CHAPITRE Y
DES TUMUCHUMAC A L'AMAZONE
Pur-dessus les arbres. — La crique Carapi. — Le saut de l'Apaouani. — Chasse et peche. — Le saul de Caramaraka. — Ne pas se presser en voyage. — Roucouyennes. — Les chiens du village de Namaoli. — l'ouïe bouillie. — Habitations. — Danses des Indiens du Vary. — Le Parou. — Pierre. — Hoches brillantes. — Un nouveau compagnon. — Une peinture indienne. — Où qu'à aller? — La crique Ouapoupan. — Difficultés. — Détresse. — Incendie. — La crique Courouapi. — Chez Yeleumeu.
Noire canot a élé flambé la veille au soir avec des feuilles morles et <hi polit bois pour achever le travail de la hache. Asix heures du matin, je procède au lancement, et, à sept heures, lous nos préparatifs terminés, nous commençons notre navigation dans les eaux de l'Apaouani.
Le premier jour, en descendant l'Apaouani, nous trouvons des arbres à chaque vingl ou trente mètres ; il faut couper les uns et les autres. Apalou, quoique malade, tit'til le
gouvernail de son canol. A force de franchir des obstacles qui surpassent la rivière de cinquante centimètres au moins, notre pirogue se fend après deux heures de marche. Apoïké est superbe d'énergie ; il nous précède avec deux Indiens dans une vieille pirogue qu'il a trouvée abandonnée dans la rivière un peu au-dessous de notre carbet. Les deux Indiens qui sont avec lui ne font rien ; lui seul abat les troncs d'arbres sous les coups de la hache qu'il manie avec une habileté extraordinaire. Dogue-Mofou abat aussi en moins d'un quart d'heure des arbres qui ont un mètre de diamètre.
Nous marchons jusqu'à cinq heures du soir sans discontinuer. Malgré tant de difficultés, lanavigation de l'Apaouani ne manque pasde charmes, la nature est superbe. Ce petit ruisseau traversant la forêt vierge me paraît plus majestueux que le fleuve le plus large. Malheureusement il n'y a pas beaucoup de gibier sur les rives. Je n'ai pour mon dîner qu'un mauvais oiseau, ce qui m'oblige à attaquer ma dernière boîte de conserves. Pendant que mes compagnons mangent de l'endoubage, je déguste un petit poisson que m'apporte l'Indien qui accompagnait Apoïké, en l'arrosant d'un petit verre de rhum de Mana que je conserve en cas de fièvre. L'unique fourchette qui me restait a été égarée par Joseph.
En causant après diner, Apoïké me dit que l'Apaouani est très long et que la rivière Yary n'est pas des plus faciles. Je ne doute pas qu'il y ait des chutes très élevées à franchir, puisque mon baromètre est toujours à 740 millimètres. Pour les guides, il m'a été impossible d'en trouver qui connussent les sauts, et je n'ai pas une seule carte, pour la bonne raison qu'elle est à faire.
Le 28 septembre, après avoir déjeuné à la hâte, nous embarquons nos provisions, et, à six heures et demie, nous mettons le pied dans nos pirogues. La rivière s'est un peu élargie. C'est déjà un cours d'eau respectable, puisqu'il a douze mètres de largeur et un mètre soixante-dix de profondeur. La teinte des eaux s'accentue ; elle est brune dans les endroits où il y a peu de fond et beaucoup moins dans les parties profondes ou ombragées.
Le 29 septembre, nous trouvons sur la rive droite une crique importante appelée Carapi, qui a six mètres de largeur. Ce n'est qu'après avoir reçu ce cours d'eau que l'Apaouani devient réellement navigable. Dès lors on cesse de compter avec les nombreux troncs d'arbres qui barrent la rivière et nécessitent la hache. En revanche, voici les sauts qui vont commencer. Vers la fin de la journée, nous en rencontrons un de six à sept mètres sur une longueur de cent mètres. A la première cascade, notre canot se fendille à la partie inférieure, et reste pourtant en état de naviguer après avoir reçu un pansement temporaire. En passant, nous admirons au milieu de la rivière quelques roches surmontées de superbes plantes de la famille des aroïdées. Nous avons franchi vingt-six kilomètres en six heures de canotage.
