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QUATRIÈME VOYAGE

10 août, Paris miroir du monde Affiches de Gares Plages lointaines

La Route de France

J'apprends que vous voulez partir Quitter

Paris? Ce n'est pas sérieux.

Pourquoi faire, s'il vous plaît '^

Pour voyager?

Expliquons -nous. Vous êtes de celles qui voyagent pour leur plaisir, n'est-ce pas? et non point pour donner à vos amis, au retour, l'impression qu'elles ont beaucoup remué. Que recherchez-vous, au fond ? Quelques instants d'émotion, ce petit choc au cœur, déclic au kodak du souvenir, que donne la découverte d'un site nouveau, la révélation d'un aspect inconnu des choses. Le reste n'est que la répétition indéfiniment affaiblie de cette sensation.

Plus le voyage sera court, mieux cela vaudra. Aimez-vous, par exemple, l'Italie, la vraie, celle des petites villes pauvres, sans Cook et sans Palace? Montez sur la Butte, et vous y trouverez encore certaines places, étroites, mal pavées, avec des platanes, de vieilles maisons, un petit restaurant à spaghettis et à Barbera, qui sont d'une mélancolie exquise et ombrienne.

Entrez un soir à Saint-Louis en l'Ile, et je veux être pendu si vous n'éprouvez pas aussitôt l'impression de vous être égarée dans un sanctuaire de style jésuite, patiné de dévotion, au fond de la plus vieille et cérémonieuse Espagne, il y a trois cents ans. Sortant de là, vous vous trouverez dans les rues mal éclairées et paisibles de la ville natale de votre cœur : petits métiers, humbles cafés, vieilles bigotes attardées. Quelque cent pas plus loin, vous errez en pleine Hollande : des orques vertes affleurent, inonstrueuses et pesantes, au ras de la berge d'un canal rectiligne; des sirènes sifflent, de rouges falots rampent mystérieusement. Une vie obscure se devine, palpitant sur l'eau moirée de reflets incertains. Un coin d'Amsterdam.

Dans certains cabarets tout lambrissés de bois, fumés et vernis, où des portos fameux sommeillent dans des tonneaux disposés en frise sous les pla-

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fonds, j'ai goûté pleinement à l'Angleterre des grands ports et, si j'avais un étonnement, c'était d'y voir entrer, au lieu de marins farouches à colliers de barbe ardente, de jolies Batignollaises pressant leurs bichons sous le bras. Mais, d'ailleurs, ce contraste n'en était que plus piquant. A Folkestone, pensez donc!

Si aux ivresses des pays abordés vous préférez le départ lui-même, ce moment d'angoisse et d'espoir qui vous fait croire à je ne sais quelle évasion vers la liberté, je vois ce qu'il vous faut : c'est le bateau. Eh bien ! montez les Champs- Elysées et, à mi-chemin de l'immortalité, vous trouverez un souterrain tendu de cuir et si merveilleusement pareil, avec son escalier tournant d'acajou et ses plafonds de chêne, à une salle à manger de grand paquebot que, une fois assise dans un de ses fauteuils profonds et servie par le diligent slewart à veste blanche, vous vous direz : « Je suis partie », et vous entendrez réellemenl au-dessous de vous le bruit cadencé de la machine, le murmure de l'Océan.

Enfin, êtes-vous de celles qui, dans le voyage, recherchent la rupture complète avec la tyrannie do leurs habitudes? Dans ce cas, le paysage est totalement indifférent, il vaut môme mieux qu'il n'existe pas. Quittant donc votre maison avec une

simple valise, faites traverser à votre voiture tout bonnement le fleuve et le boulevard et allez vous installer dans un de ces caravansérails anonymes et confortables où l'on rencontre le grand-duc et le courtier en rasoirs, la courtisane argentine et l'acteur de génie, et où le marbre abonde, mais économiquement recouvert de publicité. Vous vous sentirez loin, très loin de Paris, quelque part, par là, du côté de Copenhague, et pas un mot de français ne vous fera soupçonner que vous vous j trouvez entre la Madeleine et l'Opéra.

C'est de là d'ailleurs que je date cette lettre, en toute hâte, avant d'aller à la gare

Oh ! non point pour prendre un train. Ces folies ne sont plus de mon âge. Mais pour regarder les affiches, qui, à cette époque, exercent sur moi une espèce de fascination. L'hiver et le printemps, nous les laissions, avec indifférence, étaler aux murs des tristes salles d'attente leurs grâces surannées, leurs invites inutiles. Mais, aux mois caniculaires, notre sens critique s'affaiblit, et nous les regardons avec indulgence d'abord, ensuite avec un désir informulé. Le rêve de partir dissout les volontés les plus sages.

