‹ Voyages dans l'Amerique du Sud; contenantChapitre 11 sur 117 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Départ. — Rut du voyage. — Mauvaise nouvelle. — Marie Clo-Clo. — Aspect de Cayenne. — Séjour à l'Ilet de la Mère. — Maigre ordinaire : repas de sarigues. — Sababodi. — Retour à Cayenné. — Mgr Emonet. — La montagne de Rourda. — Les Iles du Salut. — Plantes. — Oiseaux. — Polissoirs des Indiens. — Le R. P. Krœnner.

Chargé, par les ministres de l'Instruction publique et de la Marine, d'une mission ayant pour but l'exploration de l'intérieur de la Guyane française, je quitte Saint-Nazaire le 7 décembre 1876, à bord du Saint-Germain. Mon projet est de remonter le tleuve Maroni 1 jusqu'à sa source pour arrivera une chaîne de montagnes, les monts Tumuc- Humac, où les anciens négriers plaçaient le pays légendaire de l'Eldorado.

1. Le fleuve Maroni sépare la Guyane française de la Guyane hollandaise.

Nous essuyons d'abord quelques jours de mauvais lemps sur les côtes de France, mais le resle de la traversée est des plus agréables. Le 20, au lever du soleil, l'officier de quart me montre une échancrure dans la côte du continent américain : c'est l'embouchure du tleuve que je viens explorer, le Maroni. Quelques heures plus tard nous abordons aux lies du Salut.

« Messieurs les médecins, soyez les bienvenus, nous dit le commandant des îles, la fièvre jaune vient de faire son apparition à Cayenne. Depuis le dernier courrier, c'està-dire depuis un mois, il est mort un médecin, un magistrat et deux ingénieurs. »

Nous atteignons la rade de Cayenne vers cinq heures du soir. Je m'installe chez une créole de la Martinique qui a la spécialité de loger les médecins : c'est Marie-CIotilde, plus connue sous le nom de Marie Clo-Clo.

Cayenne s'est notablement agrandi depuis mon premier voyage en 1 809 et 1870. L'animation y est plus grande. On y respire un air de féte continuel ; et la raison en est bien simple: c'est que les noirs trop impatients ne peuvent pas attendre jusqu'au dimanche pour dépenser les grosses pièces de cinq francs qu'ils gagnent depuis quelques années à l'exploitation des gisements aurifères.

Le surlendemain, à sept heures du matin, on me donne l'ordre de faire partie d'une commission chargée de visiter un convoi de coulies, c'est-à-dire de travailleurs arrivant des Indes sur un navire anglais. Un vapeur de la station, YAIecton, est chargé de nous transporter au large, en dehors de la barre qui empêche les navires d'entrer en rade. On nous apprend qu'une épidémie de typhus sévit à bord, ce qui me détermine à renvoyer sur X Alecton, de ma propre initiative, les membres de la commission dont je fais partie, et à rester seul sur le navire étranger pour donner mes soins aux malades. Je fais ensuite débarquer le plus grand nombre des passagers à l'IIet de la Mère, dans les bâtiments de l'ancien pénitencier. Cette petite île, que j'avais remarquée lors de mon premier voyage à la Guyane, est d'un aspect fort pittoresque et d'un séjour assez enchanteur pour qu'un de mes collègues y soit resté pendant deux ans, sans demander son rappel à la capitale. Aujourd'hui l'IIet de la Mère n'est plus habité que par un surveillant et quatre transportés invalides chargés de l'entretien des bâtiments abandonnés.

Mon devoir me prescrivait de séjourner dans l'IIet; je m'y établis chez un capitaine anglais, qui consentit à me nourrir, mais fort mal, à raison de dix francs par jour. Heureusement la brave femme du surveillant, qui avait servi autrefois au buffet de la gare de Dijon, trouva moyen de relever ce maigre ordinaire par quelques plats de sa façon, composés de bulimes, espèce de gros escargots assez communs dans le pays, et d'iguanes que mon petit coulie allait chercher sur les roches de l'île. Ce futur compagnon de voyage, inscrit sur la liste des immigrants sous le nom de Sababodi ou Saba, avait un goût très prononcé pour la chasse. 11 prit en quelques jours, au moyen de trappes, une dizaine de sarigues, qui pouvaient au besoin servir à notre alimentation. On sait que ces petits mammifères, qui ont une certaine ressemblance avec le rat, se font remarquer par

la poche dans laquelle la femelle porte ses petits. Le sac est soutenu par deux os que les naturalistes désignent sous le nom de marsupiaux.

