I.à régnent les oiseliers, dans un délicieux tapage
J'entre chez l'un d'eux.
— Oh! monsieur, répond-il, plus de saxons. C'était élevé à Dresde et seriné là-bas. Ici, ça ne se reproduit pEis...
Horreur! Plus de saxons! Comment faire? Car quand on a écouté ce merveilleux animal, on ne peut plus entendre les autres serins, ces bêtes horriblement criardes. Il ne reste que des serins hollandais, espèce de condors en miniature avec une terrible bosse de dromadaire sur le haut du dos. Ou plus exactement, comme l'on représente les harpies. Et d'un jaune à faire vomir.
Mais voilà qu'au milieu de tous ces cris, j'oublie ce que je suis venu faire. Je ne jette plus sur le hec-cT argent, la icure à lon^^e traîne, le somptueux monseigneur, les tendres inséparables, qu'un regard torpide. J'écoute. Je me laisse aller au charme particulier de ce lieu étrange. Ces milliers de petits personnages agités et égosillés ont quelque chose de fée. Leur monde n'est pas le nôtre. Non, décidément, je ne vous offrirai pas d'oiseau. C'est trop triste un lutin enfermé, tout
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seul. Pour bien faire, il faudrait transporlor toute la boutique...
Mais je vous donnerai un ix)isson. Un poisson est muet, il peut être solitaire...
Entrons chez le voisin de l'oiselier, le marchand de poissons... Hélas, c'est encore plus triste. Car tout est silencieux ici terriblement, el les grenouilles elles-mêmes se taisent.
Que c'est lamentable un poisson dans un bocal ! Je me demande déjà si j'irai, par ma complicité, donner plus de force à une mode criminelle.
Pourtant je me suis laissé dire que les poissons, au fond de la mer ou des fleuves, manifestent une telle incuriosité du monde, une telle inertie que c'est pratiquement comme s'ils étaient confinés dans un tout petit aquarium. Ils ressemblent à ces Parisiens de Montmartre que rien n'empêche, théoriquement, d'aller, s'ils le veulent, jusqu'au bois de Vincennes, et qui cependant, par peur des embûches de la rue Lepic et de la place Blanche, ne quittent point la Butte. « Alors, concluent les marchands insidieux, ça ne les change pas beaucoup... (les poissons). Il n'y a qu'une chose à laquelle ils ne s'habituent jamais : la paroi de verre. Ils vont sans cesse y donner de leur bouche
ouverte. Car, vous savez, le poisson est bête. » Oui, le poisson est bête. Mais il est bien beau. Surtout cette variété, ces mille variétés chinoises aux yeux globuleux et tournants, comme les lentilles qui servent de regard aux Martiens dans La Guerre des Mondes, aux corps chatoyants, aux admirables nageoires, aux queues fabuleuses. Ah! ces nageoires et ces queues surtout, lorsqu'elles bougent, quel magnifique spectacle ! Et ce sont des ondulations amples et légères, tout à fait pareilles à celles des écharpes qu'agitait autour d'elle la Loïe FuUer noyée dans son bain de lumière. Cela s'adoucit, s'estompe, comme voilé d'un crêpe subtil, puis tout à coup éclate, larouche. Et tantôt la jolie bête muette s'avance, ave<; une lenteur sournoise, comme un navire de guerre qui file dans la nuit, les feux masqués. Et tantôt elle bondit, dans un sursaut terrible. Et ce n'est plus même un navire qui fait feu, non, c'est un monstre des mers, une chimère aquatique, qui explose, en mille lambeaux de pourpre et de flamme, en une apothéose rageuse. Puis tout s'apaise encore, et ce n'est plus qu'un paquet r] 'algues grisâtre qui tombe au fond du bocal, comme une méduse vidée... Ah! le poisson chinois s'entend à la mise en scène.
Et dire qu'il fait tout cela pour le plaisir, pour
rien, absolument comme il le ferait dans la pleine liberté de la solitude natale! C'est ainsi qu'il manifeste sa joie de vivre, ou peut-être la tristesse que cela lui cause : on ne sait jamais, en eifet, avec cette bouche qui bâille, ces yeux toujours fixes, ce masque terrible mais immobile...
D'ailleurs, reconnaissons-le, les gens qui font attention à ces nuances sentimentales sont plutôt rares. On a des poissons parce que c'est la mode, voilà. Quand ce sera la mode d'entretenir des souris valseuses du Siam, ou des cétoines sur des roses-thé, ou des oiseaux-mouches, on enverra promener les poissons, et les bourgeois demi-aisés les achèteront en solde dans les grands magasins. Ainsi va le monde.
