‹ Voyages dans l'Amerique du Sud; contenantChapitre 32 sur 117 · ASPECT DES II I V E S MARÉCAGEUSES · texte numérisé non relu

ASPECT DES II I V E S MARÉCAGEUSES

bien avant la nuit à l'embouchure de la crique Crouatou, afin de laisser le temps à l'équipage de faire la cuisine et de préparer les boucans pour faire fumer les pacous.

8 septembre. — A partir de la crique Crouatou le fleuve se dirige en ligne droite vers le sud-ouest un quart sud sur un parcours de plus de six kilomètres. Cette direction rectiligne que nous rencontrons pour la première fois n'a pas d'autre cause que l'absence de roches dures capables de changer le cours des eaux. En effet les rives sont basses, marécageuses comme celles que nous avons trouvées dans le haut Maroni. Les arbres rabougris présentent entre eux des lacunes qui sont comblées par des bambous, des palmiers et des lianes sans nombre.

Quelle différence entre la végétation des terrains marécageux et celle des terres fermes ! Ici, rien que des feuilles ; c'est un manteau de verdure impénétrable, tandis que là on ne voit que des troncs d'arbres bien droits, s'élevant à perle de vue, entre lesquels la circulation est presque aussi libre que sur une promenade publique.

Vers deux heures, nous revoyons les rives se relever au niveau de la petite crique Yaroupi. Quelques instants après, nous franchissons un saut appelé Pacouchiri, qui peut avoir un mètre de hauteur en deux chutes. Enfin à cinq heures nous apercevons un dégrad près duquel se trouvent deux petits carbets d'Indiens Oyampis. J'arrive éreinté par treize jours de marche sans relâche, mourant de faim. Je bois un bon coup de sec, comme on dit en terme de marine, c'est-à-dire une ration de tafia que je partage avec l'équipage. L'alcool est l'aliment de la misère.

Le chef des habitations étant un ami de Jean-Pierre, je lui propose de garder chez lui la femme et les enfants du capitaine. Ces malheureux petits êtres, obligés de rester dix heures par jour dans ma pirogue la tête au soleil, les pieds dans l'eau, sont tous trois indisposés. Je dois également abandonner l'Indien qui s'est contusionné le genou et dont l'état ne fait que s'aggraver malgré les scarifications qu'il s'est faites lui-même sur la partie malade. Je remplace ces bouches inutiles par deux jeunes Indiens qui sont contents de m'accompàgner au prix d'une hache, d'un couteau, de quelques mètres de calicot.

Les Oyampis, comme tous les Indiens de l'intérieur des Guyanes, demandent à être payés d'avance, et, une fois qu'ils ont reçu les objets demandés, il est très rare qu'ils abandonnent le voyageur sans avoir accompli au moins une partie de leurs engagements. Un homme que j'avais enrôlé et qui a changé d'avis pendant la nuit, sans doute sur le conseil de sa femme, a eu l'honnêteté de me rapporter les bagages que je lui avais donnés en payement.

9 septembre. — Je passe la matinée à faire quelques observations, tandis que mes hommes lavent leur linge et leurs hamacs sur de belles roches granitiques qui sont en face du village. Nous ne partons qu'après avoir pris la méridienne et nous allons camper au saut Couyary qui est fort peu distant, mais difficile à atteindre à cause de la rapidité du courant. En route un Indien qui était debout, manœuvrant un tacari, tombe à l'eau: heureusement il est ramassé aussitôt par le canot d'Apatou qui nous suivait de près. Le mot Couyary, que nous avons déjà vu employer pour désigner un affilient important du Yary, signifie « soleil » dans la langue des Oyampis. Le mot Yary lui-même signifie « lune » dans l'idiome de ces Indiens.

A propos de ces étymologies, je fais quelques interrogations à mes compagnons de voyage sur le nom du fleuve que nous parcourons. Si le terme Oyapock n'a aucun sens, nous trouvons le substantif Couyapock, qui, en oyampis comme en roucouyenne, sert à désigner une espèce de toucan connu des naturalistes sous le nom de Ramphastus loco.

