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MARCHE DANS I. A FORÊT A TRAVERS UN ABATIS

le nom de Jean-Louis, me fait asseoir sur un banc excavé comme ceux des Roucouyennes et s'entretient avec moi pendant que sa femme apporte un vase en terre contenant de petits poissons bouillis.

Après le repas, je propose au tamouchi de m'accompagner jusqu'au pays des Roucouyennes moyennant tels et tels objets que je lui donnerai en payement. Il se décide à venir avec ses deux femmes et deux jeunes gens. Je vois que les Oyampis comme les Roucouyennes ont une grande quantité d'animaux apprivoisés dans leurs habitations. Ce sont des agamis ou oiseaux trompette (Trornpet birds des Anglais), des hocos, des marayes et des aras au plumage rouge et bleu.

Dans cette véritable collection zoologique je vois en cage un tout jeune aiglon qui a pourtant la taille d'une dinde. Cet oiseau terrible [Harpia ferox), qui attaque toute sorte de gibiers et les serpents les plus dangereux, est appelé pia par les Oyampis et les Roucouyennes, et gonini par les nègres Bonis. Ses plumes sont très recherchées par les Indiens pour garnir leurs flèches. C'est sans doute du nom de cet oiseau qu'un affluent important du Maroni, la crique Gonini, a tiré son nom. Regrettant de ne pouvoir envoyer ce magnifique échantillon tout vivant à Cayenne, je l'achète pour un petit couteau, et, Apatou l'ayant assommé d'un coup de bâton, nous le mettons en peau pour l'envoyer dans cet état par l'intermédiaire de Jean-Pierre.

Ayant l'occasion d'assister à la fabrication de poteries en terre, nous remarquons que, chez les Oyampis comme chez tous les Indiens de la Guyane, les femmes sont

n x n pia f f. r. o x

exclusivement chargées de cette industrie. Pour les vases destinés à conserver de l'eau que les Espagnols appellent alcarazas et nos créoles gargoulettes, ils ont soin d'ajouter la cendre d'une écorce appelée couépi, qui, rendant l'argile plus poreuse, favorise le refroidissement par évaporation.

Nous prenons un jour de repos en attendant que les femmes préparent la cassave, et nous parlons le 19 à huit heures du matin. A huit heures un quart, nous rencontrons la crique Leblond, qui mesure une largeur de huit mètres sur une profondeur d'un mètre cinquante. Mes baromètres anéroïdes indiquent T.'iO millimètres de pression, c'est-à-dire une hauteur d'environ cent mètres au-dessus du niveau de la mer.

Le pays est tellement irrigué que nous ne passons pas cinq minutes, chiffre moyen, sans rencontrer de l'eau: tantôt c'est une crique que nous franchissons sur un tronc d'arbre, tantôt c'est xm'pripri, c'est-à-dire un marécage où nous enfonçons jusqu'à la

ceinture. Nous pourrions disparaître si nous ne mettions le pied sur une spathe ou une palme de ouapou qui est Irès abondant dans les terres noyées.

En franchissant les petites collines qui séparent ces innombrables cours d'eau, nous rencontrons quantité de troncs d'arbres tombés de vétusté. Il est à noter que l'Indien ne courbe jamais l'échiné pour passer sous un arbre qui barre la route ; il préfère escalader le pont (jue de passer dessous. C'est que les arbres pourris renferment une infinité d'insectes tels que des fourmis et surtout des termites, qui tomberaient au moindre choc. Je m'inquiète peu de ces obstacles que j'escalade machinalement. Tout en marchant je rêve au succès de mon entreprise et je fais les projets de voyage les plus insensés. Je suis sous l'influence d'une impulsion mentale que les missionnaires évangéliques appellent la foi, et les gens lettrés, le feu sacré.