Pour l'instant, ces intéressants' animaux gardent encore un grand prestige, et c'est à qui trouvera la plus ingénieuse façon de les présenter. La plus belle, à mon avis, est encore le bocal. Parfaitement sphérique, et rempli d'une eau très pure, c'est le théâtre le plus parfait que l'on puisse offrir aux pantomimes merveilleuses de ce cher petit acteur extrême-oriental. Rien ne se combine plus harmonieusement que les reflets du cristal avec les jeux de lumière personnels du nageur, fl faut laisser aux snobs l'affligeante manie des récipients bariolés. C'est barbare, brutal et faux.
Mais on peut employer (n'est-ce pas vous, chère Xatalie, qui les avez mises à la mode?) ces cuvettes très simples, faites de rectangles de glace dont l'épaisseur donne à l'eau une légère teinte verte, évocatrice de profondeurs marines. Il y a aussi les bocaux remplis de coquillages. C'est d'un chatoiement délicieux, et cela permet, en outre, de grandes joies à ceux qui recherchent les émotions fortes. Le poisson, en effet, dans ce dédale étincelant de valves, de pavillons, de conques et de lamelles court comme un fou, se sentant perdu. Thésée sans fil d'Ariane, le malheureux ne sait où donner de la tête. Lorsqu'il croit avoir trouvé un passage, il s'entile au fond d'un bigorneau. Il mène là dedans une existence infernale, tant qu'enfin il meurt, enragé. Et alors, il n'y a plus qu'à remplir dans le bocal la place infime qu'il y tenait par quelques cailloux, ou un funéraire presse-papiers.
Pauvres poissons d'appartement, victimes de leur gloire î Je connais quelqu'un qui se rit de cette fortune excessive et si chèrement payée : c'est le modeste poisson rouge du concierge et du cordonnier. Ahl celui-là ne mangera jamais de .la poussière de vers de luxe, mais il évitera à ce prix les boulettes empoisonnées que de trop spirituels convives ne manquent pas de lui jeter
dans son surtout aquatique. Il n'excite les cris d'admiration d'aucun critique d'art décoratif, mais il est aimé, et le pain qu'il mange n'est pas amer : c'est du bon pain de ménage, qui se digère bien et fait vivre longtemps. 11 tourne en rond, bêtement, mais doucement; il n'a pas une jolie robe, mais il n'a pas non plus besoin de crises d'hystérie pour la faire valoir. Enfin c'est lui, lui, le modèle qu'on copie sans le dire, et la plus somptueuse vasque des salons n'est jamais qu'une imitation de son humble bocal, avec des fioritures.
Tout compte fait, je renonce donc aussi au poisson. Mais que faire? Car enfin, je n'abandonne pas si facilement un projet. Celui de vous faire un cadeau me tient au cœur.
Eh bien ! je vais tout simplement revenir à mon idée primitive, et aller chez un fleuriste. Je trouverai bien rue Royale, une tulipe et un lys.
Et je reviendrai rue Jacob, magnifiquement solennel, et me rappelant le cher Oscar Wilde :
As I walk down Piccadilly With a tulip and a lily...
Pourquoi pas ? Ce serait mal me connaître que de croire que je renoncerai aisément à un projet
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aussi esthétique. Nous sommes dans les plus longs jours de l'année. J'ai tout le temps de passer par les Tuileries dire bonjour aux moineaux, d'acheter mes fleurs hiératiques et de revenir vous le? offrir.
J'espère être plus heureux qu'en 1910, quand, vous apportant toujours une tulipe, je me heurtai à l'inondation et dus rebrousser chemin vers chez moi. . .
Marchons. Ce jardin des Tuileiies n'est pas qu'un admirable paysage, c'est aussi la capitale des moineaux... Ils y sont choyés, aimés, nourris, admirés. Nulle part ils ne sont plus gras, plus vifs, plus impertinents, plus gais. On leur laisse du pain sur les balcons, ils nichent sur les toits, le plus petit jardin en pullule. Et l'on ne sait pas, tant leur pétulance est endiablée, tant ils semblent avoir d'esprit, s'ils ont emprunté cette pétulance et cet esprit aux Parisiens eux-mêmes, à force de vivre avec eux, ou si c'est le sol de la ville qui a formé en même temps les hommes et les oiseaux. C'est fort possible.
