous conduisant à travers le palais, nous expliquant tout, et ne nous faisant grâce ni du boudoir de la grande-ducbesse ni de la chambre à coucher. L'habitation est charmante^ et, malgré la superfluité des dorures, et quelques cheminées en carton-pierre, c'est bien la plus confortable résidence qu'on puisse imaginer. C'est un luxe princier, mais patriarcal, et l'on devine à la fols le souverain et l'homme de la famille. Le château a des oubliettes. C'est naéme sa principale curiosité. La tradition veut que la Sainte-Vehme ait tenu ses terribles séances dans ces souterrains. L'imagination peuple bientôt ces lugubres salles de victimes et de francs-juges. On voit passer, dans ces.couloirs étroits, des ombres sinistres, seulement éclairées par des torches résineuses, et si l'on écoutait, on entendrait le vent gémir comme des voix de suppliciés. On m'a montré une petite niche où le pri* sonnier, qu'on allait chercher dans son cachot, rencontrait tout à coup une statue de la Vierge. — Embrassezla, lui disait-on, Le malheureux approchait ses lèvres de la statue, et aussitôt un ressort faisait ouvrir les bras de la Vierge; la statue serrait contre elle le condamné, rétouffait, le triturait, le broyait et ne laissait tomber qu'un cadavre informe dans un gouffre qu'une trappe ouverte découvrait tout à coup. Plus loin, le guide nous donna l'émotion de nous enfermer dans une oubliette, sur laquelle il poussa une porte, faite d'un seul quartier de roc. Quand cette porte maudite retombait sur un prisonnier enfermé là, sans pain, sans air, sans espoir.

quels cris de désespoir étouffé devaient entendre les pierres de ces cachots!

Il fait bon, en sortant de là, aller respirer un peu d'air pur. Vive la* lumière! disait derrière moi un Anglais enivré de soleil. Et pourtant les Anglais ne sont pas des plus enthousiastes. Mais comment ici garder son sangfroid? Il semble que, du même coup, on doive célébrer le ciel bleu et maudire le temps horrible où ces choses atroces n'étaient pas seulement des curiosités.

Les jardins valent mieux que les oubliettes et que le moyen âge. On nous a montré un jardin (le public n'y pénètre pas toujours), le Jardin des escargots. C'est là qu'on nourrissait jadis des escargots pour la table de je ne sais quel margrave de Bade, qui en était très-friand. Dans les allées gisaient tristement deux énormes têtes de kobolds, en pierre peinte, avec la capuche et la barbe légendaires. L'un, riant, sa large bouche ouverte sous un nez. épaté; l'autre, larmoyant et rechigné, — débris d'une mythologie évanouie, images tangibles du moyen âge décapité.

Ce mélange de légendes et d'actualité, de germanique et de parisien, de poétique et de spirituel, d'effrayant et de ravissant, fait de Bade une ville à part. On resterait à Bade tout l'été sans craindre l'ennui et sans se douter même qu'on a quitté Paris. Paris, en effet, vous arrive là par tous ses journaux, par tous ses élégants, par tous ses causeuf s, et combien trouvez-vous à Bade de vos meilleurs amis, que vous ne voyez même pas à Paris î Je conçois parfaitement qu'on se donne rendez-vous à Bade six mois à l'avance.* Avec notre vie parisienne dissipée

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c'est encore le meilleur moyen de se rencontrer. Comme Paris, Bade a son théâtre, une salle ravissante, toute fraîche encore, blanc et or, tentures d'un pourpre vif, — une bonbonnière; comme Paris, des curiosités, des expositions, des concerts et des courses. Ce n'est pas pourtant le turf d'Iffelszheim qui attirerait l'artiste â Bade. Si Ton quitte Paris pour fuir cette foule hippique, ce n'est pas, que je sache, pour la rencontrer où l'on va. Un des principaux charmes de Bade, au contraire, c'est le calme de la ville, l'air reposé de ses maisons, la limpidité de cette rivière en miniature où les truites jouent à travers les cailloux blancs; ce sont ces senteurs de pins, cet air pur, ces buts d'excursion qui vous tentent de tous côtés; c'est aussi cette vie curieuse de la table d'hôte, où se coudoient les types les plus variés de touristes. On fait déjà connaissance avec la (yiisine allemande, très-épicée et très-éclectique. Le chevreuil aux confitures et les champignons à la crème vous tentent par leur goût hybride. Les noms des vins du Rhin se posent devant vous comme des énigmes. — Voulez- vous de rAffenthaler?— Va pour r Affenthaler ! L'un de ces vins s'appelle poétiquement le lait d'amour des jewies filles. Il est beaucoup plus mauvais que ses rivaux, mais je crois qu'il coûte plus cher. A table, on fait circuler la liste des étrangers nouvellement arrivés à Bade; les voyageurs regardent avec une admiration extrême leur nom si parfaitement imprimé , et tout bas, en rougissant beaucoup, prient le garçon de leur acheter une dizaine de numéros qu'ils distribueront à leurs amis, dès leur rétour à Paris. J'eus la satisfaction de voir mon nom suivi du titre de scrifsteUer (j'écorche le

mot) ce qui ne laissa pas que de me flatter beaucoup.

L'allemand se mélange ainsi diserètement au français, et les deux langues, mariées de la sorte, contribuent à la formation d'un idiome qui ne manque pas de charme. Il y a, par exemple, près de la station d'Achern, une statue élevée à Parmentier, inventeur de la pomme de terre. J'étais logé à VHôtel à la cour de Darmstadt. Ventrée des Bains s'appelle VEntrée aux bains, et le règlement des voitures, affiché partout, porte : Toute de moins du quart course qui ne sera pas indiquée par V avance^ la différence ne sera pas bonifiée.

Mais ce qui force le voyageur à quitter Bade , c'est le jeu. Cette tentation éternelle finit par triompher des vertus les plus rebelles. Dès que Ta roulette vous a dépouillé, on s'enfuit et les Gâtons seuls ne laissent rien d'eux-mêmes au bâtiment décoré par Cicéri. J'avais visité la vieille église, aux stalles de chêne luisantes, semblables à celles où s'agenouillait Gretchen pour prier; temple modeste et recueilli, où l'on peut lire le nom de Montécuculli sur une dalle noire; réduit fait pour la prière, où le passant et le visiteur marchent sur la tombe des margraves. J'aurais pu trouver au couvent de la Lichtenthal cette autre légende, qui veut que les soldats de Turenne aient reculé devant la Vierge. Un de mes amis me vantait l'Ascension et le point de vue du Mercure; mais décidément la roulette me gâtait Bade.

La musique autrichienne avait trop de séduction , et la musique autrichienne stationne devant la porte même de la maison de jeu.

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— Si vous voulez, dis-je à mon compagnon, nous partirons demain soir pour Heidelberg.

— Mon Dieu, dit-il, moi qui allais vous proposer de partir demain matin !

Et le lendemain, en eiïet, nous partîmes.

Souvenirs d'une contoreucc. —Carlsruhe. —L'apparence et la réalité. — Le pénitencier. — Ueidelberg. ~ Souvenirs romantiques. — Le cliâteau.. — Ce qac produit la bombe. —Les étudiants. — Manheim. — Francfort. — Le monument de Gulenberg. — Goethe. — Où est Werther? — Le Zeil k Francfort. — La rue des Millionnaires et la rue des Juifs. — Le Rœmer et la cathédrale. — Où l'auteur cause avecuu marchand de tabac.

Il y avait dans notre wagon six ou sept bons et braves Badois que le vin rendait fort bavards. Tous vêtus de noir, tous costumés comme des quakers, tous riant et jasant à qui mieux mieux. Ils causaient bruyamment et leurs éclats de voix faisaient trembler les vitres. La langue allemande prenait, de la façon dont ils la prononçaient, des allures rabelaisiennes. De temps à autre , quelqu'un d'entre eux risquait, en français, quelque bonne plaisanterie salée. Cette grosse bonne humeur, d'ailleurs communicative, me faisait songer à la joviale ébriété des videurs de hanaps d'autrefois. Or, ces braves gens si fort égayés étaient tout simplement des pasteurs qui revenaient d'une

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conféreDce. L'explication des textes n'avait pas été sans être arrosée. Rien n'altère comme une controverse. Ils s'arrêtèrent à Garisruhe et le premier qui descendit réveilla d'un coup de pied un de ses compagnons endormis^ lequel lança énergiquement une bordée de ces jurons germaniques interminables. Ils se prirent tous par le bras et s'éloignèrent. Je suivais des yeux le groupe mal affermi, qui savait par cœur, je gage, les Propos de lahle de Martin Luther.

