‹ Voyages dans l'Amerique du Sud; contenantChapitre 15 sur 117 · Le mille marin vaut 1,832 mètres · texte numérisé non relu

Le mille marin vaut 1,832 mètres

DE CAYENNE A COTICA. 27

généralement sous le nom de nègres Bosch, ce qui veut dire nègres des bois. L'évasion de ces noirs marrons a commencé en 1712, après la prise de Surinam par l'amiral français Cassar. La capitale de la Guyane hollandaise ayant été imposée pour une somme d'un million et demi de francs, les autorités eurent la malheureuse idée de répartir cette contribution de guerre d'après le nombre des esclaves. De grands propriétaires juifs qui voulaient se soustraire à cet impôt engagèrent une partie de leurs nègres à se réfugier dans la forêt. Beaucoup de ces malheureux préférèrent la vie misérable du grand bois à l'esclavage dans une colonie prospère. Ces bandes de nègres marrons, dont le nombre augmentait tous les jours, finirent par compromettre la sécurité des habitants isolés. Plusieurs plantations furent complètement saccagées. Les Hollandais leur déclarèrent la guerre ; mais la maladie d'un côté, de l'autre les balles et les flèches d'ennemis acharnés jetèrent le désarroi dans la petite colonne d'expédition, qui dut renoncer à tenir campagne. Devant des hostilités sans cesse renouvelées, les propriétaires de plantations se virent obligés de traiter avec leurs anciens esclaves. Les conditions furent discutées et signées en 1761 à l'habitation d'Auka. Les esclaves obtinrent la liberté complète, à la condition qu'ils rendraient à leurs maîtres, à partir de cette époque, les esclaves fugitifs qui viendraient leur demander asile. A la suite de ce traité, les nègres Youcas cessèrent leurs incursions guerrières pour s'établir sur les bords du Tapanahoni.

Le Gran-man consulte le ciel, qui se montre propice, mais à des conditions inacceptables. — Une panique. — Encore la fièvre. — Saba malade. — Une toilette qui m'horripile. — Colica. — Réception. — L'état-major du Gran-man. — Toujours la fièvre! — Le R. P. Krœnner et Mgr Emonet tombent malades : je les renvoie au pénitencier de Sairit- Laurent. — Seul ! — Josepi. — Une pluie diluvienne. — La tribu des Bonis et son histoire. — Conséquences désastreuses d'une promesse non remplie : guerre entre les Hollandais et les Bonis. — Guerre des Bonis avec les Oyampis. — Un brillant fait d'armes. — Guerre avec les Oyacoulets. — Reprise des relations entre les Bonis, les Hollandais et les Français.

Le Gran-man des Poligoudoux, au retour de ses fêtes et de ses danses chez les Youcas, ne consent à nous donner des hommes qu'après avoir consulté le ciel ou le dieu (Gadou). Pour faire ces invocations, il se barbouille le front avec une argile blanche, et paraît ensuite à la fenêtre d'une case, où il entonne une chanson lugubre qui ne dure pas moins de deux heures. Ce noir, se livrant à des contorsions d'épileptique et roulant ses grands yeux dans leur orbite en regardant le ciel, nous fait songer involontairement à un damné demandant une place au Paradis.

Le Gadou, nous dit-il, autorise le Gran-man à nous fournir des hommes, en remplacement de deux de nos noirs malades et de tous nos Youcas qui nous abandonnent. Mais les conditions qu'on veut nous imposer nous semblent tellement onéreuses, que nous ne pouvons les accepter. Mgr Emonet, le R. P. Krœnner et moi, après avoir pris

conseil, nous nous décidons à nous mettre en route avec les huit hommes d'équipage qui nous restent.

Mes deux compagnons partent en avant avec le patron Bastien et ses Indiens Tapouyes. Je monte le deuxième canot, qui est le plus lourd, avec quatre noirs de Mana.