10 septembre. — A neuf heures, nous arrivons devant le saut Grand-Massara que les Indiens continuent à redouter, bien que le monstre qui l'habitait ait été exorcisé par le R. P. Leroy qui accompagnait Mgr Emonet. Ce courageux missionnaire s'était pourtant donné la peine de traverser le saut à la nage pour prouver que le diable avait déserte ces parages.

L'histoire de ce monstre a probablement été inventée par un de leurs piays qui voulait empêcher les hommes de sa tribu d'accompagner des voyageurs ou des trafiquants dans le haut Oyapock. Beaucoup de croyances religieuses des peuples barbares n'ont d'autre origine qu'un intérêt commercial.

Nous passons la journée à franchir de petites chutes qu'encadrent des montagnes granitiques hautes de cent cinquante à deux cents mètres au-dessus du niveau de la rivière. Nous arrivons vers deux heures à l'embouchure de la crique Moloura, qui est assez importante puisqu'elle présente cinquante-cinq mètres de largeur à son embouchure, tandis que l'Oyapock n'en a plus que cent dix (mensuration à la ficelle) au-dessus de cet affluent. Nous remontons la rivière Motoura, qui se dirige vers le sud-est, jusqu'à une distance d'un kilomètre pour trouver une habitation d'Indiens Oyampis.

Un jeune homme que je rencontre au dégrad consent volontiers à m'accompagner moyennant quelques objets qu'il choisit lui-même dans ma pacotille; mais son père, qui est un vieil Indien corrompu par un séjour prolongé dans le bas Oyapock, demande en outre quatre bouteilles de tafia et une quantité d'objets.

En remontant cette crique, à un jour de marche plus loin, on trouve un petit village d'Indiens Oyampis qui ont été visités par Mgr Emonet.

H septembre. — A huit heures, nous franchissons un petit saut au-dessus duquel je vois quelques arbres arrêtés dans la rivière ; c'est que le volume des eaux diminue considérablement au-dessus de la crique Motoura. Nous entrons bientôt dans des terrains bas et marécageux où le courant est très faible.

Dans la journée, Saba est pris d'un accès de fièvre. C'est le premier qui se déclare depuis que nous sommes en route. Quant à moi, je me trouve plus alerte qu'au départ de France. Je suis sans doute sous l'influence de celte excitation qui s'empare de tous les Européens dans les premiers mois de leur résidence aux colonies. Le voyageur doit profiter de cette période pour s'avancer résolument, car bientôt cette force qui est toute factice va disparaître, pour laisser derrière elle un état d'anémie qui l'entravera dans l'exécution de ses projets.

Nous nous arrêtons sur des roches granitiques situées au milieu de la rivière, dans un endroit bien découvert où je voudrais observer une occultation d'étoile qui doit avoir lieu vers minuit. Ne voulant pas m'endormir de peur de manquer le moment favorable, je passe mon temps à prendre du café et à fumer des cigarettes, tantôt me promenant sur les roches, tantôt m'asseyant dans mon hamac qui est suspendu au palaoua. Je me trouve de belle humeur parce que j'entrevois de beaux résultats pour mon voyage. Le moral d'Apatou se relève depuis qu'il voit que nous sommes presque certains d'arriver aux sources de l'Oyapock sans le moindre péril. Les gens auxquels il avait demandé des renseignements lui avaient tous exagéré les difficultés de la navigation de ce fleuve, qui, en réalité, sont beaucoup moins grandes que celles du Maroni.