Garisruhe, Garisruhe la jeune, comme on l'appelle, est bien la plus froide et la plus ennuyeuse des villes. Figurezvous Versailles, moins l'herbe des pavés, un Versailles sans grandeur et sans souvenirs. Ges grandes rues droites, tes ornements pseudo-classiques, cette ennuyeuse uniformité feraient naître le spleen chez un Espagnol. Point de vie, un calme mortel et mortuaire, de rares passants tout étonnés de leur hardiesse. Gomme cette petite capitale doit être jalouse de Bade, sa rivale 1 La seule qualité de Garisruhe, c'est son calme: pas un nuage ne doit passer sur le front de ses habitants, et nul malheur, je le parierais, né se tapit à l'angle droit de ses rues.

Nous aviosis vu, en passant devant Rastatt, les soldats prussiens en faction et, sur ma foi, la main sur la gâchette de leur fusil, devant les fossés de la citadelle, remplis d'eau comme en temps de guerre. Image de la défiance et de la paix armée! A Bruchsal, si nous étions demeurés plus longtemps, nous aurions pu trouver, au pénitencier que bâtit Hiibsch, il y a quelque vingt ans, un échantillon agréable du système cellulaire, ce barbare système, cette torture sans le tourmenteur» ce supplice sans le bourreau.

II y a des mots qui réellement gâtent les plus beaux paysages. Vous avez beau regarder les champs ensoleillés, le ciel bleu, les croupes sombres de la Forêt-Noire, la seule pensée de cette eau belliqueuse qui croupit dans les fossés de Raslatt vous irritera contre ces braves gens, qui croient devoir arborer contre nous une attitude menaçante; — et la seule pensée du Zuchthaus (pénitencier) de Bruchsal vous empêche de contempler à votre aise, en artiste, en aficionado, le paysage qui vous entoure. Mais de Bruchsal à Heidelberg, l'impression mauvaise a le temps de se dissiper I

Je l'avoue, quand le crieur du train jeta à la portière ce nom magique : Heidelberg, je mis une grande hâte à m'élancer hors du wagon . Heidelberg! Le château en ruines ' Tuniversité, les étudiants, le moyen âge, les soldats de Turenne, les électeurs et les francs-juges, tout cela subitement évoqué, tout cela visible, palpable, tout cela dans ce nom seul.

Nous voilà entourés de guides, de cochers, de garçons d'hôteî, de commissionnaires. On nous arrache nos bagages des mains. On tient absolument à nous faire monter dans un droschken, un droschken qui. malgré son nom pittoresque, n'est qu'un abominable fiacre. Un passant, un Français, veut bien nous prévenir qu'il y a deux routes pour se rendre au château et que la route des piétons, impraticable pour les voilures, est de beaucoup la plus charmante. En route, doncl Heidelberg est bâti sur une montagne assez abrupte, assez haute, et la visite au château est à peu de chose près une escalade. Ma is, que de tableaux ravissants et paisibles entrevus en chemin, quelle pby-

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sionomie patriarcale et cette fois vraiment germaine a cette rue étroite, où les pavés se dressent hargneux. Les vieilles enseignes gothiques grincent à leurs tringles de fer, les petits miroirs-espions étincellent aux fenêtres comme des miroirs aux alouettes, des cages de papier se balancent avec un petit serki en carton, les fenêtres, garnies de plomb et de rideaux en percale, s'entr'ouvrent et laissent voir quelque intérieur reluisant de propreté, avec des tableaux de sainteté ou des trophées de chasse, des verreries de Saxe et des sculptures de la Forêt-Noire. De temps à autre, quelque f>gure de gamin joufflu, quelque visage plein de santé d'une jeune fille se penche à la fenêtre et, se rejette en arrière, riant parfois, et montrant les étrangers en disant :

— Des Anglais !

Dès l'entrée, j'avisai des inscriptions latines attachées aux arbres. Les chemins étaient indiqués dans la langue de Cicéron.

Mais on a bien le temps de regarder des étiquettes quand on va contempler un château comme celui d'Heidelbergi Spectacle grandiose, celui-là 1 Quand, après avoir descendu quelques marches, on se trouve tout à coup dans cette vaste cour, envahie par le lierre, les arbustes, les herbes hautes, en face de ce monument écroulé, de cette grandeur déchue, de ce luxe effacé, de cette splendeur rayonnante encore dans sa ruine; on s'arrête, tout à coup muet; les yeux se fixent, éblouis, sur ces statues, sur ces arcades, sur ces sculptures; la pensée s'arrête effrayée devant celle ruine, devant ce meurtre, devant ce deuil. L'imposante masse du château se dresse avec ses plaies

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et ses blessures, avec ses étonnements et ses grandeurs; le granit rouge se détache sur le ciel, comme encore calciné par rincendie , et l'on n'ose l'aire un pas en avant , de peur de se heurter contre les habitants naturels de ce tombeau, contre des ombres. Cette banalité inévitable et profonde vous revient à la pensée : Si les pierres pouvaient parler ! Si chacun de ces débris avait une voix, disait son mot, jetait son cri, quel concert épouvantable de fanfares et de misères, de triomphes et de tortures, d'abjection et de grandeur t Depuis que Conrad de Hohenstaufen posa la première pierre de ce palais, chaque électeur ajouta une tour, une richesse, une nouvelle splendeur. Tous les siècles ont mis ici leur signature^ et tous les grands artistes peut-être y ont marqué leur place. Michel- Ange, dit-on, a tracé le plan de la partie la plus ^plendide.

Mais au milieu de ces merveilles, merveille plus surprenante, rayonne, pourainsi dire, le palais d'Othon-Henri. Rinceaux élégants, architecture délicate, toutes les séductions d'un art qui se transforme, de cet art qui s'éveille, qui cherche, qui va du paganisme au christianisme, de Diane à la Vierge, de Jésus à Jupiter, et qui s'appelle la Renaissance.

Les belles heures qu'on passerait là, absorbé dans ses pensées muettes, assis sur quelque pierre de la cour, débris de muraille que la bombe a jeté là! Que de rêveries tristes, que de songeries profondes si ces ruines n'étaient pas envahies chaque jour par des légions de visiteurs curieux, souvent ignorants, à qui le sens de ces grandeurs déchues échappe, et qui regardent le vieux palais en ruines comme ils regarderaient une décoration d'opéra !

Je me beurtais, à chaque pas» contre un troupeau de jeunes enfants» conduits par le pédagogue, et qui nous regar^ daient passer avec cet éclair patriotique propre aux prunelles germaines toujours prêtes à foudroyer l'étranger* A la porte d'Elisabeth, le troupeau stationnait; nous le retrouvâmes à rentrée du palais de Louis, à la grosse tour, auRupprechtsbau^ partout. Evoquez donc la poésie des ruines en présence d'un clan d'écoliers échappés ?

Et pourtant la mélancolie du lieu vous pénètre, vous conquiert, en dépit des passants, des visiteurs et de la foule. Palais du deuil, où les tours effondrées, lézardées du haut en bas par l'explosion de la poudre, s'enfoncent brutalement dans les tours, leurs voisines, et les éventrent sans pitié ; palais de la destruction, où la grosse tour» écroulée de la base aji faite, attire comme un gouffre, avec ses pieds envahis par le lierre, et son vaste point de vue du Neckar, jaune et boueux, coulant au milieu d'une vallée plate; palais de la mort et du mystère, où les statues blessées, décapitées, stigmatisées, semblent menaçantes encore, où, quand on demande le nom des architectes de ces chefs-d'œuvre successifs^ l'écho répond : Point de noml qui sait?...

Et tant de grandeur sert de but d'excursion aux bourgeois en tournée 1 Dans le palais de l'électeur Robert, qui fait tristement face au palais de Louis, on a ramassé quelques débris d'armure^, des sabres et des poignards souillés de rouille; sur une table, des photographies du château. On emporte un souvenir de cette visite, et le portraitcarte de la Tour fendue prend possession d'un feuillet d'album, entre la ballerine et le chroniqueur à la mode.