Quoi qu'il en soit, si l'on considère Paris comme la patrie de ces charmantes bestioles, il faut admettre que le jardin des Tuileries constitue au
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milieu de ce pays une sorte de capitale en effet. C'est là qu'ils sont le plus nombreux, le plus audacieux, c'est là qu'ils régnent. Et ils ont, comme intermédiaire entre eux et nous, comme truchement, le célèbre père Pol, le charmeur.
Le père Pol! il faut l'avoir vu. Je ne saurais le bien décrire. Imaginez un vieux monsieur, correctement quoique pauvrement vêtu, la moustache blanche, un cache- nez autour du cou, un pardessus aux poches fatiguées parce que toujour.s remplies de bonnes choses. On ne sait d'où il vient, on ne sait ce qu'il fait, ni comment il gagne sa vie, ni où il mange. On ne sait qu'une chose : c'est qu'il est là tous les jours, entre une heure et deux, et qu'il nourrit les oiseaux. C'est par centaines qu'ils accourent vers lui, poussant des cris de joie. Lui, gentiment, avec un regard attendri sur ses petits protégés, il émiette le pain dont ses poches sont gonflées et, ce faisant, il leur parle. Il en connaît quelques-uns, qui sait? peutêtre presque tous. Il leur a donné des noms. L'un s'appelle, parce qu'estropié, le marquis de la Patte-Cassée, l'autre est Gros-Joufflu, un autre Petit- Vautour, que sais-je encore? II les nourrit avec le plus d'impartialité possible, écartant les gloutons, allant chercher les timides.
Pourtant, il a ses favoris : les plus inlelligents
et les plus doux. Ceux-là forment, on p>ourrait dire, sa cour. Ils se perchent sur son épaule, sur son chapeau, sur son bras. Ils viennent becqueter jusque dans sa bouche. Ils lui font mille grâces et mille caresses. D'autres viennent, tout volants, se placer devant lui, à la hauteur de son regard, et là, sans cesser de battre de l'aile et comme s'ils se maintenaient résistant à un flot d'air par la force de ce battement d'ailes, ils se tiennent, frissonnants, dans le vide, jusqu'à ce qu'il leur parle et les apaise. Puis ils s'en vont, d'autres reviennent.
Inutile de vous dire que le père Pol a un grand succès, non seulement auprès de son public ailé, mais encore auprès de tous les Parisiens qui passent par les Tuileries; certains même se détournent de leur chemin. Pour moi, chaque fois que j'ai le plaisir de le rencontrer, je m'arrête, heureux de grossir l'aimable rassemblement des Ijadauds. J'ai passé là des minutes exquises à contempler ce spectacle sans prix, dans tous les sens du mot. Car le père Pol ne demande rien, et il serait fort étonné si l'on songeait à lui offrir quoi que ce soit. Il n'est pas tout à fait indifférent au succès qu'il obtient, il est content de voir se refléter, dans les regards de ses admirateurs, des sentiments de bienveillance et d'amour des bêtes
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pareils aux siens. Mais c'est tout. Et sa besogne faite, il s'en va très digne.
Et moi aussi, n'ayant plus rien à faire.
11 faut avoir une fameuse envie de vous apporter spécialement une tulipe et un lys, il faut diablement avoir le culte du souvenir d'Oscar Wilde pour ne pas préférer à tout ces bottes de roses comme celles que partout on me propose. C'est terrible I Rien, rien au monde n'est plus beau. Et
Dieu sait si on en a abusé Mais quand on en
revoit une, ah! on reçoit vraiment un coup au cœur. C'est comme si on la voyait pour la première fois, c'est comme si le premier jour de l'été nous sautait au visage, éblouissant, nu, parfumé, plein d'ivresse Infatigable, inépuisable,
éternelle rosel...
Elles meurent pourtant, les immortelles! Non seulement dans leur petite individualité de fleurs, lorsqu'elles effeuillent leurs pétales tendres, mais encore comme espèces, comme races
Le Journal des Roses (ah! n'avoir que des gazettes
comme celle-ci î ) nous renseignait naguère sur
tout ce qui concerne la vie de ces plantes aimées et, en 1914, il nous apprit que les froids brefs, mais si soudains, de l'hiver précédent avaient
été funestes à quarante-cinq espèces de roses. Quorante-cinq espèces de roses sont définitivement perdues, dont quelques-unes célèbres, telles que Beauté de l'Europe, Daniel Lesueur, Maréchal Niel, Papa Gontier.