Les indigènes, s'il faut en juger d'après ceux que nous avons rencontrés, sont d'un

moral si doux et si facile que je les trouve beaucoup plus maniables que les hommes de mon équipage, qui sont pourtant des gens civilisés ou ayant la prétention de l'être. Ces noirs, qui sont incapables de prendre un poisson ou de tuer un gibier, se plaignent continuellement de la nourriture, tandis que les Indiens, qui d'ailleurs appartiennent à une race plus intelligente, ne laissent pas échapper la moindre plainte. Aujourd'hui mes nègres ont voulu se révolter sous prétexte qu'ils n'avaient d'autre chose à manger que du bacallao (morue) et des pois. Je n'ai pas eu d'autre argument pour les calmer que de leur dire que, s'ils n'étaient pas contents, je partirais sans eux. Mais l'impéritie et la couardise font de ces mauvais garnements les êtres les plus fidèles qu'on puisse rencontrer ; je suis sur qu'ils ne m'abandonneront pas ; ils auraient trop peur de se noyer en descendant l'Oyapock, et d'ailleurs ils seraient fort en peine de traverser la mer pour retourner dans leur pays.

Si j "avais eu affaire à des noirs de la Guyane française, j'aurais été à leur merci parce qu'ils auraient connu la route pour s'en retourner chez eux.

En règle générale, il est donc préférable pour les voyages d'exploration d'avoir un équipage principalement composé de gens étrangers au pays qui sert de point de départ.

N'ayant pu observer mon occultation, je prends une hauteur de lune, aidé par Saba : il m'éclaire avec une bougie qu'il est obligé d'approcher très près pour que je puisse lire les divisions très fines de mon instrument. Deux fois il met le feu à ma longue chevelure qui me préserve des insolations en regardant le soleil, mais qui me gène considérablement pour les observations nocturnes.

Moucou-moucou dos régions marécageuses. — Elégance stérile de la végétation. — Domination du règne animal par le règne végétal. — Nom de la capitale de l'Eldorado. — Véritable cause du succès démon premier voyage. — Un seul mot pour désigner le piment dans des tribus éloignées de plus de mille lieues. — Saut de l'Indigestion. — Crique de la Fièvre. ■ — Le premier gué de l'Oyapock. — Éboulement de la rive. — Les Trois Sauts. — Les gens distraits doivent savoir nager. — Une amazone. — Étymologie du mot canot. — Soleil à pic. — Une mission de jésuites dont il ne reste pas de vestiges.

12 septembre. — Le courant étant faible, nous avançons beaucoup plus vite que les jours précédents. Dans la matinée, je trouve pour la première fois la rive dénudée de grands arbres sur un espace de quelques centaines de mètres. Je remarque beaucoup de légumineuses parmi les arbustes qui la recouvrent. On trouve quelques moucou-moucou [caladium arborescens) sur les bords, mais ils sont beaucoup moins nombreux que dans le haut Maroni. C'est une preuve que cette partie de l'Oyapock est moins marécageuse.

L'aspect du paysage devient très monotone; le lit forme des anses qui deviennent d'autant plus courtes que le débit des eaux est moins considérable. D'un côté, c'est une

rive argileuse, blanche teintée de rouge, taillée à pic sur une hauteur d'un mètre cinquante ; de l'autre, c'est un terrain bas, formé de limon récemment déposé, couvert de plantes aquatiques. Bien que la végétation ne manque pas d'élégance et de pittoresque, nous reprochons à celte nature d'être prodigue en feuilles tandis qu'elle est parcimonieuse en fleurs et en fruits.

A côté de cette folle végétation, — on peut l'appeler ainsi puisqu'elle sacrifie tout à l'élégance, — le règne animal fait une piteuse figure. Je vois peu de papillons, et voilà huit jours que je n'ai pas remarqué un colibri. Le gibier est rare et l'espèce humaine n'est pas représentée môme par un habitant par kilomètre carré.

L'Oyapock, comme le Maroni et le Yary, présente trois parties distinctes. La région la plus pittoresque, la plus saine, la plus facile pour l'alimentation est celle des chutes, où l'on trouve des poissons exquis à profusion. C'est dans cette portion du Maroni que les nègres marrons hollandais sont venus se réfugier. Les régions situées en amont et en aval, c'est-à-dire les sources et l'embouchure, sont marécageuses.