Nous faisons une halte de dix heures et demie à onze heures. Ouelques instants après nous traversons la rivière Leblond sur un mince tronc d'arbre. Apalou, qui marche derrière moi, vient à glisser et tombe à la rivière, qui n'est pas profonde, mais très rapide. S'étant relevé sans accident, il s'aperçoit qu'il a perdu son sabre, son couteau et un de mes souliers, que j'avais retirés pour avoir le pied plus sur. Nous retrouvons le sabre et le couteau, mais il nous est impossible de mettre la main sur ma chaussure. Je serai obligé de marcher pieds nus pendant le reste du voyage.

Nous nous arrêtons à midi et demi après avoir fait quatorze mille cent pas. Ce chiffre m'est indiqué par l'instrument nouveau appelé podomètre que je porte suspendu au mollet. A chaque pas il se produit dans l'instrument une secousse qui fait avancer une aiguille sur le cadran. Jean-Louis me dit que l'endroit où nous nous arrêtons était autrefois le dégrad des Banarés. Il y avait près de là un village qu'on a abandonné à la suite d'une épidémie qui a détruit une partie de la population.

Nous n'avons marché que quatre heures ; je trouve que c'est une étape trop courte, mais les Indiens ne veulent pas aller plus loin sous prétexte que nous avons fort peu mangé la veille et qu'aujourd'hui nous n'avons absolument que de la cassave et un peu de riz. Pendant que mes hommes coupent du bois pour faire du feu et construisent des njoupas pour nous abriter, un jeune Indien nommé Yami (ce qui signifie « tortue ») demande mon fusil pour aller à la chasse. Je n'hésite pas à le lui confier après lui avoir montré la manière de s'en servir.

J'ai faim. Apatou me fait cuire une poignée de riz à l'eau. N'ayant plus ni cuillers ni fourchettes, et n'étant pas assez habile pour me servir de bâtonnets comme les Chinois, je fais de grosses boulettes que j'ingurgite à la hâte.

Mon frugal repas est interrompu par l'arrivée du jeune Yami; le fusil en main, il porte sur le dos un catouri fait avec des feuilles fraîches de palmier et contenant un gros quartier de tapir que le chasseur a bien enveloppé pour éviter des taches de sang dont les Indiens Oyampis ont horreur.

Un tapir tué raide d'un seul coup de fusil et avec du petit plomb me parait un fait

merveilleux, puisque j'ai vu à mon dernier voyage des chevrotines envoyées à une distance de sept à huit mètres s'arrêter sur la peau. C'est que Yami, ayant trouvé l'animal endormi, s'est glissé avec la légèreté et la ruse d'un jaguar jusqu'à une distance de deux mètres de son gibier, et, ayant mis le genou à terre, il l'a ajusté au défaut de l'épaule. La charge a fait balle, et l'animal a succombé sur place.

Apatou découpe immédiatement un filet qu'il fait griller à la manière des Indiens, c'est-à-dire au bout d'un bâton recourbé dont l'autre extrémité est enfoncée en terre. Le gibier est coupé par quartiers et mis à boucaner pendant toute la nuit.

20 septembre. — A six heures du matin, c'est-à-dire au lever du soleil, je vois mes Indiens ayant le catouri sur le dos défiler à côté de mon hamac. Cette diligence à se mettre en route me fait plaisir, mais j'entends Apatou qui leur crie d'arrêter. C'est que, se trouvant trop chargés, ils ont laissé non seulement une partie de mes bagages, mais toute la viande boucanée. Pour la conserver jusqu'à leur retour, ils l'ont enfouie en terre en ayant soin de disposer des branchages au fond du trou, et d'entourer la viande de beaucoup de feuilles. Les jeunes gens sont loin; je suis obligé de donner un surcroît de bagages à Jean-Louis et à ses deux femmes.