Certes, je suis triste d'apprendre que ces races ont disparu. Mais je le suis beaucoup moins de savoir qu'avec elles leurs noms aussi vont être supprimés du Livre d'or où ces belles vivantes sont cataloguées. Est-il rien de plus triste, je vous le demande, que d'aussi merveilleux et tendres objets soient affublés de noms aussi ridicules? Lorsqu'on les regarde, on est aussitôt transporté dans un monde de féerie, plein de parfums et de doux oubli, et riche des plus belles possibilités de bonheur. Lorsqu'on demande comment ils s'appellent, on apprend qu'ils portent le patronyme d'un trésorier-payeur, d'un riche industriel, d'une dame inconnue, d'un horticulteur. On aurait voulu les flétrir qu'on ne les aurait pas autrement appelés. Les plus humbles plantes des champs sont mille fois mieux partagées, et lorsqu'on dit fraxinelle ou mélilot, ou scabieuse, on évoque aussitôt quelque chose de très doux et de très touchant, tandis que pour les roses
Cette manie, il faut l'avouer, est relativement moderne. Autrefois, les roses portaient des noms
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beaucoup plus dignes d'elles. Que dites-vous de V Aimable amie et de la Perle d'Orient, de Petit - Serment, de Beauté touchante, de la Hien-Aimée, de Pompon mignon, à.'' Ombre superbe, de Lustre d'église, de Cramoisi éblomssant? Cela évoque des images somptueuses ou sentimentales, c'est ingénieux, poétique, parfumé, splendide, cela ne contredit pas l'idée que nous nous faisons d'une rose, cela tente au contraire d'en suggérer la beauté, l'arôme, la couleur. Mais du jour où l'on voulut flatter les grands de la terre, cela changea. Non content de baptiser les nouvelles venues de ces noms neutres et barbares, et qui semblent cueillis au hasard dans le Bottin des professions libérales, on alla jusqu'à débaptiser des espèces connues.
Redouté et Thory, auteurs d'un ouvrage célèbre intitulé Les Boses, ne craignirent pas de mettre la main à cette besogne sacrilège. Ainsi ils écrivirent à propos de Le Rouge Formidable : « Nous avons cru pouvoir supprimer le nom bizarre que l'on donne à cette Rose dans les pépinières pour y substituer celui d'André Du Pont. » Je ne nie pas le mérite de ce grand horticulteur, mais n'auraitil pas été plus simple de lui élever un buste dans un jardin? On n'aurait p£LS créé un précédent aussi grave à cette invasion de Roger Lambelin, de
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Scipion Cochet, de GuinoisseaUy de Jeannine Vwwl- Bruant, de Mme Constant Soupert, à'Elisa Robklion^ de Casimir Moulé, de Sénateur Mascuraud, et autres vocables qui font plutôt penser aux ennuis de la vie bourgeoise et aux troubles de la vie parlementaire qu'à un concile de fleurs penchées dans la gloire du soleil.
Pauvres peuples de fleurs! condamnés toute leur vie à perpétuer le souvenir d'existences n'ayant jamais eu avec la leur que des rapports si lointains, comme je comprends que quarantecinq d'entre eux aient préféré se laisser mourir ! Si cela pouvait être une leçon pour les horticulteurs de l'avenir? Que dis-je? Si dès à présent on prenait le parti de refaire de fond en comble le Livre d'or des roses ?.... On laisserait les beaux noms, les vrais, c^ux du passé et on bifferait impitoyablement tous ceux des bourgeois, des femmes de lettres, des anciens ministres et des brasseurs d'aff'aires qui l'encombrent. Enfin on pourrait se promener dans les jardins sans arrièrepensée, ce que, pour mon compte, je ne puis faire aujourd'hui. Lorsque je tombe en arrêt devant une belle rose épanouie, qui délire de parfums et de chaleur, je me laisse aller aux rêves qu'elle m'inspire et il m'arrive même souvent de lui donner quelque nom de fantaisie, inspiré par une
analogie du moment. J'ai ainsi connu dans ma vie quelques personnages exquis, tels que Nuage cnlr'ouvert, Sourire de Fée, Journée dor, et d'autres encore, qui ne figurent dans nul catalogue. Mais je me garde bien de m'informer du nom que ces passagères amies portent dans la réalité.