Rares sont ceux d'entre nous capables de

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goûter la suggestion des simples indicateurs, ces dictionnaires des merveilles de la nature. Comme aux petits enfants, il nous faut des images. Eh bien! nous n'avons qu'à lever les yeux sur nos murailles : elles en sont couvertes. L'affiche des gares a quitté la gare, sa morose demeure de la mauvaise saison. Elle multiplie, elle foisonne, elle essaime : dans les atriums des établissements de crédit arrosés de verveine et sur les palissades des constructions de quartiers neufs, sur le dos des hommes-sandwiches et jusque sur l'écran des cinémas, où elle s'anime, trépidante et comme nous faisant pressentir la vibration des grands rapides.

L'affiche des gares est partout.

Elle est d'ailleurs devenue très belle, attifée au goût du jour, schématique, franche et voire agressive de tons. Hugo d'Alési, après avoir passé par Monet et Signac, a pris les leçons d'Iribe et de Groult. L'affiche des gares s'est mise à la mode.

Inutile de dire, n'est-ce pas ? que ce souci l'entraîne aussi loin de la vérité documentaire que le désir de paraître svelte et souple peut mener une mondaine rondelette loin de la vérité de son anatomie. C'est pourquoi les sages se contentent de regarder passer leurs contemporaines et rutiler leurs affiches, sans éprouver le besoin d'y aller

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voir, sans insister. Sachant qu'ils s'exposeraient à des déconvenues, ils se font une philosophie de se contenter des apparences. Effleurons, mes frères, n'appu3'ons pas.

L'affiche des gares est aux vieux pays ce que la robe du grand couturier est à la dame mûre qui fut jadis jolie : un travestissement. Pourquoi nou> en plaindrions-nous?

Autrefois, vous en souvenez-vous? le paysage se présentait tout uniment, comme il était, dans la naïveté sans apprêt de son site. Époque ingénue, où l'on ignorait les truquages empruntés aux Japonais, où, seules, les perspectives étaient faussées, mais de quelle touchante manière! Je vous revois, estampes minutieuses et puériles où l'artiste ne nous faisait grâce d'aucun chalet, où, pour animer une plage, on y semait autant de messieurs en canotier que de tas de sable, où des baigneuses provocantes, inspirées par l'art de ce pauvre Mars, s'étiraient face à l'écume, Vénus pour

vieux galantins et pour crabes Je vous revois,

avec vos casinos immenses comme le Bon Marché et d'un même style, avec vos petits bateaux dansant sur la crête des vagues, vos montagnes dominant des plaines sans mesure, et toujours hantées par ces malencontreux bonshommes rpii faussaient les proportions en voulant les établir

Et ces élégances désuètes ces dames à la mode

de 1900, effilées et souriantes, avec leurs jupes en cloche et leurs ombrelles si sages, se dirigeant à pas menus vers la source thermale où s'épanouit d'aise, le verre à la main, un galant officier d'infanterie, en culotte rouge

Certaines de ces vieilles affiches, je suis sûr qu'on n'en a pas détruit les planches, ou qu'on en utilise un stock considérable. Car on ne les a pas restaurées. Je les revois toujours identiques, chaque saison, annonçant des lieux de villégiatures trop sûrs d'eux-mêmes pour prendre la peine de rafraîchir leur publicité. Ainsi certaines femmes de salons politiques, trop glorieuses, dédaignent de suivre la mode. Elles ont la leur, dans' laquelle elles attendent les hommages, qu'on leur rend toujours.

D'autres stations, au contraire, semblent avoir besoin d'un rajeunissement continuel. Chaque année, elles se font faire leur portrait par un de nos maîtres. Mais cette interprétation devient de plus en plus libre, large et fantaisiste. Elle tend à supprimer autant que possible l'être humain au profit du paysage. Un conseil, sans doute?

Et ce sont des mers indigo baignant des rocs sourcilleux, des plaines riantes avec de rares bouquets d'arbres, un tournant de route dans

l'A Ipe abrupte. Jamais de panoramas, parce que cela donne lieu à trop de détails, mais un coin intime, un site tout à fait caractéristique. J'en sais un où un pommier tout seul, mais adorableraenL en fleurs, secoue sa houppe rose contre la palissade d'un champ, comme dans une image de Walter Crâne. C'est ravissant.