Dans l'après-midi, nous franchissons le petit saut Yénourou, dont le nom signifie « d'il » . Nous passons devant une crique assez importante appelée Inguérarou ; enfin nous dormons sur une petite roche appelée Manoa, du nom d'une vieille Indienne qui s'y est noyée. Ne sachant pas le sens du mot Manoa, nous ferons remarquer seulement qu'il nous parait le môme que le nom de Menoa, qui servait à désigner cette ville légendaire aux maisons couvertes d'or, située, disait-on, sur les bords du lac Parimé, dans le pays de l'Eldorado.

13 septembre. — La rivière, qui devient de plus en plus étroite, ne forme pas d'îles. C'est à peine si elle est entrecoupée de temps à autre par quelques roches granitiques qui font des rapides où mes hommes s'amusent à flécher des pacous.

Vers quatre heures, nous voyons une petite colline située sur la rive gauche, que .Ican-Picrre appelle Yauar parce que Mgr Emonet qu'il accompagnait y a tué un gros jaguar. A cette occasion, Apalou me fait remarquer que jusqu'ici nous n'avons pas rencontré un seul tigre, ce qui est de bon augure pour le succès de notre expédition. II déclare qu'une des raisons qui l'ont déterminé à me suivre en toute confiance jusque dans le Yary, est que nous avons remonté tout le Maroni sans voir un de ces animaux. Il croit comme les Houcouyenncs que le diable des bois se montre sous les traits du tigre pour dévorer les gens mal intentionnés.

A quatre heures et demie, nous passons devant une petite crique appelée Ouarapouroulou, en aval de laquelle se trouve un grand nombre de roches mamelonnées qui ressemblent à des tas de foin. Nous étant arrêtés un peu en aval, je m'amuse à mesurer la rivière avec Apatou au moyen d'une corde. Elle n'a pas plus de cinquante mètres, sur une profondeur qui varie d'un à deux mètres, avec un courant qui est de moins d'un mille. Son lit est formé de gravier parmi lequel on remarque beaucoup de morceaux de quartz blanc.

Nous faisons un diner très copieux avec d'excellent pacou bouilli avec Vachi ou piment rouge des Indiens. Les Oyampis, comme les Roucouyennes, les Galibis, les Émerillons, désignent ainsi le poivre de Cayenne. D'autre part, le fils de Christophe Colomb, qui a écrit la vie de son père, nous raconte que les Espagnols trouvèrent dans une île des Antilles « un certain poivre nommé achi, beaucoup plus fort que le poivre ordinaire ». Nous verrons plus loin que le piment, très usité par tous les Indiens de l'Amérique inlerlropicale, s'appelle également achi chez des populations qui vivent au pied des Andes.

M'étant couché vers neuf heures, j'ai de la peine à m'endormir parce qu'il a fait très chaud dans la journée. Je me réveille plusieurs fois au milieu de la nuit pour aller boire l'eau de la rivière qui me parait très fraîche, bien que sa température soit de vingt-quatre degrés centigrades. Chaque fois je rencontre Jean-Pierre ou un de mes hommes se promenant sur la roche, et je suppose qu'ils se trouvent indisposés.

14 septembre. — L'équipage a beaucoup de peine à se mettre en route, et, quelques instants après le départ, Jean-Pierre, épuisé, se couche au fond de ma pirogue. Un profond désespoir parait s'emparer de lui. « 11 faudra, me dit-il, que je te quitte au dégrad des Banarés, car les Oyampis, qui ont peur de la maladie, se sauveraient voyant que nous sommes tous malades. » Je serais désolé moi-même si je ne m'étais donné la peine d'étudier la cause de cette épidémie qui s'est abattue, comme la foudre, sur tous les Indiens aussi bien que sur mes noirs. C'est que, sur vingt pacous qui ont été pris la veille, quinze ont été mangés dans la soirée; il s'agit simplement d'une indigestion provoquée par plus d'un kilogramme de poisson absorbé par chacun des convives.