Ce serait tout à fait comme si, rencontrant dans un salon quelque femme adorablement belle, silencieuse et d'un charme empreint de mystère, j'apprenais tout à coup qu'elle porte le nom navrant, grotesque et vague d'un mari bedonnant et grossier, enrichi dans le commerce des huiles ou des démolitions. Les roses sont souvent pareilles à de jolies femmes mal mariées. Le divorce s'impose.
En attendant la revision de tous ces procès, en attendant qu'on ait donné de jolis noms à toutes ces pauvres kronprinzessinen (hélas!) et Karl Druschki (holà!) je vais ajouter, à ma tulipe et à mon l^'S, une botte de roses-thé, tout simplement, et, le nez enfoui dans cette ivresse, revenir chez vous sans rien voir, sans rien regarder
VOYAGKS D UN SIÎDENTAIRK 25 o
INTERMEDE DE LA SAliVT-JE Ai\
LA SOLITLDE
24 juin.
Chaque année, à pareille époque, un désir absurde, un mauvais désir me prend. Je le connais bien pour le voir déformer les traits des faces qui me sont le plus chères, et hanter les plus nobles regards : le désir de s'en aller, de trouver quelque part la solitude.
Il fut un temps dans ma vie, jadis, il y a bien longtemps où, lorsque ce désir me saisissait, j'abandonnais tout. Et je m'en repentais vite, car rien dans la nature ni dans l'art n'est disposé pour y répondre. La solitude n'existe qu'à Paris, pour la raison bien simple que ceux qui le remplissaient sont partis. Aller ailleurs, n'importe où, c'est les y rejoindre, c'est retrouver, sur les côtes d'azur, d'argent, d'cmeraude, d'or ou d'ivoire, sur les glaciers et sur le pont des yachts à croisières, ce ramas de rastaquouères, de journalistes, de dames
du monde et de fractions de monde, de neurasthéniques, de commanditaires et de magistrats fju'on appelle le Tout-Paris, encore aggravé de laquais, de guides, de fournisseurs et de gérants. Ce n'est pas retrouver le repos.
II y a dans les grands rapides qui mènent au pays de rêves, des sleeping-cars où l'on ne peut dormir qu'en anglais, des cabinets de toilettes où d'imprudents voyageurs ont eu les mains coupées par le jeu de bascule ingénieux des cuvettes, des wagons-restaurants où l'on ne mange qu'aux heures de roulis, lorsque le train prend des allures de navire en perdition, se ruant dans l'inconnu avec l'énergie du désespoir. Il j a dans les couloirs des gens qui jouent à la barre fixe en face du cinématographe des paysages.
Il y a, dans les grands rapides, des cuvettes à bascule, des restaurants à renversement et des gymnastes de couloirs, mais il n'y a pas de solitude!
II y a, dans les Palaces où vous déposent ces grands rapides, des chambres très chères qui donnent sur un site célèbre, et d'autres chambres,
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{également 1res chères, qui regardent des murailles abruptes, des cours immondes, des déchets de paj-^sage enfin. Coté cour, on voit grouiller de pauvres gens, côté jardin, des gens plus riches. Mais, nulle part, de solitude!
On rencontre, sur les routes qui rayonnent des Palaces, des automobiles menées par des hommes masqués et remplies de femmes sans pudeur, et qui vont à des allures de torpille, laissant échapper de nauséabondes fumées, des fumées de contravention. Et ces automobiles poussent devant elles des troupeaux terrifiés de moulons ou de bœufs, dans la nuée de poussière.
Il y a là, sur les routes, des hommes affreux, des chevaux-vapeur et des bœufs, mais il n'y a pas de solitude!
Dans les forêts, vous trouverez des arbres sur le fût desquels des calicots sentimentaux ont gravé pour l'immortalité, en lettres que chaque année distend, le nom de leur promise. Vous trouverez des couches de feuilles pourries à f\iire reculer les plus intrépides amateurs de pique- nique et, sous les frondaisons, une atmosphère propice à l'arthri-
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tisme. Vous trouverez, qui s'y promènent, de eu s dames dont Jules Laforgue disait qu'elles inleiposent une frivole ombrelle entre elles et Dieu. 11 y a ces dames, et le monsieur qui porte leur pliant. Il y a des fourmis si grosses qu'elles sont certai-^ nement venues d'Afrique avec nos troupes noires. | Il y a des bûcherons et les moustiques qui vivent] de leur sang. ■!
Il y a, dans les forêts, des arbres à inscriptions, des dames frivoles et des moustiques, mais il n'y i a pas de solitude!
