LE PHILOSOPHE SUR SON GLACIER
Et tout d'abord, il faut que je vous fasse un aveu, un aveu dont, si j'étais vaniteux comme certains hommes de lettres que je connais, j'aurais lionte. Mais rien n'est aussi loin de mon cœur c|iie la vanité, et que le sentiment de la propriété. Je considère volontiers toutes les choses que je possède comme un dépôt fait entre mes mains par la Providence. Gela me donne une àme légère, indifférente à leur perte, et je n'éprouve nul besoin de planter quelque part mon drapeau sur un acte de vente en criant : « Ceci est à moi. »
Je vous avouerai donc en toute modestie que ma table n'est pas à moi. Elle appartient, en réalité, aux pantins et aux bibelots, petit peuple charmant dont je vous révélerai bientôt l'existence diverse et bizarre. Ces personnages sont ici chez eux. Jls me prêtent la table, parce qu'ils ont observé que
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j'éprouvais quelque plaisir ù y gratter du papier, notamment celui-ci. Mais elle est à eux. Et ils ne m'y tolèrent que sous quelques conditions que je me suis engagé d'honneur à observer, et dont l'essentielle est que je ne laisse jamais derrière moi aucune trace de mon passage. Le génie du pèse- lettres, qui est en quelque sorte le souverain de cette gentille nation, a reçu mes serments formels, et il veille attentivement à leur exécution. Je dois dire que mon goût naturel est ici d'accord avec eux. Sitôt donc que j'ai fini de « gratter », je fais disparaître au fond du tiroir tous les objets qui ont servi à l'accomplissement de cette cérémonie, et les « petits messieurs » (c'est encore un de leurs noms) reprennent possession de kur domaine.
Cest pourquoi, au cours de ces promenades, il ne sera plus fait nulle mention de mes falotes besognes de plumitif. Comme l'a dit l'Ami Fritz, qui est leur philosophe : ^( Les écrits s'envolent, les bibelots restent. » Parole profonde, comme toutes celles qui s'échappent des lèvres de ce docte bonhomme. J'ai souvent eu l'occasion d'en méditer le sens succulent. Ainsi, chez mon ancien éditeur, OÙ le buste du vieux Monsieur L..., le fondateur de la maison, dressé sur la cheminée directoriale, voit déferler, — tel un rocher la mousse éphémère
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des vagues, — le iïot de la production littéraire, depuis Alexandre Dumas père, notre maître à tous.
Pantins et bibelots prennent d'ailleurs à me voir écrire un plaisir qui me touche. Ils me regardent, avec cette bienveillance à la fois attendrie et amusée qu'un châtelain éprouve à considérer le cantonnier, humblement courbé sur la route, cassant son tas de cailloux. L'Ami Fritz pousse même la courtoisie jusqu'à tirer son chapeau et faire une belle révérence chaque fois qu'à ses pieds tombe une feuille de la copie abattue. Tous se disent : « Évidemment, c'est un fou, mais un fou inoffensif. Personne ne comprendra jamais ce qu'il fait là, et lui-même a parfois un air si hagard qu'on voit bien qu'il ne le sait pas non plus. Mais du moins ne fait- il pas de bruit, ni de dégât. Quand on songe qu'à sa place, ce pourrait être par exemple une dame (comme celle qui est venue une fois — affreux souvenir!), et qu'elle arriverait avec sa tasse de thé, et qu'elle renverserait partout du sucre ou des miettes, en criant et en pérorant ! »
Bref, nous sommes très contents les uns de l'autre, et la paix n'a été troublée que fort rarement
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I^ table se divise essentiellement en deux régions : la table proprement dite, et l'esplanade. La première, de beaucoup la plus vaste, est pareille à un désert, ou plus exactement à un glacier. C'est là dessus que je dispose les objets du « rite de l'écriture ». Lorsque je les en retire, apparaît une vaste glace de cent quinze centimètres sur quarantesix qui recouvre le tapis lui-même, dont la laine bourrue et rèche ressemble à une moisson dorée à point par le soleil. Mais le ciel qui entre par la fenêtre est si clair qu'il fait paraître sombre par contraste cette nappe jaune et qu'il s'y reflète tout entier, avec ses beaux nuages et même les fleurs de géranium que les voisins d'au-dessus ont installées sur leur balcon. C'est un spectacle fort agréable. L'Ami Fritz, qui n'a rien lu et qui sait tout, comme un sage de l'antiquité, professe làdessus une opinion que je crois très juste. 11 dit (habituez- vous, n'est-ce pas? à son langage un peu fleuri), il dit : o. Il est fort heureux que la nature, qui m'a fait sédentaire, ait, par compensation, mis à mes pieds un paysage aussi varié, aussi profond, aussi beau. Cela m'enlève tout regret d'un monde que je ne puis ni ne veux visiter. On répète toujours, lorsqu'on parle de moi : « Il tourne le dos à la vie. » Eh! que m'importe? puisque je la retrouve dans son