Partis à sept heures et demie, nous traversons la rivière Leblond deux heures après. A celte hauteur, elle ne mesure déjà plus que huit mètres de largeur sur dix à quinze centimètres de profondeur. En suivant ce cours d'eau, nous voyons que son volume décroît rapidement, puisqu'à onze heures nous arrivons à un point où il n'a déjà plus que quatre mètres de largeur sur dix centimètres de profondeur. Un peu au-dessus, nous le voyons se diviser en deux branches qui ne sont plus que des ruisseaux insignifiants. Ayant remonté celui de droite, nous remarquons qu'il prend naissance au pied d'une grosse roche granitique sur laquelle sont quatre dépressions disposées de manière à représenter l'empreinte de la patte d'un gros tigre. Les indigènes prétendent que cette marque dans la roche a été produite par un tigre sorcier (Yauar-piay) qui garde les sources de l'Oyapock. Nous avons pu constater que ces excavations n'ont pas été creusées par l'homme; c'est par un pur hasard que ces cavités simulent grossièrement la piste du féroce animal.

Il y a douze heures de marche effective pour aller du dégrad actuel aux sources, tandis que l'ancien n'était qu'à une distance de quatre heures. L'Oyapock se termine comme le Maroni; il se divise en une infinité de criques qui se ramifient au pied des monts Tumuc-Ilumac. Son parcours est de quatre cent quatre-vingt-cinq kilomètres environ en comptant les détours, tandis que le Maroni en mesure six cent quatre-vingts. Le débit de l'Oyapock est plus considérable que celui du Rhône et de la Loire, qui mesurent pourtant mille kilomètres. L'importance des fleuves de la Guyane provient non seulement de l'abondance des pluies, mais de l'imperméabilité du sol. L'argile, si utile à l'Indien pour la fabrication de ses poteries, ne manque nulle part dans toute la région.

Origine du mot Tumuc-Humac. — Perdus dans le bois. — Rectificalion cartographique. — 11 faut réduire des deux tiers le cours de la rivière Ànasurapucu. — Oyampis déguisé en jaguar. — Pourquoi l'agami est-il qualifié de trompette? — Collections ethnographiques, flûtes analogues à celles des Romains, couronnes, paniers. — L'arouma. — Comparaison de l'oyampis avec les autres langues de l'Amérique du Sud. — Mots français empruntés aux sauvages de l'Oyapock.

La fameuse roche Yauar est située au pied d'un pic sur la gauche duquel passe le sentier qui va des sources de l'Oyapock au Rouapir, un affluent de la crique Kou qui se jette dans le Yary. Je ne saurais passer près de cette montagne sans la visiter. Je m'empresse de l'escalader avec Apatou et Yami qui nous sert de guide.

Depuis le sommet qui, d'après l'indication de mes baromètres, n'est pas à plus de trois cent trente mètres au-dessus du niveau de la mer, nous trouvons une éclaircie qui nous permet de reconnaître des collines lointaines entre lesquelles on voit la naissance de l'Oyapock. Les éminences formées de roches granitiques sont la continuation de la chaîne de montagnes que les géographes appellent Tumuc-Humac ou Cumuc-IIumac, tandis que les Indiens la qualifient quelquefois du nom de Coumou-Coumou. Ils l'appellent ainsi du nom du palmier coumou [œnocarpus bacaba) dont le fruit noir écrasé donne un suc de la couleur du café au lait, très recherché parles indigènes. On voit dans le Maroni, un peu en aval du village de Colica, un saut qui porte le même nom. Nous trouvons également le nom de Coumou-Coumou servant à désigner une montagne qui se trouve dans la Guyane anglaise entre les sources de l'Essequibo et du rio Branco.

Nous revenons vers une heure à la roche Yauar pour nous remettre en route, mais voilà que Yami, entraîné à la poursuite d'un hoco, s'est séparé de nous. Les Oyampis, qui ne s'occupent pas des retardataires, ont tous défilé sans s'inquiéter du blanc. Ne voyant aucune trace de chemin, j'éprouve un moment d'inquiétude, mais Apatou, très habitué à la piste indienne, ne tarde pas à nous remettre en bonne direction. Mon meilleur baromètre, qui au sommet du pic indiquait 7 2.1 millimètres, en marque 733, ce qui ferait une différence de hauteur d'environ soixante mètres entre le sommet du pic et la roche Yauar.