Les roches sur lesquelles nous avons passé la nuit pourraient s'appeler saut de l'Indigestion, puisque Jean-Pierre m'avoue qu'il ne l'a jamais traversé sans avoir la colique. Les Oyampis viennent quelquefois de très loin pour flécher des pacous dans ces parages.

Une heure après le départ, nous passons devant un petit affluent de gauche appelé Caraéguar, mot qui signifie « crique de la fièvre » . Mes hommes, quoique fatigués, effrayés par la réputation d'insalubrité de ces parages, marchent vite pour atteindre des régions moins basses et moins marécageuses. Vers dix heures, nous arrivons a la crique Lureupoucin, qui a vingt mètres de largeur sur un mètre quarante de profondeur, mais dont le courant est faible. Au-dessus de ce point l'Oyapock présente encore cinquante mètres de largeur, mais il n'a pas plus d'un mètre de profondeur.

Jean-Pierre me dit qu'il y a un peu plus haut un endroit où l'en peut traverser le fleuve sans se mouiller. En effet, nous rencontrons bientôt un barrage sur lequel un Indien s'amuse à traverser l'eau en sautant d'une roche à l'autre. A partir de ce point, je remarque que les eaux du fleuve, qui étaient absolument limpides, se troublent légè— et ont une coloration brune dans les endroits profonds.

A midi, je prends une hauteur de soleil sur une rive taillée à pic ayant deux mètres

d élévation. Au moment où je finissais mon observation, un Indien qui était resté dans le canot s'aperçoit que la berge sur laquelle je me trouvais avec Apatou et Saba vient de se fendiller, et menace de tomber à la rivière. Nous n'avons que le temps de nous sauver pour ne pas tomber à l'eau avec deux grands arbres qui s'abattent avec fracas. Vers deux heures, nous voyons les rives s'élever et le courant devenir plus rapide. Bientôt après, nous arrivons devant une chute magnifique que l'on peut désigner sous le nom des Trois-Sauts ; elle est remarquable par trois gradins qui forment un escalier majestueux sur lequel l'eau bouillonne et tombe en cascade. Il est absolument impossible de franchir

ÉBOliLEMENT DES BERCES

cet obstacle dans le courant. On transporte les bagages à dos d'homme et on haie les canols sur une grande roche granitique située sur la rive gauche.

Pendant que mes hommes font le transbordement, je prends un bain délicieux tout près de la berge en amont de la chute. Dans un moment de distraction je perds pied tout à coup et je me laisse entraîner par le courant. J'allais franchir le premier gradin, lorsque j'ai le bonheur de rencontrer une roche à fleur d'eau sur laquelle je me cramponne. Un Indien me jetant une longue liane me permet de sortir de là sans le moindre accident.

Ce bain, précédé de huit heures de canotage, me donne un très grand appétit. Je mange à moi seul la moitié d'un excellent coumarou qui a été pris dans la chute. Au dessert je débouche une vieille bouteille de bordeaux que je partage avec Apatou, Jean-Pierre et Saba. Pour exciter un peu le reste de l'équipage qui ne manque pas déjà

d'être enthousiasmé par l'aspect ravissant de ces parages, je lui fais distribuer double ration de tafia et ordonne de faire cuire du riz pour le lendemain matin. Dans la soirée, Jean-Pierre raconte qu'il a conduit jusqu'ici un habitant de Cayenne, M. Voisin, qui venait chasser les méou ou coqs de roche, très rares dans nos collections d'histoire naturelle, mais assez communs aux environs des Trois Sauts.

11 y avait alors, près de la chute, une vieille Indienne, aux cheveux blancs, de la tribu des Ouyanas, qui vivait de pèche et de chasse sans avoir le moindre rapport avec les Indiens Oyampis. C'était une véritable amazone, qu'avec un peu d'imagination on

pouvait considérer comme la dernière de ces femmes chasseresses qu'Orellana, traversant le premier l'Amérique équatoriale, a rencontrées près de l'embouchure du Trombette. On sait que c'est à la suite du récit fantastique de ce voyageur que le plus grand fleuve du monde, le Maranon, a reçu le nom élégant de fleuve des Amazones.