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Qui eût prédit à Frédéric !•' le Victorieux le sort de la tour qu'il faisait construire ? Plus loin, dans Tendroit du château où les cachots, les poudrières, les casemates étaient jadis, rien aujourd'hui que l'humidité, l'abandon, les murailles nues; la salle des gardes, déserte; la cuisine, où l'on faisait cuire des bœufs entiers, abandonnée; la salle d'audience, dont les cheminées sont encore intactes, où l'œil peut reconstruire des panneaux, des boiseries, des tableaux, des merveilles, la salle où la foule dorée, titrée, insolente, des électeurs, des courtisans, des généraux, tournoyait comme à Versailles sur des talons rouges, déserte encore, — et le lierre envahit cet autre Versailles. Éternelles leçons de l'histoire !

La chapelle, mieux conservée que le reste, garde encore quelques tableaux d'un genre rococo odieux à l'œil ; des portraits d'électeurs en perruques monumentales grelottant au milieu de cette façon de grange, dont des poutres soutiennent le plafond. Sur l'autel dédoré on a placé des boulets énormes, trouvés dans les ruines, boulets français qui servirent à décapiter peut-être les statues du palais d'Othon-Henri. La chapelle arbore des guirlandes de lierre, et des drapeaux et des rosaces de fleurs fanées, appendus là en l'honneur du roi de Prusse, qui vint, je crois, visiter Heidelberg il y a deux ou trois ans, et ces débris d'hier ont l'air plus tristes que les ruines ellesmêmes.

— Maintenant, dis-je à la jeune fille qui nous conduisait, faites- nous voir les caves !

Les caves! Cette merveille et cet étonnementl Le fangeux tonneau ! le classique tonneau, le tonneau célèbre I

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La jeune fille sourit et nous ouvrit les portes de la cave. Peut-être était-ce pour neutraliser l'odeur humide des caveaux , mais cette jeune Allemande avait cru devoir oindre ses cheveux de la pommade à Todcur la plus pénétrante si bien que le souvenir de la grosse tour de Louis V ne me revient jamais que parfumé d'une déplorable odeur de benjoin. Revenons aux caves. On traverse une galerie sombre, on descend à droite quelques marches glissantes, et Ton se trouve en face du grand et du petit tonneau. No vous fiez pas à ce mot de petit. Ce petit tonneau-là désaltérerait un régiment. H est petit, par comparaison, petit à côté de cette tonne gigantesque, qui ferait la joie de Grangousier et de Gargantua. La grosse tonne d'Heidelberg, un monument, un monde, un microcosme ! une tonne qui contient 283,000 bouteilles de vin, une tonne qui ressemble à un navire, une tonne sur laquelle on a dansé, l'électeur et toute sa cour, une tonne qui a eu pour tonnelier un architecte, et qui a un fronton comme une maison, et des armes comme un palais. D'ailleurs, le tonneau superbe parle peu à l'imagination ; il évoque bien, il est vrai, toutes les pensées de fêtes cyclopéennes et d'orgies colossales. Mais on compte le nombre de fois qu'il fut rempli. C'est un tonneau de luxe, un inutile tonneau, qui ne vaut même point ces tonneaux minuscules que Gulliver avalait par centaines à ses repas i

Au moment où nous nous retirions, notre guide odorant nous désigna du geste une espèce de fantoche , moitié Punch et rapitié Prudhomme, qui se tenait debout sur un socle, auprès d'une pendule en bois, pareille aux coucous

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de ia Forêt-Noire. Le fantoche est en bois lui-même, et c*est la statue^ grandeur naturelle, d'une façon de nain qui vivait à la cour du palatin Charles-Philippe et y remplissait l'emploi de bouffon. Malin comme un singe, rusé comme un renard, gourmand comme Lucullus, ivrogne comme Noé, il s'appelait Perkeo, et entretenait sa verve en buvant chaque jour quinze doubles bouteilles de vin du Rhin. Il allait, avec son habit bleu et son gilet rouge, son chapeau galonné^ ses souliers à pont, gambadant et gaminant à travers ces ruines alors somptueuses, et le bouffon apostrophait les grands seigneurs, les grandes dames et les guerriers fameux, et jusqu'aux demi-dieux de la façade d'Othon-Henri, en leur disant peut-être qu'il durerait, lui bouffon, plus qu'eux tous 1 Et les noms de ceux qui construisirent ce palais, TAlhambra de l'Europe a-t-on dit, demeurent ignorés, tandis qu'on vous montre l'horloge en bois, à côté de la statue de Perkeo, en vous disant : Voici l'œuvre de Perkeo ! Et quand on veut tirer certaine ficelle qui pend sous l'horloge, un ressort joue, le cadran s'ouvre, et une grande queue de renard vient vous souffleter brusquement. Passant, c'est une bouffonnerie posthume de cet éternel bouffon, Perkeo, l'illustre ivrogne I

Nous descendions la pente rapide qui ramène vers la ville, en songeant à Mélac et de Lorges, h ces Français qui firent une telle ruine d'un tel chef-d'œuvre. Infernale sauvagerie de la guerre, brutalité de la force, sottise de la foudre et de la flamme ! Puis il se trouvera des gens pour expliquer, pallier, excuser l'incendie du Palatinat; la férocité du fait aura ses avocats et ses défen-

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seurs, la dévastation ses panégyristes... Ruines éloquentes, protestez de toutes vos blessures et de toutes vos misères contre la force et la violence ! Il y a justement cent ans, Charles-Théodore voulut faire reconstruire io château d'Heidelberg. Mais un jour, le 23 juin 1764, la foudre tomba sur les constructions nouvelles et Tœuvre de Charles s'écroula. Le feu du ciel voulait qu'on respectât le feu des hommes. Et la foudre avait raison. Cette ruine parle à l'œil de l'artiste, à l'àme du penseur. Elle charme, elle éblouit, elle étonne, elle indigne. Qu'importe une résurrection stérile d'une merveille morte, mais grande encore dans son linceul ? Ruines superbes, ruines éloquentes, restez ainsi saccagées, écrasées, violées, et protestez de toutes vos blessures et de toutes vos misères contre la force et la violence !

Le chemin du château à Heidelberg est parsemé de marchandes de fleurs, qui attachent malgré toute résistance leurs roses à votre boutonnière et vous extirpent vos fractions de thalers. Bon nombre d'étudiants s'en vont, Kant ou Creuzer sous le bras, étudier sur la terrasse du château. Sous le rapport universitaire, ma curiosité de touriste devait éprouver une complète déception. Je connaissais Heidelberg comme tous les Parisiens le connaissent, par les romans et les drames, et mon imagination peuplait volontiers les rues de la ville do pittoresques jeunes gens, en petites jaquettes à brandebourgs, à casquettes provoquantes et à bottes molles. Léo Burckart de Gérard de Nerval me semblait, en ce sens, un spectacle sans controverse. Je dois avouer que je me trompais complètement. Heidelberg, il est vrai, possède bien, comme il

est dit, une Faculté de droit el de médecine, mais les étudiants n'ont ni bottes molles, ni jaquettes à brandebourgs, ni casquettes élégantes. lisse promènent simplement vé tus, comme tout le monde, le paletot taillé sur les patrons de la Belle-Jardinière, panUilon de couleur claire, cravate rose ou bleue irréprochablement attachée au col-carcan par une épingle, le gilet sans plis, les manchettes coupant la naain en deux, le lorgnon à Toeil, les cheveux très-sérieusement séparés par le milieu et ouvrant un chemin de l'occiput au sinciput, les bottines vernies, gravures de modes ambulantes. Une odieuse façon de calotte à ruban vert et blanc, ou noir et blanc, ou tricolore, je ne m'en souviens guères, leur couvre le front et se tient par miracle sur leurs yeux, grâce à un cordon qui s'attache délicieusement sous le nez. Quelques-uns portent en sautoir un cordon aux couleurs ci-dessus, les couleurs de leur université sans doute. Les plus élégants ou les mieux gradés, je l'ignore, ajoutent à leur calotte, épaisse comme une galette bretonne, un gland ou une aigrette d'or. Bref, tous s'attachent" à bannir ce que les romantiques appelaient avec raison la couleur locale. On me dit qu'ils reprennent le costume traditionnel dans les occasions solennelles, mais je n'ai pas joué de bonheur. Ce qui n'empêche pas les étudiants d'être de très-braves et très-savants jeunes gens qui, sans doute, s'occupent un peu plus de leurs cours et de leurs études — quoi qu'en disent les romans et les drames perfides — que de leurs duels à la rapière et de leur bière bavaroise.