Après douze jours, l'épidémie s'étant complètement arrêtée par le simple effet du transbordement des passagers, le médecin de la santé vint m'annoncer que j'avais la « libre pratique ». Ce n'est pas sans plaisir que je reviens à Cayenne.

Le lendemain, les coulies transportés à terre sont groupés par lots de trois ou quatre personnes et adjugés aux agriculteurs et industriels de la colonie. J'obtiens des autorités que le jeune Sababodi ne soit pas compris dans cette répartition. Cet enfant m'est délivré contre la somme de cent trente-sept francs pour une période de cinq années. Les conditions de l'administration portent en outre que j'aurai à le nourrir et à lui donner cinq francs par mois jusqu'au moment où il sera adulte.

En fréquentant les salons du gouvernement, où je reçois un accueil des plus sympathiques \ j'apprends que le préfet apostolique de la Guyane française, Mgr Emonet, est un voyageur intrépide. Ce missionnaire a fait, l'année précédente, un voyage de quarante-trois jours dans l'Oyapock pour prêcher la foi aux sauvages de l'intérieur. Il sait déjà que je me dispose à faire un voyage d'exploration, et il me dit simplement :

« Voulez-vous un compagnon?

— J'accepte, lui répondis-je ; quand partirons-nous?

— Quand vous voudrez, » me dit-il.

En attendant le départ, je fais quelques excursions aux environs de Cayenne. Je loue un nègre, et me munis d'un fusil de quinze francs acheté pour la circonstance. Je reconnais les endroits où me sont arrivées quelques aventures. C'est ici que j'ai failli périrdans la vase en poursuivant une aigrette « au panache de colonel ». C'est là que, près des cocotiers, ayant voulu tirer un perroquet, mon fusil éclata, sans me faire heureusement plus de mal qu'une minime blessure à l'œil. Je revois surtout avec plaisir la petite montagne de Bourda, au pied de laquelle s'élève un superbe chalet, maison de plaisance du gouverneur.

J'allai ensuite aux lies du Salut, situées à trois heures de Cayenne, et qui sont au nombre de trois : l'île Royale, l'île du Diable et l'île Saint-Joseph. Mon séjour dans ces îles ne fut pas de moins de six mois : la fièvre jaune s'y déclara, et je faillis moi-même en être une victime2. Je note qu'il faut à peine le temps de fumer un petit cigare pour faire le tour de l'île Royale, qui est la plus considérable des trois.

Pendant les quelques jours où l'état sanitaire des officiers et des soldats fut satisfaisant, je pus explorer la rivière de Kourou sur le vapeur le Serpent, chargé du service

\. M. le colonel Loubère a secondé ma mission avec un empressement qui lui donne droit à toute ma gratitude.

2. Note de l'éditeur. — Nous passons à regret sous silence toute la partie du récit qui, relative au service médical du docteur, ferait apprécier son admirable dévouement pendant l'épidémie dont il eut à combattre les ravages aux Iles du Salut comme à Cayenne.

hydrographique. J'ai récollé cinq cents espèces de plantes sur les bords de celte rivière et dans des excursions sur la montagne des Pères et sur le mont Pelé.

La pèche n'est pas très productive aux lies du Salut. Je prenais quelquefois des lan-

PAILLE-E:\-QU E l E

goustes et des glands de mer, quand j'allais recueillir des algues marines au chenal qui sépare l'île Saint-Joseph de l'ile du Diable.

On voit parfois voltiger autour des îles un oiseau appelé paille-en-queuc'. Je me rap-

Page 1