Nous dormons paisiblement au bruit de cette chute, la plus imposante que nous ayons rencontrée dans l'Oyapock et le Maroni.

15 septembre. — Au réveil, une partie des hommes s'occupent à charger les bagages pendant que les autres font bouillir le poisson. Nous nous mettons en route comme d'habitude à sept heures du malin.

Nous trouvons les eaux très calmes en amont du saut ; c'est que les niches sur lesquelles l'eau tombe en cascade forment un barrage, une véritable digue empêchant

les cours d'eau de la Guyane de se vider complètement pendant la saison sèche qui peut durer cinq mois sans la moindre pluie.

A huit heures, le patron du grand canot nous hèle de loin. Craignant un accident, je fais retourner ma pirogue pour aller au-devant de cette embarcation. C'est ce pauvre Saba qui claque des dents sous l'effet d'un nouvel accès de fièvre. Lui ayant donné une chemise de flanelle dans laquelle il s'enveloppe, il se blottit dans un petit coin au milieu des caisses et des dames-jeannes et attend sans murmurer la fin de l'accès.

En certains points l'Oyapock ne dépasse pas quarante mètres de largeur sur un mètre soixante de profondeur, le courant étant très faible. Les grands arbres s'inclinent vers la rivière à la recherche des rayons solaires et donnent un ombrage très agréable. Vêtu seulement d'un pantalon et d'une chemise, j'éprouve une sensation de froid qui me fait revêtir avec plaisir un paletot de flanelle.

A midi, j'observe le petit saut Canaoua, qui est difficile à monter. Les Indiens ne le passent jamais sans décharger leurs bagages, mais Apatou, trouvant le transbordement inutile, nous fait franchir ces obstacles sans le moindre accident. Le mot canaoua, qui est usité par tous les Indiens de l'Amérique équatoriale, sert à désigner une embarcation. 11 est très probable que le mot français canot provient de la langue des sauvages de l'Amérique du Sud.

11 fait une chaleur épouvantable. La hauteur du soleil à midi est de 89° 23'. La température est presque aussi élevée que celle de la côte. C'est que les régions que nous atteignons n'ont pas une altitude de plus de quatre-vingt-dix mètres au-dessus du niveau de la mer.

Sababodi est dans la période de transpiration ; il reste couché sur une grosse roche granitique qui doit servir d'antre à un tigre, s'il faut en juger par les débris d'os que nous trouvons à côté.

Nous franchissons dans l'après-midi le saut Itouatin. A ce point, la rivière, divisée en un grand nombre de bras, forme une infinité d'îlots granitiques entre lesquels l'eau tombe en cascades pittoresques. Nous nous arrêtons pour coucher sur des roches situées un peu en amont d'une île où Jean-Pierre a vu, pendant son enfance, les débris d'une croix qui avait été érigée par les anciens missionnaires. Pendant que l'équipage flèche des coumarous, je prends un canot avec deux hommes pour aller reconnaître cette île où je ne trouve plus aucun vestige. En regagnant le campement, les deux noirs qui m'accompagnent manœuvrent si mal qu'ils ne peuvent diriger l'embarcation. Ils se montrent si maladroits que les Indiens qui les regardent ne peuvent s'empêcher de rire ;iu\ éclats; il faut que je mette la main à l'œuvre pour les aider à sortir de ce passage qui ne présentait pas de difficulté.

16 septembre. — Vers neuf heures nous arrivons à la crique Moutaquère, affluent de droite assez important. Au-dessus, le fleuve, qui ne mesure plus guère que vingt-cinq

DE CAYENttE AUX ANDES. 189

inèlres, est environné de terres basses et marécageuses que nous traversons le plus rapidement possible pour éviter d'y contracter la fièvre.