Manheim est la première station importante sur la route d'Heidelberg à Francfort. L'œil s'arrête sur les

poteaux rouge et blanc et les guérites zébrées des mêmes couleurs. La mode est, çn Allemagne, de faire ressembler les barrières à des mirlitons. Deux pelotons de soldats vont à Texercice. Des marchands de fruits présentent des pêches à la portière des wagons. Il fait une chaleur méridionale et notre compartiment tout entier s'endort philosophiquement.

On entre dans le grand-duché de Hesse-Darmstadt. A Darmstadt, le train s'arrête assez longtemps pour laisser apercevoir la rue du Rhin, irréprochablement tirée au cordeau, la rue du Rhin, vierge de passants, la rue du Rhin, envahie par le soleil, et plus loin je ne sais quelle place, au centre de laquelle la colonne de grès rouge, élevée en 1830, au grand-duc Louis !«', étend son ombre rectiligne, comme une aiguille solaire sur son cadran.

Les poteaux rouge et blanc deviennent blanc et noir. Les soldats continuent à faire l'exercice.

En arrivant à Francfort, dès le premier moment, on se sent dans une ville prospère et riche. Des équipages armoriés stationnent à la gare, à côté d^omnibus minuscules qui font le service des hôtels. Lès maisons sont hautes et propres, et de leur amas émergent les clochers des églises. Je me donnai la satisfaction de loger dans la rue des Millionnaires. C'est une rue hospitalière qu'on devait fatalement rencontrer dans la patrie de Rothschild. A deux pas de mon hôtel, su» le Roosmarkt, je pouvais voir le monument des trois inventeurs de Timprimerie, Gutenberg, Fust et SchœlTer. La place de Goethe, avec ses arbres semi-vigoureux, semble continuer le Roosmarkt. Au centre s'élève la statue de Goethe, œuvre de S)van-

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thaler, que Gérard de Nerval trouva fort belle et qui me semble passablement lourde. Cette tête de Goethe est pourtant digne du ciseau, belle et froide, les traits accentués et énergiques, le nez fin, Tœil d'un voyant. Mais le sculpteur a voulu trop prouver; au lieu de dresser cette statue noblement et de la dégager de ce je ne sais quoi de bourgeois que donne le costume moderne, il a appuyé Goethe contre un tronc d'arbre, en lui prêtant l'attitude d'un boutiquier épris de lord Byron qui veut se faire peindre en Childe-Harold. Puis le manteau a je ne sais quoi de pesant qui choque, la figure n'a rien de cet éclat divin qui illumine. J'aime beaucoup mieux les basreliefs du piédestal représentant les attributs du génie de Goethe et ses créations principales. Le drame, la poésie, la philosophie, ces trois idéales maîtresses de ce grand homme, sont là; on a oublié la science qui n'est pas une des moindres facultés de Goethe. Puis, tout autour, rayonnent Faust rêveur et Méphistophélès grimaçant, Goëtz de Berlichingen dans son armure, Mignon et Wi- IhelmMeister, la fiancée de Corinthe, et le Tasse, et le roi

des Aulnes emportant l'enfant glacé dans ses bras En

vain ai-je chercliéWertherJeneTai point trouvé dans ce groupe choisi de créatures divines. Ces deux jeunes gens, l'un sur l'autre appuyés, lui souriant, elle rougissant, ce n'est point Werther, ce n'est point Charlotte, c'est Hermann qui tout à l'heure appuyé sur la margelle de la fontaine souriait à Dorothée dans « le miroir azuré du cristal limpide. » Le pauvre Werther est exilé de ce piédestal de triomphe. Si nous étions en Angleterre, je saurais bien pourquoi. Werther est un suicide et le coroner au-

rait grande envie de lui faire un procès en attentat centime les personnes, maisl'Allemagneaplusde vertu. Werthern'a pas été chassé, seulemeut oublié. Au reste, j'ai remarqué déjà que cette œuvre passionnée, qui nous charme encore et nous émeut beaucoup, est en Allemagne la moins appréciée des œuvres de Goethe. Nous proclamons beau, par-dessus toutes choses ce qui doit avant tout plaire à notre tempérament, sans nous inquiéter de l'opinion qu'ont de l'œuvre adoptée par nous, les compatriotes de son auteur. Et en cela nous n'avons pas tout à fait tort. Mais les étrangers, qui ont d'autres passions et d'autres idées que nous, se sentent surtout attirés par les idées et les passions qui leur conviennent davantage. Or les Allemands, habitués aux plus hautes spéculations de la pensée et aux plus hardies, lorsqu'il s'agit de philosophie religieuse et de recherches historiques et scientifiques, tiennent surtout à se distraire lorsqu'ils abordent le roman, et cela explique le succès inouï des romans de Paul de Kock et des pièces de M. Sqribe. Werther a eu sa vogue extrême, mais le Divan^ mais les Affinités^ mais les dernières œuvres de Goethe surtout l'ont quelque peu effacé ; pour nous, il n'en est pas moins resté la personnification suprême de Goethe. L'erreur fortement enracinée ne finira pas de longtemps. Non, non, Werther ce n'est point Goethe, ou plutôt c'est Goethe jeune, ardent, naïf, croyant, aimant, passionné.

Un jour, un jeune homme, indécis, ennuyé, hésitant, s'arrêta au bord de cette petite rivière de la Lahn, qui coule dans la plus déhcieuse vallée du monde. Il portait dans l'àme Tinconnu, un monde peut-être, peut-être rien

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que la fièvre et le désordre. Gomment savoir si son trouble était une vocation, sa voix secrète, une voix d'en haut, sa fièvre du génie ? 11 s'arrêta, écouta et regarda couler la petite rivière et Tinterrogea doucement. Tout a sa voix, hommes et choses. Le flot doux, Teau limpide, le saule attristé, le glaïeul riant, tout répondit à Tinconnu : — Tu es poëte I 11 releva le front, remercia la petite rivière et au premier passant qui lui demanda son nom, il répondit: — le m'appelle Goëthel... Il s'appelait Goethe en effet, un an après. Un an après, il avait mis dans un livre point volumineux — un petit livre, disaient avec mépris les amis des gros tomes, — il avait mis toute son ème, et toutes Ses fièvres, et toutes ses espérances déçues, et toutes ses douleurs cuisantes, et toutes ses larmes, et tous ses déchirements. Il avait fait Werther et il avait fait mourir Werther, parce qu'avec Werther, il tuait en lui toute passion qui ronge, tout l'amour qui assassine, tout ce qui trouble et affaiblit, parce qu'il étouffait du même coup le cœur dé Werther et le sien, parce qu'il ne voulait pas qu'on le déchirât encore et que les Charlotte, sans le savoir, rongeassent le foie de Prométhée avec leurs baisers.

Avez-vous relu naguères i^ette dernière lettre que Werther écrit à Charlotte? Amertume, tristesse, amour, adoration, haine et sacrifice, il y a tout; celui qui va mourir a mis dans cette lettre suprême son âme entière, sa foi, son dévouement et tout son cœur. Puis, la lettre écrite, Goethe place un pistolet sur le front de Werther et Goethe presse la gâchette. Le coup part, Werther est tombé et la jeunesse de Goethe est morte. Maintenant

surtout Goethe sera Goethe; il écrira des drames et des ballades et des mémoires contre la Révolution et des traités de physiologie et des poésies ciselées avec un soia étonnant, il traduira Racine et le surpassera, il étudiera Shakspeare et l'égalera peut-être, il aura des fièvres encore, mais les fièvres du penseur, du philosophe, du savant; il n'écrira plus Werther, il écrira Faust; il deviendra conseiller aulique, il se nommera le grand Goethe, il conversera avec Napoléon et lui glissera quelques vérités dans l'oreille, il sera l'égal des rois, il survivra à Schiller, dont il aura Thonneur de faire jouer les pièces; il sera le point de mire de l'Europe et du monde; les plus illustres le visiteront comme Tillustre entre tous; on ne mesurera pas sa grandeur de peur de le trouver trop grand; il jugera tout et tous — injustement comme juge le génie; — on écoutera ses paroles, on étudiera son regard, on voudra analyser son geste et son surnom sera celui de Jupiter, VOlympien; mais il ne sera plus le Goethe de la vallée de la Lahn, mais il ne songera plus à Charlotte, mais il se laissera ;aimer sans aimer; mais il ne croira plus; mais il n'espérera plus peut-être; mais il s'endormira dans son immense orgueil; mais, aveuglé par son propre génie, absorbé dans sa froideur, il ne sentira plus son cœur de marbre palpiter de ces douleurs si chères qui faisaient battre la poitrine de Werther. — Goethe est grand! Goethe est roi! Goethe est infaillible! — Ci-git Goethe I