Arrivés à deux kilomètres du village, nous rencontrons un petit saut que la première embarcation franchit sans beaucoup de peine. Cependant, au moment où nous touchons l'obstacle, mes hommes sont pris tout à coup d'une véritable panique en voyant que l'embarcation recule, et que la force du courant menace de nous entraîner dans une grande cbute. L'un d'entre eux s'étant jeté à l'eau, l'autre ayant perdu sa pagaye, je me trouve dans une situation très embarrassante et dont j'ai beaucoup de peine à sortir. Le découragement de ces hommes, qui m'accusent de vouloir les faire noyer tout exprès, m'oblige à revenir sur mes pas pour demander des secours aux Poligoudoux. Bon gré mal gré, il faut que je passe par toutes les conditions que m'impose le chef de la tribu. L'excédent de mes bagages est déposé en toute hâte sur un deuxième canot, et je m'empresse de rejoindre mes compagnons, qui commencent à s'inquiéter de moi.

Nous mettons six jours pour aller du village des Poligoudoux au pays des Bonis; on pourrait facilement faire ce voyage en quatre jours; mais nos guides montrent beaucoup de mauvaise volonté, et s'attardent à pêcher dans les sauts, me faisant perdre ainsi un temps précieux. D'un autre côté, ces arrêts intempestifs, en plein midi, nous exposent aux ardeurs d'un soleil torride qui commence à altérer ma santé. Le quatrième jour, je suis pris d'un accès de fièvre, au moment où nous arrivons au terme de notre étape, c'est-à-dire à l'endroit où nous allons passer la nuit.

Impatient d'arriver au plus vite chez les Bonis, je veux partir en avant avec une petite pirogue que nous rencontrons sur notre roule, mais les deux indigènes qui la montent refusent de me prendre avec eux, sous prétexte que leur embarcation, trop légère, pourrait chavirer dans les sauts qui nous séparent de leur village. Je suis obligé de m'incliner devant cette observation, et il nous faut deux jours pour faire un trajet de quelques heures avec mon misérable patron de canot, qui se fait toujours un malin plaisir de nous exposer à l'ardeur du soleil.

Mon petit Saba, pris d'une fièvre intense, est obligé de se coucher dans mon canot. Quant à moi, je ne parviens pas à digérer le modeste repas composé de sardines et de biscuit que je prends avec mes compagnons sur une roche nue, par une température excessivement élevée ; je rejette tout, aliments et boissons.

Cependant je me console en voyant que nous approchons du terme de cette pénible excursion. Je supplie le patron de l'embarcation d'accélérer la marche ; mais, au lieu de me répondre, ce vieillard sans pitié, me laissant en plein soleil, perd deux grandes heures à faire sa toilette, c'est-à-dire à arranger son calimbé et à se badigeonner le front avec de l'argile blanche. Enfin nous arrivons, à la grande satisfaction de tout le monde, près du petit village de Cotica, où est établi le Gran-man des Bonis.

Pour annoncer notre arrivée, j'ordonne à mes hommes de tirer quelques coups de fusil en l'honneur de mes nouveaux hôtes. Cette manière de les saluer a le don de leur plaire. Le cérémonial de l'arrivée terminé, je fais distribuer un litre de tafia à tout l'état-major, et me hâte de gagner mon hamac, que j'ai fait suspendre à l'écart. Depuis une heure, en effet, je sens ma tète tourner, et je fléchis sur mes jambes comme un homme ivre. Sababodi se couche près de moi; nous sommes tous les deux en proie à une fièvre violente.

Dans la soirée, malgré mon état pitoyable, je suis obligé de me lever pour apaiser

INCANTATION A L'ENTRÉE D'UNE CASE, DANS IN VILLAGE DES I'O L I G 0 L D 0 1 X (p. 27)

une querelle qui s'est élevée entre les Bonis et le capitaine Bastien sur un sujet de peu d'importance, mais qui, blessant les coutumes de ces sauvages, aurait pu avoir des conséquences graves. On entourait déjà le pauvre capitaine avec des hurlements. Je parvins heureusement à faire cesser le malentendu.