A une heure douze minutes, nous voyons une fontaine qui coule vers le sud. Ses eaux dirigées en sens opposé de l'Oyapock sont nécessairement tributaires de l'Amazone; c'est la source d'un affluent du Yary, le Rouapir, qui se trouve à dix minutes de marche de celle de l'Oyapock. Ce fait est en contradiction avec les cartes qui représentent une grande rivière entre l'Oyapock et le Yary. A ce niveau le baromètre marque 734.

Nous faisons roule vers le sud-ouest et ne tardons pas à voir sur notre gauche une colline où l'on vient de faire un abalis pour planter du manioc. Au pied coule le

Rouapir qui grossit à vue d'œil, grâce à la convergence d'une infinité de ruisseaux. Nous arrivons à deux heures cinquante à un village d'Indiens Oyampis qui renferme environ trente habitants. Nous avons fait dans la journée vingt-quatre mille quatre cents pas, dont deux mille en fausse direction, pour visiter le pic qui sépare le bassin de l'Oyapock de celui de l'Amazone.

Le Rouapir, qui coule près du village, est déjà assez large pour nous donner la satisfaction de prendre un bain délicieux. 11 n'a pas moins de six mètres de largeur sur quarante centimètres de profondeur, et il serait navigable pour une petite pirogue si on se donnait la peine de couper les arbres qui interceptent son cours. On voit ainsi que, depuis l'ancien dégrad des Ranarés dans la crique Leblond jusqu'au point où le Rouapir pourrait être navigable, il n'y a pas plus de quinze kilomètres en comptant les détours et de dix environ en ligne droite.

Les Indiens Oyampis, qui ont été prévenus de notre arrivée et qui par conséquent ont eu le temps de mettre ordre à leur toilette, ont autant de goût pour la peinture que les Indiens Roucouyennes ; je ne trouve pas un homme ou une femme qui ne soit bariolé de rouge et de noir des pieds à la tête. Celui qui se croit le plus beau de tous est le chef de la tribu, qui a tout le corps recouvert de taches noires sur un fond rouge. Il a voulu sans doute ressembler au yauar qui, chez tous les Indiens, est considéré comme le roi des animaux.

Mon équipage ayant abandonné la viande du tapir, nous n'avons à manger qu'un massacara, c'est-à-dire un coq que le tamouchi me donne en échange d'une petite glace dans laquelle il est très heureux d'admirer les moustaches que sa femme lui a dessinées avec du genipa. Heureusement Yami revient bientôt avec deux agamis qu'il a tués en route.

L'oiseau-trompette est ainsi nommé parce que son cri ressemble non pas à une trompette de cuivre, mais à une corne de berger. Un médecin hollandais du siècle dernier, Fermin, a cru longtemps que l'appareil musical de l'oiseau-trompette n'étail autre que l'extrémité inférieure du tube digestif. Les Oyampis partagent complètement cette opinion, parce qu'en appuyant sur le croupion d'un agami mort ils déterminenl un bruit sourd semblable à celui que produit l'animal pendant la vie. Jamais ils ne tuent un mamhali sans répéter cette expérience qui fait toujours rire l'assistance.

' Jean-Pierre, qui s'était engagé à m'accompagner jusqu'aux pays des Roucouyennes, dit qu'il est trop vieux et trop fatigué pour marcher davantage. Je consens à le laisser retourner parce que Saba et les deux noirs que j'ai laissés au dégrad des Banarés doivent attendre son retour avec impatience ; mais il faut que je recrule d'autres porteurs.