Vers dix heures, nous atteignons un point du fleuve où l'Oyapock se divise en deux branches à peu près d'égale largeur. Après avoir pris un bain dans l'affluent de gauche que je traverse sans avoir de l'eau au-dessus de la ceinture, nous nous engageons dans l'affluent de droite que nous appellerons rivière Leblond en souvenir du voyageur français. Des arbres tombés en travers rendent la navigation si difficile que nous renonçons à aller plus loin en canots. Enfin, à dix heures du matin, après vingt-deux jours de canotage sans interruption, nous arrivons au dégrad des Banarés, ainsi nomme parce que les Oyampis répètent à chaque instant le mol batiaré qui veut dire ami.

Depuis Saint-Georges nous avons fait cent soixante heures de canotage et parcouru une distance que j'estime à quatre cents kilomètres, ce qui fait à peu près deux kilomètres et demi à l'heure. L'Oyapock est d'un tiers moins long que le Maroni, qui nous a demandé trente-trois jours de navigation pour remonter de Saint-Louis au dégrad des Boucouyennes. L'altitude de l'Oyapock est de quatre-vingt-dix mètres au dégrad des Banarés, tandis que celle du Maroni est de cent dix mètres au point où nous avons cessé la navigation.

\ O l S RENONÇONS

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A la recherche des indigènes. — Pas de porteurs pour franchir la montagne. — Je brûle mes vaisseaux. — Un repas homérique aux sources de l'Oyapock. — Légende d'Anancy. — Le coup de l'étrier. — Une heureuse rencontre : nous atteignons un village oyampis. — Une ménagerie. — Un détail de fabrication des poteries. — Pas de pays où l'on rencontre plus de ruisseaux. — Manière de franchir les arbres tombés. — La folie des voyages. — Adieu à mes souliers.

Je fais faire une hutte et décharger nos bagages, tandis que je vais avec Jean-Pierre à la recherche de quelques habitations d'Indiens Oyampis.

Nous trouvons un sentier assez bien frayé, mais une marche accélérée de deux heures ne nous fait pas découvrir d'habitation. Désespérant de trouver des porteurs, je prends la résolution suivante : Sababodi malade et deux noirs qui sont trop faibles pour continuer resteront au dégrad en attendant Jean-Pierre qui pourra me quitter une fois que j'aurai trouvé des Indiens. Je conserve un équipage de trois nègres : Apatou, Sluart et Hopou. Mes hommes font immédiatement des catouris et emballent les bagages. Nous ne pouvons transporter que nos hamacs, deux chemises, nos instruments, deux bouteilles de sel et des vivres pour cinq jours de marche. Que faire de mes provisions et des vins exquis que j'avais épargnés pour les jours de misère?

Je les livre au pillage dans la soirée.

Le vin de Marsala a coulé à flots aux sources de l'Oyapock.

Après le repas, Indiens et noirs, qui sont devenus les meilleurs amis du monde, parlent avec volubilité. Apatou leur ayant dit que j'étais médecin des blancs, ils pensent que je dois être comme leurs piays très au courant des affaires de religion. Ils sont saisis d'admiration et d'enthousiasme lorsque je leur apprends qu'il n'y a qu'un seul bon Dieu pour les blancs, les noirs et les Indiens. Se donnant la main comme des frères, ils dansent autour d'une croix que Mgr Emonet a élevée il y a deux ans près du dégrad des Banarés. Après la danse, ils se mettent à raconter toutes sortes d'histoires ; Apatou intéresse vivement Jean-Pierre par le récit fantastique suivant que je vous donne textuellement :

« Oun année qui faire sec trop, tout bête dans bois mouri faim. Anancy (l'araignée), qui gagné esprit passé tout moun (a plus d'esprit que tout être), trouvé oun carbet où qui gagné ignames beaucoup. Ly faire oun gros catouri (panier) où qui meté tout plein ignames.