La plus grande rue de Francfort et la plus belle, le Zeil, qui est une promenade à vrai dire, s'ouvre non loin de la Goëthe-Platz. Large et droite, avec des magasins superbes et vraiment surprenants de luxe, tel est

cette rue où toutes les boutiques vous sollicitent avec leurs antiquités curieuses, leurs verreries de Tantale, et leurs dentelles, et leurs livres contrefaits, et leurs gravures, et leurs tableaux. Au bout de la rue stationnent, devant la porte du corps de garde des constables, des soldats bavarois ou autres, leurs fusils belliqueusement formés en faisceaux sur le trottoir ou appuyés contre les f imeux poteaux zébrés. Puis, comme contraste au luxe tout moderne du Zeil, on s'enfonce dans une série de carrefours aux maisons vieilles et surplombantes, avec pignons et poutres en saillies^ boiseries grotesquement sculptées^ toits noirs et luisants aux ardoises arrondies semblables à des écailles de poissons. Il fait bon alors se promener de côté et d'autre dans ces ruelles étroites^ souvent boueuses et encombrées, à rêver moyen âge, mieux que cela, à vivre de la vie d'autrefois, en pleine ville du xvr siècle. Ces ruelles nous conduisirent à une des portes de Francfort, la porte Friedberger, où s'élève le Monument des Hessois. Ce n'est point du tout le patriotisme, comme on pourrait le croire, mais le goût qui m'obligèrent à rire de bon cœur en face de ce monument formé d'un casque grec, d'un glaive et d'une peau de lion reposant sur des rochers; hilarité mal placée, puisque cette « œuvre d'art « a été élevée à la mémoire de quelques Hessois qui s'étaient, je crois, révoltés contre l'armée française, alors maitresse de Francfort, et que Cusitne ordonna tout net de fusiller.

Près de fa, les anciens fossés de la ville, transformés en promenades charmantes, nous tendaient leurs allées ombreuses, leurs lacs chargés de cygnes, leurs bancs de

bois aux pieds des arbres. Mais on ne va pas à Francfort pour rencontrer le bois de Boulogne , les maisons des Champs-Elysées et les bonnes en colloque avec les militaires, sous les grands marronniers. Ces ailées ressemblent fort à celles du Bois de Boulogne, aussi parfaitement élégantes et ratissées, et les cygnes sont aussi blanca que les nôtres, quoiqu'ils nagent dans des lacs vaseux et verdàtres. Francfort a d'ailleurs plus d'un point de rapport avec Paris. Son animation d*abord et son luxe, puis, disons-le, ses omnibus. Le modèle, la disposition, tout est exactement semblable aux nôtres. Voilà, je l'espère un aimable échange international.

On donnait au théâtre le Don Juan de Mozart. Je me rappellerai toujours la figure surprise du garçon d'hôtel lorsque je lui demandai le chemin du théâtre.— Mais il e3t les trois quarts pour dix heures! fît-il. En Allemagne le théâtre commence à cinq heures. et finit à neuf. Nous sortîmes. La place de Goethe était déjà plus déserte et plus sombre que la place Royale à deux heures du matin, La journée était finie à peine, et Francfort dormait, ou plutôt Francfort, enfermé, cloîtré, près de la table de famille, mangeait, causait, fumait, chantait ou faisait de la musique. Les jeunes gens mettaient toute leur âme dans les lieders qu'ils murmuraient en compagnie des jeunes filles. Les brocs de bière circulaient et les fumeurs aspiraient leur tabac dans des pipes à tuyaux de merisier. Tout élait calme, et bientôt on allait se séparer, et les jeunes gens allaient serrer l'index des jeunes filles en leur récitant un ou deux vers de Klopstock, peu faits pour troubler l'âme bleue des femmes aux yeux de pervenche.

Et cependant Paris étincelait de tous ses feux, on s'étouffait sur les boulevards encombrés de passants et de voitures, et, dans les théâtres de musique, le finale du premier acte n'était pas encore chanté!

Si Francfort possède une rue des Millionnaires, toute parisienne et marquée à un millésime rapproché, il a la rue des Juifs, véritable carrefour des siècles passés. Point de description; il faut la voir, il faut voir ces maisons bossues, hautes et aiguës, ventrues et lézardées, ces portes étroites et sombres, ces fenêtres à petits carreaux de plomb où, parmi des haillons apparaissent quelques têtes hébraïques, dignes de servir de modèles à Rembrandt. Puis, des vieilles échappées des toiles cruelles de Goya, des vieillards à carricks jaunes; à travers ces misères des hommes vêtus d'amples houppelandes de velours. Dansun coin, faisant saillie, la maison où naquit la famille Rothschild. C'est, je crois, celle qui porte le numéro 153. Une autre qu'on a dotée d'une inscription pour annoncer que le poète Ludwig Bœrne y naquit, Bœrne, cet autre Henri Heine pour l'ironie et pour la destinée.

Le Rœmer n'est pas éloigné de la Judengasse. C'est l'hôtel de ville de Francfort et on y conserve la bulle d'or qui l'éleva au rang de ville de couronnement. Un suisse rouge h chapeau monumental se promène gravement à l'intérieur. H voulut bien nous indiquer un escalier à rampe Louis Xin dont les plafonds sont illustrés d'odieuses peintures mythologiques et qui conduit à la salle des empereurs. On nomme ainsi cette salle à cause de ses portraits des trente- deux empereurs d'Allemagne, tous peints dans

â»4 VOYAGES D'UX PARISIEN

une niche séparée, les uns farouches dans leurs armures sauvages^ les autres ennuyés dans leurs costumes modernes. Le guide a bien soin de vous faire remarquer cette particularité que la salle, construite depuis longtemps, n'avait que trente-deux niches, et que Tempereur François, le dernier des empereurs d'Allemagne, celui qui clôt tristement la liste sur ces murailles, était précisément le trente-deuxième empereur.

Cette salle des Empereurs n'a rien de fort remarquable, mais on lui prête une grandeur imaginaire, quand on songe que du haut de ces fenêtres le nom du nouvel empereur d'Allemagne était jeté au peuple assemblé devant le Rœmer. L'élection avait lieu dans la chambre d^éleetion, qu'on montre à côté du Kaisersaal. Hélas! cette chambre d'élection n'a rien conservé de la poésie superbe qu'on imagine, et à cette même place où l'archevêque de Mayence présidait le conseil des électeurs, le sénat patient de Francfort tient ses séances endormies dans des fauteuils pareils à ceux où les employés de bureaux gagnent peu à peu l'ankylose, et devant qui de modestes crachoirs tendent leur sîciure de bois. Plus de blason électoral, plus d'écus de l'électeur Palatin ou de l'archevêque de Cologne, de Brunswick ou de Bavière, appendus aux murailles, mais d'horribles fresques du xviiie siècle, des Amours verdâtres, joufflus comme les cadavres de la Morgue, une fade odeur d'ennui et l'apparence de l'immobilité. Tribune toute-puissante de la Chambre desLords^ stalles imposantes de Westminster, où les pairs viennent librement débattre les intérêts du pays, où êtes-vous? Ce sénat de Francfort a le bourgeois aspect d'un cercle

ie vieillards, où Ton joue aux échecs autour d'une table garnie de bougies à abat-jour verls.