L'absence de toute espèce de touriste dans ces affiches nouvelles est peut-être ce que j'y prise le plus. Chacun de ces paysages si pimpants, si frais, semble me dire : « Ne me touchez pas. Ne venez pas. D'abord, vous ne me trouveriez point, puisque je n'existe pas. Ensuite, même, et surtout, si j'existais, je serais désolé de vous voir arriver. Vous gâteriez tout, avec vos colis, vos voitures empestées, vos compagnes et vos admirations. Laissez-moi tout au rêve de devenir pareil à ce qu'on m'a fait ici. Et puisque vous avez la chance d'habiter la plus belle ville du monde et de m'y voir sans vous déranger, restez-y. Cela doit vous suffire. »

Pourtant, ne nous faisons point plus sages que nous ne sommes. 11 y a certains Tpajs que j'aimerais ne pas mourir sans avoir connus, des plages surtout. C'est si beau, les plages, ces

retraites où la mer vient librement à la rencontre (Je ceux qui l'aiment pour elle-même.

Celles du Pacifique, par exemple.

Je pense à ces admirables sauvages que peignit le peintre Morillot, restas derniers de la noble race polynésienne, chassant d'un javelot infaillible le poisson roulé par la grande houle pacifique. Et leurs femmes sont là, debout sur le sable, statues puissantes aux tons chauds luisant dans un demijour de rêve, au milieu du terrible et beau silence tropical. Et j'éprouve ce frisson des îles, dont parle Loti, ce frisson mystérieux venu de si profond dans notre être. Ou bien, suivant encore ce maître subtil, j'évoque la vasque du ruisseau de Fataoua, et cette onde transparente comme le plus pur cristal, et le bain de la douce Rarahu

Passons sur TAustralie, l'Amérique. Oui sait quels rivages baigne la mer Vermeille elle-même? Je me méficf. Et puisque aussi bien les distances sont abolies, allons d'un saut jusqu'au Japon. Tant pis s'il est modernisé. Il ne l'était pas hier, quand les estampes nous en révélaient la richesse et la grâce. Oh ! je ne cherche pas à comprendre comment elles peuvent se baigner, les mousmés, avec leurs robes historiées, leurs chignons monumentaux, leurs fards subtils. Il s'agit bien de cela !

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Une baigneuse n'est pas nécessairement une femme qui détrempe dans l'eau son costume national ; mais bien plus logiquement une dame qui vient avec coquetterie figurer sur le sable, et dont la toilette s'harmonise aux rochers, aux nuages, au crépuscule.

Ainsi, j'ignore les mœurs des Dalmates, mais je ne voudrais pour rien au monde que les jeunes filles de ce pays (où Viola et Sébastien «e recherchent dans l'adorable Ntût des Mois) abîmassent dans le flot adriatique ces boléros étonnants, ces longues blouses d'affranchis, ces culottes de gamin attachées de ceintures fleuries, ces turbans bariolés, ces broderies, qui composent aujourd'hui leur pittoresque vêtement.

Un autre saut, et nous voici dans le pays du peintre Zorn, en pleine Scandinavie. Là, les plages ne risquent pas de devenir à la mode. Ce que nous imaginons de leur froidure les défend mieux que des barrières. Pourtant elles sont adorables, en été, et c'est pour le plaisir de les peindre au naturel que le grand Anders Zorn y a placé ses nymphes roses et blondes, soit qu'elles se détachent sur un massif de verdure et de fleurs, soit qu'elles plongent à même la moire épaisse et riche de la mer pétrie de rayons.

Ou alors ce sera dans notre ville française de

Pondichéry, où ne peuvent aborder les grands navires. Il y a là une plage battue par le flot du mystérieux Océan Indien, vide éternellement jusqu'à l'horizon. Pour un homme dépris de tout sur terre, pour quelque grand exilé, quel lieu idéal de méditation I

Mais parmi toutes ces retraites dispersées sur les côtes du vaste monde, il en est quelques-unes ([ui semblent pour moi résumer toute la beauté que peut produire Thynaen de l'air et de l'eau : ce sont de douces criques cachées dans les replis de la roche provençale. Quels artistes parmi les génies des éléments les composèrent, pour leur donner ainsi cette perfection ! Juste ce qu'il faut de sable, blond comme l'or vierge, et suave au tact comme une soie, entre deux pans de granit blanc, sous le ciel bleu comme un dais. Et des oursins noirs, comme de bizarres châtaignes vivantes, déambulent lentement sur leurs piquants, sous l'épaisseur idéale de l'onde immobile, au milieu des algues vertes balancées comme des palmes. Et des méduses transparentes s'épanouissent sur la

surface de la mer, étalée comme une glace bleue

Et je sais bien que personne ne s'y baigne, à cause de la grande paresse des gens de là-bas. Mais cela n'est point pour me choquer, au contraire; car cette solitude me permet d'imaginer dans cette

radieuse atmosphère, enfin les nymphes et les sirènes, blanches comme le marbre €t roses comme les coquillciges

Mais je suis tout étourdi, ma chère Natal ie. Les voyages, en été, me fatiguent encore plus que les autres saisons. Je rentre donc, cette fois pour toujours.