« Quand sorti maison rencontré oun serpent qui dit : « Si toi prendre mes ignames, « moi piqué toi. »

« Anancy dit : « Non, moi porter ignames et toi venir demain pou piqué moi. »

« Petit morceau (peu) après, li trouvé oun tapir qui gagné (avait) faim. Anancy dit : « Viens à mo maison, moi gagné beaucoup ignames qui partager avec toi. »

« Quand fini bien manger, Anancy dit : « Toi coucher à côté la porte ; et si quelqu'un « appeler, toi ouvrir vite. »

« Serpent qui veni bon matin, faire : « Toc... ! toc... ! » Tapir ouvri et serpent piqué ly et pi sauvé. Tapir mouri vite, Anancy faire bouilli morceau et pi boucaner reste.

« Quand li fini, li retourné à maison où qui gagné vivres. Serpent voulé toujours piqué. Anancy dit : « Non, pas besoin aujourd'hui, toi veni demain. »

« Anancy trouvé dans chemin oun petit tatou qui gagné faim. Ly allé ensemble à maison, mangé bien et tatou dormi à côté la porte.

« Bon matin, Anancy entendé faire : « Toc... ! toc... ! » Ly faire oun fois, deux fois. Ly appeler tatou qui pas répondre. Ly cherché partout et py li trouvé à côté la porte oun trou qui faire tatou pour sauver pendant la nuit.

« Serpent faire : « Toc... ! toc... ! » Anancy voulé sauvé, mais ly pas pouvé.

« Ly songé morceau et puis faire boum... ! Quand maison fini trembler, ly dit : « Qui « ça faire ça? moi croyé serpent qui parlé avec so ventre. »

« Serpent dit : « Pas moi qui faire ça. »

« Anancy dit : « Si, vous-même qui faire boum, ça pas bien, moun qui gagné esprit « pas parlé avec so ventre, ly parlé avec so bouche. » « Serpent dit : « Non, pas moi qui faire ça. » « Anancy dit : « Si, vous qui faire ça. »

« Anancy parlé fort, serpent qui gagné peur beaucoup dit : « Ouvri morceau, moi « besoin parlé avec vous. »'

« Serpent entré, Anancy dit : « Si pas menteur, vous pas gagné peur mo sabre, « moun qui pas méchant pas pouvé mouri. »

« Serpent metté so tète sur bois, Anancy tapé fort avec so sabre et ly couper. Quand serpent plus gagné tète, autres bêtes qui avant mouri faim, partagé ignames. »

Cette légende, qui se propage par tradition chez les nègres Bonis, n'est peut-être qu'une réminiscence d'un enseignement chrétien défiguré par l'imagination des conteurs.

17 septembre. — Au lever, nous faisons bouillir un pakira tué la veille et nous déjeunons à la hâte. Ayant voulu boire le coup de l'élrier, je suis obligé de me contenter d'eau, car on a suivi mes ordres à la lettre ; vins et liqueurs sont épuisés jusqu'à la dernière goutte. Je fais mes adieux à Saba, qui se meta pleurer; puis nous nous engageons résolument dans la piste que nous avons découverte la veille. Après quatre heures de marche sur un terrain plat entrecoupé par de nombreux cours d'eau qui se jettent dans la rivière Leblond, nous arrivons à une petite colline où nous trouvons une piste mieux frayée. Apatou qui marche derrière moi s'arrête subitement et prête l'oreille, disant qu'il vient d'entendre le bruit sourd d'une hache cognant un tronr d'arbre.

ATous étant portés dans cette direction, nous apercevons du haut de la colline un homme rouge qui est si préoccupé de son travail que nous approchons de lui à dix mètres sans qu'il nous aperçoive. Ce sauvage qui connaît Jean-Pierre ne manifeste aucune surprise en nous voyant. Il nous dit que son village n'est pas loin. Quelques instants après, nous traversons un abatis planté de manioc et apercevons quelques huttes d'Indiens. Ayant tiré un coup de fusil pour annoncer mon arrivée, les chiens se mettent à aboyer en courant au-devant de nous. Le chef de la tribu, que Mgr Emonet a baptisé sous

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