Je fais un bon diner que me prépare Joseph ; le plat principal se compose d'un potage fait à l'ara; ce bel oiseau aux plumes rouges et bleues, ainsi désigné à cause de
DES TUMUC-HUMAC A L'AMAZONE. 97
son cri : ra-ra, me parait aussi dur et coriace qu'un perroquet de cent ans ; mais la soupe est excellente. Je renonce à ce morceau étique pour attaquer une magnifique perdrix rôtie dont je dissèque avec plaisir les succulents morceaux. Je me montre difficile aujourd'hui, parce que nous avons le choix, et voici par suite de quelle bonne fortune.
A midi, il faisait très chaud ; j'eus l'idée de me mettre un peu à l'ombre et je dis à Apoïké d'aller faire un tour de chasse. Bientôt un coup de fusil d'Apoïké réveilla Apalou.
« 11 y a du gibier par là, » me dit-il.
En effet, j'entendis la voix gémissante d'un couata blessé. Pendant que je mettais mes observations en ordre, tous mes canotiers coururent le grand bois à la poursuite des singes. Au bout d'une demi-heure, Apatou en rapporte deux qui pèsent au moins vingt livres chacun. Joseph, suivant son habitude, revient bredouille. Apoïké n'est pas encore rentré. Nous tuons un agami qui passe la rivière emportant une grosse perdrix dans son bec. Dogue-Mofou tue l'oiseau de proie au vol et ramasse la perdrix qui est déplumée et en partie mangée. Un quart d'heure après, Joseph tue un honoré qui péchait dans la crique. Ce n'est pas un bien fameux gibier, mais il peut servir à faire de la soupe. Cent mètres plus loin, deux aras font entendre leurs ra-ra au sommet d'un arbre qui surplombe la rivière. Apalou en abat un : voilà de quoi faire une bonne soupe, préférable encore à celle de l'honoré. Pour que le festin soit complet, il ne manque plus qu'un rôti. C'est Apoïké qui me L'apporte ; il a tué une belle perdrix, puis un grand couata, et en ramène de plus un tout petit en vie. Je donne la liberté à ce pauvre orphelin qui fait peine. Je n'ai rien vu de plus triste que ce petit singe qui pleurait sur le corps de sa mère.
Mes hommes ont chacun plus de deux livres de viande de singe. Pendant que j'achève mon festin, j'entends un grand bruit du côté de la rivière : « Vite de la lumière. » Apoïké allume un morceau d'encens et revient une minute après avec un aymara pesant dix livres. Les Indiens, avant de se coucher, coupent les couatas par quartiers, les mettent sur le feu et raclent les poils avec un couteau. Apatou, qui est content de sa journée se met à raconter des histoires de chasse. Apoïké se montrant plus communicatif que d'ordinaire, je l'interroge sur ses croyances religieuses. « Les Roucouyennes ont un bon Dieu, me dit-il; c'est lui quia fait toutes choses; il habite là-haut, bien haut au-dessus des nuages. Ce bon Dieu a beaucoup de femmes pour les bonnes gens qui vont le voir après la mort ; il laisse les méchants à la porte. »
Le 30 septembre, à six heures du matin, le baromètre marque 743 millimètres, le thermomètre 21 degrés. Après une bonne nuit de repos ; je me réveil le gai <'t dispos; je déjeune d'un morceau d'aymara. Dogue-Mofou consolide notre pirogue avec une racine adventive ayant juste la courbure de l'intérieur. Apoïké recueille de la graisse de couata pour entretenir son feu. Cette graisse, dont je me sers pour mes rôtis, est jaune, et ne se fige pas à la température du pays. Les Indiens retirent les quartiers
de couata du boucan. Cette viande, que la flamme a rendu croustillante, est très appétissante.
Vers neuf heures, nous trouvons un saut de quatre mètres formé par une chute unique : c'est le saut de Mapi. Nous sommes obligés de décharger les bagages et de traîner le canot ; nous remarquons dans les roches des excavations polies en forme de bassins. Je demande a Apoïké qui a fait ces espèces de chaudières ; il me répond que c'est le bon Dieu. Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'elles se trouvent là où l'eau coule en nappes. Ne pouvant expliquer ce phénomène par la chute de l'eau, je cherche une explication ailleurs ; je la trouve en remarquant qu'au milieu de ces chaudières il y a souvent une masse plus dure que le reste de la roche. L'eau contenant du gravier, et rencontrant ce noyau, tourbillonne autour et y fait peu à peu une excavation. L'excavation augmentant et le noyau se détachant, il reste finalement un bassin poli qui a quelque peu la forme d'une chaudière.