En face du Rœmer est la nouvelle Bourse, un bâtiment mauresque, dont l'architecture jure quelque peu avec les maisons qui l'entourent. On a cru Torner en le garnissant de statues représentant^ ce semble, le Commerce, Tlndustrie et les quatre parties du monde. Je crois me rappeler que l'Amérique est figurée par une jeune femme costumée oomme Méloé, dans les Incas de MarmonteL Amérique libre et fière,* que dirais-tu de cette image ? Ce quartier est vraiment le quartier curieux de Francfort. On arrive en quelque pas à la cathédrale, au Dom, comme on dit en Allemagne, à cette église fort ancienne, assez mal entretenue, et où le visiteur s'arrête devant les tombes coloriées de la famille de Holzhausen, merveilles étranges de sculpture polychrome , où les morts, raidis sur leur pierre, les mains croisées, les yeux clos, semblent animés encore des couleurs de la vie. Cette cathédrale aux murailles un peu nues, n'a pas été garnie, comme la plupart des autres églises allemandes, de ces triomphantes et déplaisantes architectures du xvii^ siècle qui choquent, avec leur marbre noir ou blanc, dans ces temples du moyen âge. On peut se figurer quel tableau enluminé, historié, éblouissant, offrait le spectacle d'un couronnement en levant les yeux sur ces brassards étincelants, ces écus hauts en couleur, ces morions fantastiques, ces casques ailés ou cornus, qui demeurent encore accrochés aux murailles de l'église, derniers souvenirs, derniers , vestiges d'une époque disparue.

La cathédrale est entourée de marchés, et non loin de

\hj recouvert d'un toit de zinc, est un bizarre calvaire représentant le Christ entre les deux larrons. Le Christ mort, le bon larron résigné sur sa croix expiatoire, le mauvais larron, costumé en bandit du xv* siècle, avec manches à crevés, toque empennée, reitre échappé des toiles d'Albrecht Diirer, ee tord et blasphème, et rend Tàme dans un dernier juron. Le moyen âge ne craignait pas plus que Virgile les anachronismes. Il donnait au bon larron le costume de son temps. A Tintérieur du Dom, n'avais-je pas vu un instant auparavant le Christ sortant du tombeau au milieu de soldats endormis, pareils aux soldats des camps de Rodolphe de Habsbourg ?

Non loin de là est la boucherie, un coin épique, impossible , fontastique ; le sang dans les ruisseaux , des ruelles resserrées garnies de victuailles, d'agneaux sanglants, de bœufs écorchés et d'interminables guirlandes de grosses saucisses et de boudins jaunes. Rembrandt eût aimé ce coin superbe de hideur, qui me faisait songer à cette rue à descente rapide que Limoges appelle aussi la boucherie, et où Ton risque fort de glisser sur les tripes fumantes ou de se heurter contre les moutons frais égorgés.

J'étais entré dans un bureau de tabac et la figure du marchand, qui m'avait vendu quelques objets d'ambre, me plaisait complètement. Nous causions. Et sans mauvais sentiment de patriotisme mal entendu, il m'expliquait d'où venait l'humeur lente et lourde de ses compatriotes. — Que voulez-vous ? disait-il. Les jeunes gens fument tout le jour durant, de longues pipes compliquées, qui ne sont autre chose que des alambics à nicotine et, par un excès de sybaritisme, ils mettent à l'appareil un

tuyau de merisier sauvage , de merisier è kirseh , qui contient, vous le savez» de l'acide prussique. Le goût amande de cet acide leur plaît infîniment, et tout douce* ment ils s'intoxiquent avec ce double poison. Je sais bien qu'ils noient la nicotine dans des flots de bière, mais ils ne s'en trouvent pas moins alourdis et empoisonnés.

Le raisonnement était étrange dans la bouche d'un Allemand et d'un marchand de tabac.

Je lui en fis l'observation. Il sourit et me dit assez finement :

— Je sais que nous avons la réputation mal méritée de n'entendre jamais raison. L'amour de notre patrie nous entraîne parfois à la défendre un peu trop vivement, je ne Fignore pas, et nous tenons beaucoup à nos gloires nationales. L'ironie n'est pas notre humeur. Nous n'avons pas, comme vous, des traits spirituels mais méchants pour tout ce qui s'éiève, et nous respectons beaucoup les gens qui sortent un peu de l'ordinaire, parce qu'ils sont rares, ici comme partout. Mais nous ne manquons pas d'esprit., quoi que vous en disiez, et Henri Heine, dont vous voulez absolument faire un Français, serait là pour prouver le contraire. Nous avons le caractère appesanti, soit, mais nos raisonnements sont solides et mûris , nos actions point à la légère. Plus hardis que vous bien souvent; le docteur Strauss avait déjà publié la Vie de Jésus , que vous étiez encore à attendre M. Renan. Seulement, notre philosophie n'est pas sceptique et frivole comme la vôtre. Notre doute lui-même est religieux; notre négation est pleine de foi. Le rire de Voltaire nous ferait peur. Affaire de tempérament. Puis, l'ironie légère, le mot

mordant, la discussion ailée, sont bien faits pour votre société, incapable d'une attention bien gcande, et qui demande chaque jour du nouveau, n*en fût-il plus au monde. Nous, au contraire, habitués à voir le fond des choses et à creuser toutes les questions, de façon même/ je Tavoue , à les rendre souvent trop profondés, nous demandons des recherches patientes, des assertions entourées de preuves, et pour ainsi dire un diplôme de phi* losophe. Cela nous arrête et ralentit notre marché. Toute chose devient chez vous de l'action et se réduit au fait, tandis qu'elle demeure chez nous de la spéculation et de la pensée. Nous vous envions bien souvent, et nous regrettons de n'avoir ni votre vivacité ni votre entrain. Mais changerions-nous contre ces qualités, notre patience et notre continuité d'idées? C'est là la question (et il citait Shakspeare en anglais). Nous avons ensuite la franchise d'accepter bien souvent votre supériorité et le courage d'apprendre votre langue. Il y a à Francfort maintes écoles où, pour six cents francs par an, on apprend toutes choses aux enfants, les lettres et les sciences, les langues anciennes et les langues vivantes. Interrogez la plupart des passants, dix fois sur vingt, on vous répondra en français. Voyons, avouez que si nous avons nos défauts, nous avons bien aussi nos qualités !

Je ne me rappelle jamais cette conversation avec un simple marchand de tabac sans me faire cette question indiscrète : Un allemand, causant en France avec un vendeur de cigares, rencontrerait-il pareil raisonnement et pareille insiruction? Combien y a-t-il de braves et honnêtes bourgeois qui pourraient citer, tout en causant,

Alfred de Musset, comme mon marchand francibrtoiscitait Henri Heine ? Je laisse la réponse à la bonne foi du lecteur. Une parenthèse. Heine, en allemand, se prononce Haine! Nous trouvons cela tout étonnant, Léon Gozlan a écrit un jour celte jolie phrase : « Lord Byron, que les Anglais, > dans leur ignorance de la langue française, s'obstinent à » appeler lord Baironn.,, » Nous croyons faire beaucoup de concession à la prononciation germaine en ne disant pas Go-ë-the, mais Gueuthe; et quand nous entendons parler de Gothe, nous nous demandons très-naïvement ^ comment il peut se faire que les Allemands ne sachent point prononcer les noms de leurs grands hommes. Huniiljons-nousjcar les étrangers consentent parfaitement à dire Racine ou Corneille, sans trouver à ces noms français une autre prononciation plus logique, plus britannique ou plus germaine.

Les bords du Mein, à Francfort, sont délicieux et la plus charmante promenade est une promenade sur lès quais. On rencontre de temps à autre des ramoneurs portant une échelle, noircis des pieds à la tête, mais par contre le chef couvert d'un chapeau de forme haute, véritables muscadins de la suie et de la cheminée. Puis, de tous côtés, des commis, des courtiers suivis de leurs échantillons, des négociants en voiture, leur calepin à la main, tout le mouvement d'une ville commerciale. Des soldats ea grand nombre, des soldats prussiens, des soldats autrichiens, des soldats bavarois, toute la milice de TAllernagne; les Autrichiens regardant les Prussiens de travers, et les Prussiens redressant leur taille devant les casaques blanches des Autrichiens. Sur une petite place, devant le

it.

SlO VOYAGES D'UN PARISIEN

Zeil, la musique joue chaque après-midi, avec une précision suprême, des airs militaires et les « mélodies » d'Offenbach. Quand la musique autrichienne joue, les Prussiens font cercle et ricanent. Quand joue la musique prussienne, les Autrichiens accourent et haussent les épaules. Rêvons l'unité de l'Allemagne!