Il y a, dans les montagnes, des stations d'altitude ' (avouez qu'il serait bien difiBcile de les loger en rase campagne !) avec des chalets en bois et des | hôtels approuvés par le Touring-Club. Des peuplades venues de Suisse et portant une livrée impressionnante les habitent et semblent n'avoir pour unique fonction que de faire la chasse aux hystériques, tuberculeux, névropathes, et autres spécimens de la flore des sanatoriums, qu'ils traquent sur les balcons, où ils les laissent ensuite j exposés à tous les hasards de la nuit estivale : 1 amour et embolie.
Il y a aussi dans les montagnes ce qu'on appelle le point de vue. C'est une manière de voir où il
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est très difficile de se placer, caries usages veulent qu'on n'y monte qu'en bande et seulement les jours de pleine brume.
Il y a, dans la montagne, des hôtels, des Suisses, des névropathes et des points de vue inaccessibles, mais il n'y a pas de solitude!
Il y a, sur le bord de la mer, des plages où il serait délicieux de se baigner, si la mode ne l'interdisait formellement. On se contente donc d'y cuire au soleil, en regardant les élégances qui passent et les pantalons de flanelle qui se fanent. Et l'on regrette les vitrines des magasins de la métropole, où, dès le mois de juin, d".adorables baigneuses de cire, suggestivement voilées de taffetas frissonnant et voluptueux, devant des marines peintes par des maîtres, s'étendent sur des canapés de paille, en des attitudes que Madame Récamier leur eût enviées.
11 y a, sur le bord de la mer, un soleil cuisant qui fane les pantalons de flanelle, mais il n'y a pas de solitude!
Malheur à vous si, poussant les choses plus loin, jusqu'à la pleine mer, vous avez accepté l'in-
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vi talion du prince X..., votre ami, sur son petit navire! Ah! vous vous imaginiez vous reprendre au milieu de la monotonie des vagues, entre les deux infinis de la houle et du ciel. Quelle erreui! Vous y mènerez tout bêtement la vie de château, mais sans même la ressource de vous évader un instant vers la campagne voisine. L'océan est la pour vous interdire toute velléité de fuite. 11 faut rester, il faut parader, potiner, briller (car vous êtes homme d'esprit, n'est-ce pas? puisque voii> aimez être seul). Il faut jouer au croquet, pêcher le dauphin, manger en habit quand il fait du tangage ou qu'on traverse la mer Rouge, et encore vous extasier de compagnie devant les couchers de soleil, mais surtout, ah! surtout ici renoncer définitivement à trouver la solitude.
La solitude est un article de Paris, comme l'urbanité, comme la jolie femme, comme le journal à un sou, comme l'esprit. Il suffît de sortir de chez soi, elle est à tous les coins de rue, elle est dans l'air.
Les grands cafés des boulevards s'ouvrent comme des antres de fraîcheur et de délices. Il y fait bon rêver à des actions qu'on n'accomplira jamais ou même n'y penser à rien. On dislingue dans la
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pénombre des figures exquises et mélancoliques. Ce sont les petites-femmes-qui-sont-reslées, les plus douces, les plus charmantes, par opposition avec l'enfijeance redoutable des petites-femmesqui-sont-parties, les plus rosses et les plus roublardes. On peut se laisser aller à ces aventures, irresponsables et sans lendemain.
Et le Bois, et Bagatelle, et le Pré-Catelan vous réservent leurs allées désertes, leurs retraites pleines de musique et d'oiseaux, leurs lacs parfumés qui ont l'air de dater des origines du monde et cette délicieuse laiterie où, dès trois heures du matin, un singe nostalgique, pour un louis, se blottit dans les bras d'une vache nourricière, tendrement. Où trouveriez-vous, ailleurs, aux plus doint-ains pays, de telles idylles ?
La solitude, vous la rencontrerez partout : à j\Iontmartre, le royaume des rapins, et sur la plaine Monceau, refuge des peintres mondains, au Parvis Notre-Dame, que baigne le soleil, et sur les quais, studieux asile des livres dédicacés, aux Invalides, gardés par leurs fins canons guillochés, et au Jardin des Plantes, où des marabouts déplumés par les besoins de la mode semblent enseigner aux messieurs ruinés par l'amour la résignation du sage.
Et puis, si VOUS trouvez encore trop fatigant de sortir, même si peu loin, restez chez vous, tout simplement, dans la quiélude de votre appartement aux volets clos, à l'abri des importuns. La voilà, la vraie solitude.