Mais non sans un peu de mélancolie. Car au fond, tout au fond, je n'aurais pas demandé mieux que de partir.

Seulement, voilà, ce qui m'eût ennuyé c'est qu'il faut toujours enfin arriver quelque part. Mon rêve eût été de toujours rouler, sans but.

Comme la route elle-même, cette belle chère route de France qui ne s'arrête jamais et abandonne, en souriant, les pays les plus charmants où elle mène.

Qu'elle est jolie, et douce à contempler, la route de France, tellement qu'on se prend à se demander si elle a été faite par les hommes ou si elle n'est pas tout simplement un don de la nature.

A vrai dire, cette contusion est bien permise.

La route de France est une œuvre commune : chaque jour, depuis sa naissance, l'homme et la

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nature y collaborent avec un amour pareil. On la sent gâtée, choyée, soignée tendrement par l'un comme par l'autre.

Elle vit au grand air, mais souvent une armée respectueuse de peuplieis fait la haie sur son passage pour la préserver des ardeurs dévastatrices du soleil et aussi lui jouer de douces musiques, vagues et profondes comme le chant des vagues vers lesquelles elle ne peut aller, elle qui, cependant, de partout y mène.

J'en ai vu qui, au lieu de peupliers ou de voluptueux platanes, étaient bordées de pommiers, indéfiniment. Et l'on eût dit que ces modestes arbres faisaient la fastueuse offrande do millions de grosses roses rouges.

La chair de la route est d'un grain dense et délicat, suave au regard comme la peau des blondes. Elle brille comme si elle était parsemée d'un mica. Et, parfois, par certaines jouraées insoutenables, sa poussière offre l'éclat pur du camphre chanté par les poètes orientaux. Et cette chair célèbre, qui la met au-dessus de toutes les routes du monde, on la panse, on l'arrose, on la masse, on l'entretient belle et ferme, bien égale d'un bord à l'autre, étiucelante, indestructible.

Pas une ne se ressemble et on les aime toutes et de chacune on dit : « Oh ! c'est celle-là que je

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préfère. » Et chacune elle-même varie, d'un angélus à l'autre, et selon chaque jour de chaque saison. Celles qui traversent des plaines tristes sont aimables en elles-mêmes et consolent des pays où elles vivent.

Et les autres, même dans les sites les plus magnifiques, trouvent mo3'en de ne pas se faire oublier.

Elles ondulent avec coquetterie, elles s« font sentiers, corniches, esplanades, elles se nouent autour des montagnes, ouvrent dans le noir des forêts une trouée de lumière, hésitent devant les lacs avant de leur faire enfin une ceinture toute blanche.

A la plus déshéritée, il reste encore son ciel, plein sans cesse de féerie et aussi, à droite et à gauche, ces herbes modestes et ces fleurs, au parfum de miel, aux formes d'orchidées en miniature : le trèfle rose, le serpolet plein d'arôme, la scabieuse mauve, le mélilot d'or, la rue, l'ancolie et cent autres dont on ne sait pas le nom et dont il est si charmant de composer des bouquets à la mesure des fées. Il faudrait plusieurs livres pour chanter la route de France, et tous les poètes. Les bucoliques raconteraient ses haltes au pied du chêne unique dans la plaine rase, du chêne majestueux et bienfaisant comme un dieu ; les lyriques

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exalteraient son héroïsme à l'assaut des dures montagnes pleines de vent; les mystiques célébreraient sa marche religieuse dans la nef gothique des forêts de hètre<.

Qui a connu la route l'aime, et qui l'aime \ pense plus profondément encore qu'il no croit. Car elle est très pareille au bonheur. Sur la route, on marche sans cesse et l'on ne s'arrête point. Chaque étape démasque la suivante, que l'on imagine plus belle, et l'on repart. Mais c'était le chemin qui était peut-être le plus réel, et le désir.

Auteuil, to août lîJlT.

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