‹ Voyages d'un sédentaireChapitre 1 sur 32 · AUTOUR DE MA TABLE · texte numérisé non relu

AUTOUR DE MA TABLE

A Madame .1. Lucien-Muhlfeli».

Xavier de Maistre a écrit (le iirave comte Joseph, son frère, en eût été bien incapable) un Voyage autour de ma chambre, qui est devenu célèbre par la suite. Vous n'êtes pas sans avoir remarqué, ma chère amie, que tous les ouvrages célèbres ne l'ont été que par la suite. C'est comme un fait exprès; lorsqu'on se dit : « Ah! cette fois, je vais pondre un chef-d'œuvre », ou que, plus imprudent encore, on l'annonce par la voie des journaux, il est rare qu'on n'aboutisse point à une lamentable faillite. Trop d'exemples autour de nous. . . Mais je m'arrête, cette première digression n'étant point là pour jeter le discrédit sur quelque illustre confrère, mais simplement pour donner la note de cet ouvrage, qui sera — cela, du moins, j'en suis sûr, — un modèle du genre décousu.

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Pour en revenir à Xavier de Maistre, ne croyez pas que son souvenir me gêne. S'il fallait penser à tout ce qui a été produit de bien avant vous, depuis Salomon, le plus décourageant des auteurs, jusqu'à Jean Giraudoux, le plus aimable, on n'écrirait seulement pas une lettre à un ami. Foin des réminiscences ! Ma mauvaise mémoire d'ailleurs me préserve de tout danger de ce côté-là. Je ne sais plus un mot de ce qu'il y a dans les deux de Maistre, et donc je suis bien sûr de ne pas les répéter.

En outre, un voyage autour d'une chambre,

c'est bien long Il faut, pour entreprendre cette

sorte de périples, une audace qui me manque. Une chambre, pensez donc. Mais c'est un monde. Il y a la cheminée, qui couve le mystère du feu et dont la tablette est la patrie de bibelots innombrables; il y a les meubles, lourds vaisseaux pleins de cargaisons mystérieuses, il y a le divan

Rien qu'à écouter les mémoires de la pendule il y en aurait pour deux mois. Une pendule, c'est toujours aussi vieux qu'un corbeau, et c'est peutêtre encore plus bavard. Le tapis fait penser à l'Océan : son écume vient battre les rivages du mur, des fauteuils, des bibliothèques. Et quant aux livres, ces dieux omniscients, chacun sait qu'une vie entière ne suffirait pas à consulter

leurs oracles contradictoires. Je me contenterai donc d'entreprendre un voyage autour de ma table. Et encore je ne sais pas si je pourrai jamais l'achever. Enfin, nous procéderons par petites étapes, et nous nous reposerons quand ça nous chantera. Je connais, à l'ombre du pèse-lettres et sur les bords de l'encrier, de délicieuses et calmes retraites, où il fera bon philosopher, à l'abri de tout importun.

Alors, c'est dit? Je vous prends par la main. Nous commençons.

VOYAGKS D UN SEDENTAIRi:

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