Çà et là, quelques statues encore, une statue dorée de Schiller, une statue de Charlemagne, en grès rouge, assez mesquine; de monument de côté et d'autre, et sur la bibliothèque de la ville une inscription latine où un élève de huitième découvrirait un solécisme : Studiis libertati reddita civiias au lieu de Studiis libertate reddita civitas. Il faut tout remarquer, surtout dans cette Allemagne où le latin, dit-on, est banal comme le tudesque. Il y a bien aussi le musée Bethmann où l'on va regarder la chair rose de la statue d'Ariane par Dannecker, et le cimetière où les morts sont étendus dans la chambre, un cordon de sonnette entre les doigts; il y a la maison de Goethe avec ses trois lyres surmontées d'une étoile, et le musée Staedel qu'on ne peut visiter que le samedi, ce qui est fort agréable pour ceux qui arrivent à Francfort le dimanche matin. Mais ce qui ferait prendre en haine Francfort, c'est Hombourg. Les afTiches vous conseillent d'aller à Hombourg, les garçons d'hôtel vous demandent si vous n'irez pas à Hombourg; les journaux portent en capitales les beautés et les plaisirs de Hombourg. Hombourg ici! Hombourg là! Hombourg partout! Comme si Francfort n'avait pas sa loterie permanente, qui tient boutique au centre de la ville, sur le Zeil, comme si Baden-Baden ne nous avait pas guéris de la roulette!

De Francfort à Mayence. — Le grand évêque. — Les Mayençais. — Schiller.

— Wiesbaden. — Les bords daRbin. — Les légendes. — Coblenz. — Une dtadelle. — Statistique. — L'esprit français et l'esprit russe. —Bonn. Poppeldsdorf. — Le patriotisme ailemand. — Ludwig Bœme. — Beethoven.

— Cologne. — Fra Diavolo. — Âix-la-Chapelle. — Gharlemagne. — Adieu, Teutonia !

Nous saluons d'un dernier regard la patrie de Goethe et nous partons pour Mayence. Je devrais dire pour CasteL Mais Castei n*est qu'un faubourg de Mayence et communique avec la ville par un immense pont de bateaux. Un paquebot fait à chaque arrivée de trains le service de Castei à Mayence.. Cette fois, nous arrivons dans une ville fortifiée, avec des forts^ bastions, ravelins^ une citadelle et des canons menaçants. Les soldats faisaient Texercice de la baïonnette avec d'immenses bâtons garnis de tampons et leur raideur se contournait pour arriver à Talacrité de nos chasseurs à pied. Mayence, qui fut riche et puissante et dont les archevêques-

électeurs parlaient haut à la diète de Francfort, est aujourd'hui déserte et triste, avec ses grandes rues sans mouvement, ses places silencieuses et ses bastions menaçants. Les monuments en grès rouge, Tinévi table grès qui faisait croire à un voyageur qu'on passait les églises en couleur, abondent attristés. La cathédrale élève son dôme byzantin, montre orgueilleusement ses tombes épiscopales, toutes coloriées^ armoriées, brodées en pierre^ sculptées et dorées, où parfois le mort est représenté couché dans son armure que recouvre le manteau pontifical. Mais dans ce monument superbe tous les styles se croisent, fleurissent et se combattent, et près des pierres tumulaires du xnie siècle, aux inscriptions a demi effacées, les monuments de marbre du xvii* siècle s'épanouissent avec leurs grandes statues en prières. Pauvre merveilleuse église, incendiée six fois, pillée *et bombardée, transformée en grenier à fourrage par ces héroïques soldats de notre République, qui n'avaient foi qu'en leur courage, qui se nourrissaient de rats plutôt que de se rendre aux Prussiens, qui luttaient à la fois contre la mort par le fer et contre la mort par la faim, qui triomplièrent de leur§ vainqueurs par leur opiniâtreté, et qui promenèrent avec leurs haillons l'énergique et farouche surnom de Mayençais.

Mayence a, comme Strasbourg, comme Francfort, sa statue de Gutenberg. Il naquit ici , il établit plus tard son imprimerie dans une maison que l'on montre encore. Les Mayençais ont aussi voulu élever une statue à Schiller, mais, cette fois, que la statue est au-dessous du modèle! Cette tête inspirée, ce front large, ces longs cheveux, ce

profil à la fois délicat et fier, on n'a rien rendu de toutes ces perfections. On n'a rien exprimé des douleurs de cette belle tête souffrante. Il eût fallu donner à ce front, à cette bouche un peu amère, à cet œil la double expression du génie et du malheur. La noble tête à peindre! La noble vie à raconter! Quelles luttes et quelles angoisses I La persécution, la pauvreté, Texil, les âpres souffrances de la liberté terrassée, Schiller eut tout à supporter. Frappé dans son amour, frappé dans sa mère, il souffrit, il pleura, et dans cette âme divine la douleur ne s'aigrit point; le dévouement, la bonté, la grandeur ne purent s'altérer. D'abord irrité contre les tyrannies et les lâchetés, il fit les Brigands, cette œuvre de colère, cette torche allumée pour l'incendie; il demanda et conseilla la délivrance par la révolte; — puis, songeant à la fraternitéqui est le mot d'ordre divin, il se reposa un moment dans les utopies généreuses, les saintes rêveries, les fières espérances, il donna sa voix et son âme à cet héroïque marquis de Posa, puis enfin, voyant qu'il ne se faut pas seulement dévouer, mais qu'il faut agir, il écrivit Guillaume Tell; il chanta, cette fois, le patriotisme généreux, la liberté sage et profitable, il dit son dernier mot et écrasant la torche des Brigands, parti de l'excès, il arriva à la vérité, à la liberté, à la justice. Existence agitée, tourmentée, douloureuse, qu'il faut envier malgré ses malheurs et plaindre aussi malgré ses triomphes.

Heureuses les villes qui peuvent évoquer un nom glorieux , un grand souvenir ! Wiesbaden n'est pas de celles-là ! Wiesbaden est une jolie petite capitale , défendue par quatre ou cinq soldats de Nassau, et qui n'en

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est pas moins séduisante. Elle a un jardin féerique» avec des canards ravissants, qui se jouent dans les roseaux comme des cygnes, plus petits et plus blancs. Elle a des ru9^ d'une propreté hollandaise ; elle a une église trèsélégante, dont les deux clochers parallèles ressemblent à deux énormes carottes. Elle a son Kursaal, où Ton vous vend très-chers des bijoux en cailloux du Rhin et des photographies de la place de la Concorde. Elle a ses eaux minérales tout comme Baden , et son trente-et-quarante et sa roulette. Elle a surtout une curieuse église du rite grec, assez semblable à notre chapelle moscovite du faubourg Saint-Honoré, et du haut de laquelle on peut voir le duché de Nassau tout entier, avec ses montagnes vertes, ses vignes, son Rhin majestueux, ses châteaux et son ciel bleu. Cette chapelle grecque a été élevée à la mémoire de la duchesse Élisabetha Michaelow^na, morte à vingt ans et qui repose sous un sarcophage de marbre blanc. Des fresques à fond d'or, peintures russes, respirent une mélancolie mystique , qui évoque la mystérieuse poésie des steppes couvertes de neige. Un soldat de Nassau, avec son schako orné de crins, garde rentrée du petit temple, tandis qu'un de ses collègues se promène d'un air attristé devant le palais grand-ducal, élégant comme une sous-préfecture.

De Wiesbaden, le chemin le plus agréable pour se rendre à Coblenz est le Rhin. On prend le bateau à Bieberich, et il vous transporte à Coblenz en moins de quatre heures. Le voyage par eau est un double voyage; on fait route avec le fleuve même, et, dirait Pascal, le chemin marche avec vous !

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On s*embarque à peu près devant îe château du grandduc de Nassau, au fronton duquel flotte le drapeau grandducal. Le bateau part, la vapeur siffle, on regarde, etjes plus étonnants paysages défilent comme une lanterne magique.

Les bords dû Rhin ! Le voyage idéal, le voyage poétique de Victor Hugo, les souvenirs des légendes et des chroniques, la Lorely accoudée sur son rocher, les burgraves embusqués dans leurs repaires ! Tant de souvenirs et tant de rêves I On va donc voir de près ces burgs mystérieux, ces gorges profondes, ces rochers sinistres? Je dois avouer, dussé-je me classer du coup parmi les esprits trop exigeants, que les bords du Rhin n'ont point tenu tout ce qu'ils me promettaient. Ce voyage doit sans doute être fait à petites journées, avec haltes nombreuses et stations souvent répétées. Au départ, en etfet^ la curiosité mise en éveil admire et s'écrie devant chaque point de vue nouveau, chaque ruine nouvelle, chaque nouveau schlo^is revêtu de lierre, chaque rocher déchiqueté et cou* vert de vignes; mais peu à peu les schloss écroulés deviennent si fréquents, les montagnes succèdent si rapidement aux montagnes, les villages aux villages et les légendes aux légendes, qu'on a peine à suivre ce steeple-chase incessant de ruines, de souvenirs et de merveilles! Je retrouve dans mon album quelques notes rapides, des croquis subitement terminés, des indications sommaires, rien qu'une ébauche de ce voyage charmant mais trop rapide que le bateau vous fait réellement faire à la vapeur.