A midi, nous arrivons au saut de Caramaraka ; il a six mètres. Le canot, déchargé, est traîné sur une grande roche qui se trouve à gauche du saut ; on trouve de jolis îlots au milieu de la rivière. C'est le site le plus pittoresque que j'aie vu jusqu'à présent; je m'arrête pour l'admirer sur une roche située près de la rive gauche.
Je continue mon voyage sans me trop presser. Un voyage à toute vitesse est du temps perdu parce qu'on ne peut rien voir; je suis ici par la grâce de Dieu; il faut que j'en profite pour étudier la nature, car je ne retournerai plus jamais dans ces parages. L'instinct me dit de me laisser aller au rapide courant des eaux. La raison m'arrête : descendre en toute . hâte dans un pays inconnu est pour un explorateur une fuite devant l'ennemi.
L'Apaouani est une belle rivière qui ferait honneur à un de nos chefs-lieux de déparlement. Basse comme elle est, elle a encore un débit qui dépasse celui de la Moselle à Frouard et même à Metz. On ne peut du reste établir de comparaison entre les cours d'eau de l'Amérique équaloriale et ceux de l'Europe. Ce qu'on appelle une grande rivière en France est une crique inconnue dans l'Amérique du Sud.
Le canotage de l'Apaouani est bien long ; il faut beaucoup d'efforts pour y avancer de quelques lieues ; je ne m'en plains pas : cette rivière a pour moi un attrait particulier. Je l'ai vue naître; je la vois grandir; je m'y attache comme à un enfant que j'aurais élevé. Je trouve plus de plaisir à descendre un fleuve qu'à le remonter. Observer un fleuve en le remontant, c'est étudier un homme en commençant à sa mort. L'intérêt, loin de grandir, ne fait que décroître.
Le 2 octobre, nous apercevons dans le lointain une pirogue qui remonte la rivière. Ce sont des Roucouyennes du Yary qui vont sans doute à la pêche. Joseph a peur, il regrette vivement que nous ne puissions retourner en arrière. Mais au moment où il glisse une balle dans son fusil, je vois nos ennemis accoster la rive au plus vite et s'enfuir dans le grand bois, abandonnant leur pirogue. J'altends l'arrivée d'Apoïké qui protège
DES TUMUC-HUMAC A L'AMAZONE. 99
notre retraite, et je lui propose d'aller prévenir les Indiens que nous sommes amis.
Il se met à leur poursuite dans le grand bois et les ramène sur le rivage où je les attends. Notre entrevue est singulière. Le doigt sur la gâchette de son fusil, Joseph tremble de tous ses membres et pâlit autant qu'un nègre peut pâlir.
Namaoli, c'est le nom du chef indien, tient son arc à la main, prêt à nous décocher une flèche au premier mouvement suspect à son égard. Je saute à terre sans armes et vais lui serrer la main. Je m'aperçois qu'il a peur, et j'ai ressenti un léger tressaillement de ses muscles, mais son visage s'épanouit lorsque je l'approche en disant : « Câlina! »
La reconnaissance et la présentation faites, nous prenons notre repas en commun sur une roche abritée contre le vent du nord. Nous partageons nos provisions; je donne aux Indiens du couata et ils m'offrent en retour de petits poissons boucanés que je trouve excellents. Namaoli me raconte qu'il venait avec ses hommes chercher du bois dur pour en faire des flèches. Je lui demande à quel usage il desline ces engins, et il m'apprend que la guerre vient d'éclater dans le bas du Yary et qu'il veut se tenir sur ses gardes. Je le surprends beaucoup lorsque je lui annonce mon intention de descendre le Yary jusqu'à l'Amazone.
« C'est impossible, me dit-il, il faudrait franchir des chutes plus élevées que les plus grands arbres de la forêt ; en outre, il y a par là des Indiens très méchants qui ne font la guerre que pour avoir des prisonniers qu'ils engraissent pour les manger.»
Nous descendons avec nos nouveaux amis jusqu'à l'embouchure de l'Apaouani. Aune heure et demie, nous arrivons au confluent de cette rivière avec le Yary. Nous descendons à cinq cents mètres plus bas pour nous arrêter à l'habitation du capitaine Namaoli.
Le village de Namaoli est élevé de dix mètres au-dessus de la rivière. Pour y arriver, nous sommes obligés de monter un escalier très escarpé, creusé dans la rive argileuse, taillée à pic.