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reflet, plus brillante, plus belle, mieux présentée. Si les hommes avaient la prudence d'interposer une plaque de verre entre eux et tout ce qu'ils désirent, que do maux, que de déceptions ils éviteraient! Ces nuages qui viennent m'enseignent le charme des départs, mais ils n'ont pas eu le temps de quitter ce rectangle de ciel que, déjà dissous, ils m'en ont appris la vanité. »
Je vous l'ai dit, l'Ami Fritz est un sage. Si vous le voulez bien, nous inaugurerons nos promenades par une visite à sa personne pondérée II est très sensible à ce genre d'attentions. Prenez garde de ne pas glisser sur ce verre. Il y a eu ici, la semaine dernière, un terrible accident : le sorcier congelais, en voulant y danser au clair de lune s'est rompu le genou (mais ceci est une autre histoire, comme dit Rudyard). Là, nous sommes arrivés. Regardez : tout à fait à gauche de la table, ce vieux monsieur de bois peint qu'un balancier attaché dans son dos fait osciller avec tant de politesse, le chapeau à la main droite, la canne de l'autre, toutes deux gantées. Il est vêtu avec une correction exquise, mais sans recherche. Sur son beau plastron blanc brille la tache rouge d'une cravate de commandeur; je n'ai jamais osé lui demander de quel ordre. Il est, sur tout ce qui le concerne personnellement, d'une discrétion de grand sei-
gneur. D'ailleurs, c'est un prince de l'intelligence. Vojez sa figure toute ronde et rose, encadrée de beaux cheveux blancs, ses lunettes, seul vestige de son passage dans les universités allemandes. Lui-même est né à Nuremberg, mais il se flatte d'avoir dépassé la culture germanique. C'est, dans toute l'acception du terme, un esprit européen. Quelque chose comme Renan, si vous voulez.
Il vous a vue, le voilà tout heureux. 11 parle.
— Ahl dit-il, madame, que de joie ! Je ne sais rien de plus aimable que ce tableau, digne d'inspirer les jeunes prix de Rome : une femme ornée du don de la beauté et des grâces de l'esprit venant faire visite à un philosophe dans son humble retraite. Voyez, mon teint s'empourpre de plaisir. Et ma figure ainsi ressemble, dit-on, à une fraise roulée dans du sucre. Mais elle-même, cette fraise, ne pourrait-on point la comparer à un cœur d'homme roulé dans la poussière de l'expérience, à un esprit saupoudré du sel de la sagesse,
et servi tout brûlant à la table des dieux?
Un vers! mais oui, madame. Il arrive aux philosophes d'en commettre, lorsqu'ils voient passer la beauté.
Je vous ai avertie qu'il est très bavard. Mais parler lui fait tant plaisir ! 11 l'avoue d'ailleurs :
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— Asseyez-vous, madame, continue-t-il, sur cet essuie-plumes, unique objet qui puisse servir de siège sur cet aride et brillante plaine de cristal. Et laissez-moi rester devant vous, discret et éberlué, respectueux et ému, comme un entomologiste arrêté devant un spécimen de papillon unique. Vous souriez, sans doute de mes paroles. Vous les
trouvez profuses Mais, madame, songez que je
passe ici parfois des journées entières, que dis-je? des semaines, à penser, sans rien dire. Alors, quand l'occasion se présente, je ne puis résister
au plaisir Votre visite est pour moi un tel
honneur! j'ai beaucoup entendu parler de
vous, madame, et je sais bien qui vous êtes, et que votre salon de la rue George -Vil le est une ruchede penseurs, d'artistes et de poètes, toute bourdonnante du bruit que font, en s'entrechoquant aux idées profondes, les réparties subtiles. Malheureusement je ne puis vous la rendre, cette visite éblouissante. Car, comme je l'ai dit moi-même dans mes « œuvres posthumes en vers » :
Je me plains du balancier Qui m'attache à mon glacier.
Du moins, permettez-moi de vous dire, au nom du petit peuple dont je suis le porte-parole, que vous serez chez lui la bienvenue
11 parlerait encore si nous ne profitions, pour le (|uitter,d'un instantoù il restesans souffle. Rentrons. En voilà assez pour aujourd'hui. Le verbiage de ce ,^'rand homme un peu maniaque a dû vous lasser. Si vous le voulez bien, nous nous reposerons dans l'encrier. Il est vide et désaffecté, depuis que j'ai délaissé la plume pour le stylographe, monsieur Swan. On y est très au frais. C'est un séjour d'été Et lorsqu'il pleut, on n'a qu'à rabattre le couvercle. Je vous conterai bientôt ses aventures, ainsi que celles de son heureux rival. Demain, nous irons visiter un autre quartier.
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