COIFFURES ET BIJOUX DES ROI' CO U Y E N N ES
Les danseurs les plus passionnés suspendent au haut de la jambe un collier fait avec des graines qui produisent en s'entre-choquant le bruit des castagnettes espagnoles. A la main droite, chacun porte un rameau ou plutôt un petit arbre à tronc bien droit et bien élancé qui se termine par un bouquet de verdure. Cette bande d'Indiens, que l'on pourrait prendre un instant pour une forêt en marche, passe à côté de nous en défilant à petit trot. En voyant ces hommes à une courte distance, je croyais que c'étaient tous des
géants, et je m'aperçois que les plus grands d'entre eux ne dépassent guère la taille de nos fantassins.
La danse dure toute la nuit sans interruption ; les plus fatigués se reposent quelques instants pour boire une calebasse de cacbiri que leur présentent leurs hôtes. Ces derniers ne prennent aucune part à la danse, mais ils s'évertuent adonner de l'entrain à leurs visiteurs en les pressant de boire et en jouant de la flûte. Les femmes restent couchées dans les hamacs pendant que leurs maris font les honneurs de la fèfe.
A six heures moins le quart du matin, au moment où le voile de la nuit va se lever presque aussi rapidement qu'un rideau de théâtre, les danseurs, alignés sur deux rangs, sortent du village pour rejoindre leurs canots. Me trouvant près du rivage au moment de leur embarquement, je m'entretiens un moment avec les chefs. Je leur fais cadeau de quelques petits objets, et ils m'offrent en échange, l'un son collier de coquillages, l'autre une flûte, l'autre ses faux cheveux en écorce. Ouelques-uns de ces sauvages, qui ont bu force cachiri toute la nuit, éprouvent une légère ébriété. Cette boisson étant moitié moins alcoolique que le cidre, il faut en boire une quantité énorme pour éprouver un peu d'excitation mentale. La danse est accompagnée de chants ; je regrette de n'avoir pu saisir le sens de leurs paroles. Apatou, qui comprenait à moitié leur langage, m'a dit qu'ils se vantaient de leurs guerres avec les Oyacoulets et les Oyampis. En tous cas, j'ai remarqué que ces sauvages recherchent le décorum autant et peut-être plus que les peuples civilisés. Pour se présenter chez leurs voisins, ils font autant d'apparat que les anciens rois de France traversant une ville du royaume. J'ai su, en effet, qu'ils s'étaient arrêtés deux heures dans une île, pour mettre ordre à leur toilette, et c'est afin de produire plus d'effet qu'ils avaient attendu la chute -du jour pour se présenter. Après douze heures de danse, sachant que leurs costumes étaient en désordre, ils sont partis avant le jour pour ne pas paraître en négligé.
Avant de partir, je relève une montagne de quatre cents mètres environ, à l'ouest un quart sud, à une distance d'environ trois kilomètres.
5 octobre. — Nous nous mettons en route vers sept heures ; la rivière est très basse ; nous échouons à chaque instant sur des bancs de sable.
6 octobre. — Nous parcourons une dislance de vingt-sept kilomètres en neuf heures et demie de marche.
Le lendemain, nous remontons le rapide d'Aloucouéni, que nous franchissons facilement. Je remarque plusieurs étangs situés à une faible distance de la rivière. Les quelques roches qu'on trouve dans le cours d'eau et sur ses rives sont formées par des schistes fendillés en lames épaisses presque parallèles. De temps à autre, on rencontre des blocs granitiques entremêlés de filons de quartz qui ont traversé la couche des schistes. Ces roches sont de même nature que celles de l'Itany et de l'Aoua, au grand saut que nous avons trouvé un peu au-dessous de Colica. Les rives sont basses et marécageuses comme dans rilanv.
DES TUMUC-HUMAC A L'AMAZONE. 105
Le 7, nous trouvons des arbres tombés en travers et qui gênent la navigation ; cependant nous marchons plus vite que dans l'Apaouani, parce que beaucoup de ces obstacles ont été détruits par les Indiens, qui naviguent incessamment dans cette partie de la rivière.
Le 8, nous rencontrons de petits sauts qui nous arrêtent quelque temps. pirogue étant échouée, je suis obligé de descendre à l'eau pour regagner la rive. Apatou me fait signe de m'arrêter court, et je vois passer, à un mètre de moi, un petit serpent d'eau dont la piqûre est très dangereuse. C'est la deuxième fois que ce brave Apatou détourne de moi un pareil danger. Vers midi, nous rencontrons une pirogue chargée d'Indiens