C'est d'abord Etfeld, et sa tour carrée aux pignons en saillie, et sa coupole noire; le Rhin étale au loin sa rive

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gauche, coloriée et divisée comme une carte d'échantillons, tandis que la rive droite élève avec orgueil ses ondulations où se blottissent des villages. De temps à autre, une barque amène au bateau quelque nouveau passager ou vient lui demander les paquets et les sacs qu'il porte. Voici les îles où Charlemagne venait pêcher; ces maisons aux toits d'écaillés, avec leurs fioritures de fer forgé, leur toit pointu et leurs poutrelles, sont les maisons de Rudesheim. Sur le bateau on feuillette rapidement les guides pour apprendre le nom de celte grosse tour carrée envahie par le lierre, avec ses fenêtres percées comme des meurtrières. C'est le Boosenburg. — Savez-vous, dit un passager à son voisin, que nous avons tout à l'heure passé devant le coteau de Johannisberg? — Mais la minorité seule du bateau s'occupe du paysage. La plupart des passagers vont et viennent, ou demeurent assis, buvant, mangeant, jouant aux cartes. Une jeune miss, rêveuse et charmante, porte alternativement les yeux sur les vieux burgs et sur le roatsbeef qu'elle découpe. Les autres lisent, les autres rêvent, les autres dorment.

Les vignes, étagées sur ces coteaux, sont retenues par des fortifications solides. Le Rhin se resserre et coule encaissé entre deux coteaux couverts de verdure; Bingen apparaît à gauche avec ses promenades ombreuses et ses allures de ville commerçante; au moment où l'on admire les débris du Mœusethurm où l'archevêque Hatlo fut mangé par les rats, passe un bateau prussien dont l'immense drapeau blanc arbore tristement un grand aigle noir. Adieu la légende! la réalité vient à chaque instant la faire oublier.

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Cette immense chaîae du Taunus, accidentée comme à plaisir, tour à tour sauvage et riante, fait le charme du Rhin^ sa beauté, sa force. Autant de villages, autant de surprises. Lorch, avec ses maisons pressées les unes contre les autres, Lorch, blanche et noire à la fois; Baccarach et ses tours percées à jour, ses églises ruinées, * appuyée contre le roc; Caub, arborant une fantastique maison bleue à volets blancs; Obervvesel, avec ses tourelles, ses églises, ses murailles effondrées, et ses ruines ensevelies sous un manteau de verdure; mais un train vient à passer au milieu du romantique village et fait songer méchamment à ces tableaux à musique que traverse une file de wagons mécaniques. Plus loin, Saint-Goar, aux pieds des rochers, dresse fièrement sa tour superbe. Rive pleine de souvenirs où de grandes ombres apparaissent parmi les nuées, celle de Frédéric barberousse promenant sa main de fer sur les tête des burgraves; celle de Rodolphe de Habsbourg démantelant ces châteaux orgueilleux les uns après les autres, et celle de la Loreley éplorée, fuyant avec ses blonds cheveux dénoués devant les soldats de Louis XIV et ceux de la République. Légendes héroïques ! Et ce n*est pas celle de la fée du Rhin qui parait improbable entre toutes, c'est la légende de 1 armée de Sambre-et-Meuse et de Farmée du Rhin, c'est la légende de ces paysans qui escaladaient ces rochers vierges d'affronts et pénétraient à la baïonnette dans les palais des burgraves !

Coblenz est une ville assez ennuyeuse qui n'a d'autre grande curiosité que cette citadelle d'Ehrenbreitstein, (la large pierre de rhonneur), élevant ses crêtes à plus de

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cent pieds au-dessus du Rhin. Un pont de bateaux nous y conduit, et, à la porte de la citadelle^ on nous demande d'écrire nos noms sur un registre puis on nous donne, moyennant quelques sgroschen, une carte d'admission. La montée est longue et rude; le rocher escarpé, fortifié, ' couronné de bastions, est parsemé de tas de boulets, dé canons, de meurtrières et semble inexpugnable. Un sous-officier prussien, à Thumeur très-gaie, nous guida à travers la citadelle. Les fenêtres de la caserne étaient ouvertes, et je pus voir le dortoir des soldats, petite salle mal aérée où les lits sont superposés, — ils ont du moîn6 trois rayons, — comme certaines cabines de matelots. Les casques à piques menaçantes étaient recouverts d'une gaine de drap. Il se dégageait de ce dortoir, pourtant très-propre, mais sans air, une odeur pénétrante. La Prusse, nation militaire, devrait étudier Thygiène eh même temps que la tactique.

Nation militaire! De Rastajt à Aix-la-Ghapellé, â travers tous ces états divers, je devais rencônti^r des soldats toujours. Des soldats partout, uri énoriôe mouvement de troupes, les tambours battant, lés clairons sonnant, le bruit et le fracas de la guerre. J'aurais grande envie dé placer ici mes réflexions personnelles sur les allures belliqueuses des peuples et sur les armées permanentes. A quoi bon? Citons un chiffre, cela vaut mieux.

Les 35i,734 hommes composant le personnel de Tarmée prussienne absorbent par an 375,087,893 francs, c'est-à-dire quelque cihose comme les trois quarts du chiffre de la recette totale du budget de VÉiat.

(rest tout simplement à ce total que je songeais.

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tout en contemplant la vue d'une étendue si vaste que Ton découvre du haut de la citadelle, et que le Guide des voyageurs qualifie classiquement de riante. Le soleil se couchait, rougissant les toits de Goblenz, et plongeant, comme autant de traits de feu, ses rayons dans les eaux du Rhin et de la Moselle qui se mêlaient aux pieds des rochers; le pont de bateaux s'ouvrait avec lenteur pour laisser passer une flottille de barques, et dans Tair attiédi par une chaude journée, les hirondelles se croisaient avec dé petits cris. Et les officiers prussiens^ étendus sur rherbe des glacis, à 184 mètres au-dessus du niveau de la mer, devisaient d'un ton sentimental avec de jeunes femmes que la discipline n'empêchait pas de visiter la forteresse.

Au 'moment de nous éloigner, je demandai à un soldat si le tombeau de Marceau se trouvait non loin de là. Il parut réfléchir profondément :

— Marceau?... Ahl Marceau? dit-il ensuite... C'est notre général! — Votre général?— Certes. Le monument est de ce côté, sur le bord de la Moselle, près du Pétersberg, dans le fort Français. Je le remerciai de ses renseignements et j'essayai de le désabuser en lui expliquant que Marceau était un général français, mais tout fut inutile. Il me regarda d'un air incrédule, sourit et trouva sans doute que les Français sont de mauvais plaisants. — Et la meilleure preuve que c'est notre général, dit-il, c'est que Sa Majesté le roi vient d'ordonner de réparer et d'embellir ce tombeau. — C*est une raison après tout.

Comme nous descendions de la citadelle, nous nous

heurtâmes contre unetroupede prîsonniersdanois portant la soupe de la garnison, et qu'escortait un détachement de soldats prussiens. Ces pauvres gens (je parle des Danois) avaient Tair attristé et accablé. De quel droit ces hommes, faits pour être libres, servaient-ils de valets à des étrangers, loin de leur patrie? — Le droit de la guerre, monsieur! —Je relirai le Loup et V Agneau,

Je n'ai gardé de Coblenz, cet asile des émigrés, ce Versailles après Versailles, ce refuge momentané du talon rouge, de Télégance et de Tesprit du xvni« siècle, de Coblenz, foyer de conspiration et de rébellion, qu'un souvenir élégant. Il y a quelque part par là, en face d'une église insignifiante^ une colonne élevée comme un trophée par les Français, et qui porte deux inscriptions. La première est celle-ci :

A!ï M DCGC XII

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