Le mal empira jusqu'au troisième jour, à la fin duquel mon état s'améliora subitement; mais ce fut alors le tour du R. I'. Krœnner de tomber malade, et plus gravement que moi, caria fièvre me laissait de courts moments de repos, tandis que, chez mon compagnon, elle était absolument continue. Pendant que je me rétablis assez

rapidement et que la fièvre persiste chez le R. P. Krœnner, Mgr Emonet est pris d'un léger mal de tète, un soir, en revenant de la chasse ; le lendemain, une violente crise se déclare dans la matinée. Le surlendemain, il est sous le coup d'une fièvre comateuse qui, pendant deux jours, ne nous laisse aucun espoir. La constitution des deux missionnaires apostoliques est profondément altérée par ces maladies de quelques jours. Je les fais descendre au plus vite, pour les diriger sur l'hôpital du pénitencier de Saint- Laurent.

Mes compagnons ainsi partis avec un Roni et trois de nos hommes, je fais venir le Gran-man pour lui demander une escorte et des vivres, afin de pouvoir continuer ma route. Il me répond qu'il ne peut accéder à ma demande sans l'assentiment du grand conseil, qui ne se réunira que dans deux jours. Pendant ce temps, j'enrôle un mulâtre de la côte nommé Josepi, qui a passé sa vie au milieu de ces sauvages. C'est, me dit-on, un habile patron de canot qui, entre autres qualités précieuses, possède celle de pouvoir me servir en même temps d'interprète. Je m'engage à lui payer dix francs par jour et une gratification de cinq cents francs, s'il m'accompagne jusqu'au terme de mon voyage, c'est-à-dire jusqu'à l'Amazone. Cet homme m'ayant été chaleureusement recommandé par un de mes collègues, je lui donne en toute confiance la direction de mon équipage.

Cependant le conseil s'est réuni et a décidé, après de grandes délibérations, que mon départ ne pourra avoir lieu que dans dix-sept jours, après la fin des fêtes données en l'honneur du Gran-man défunt. Ce délai n'est en réalité qu'un prétexte fallacieux pour me décourager et me forcer à abandonner mon projet d'exploration. Ils pensent que, après cette attente, je n'aurai plus de vivres, et que ma santé, déjà profondément altérée, ne me permettra pas d'aller plus loin.

Les accès de fièvre me reprennent, et je passe trois jours étendu dans mon hamac. Pendant la nuit du troisième jour, je manque d'être écrasé par mon carbet, qui s'effondre sous le poids de l'eau, à la suite d'une pluie diluvienne comme il n'en tombe que sous les Tropiques. En vain je supplie le Gran-man de me donner des hommes, rien ne peut faire changer la décision du conseil. Je voudrais partir avec mon équipage, mais Josepi ne consent à m'accompagner qu'autant que j'aurai avec moi quelques Bonis choisis parmi les plus vigoureux et les plus habiles. Pendant ce séjour forcé d'un mois au milieu de ces sauvages, j'ai recueilli de nombreuses notes sur l'histoire des Ronis, sur leurs mœurs, sur leur religion et leur langage, notes que je transcris ici textuellement.

La tribu des Roms. — Son histoire. — En 1772, un nègre intelligent, audacieux, nommé Boni1, donna le signal de la révolte contre la Hollande, à la suite d'une injustice dont il avait été victime. Accompagnant son maître dans un voyage en Europe, il avait reçu la promesse qu'il aurait sa liberté dès son retour à Surinam. La non-exécution de cet engagement fut la cause des plus grands désastres pour la colonie. Non content de

1. Nous donnons cette histoire de Boni telle qu'elle nous a été racontée par les anciens du pays.

DE GAYENNE A COTICA. 31

s'échapper en entraînant à sa suite un grand nombre de ses compagnons d'esclavage, Boni voulut tirer vengeance de cet acte de mauvaise foi.

L'habitation de son ancien maître fut complètement saccagée, les noirs mis en liberté, et tous les blancs massacrés, à l'exception de l'intendant qui fut chargé d'annoncer à son patron la perle de sa fortune. Des troupes furent envoyées dans toutes les directions pour s'emparer de ce chef d'insurgés si dangereux. Mais on avait affaire à forte partie. Boni, traqué de tous côtés et sachant sa tète mise à prix, ne songea même pas à prendre la fuite. Il persista à errer autour des habitations pour semer la révolte au milieu des esclaves.

Entre autres exploits de cet aventurier, on raconte que, se trouvant un jour à la pèche avec sa femme, dans une petite crique aboutissant à la Colica, il vit passer une embarca-

Page 1