A mon arrivée sur le plateau, une bande de chiens s'élance sur moi; j'ai beaucoup de peine à tenir tète à ces animaux féroces. Pendant que j'en assomme un avec une canne ferrée, un autre m'empoigne le mollet. D'autre part, deux enfants qui m'aperçoivent poussent des cris de frayeur épouvantables. Le plus petit, étant tombé en se sauvant, se roule par terre et se cache les yeux avec les mains. Des agamis, des hocos, des aras, viennent voltiger autour de moi; un petit jaguar privé s'élance d'un bond sur mon dos et déchire ma vareuse. Namaoli fait un geste, et tous ces animaux battent en retraite.
En arrivant au grand carbet, situé au milieu du village, les deux femmes du chef m'apportent, l'une un escabeau, l'autre une écuelle en terre contenant les restes du déjeuner : c'est un peu de poisson bouilli avec force piment. Ayant trempé un morceau de galette de cassave, j'éprouve une véritable sensation de brûlure en le portant à ma bouche. Après ce modeste repas, nous sentant tous très fatigués, nous nous étendons dans nos hamacs et dormons jusqu'à cinq heures du soir.
A six heures, nous mangeons une petite poule bouillie. Ce volatile, qui n'est pas mauvais, a été acheté par Apatou au prix d'un couteau d'un sou. Après souper, je m'étends sur une natte, près d'un grand feu, et fume une cigarette que me présente Namaoli. Apatou s'entretient longuement avec ce chef au sujet de mon projet de voyage.
Vers huit heures et demie, les femmes allument des torches résineuses, et nous nous mettons en route pour aller nous coucher. C'est que les Indiens ont deux habitations, l'une pour le jour, et l'autre pour la nuit ; celte dernière, qui ressemble à une meule de foin, n'a pour toute ouverture qu'une petite porte tressée en feuilles de palmier. On la ferme avec soin aussitôt qu'on est entré. Cette habitation pour la nuit est faite dans le but de se protéger contre les moustiques que le feu attire autour des villages. Pour se débarrasser de ces insectes, qui ne se laissent pas tromper par ces émigrations, une femme apporte dans le carbet un vase en terre contenant des charbons allumés. Ce n'est qu'en s'exposant à l'asphyxie qu'on se débarrasse des atteintes de ces horribles petits ennemis.
Les huttes qui servent pour la nuit sont si bien fermées, qu'on ne s'aperçoit du lever du soleil qu'en entendant les oiseaux chanter le réveil de la nature. A ce moment, l'Indien, sans mot dire, détache son hamac, l'enroule et le jette sur son dos en le retenant par une des cordes. Une femme place un nouveau-né dans un filet qu'elle porte en bandoulière, une autre ramasse le vase qui contenait des charbons allumés, et lout le monde se met en route, à la file indienne, dans le sentier qui conduit au village. Nous sommes obligés de traverser un abatis récemment fait pour la prochaine plantation de manioc. Pendant que les femmes préparent le déjeuner, les Indiens se chauffent près du feu. Je remarque qu'aucun d'eux ne tourne sa face du côté du foyer; l'un lui présente le côté, l'autre le dos.
Apoïké et Dogue-Mofou nous ont quittés pour aller faire des échanges avec les Indiens établis sur les bords du Yary, en aval. Apatou se décide à m'accompagner dans le haut Yary. Il n'est pas fâché de faire ce voyage, parce qu'il verra un ami, le nommé Yacouman, qui pourra nous guider pour descendre le Yary. Namaoli nous octroie deux jeunes gens qui s'offrent de bonne volonté pour nous conduire chez Yacouman. Le départ est fixé au lendemain matin.
Vers six heures du soir, moment où le soleil disparaît à l'horizon, je suis stupéfait en voyant arriver sur la place une bande d'Indiens revêtus de leur costume de guerre. Apatou, rentrant de la chasse, me dit que ces hommes, qui paraissent si terribles, ne sont que des danseurs.
Rien de plus pittoresque que le tableau qui se présente à mes yeux. Ces individus sont chargés de plumes, de colliers et de ceintures en coton et en poil de couata. Ils ont presque tous une espèce de perruque faite avec des lanières en écorce peintes en noir. Quelques-uns portent suspendu au cou une espèce de manteau en lanières flottantes, qui
DES TUMUC-HUMAC A L'AMAZONE. 103
tombe jusqu'à terre. Le noir dont ils se servent est obtenu en plongeant certaines écorces dans des eaux croupies qui contiennent du fer. La couleur se développe par l'action du tanin et de i'écorce sur les sels de fer. L'action chimique est la même que dans la fabrication de notre encre noire.