Je passe donc la soirée à causer avec le tamouchi et à aller de case en case pour enrôler des hommes. Comme la pacotille que j'ai apportée plaît beaucoup à ces Intliens, je puis non seulement me procurer des porteurs à discrétion, mais toutes sortes d'objets

de curiosité que Jean-Pierre conduira dans le bas Oyapock. Entre autres choses, je collectionne des flûtes en tibia de biche, qui portent trois trous et une petite encoche sur la face postérieure, et de jolies petites couronnes qui servent à maintenir les cheveux. Elles sont de trois couleurs ; les unes, noires, sont faites avec les plumes du sommet de la tête de l'agami ; d'autres, qui sont blanches, sont composées de plumes provenant du poitrail d'une espèce de toucan appelé Couyapock [Rhamphastus toco), qui se distingue par son large poitrail blanc portant un liséré rouge à la partie intérieure ; enfin une troisième espèce, qui est la plus jolie, est formée de quatre segments égaux, dont deux rouges et deux jaunes. Ces plumes qui présentent des couleurs très vives proviennent du poitrail d'une autre espèce de toucan appelé Cui-cui par les indigènes {Rhamphastus Vitellinus) et dont la partie supérieure est rouge et la partie inférieure jaune ; à l'arrière pend à un fil le petit poitrail rouge de feu d'un oiseau-mouche.

Pour faire leurs couronnes, les Oyampis comme les Roucouyennes montrent une habileté et une patience admirables; les plumes sont fixées avec un fil de coton enroulé sur un cercle fait d'une liane fendue appelée inamie qui jouit d'une grande flexibilité, de sorte qu'on peut la retourner à volonté. Par suite de ce renversement, les plumes qui étaient en dehors passent en dedans et ne sont pas exposées à être froissées quand l'Indien rentre la parure dans son pagara. Leurs paniers appelés pagaras sont composés, comme tous ceux des Galibis et des Houcouyennes, de deux parties qui s'emboîtent comme les doubles caisses dont se servent actuellement nos commis-voyageurs pour y mettre leurs échantillons. fils les suspendent au moyen d'une corde fixée par les deux extrémités à la caisse inférieure qui est destinée à rentrer dans l'autre. La corde glisse sur les deux côtés de la caisse extérieure où elle est maintenue par un anneau en ficelle. Au moyen de cette disposition, on peut enfoncer les deux parties l une dans l'autre en tirant sur l'anse qu'on porte à la main.

Le pagara des Oyampis est fait avec l'écorce d'arouma {Stromantlie sanguinea), employée par tous les indigènes de la Guyane comme l'osier en Europe pour faire des objets de vannerie. Les baguettes disposées à angle droit sont fixées à chaque intersection par des fils de coton croisés en X, qui forment une espèce de broderie composée de petits losanges.

Apatou achète un chien qu'il a la prétention de vouloir conduire jusque dans le haut Yary, où son frère et sa jeune sœur, la belle Ayouba, doivent venir à notre rencontre.

Je m'arrête un jour en attendant les préparatifs de mes nouveaux porteurs. Je profile de ce délai pour apprendre l'oyampis. Le tamouchi me sert volontiers de professeur à condition que je lui apprenne ma langue. Je suis étonné de la facilité avec laquelle il prononce le français ; il suffit que je lui dise une fois un mot pour qu'il le répète correctement. Il prononce les r aussi nettement qu'un Français de la métropole.

Un certain nombre de mots oyampis sont communs à différents idiomes de l'Amérique du Sud: par exemple, les mots: baco, bananes; païra, are; coui, calebasse;

couyou, vêtement; yaman, tète ; banaré, ami, sont employés par les Galibis aussi bien que par les Indiens des sources de l'Oyapock.

D'autre part, les mots : toupan, tonnerre ; oka, carbet ; aouassi, maïs ; yauar, tigre ; uh, eau ; aï, paresseux [Bi^adypus) ; petum, tabac, trouvent des analogues dans la langue que parlaient les Toupinambas de la baie de Janeiro visités par Jean de Léry en l'année 1557.

L * A R O t M A QUI SERT D'OSIER ALX INDIENS

La plupart de ces mois se trouvent dans la lingoa gérai ou langue tupi, usitée actuellement chez les Indiens habitant les rives de l'Amazone.

Les Oyampis appellent leurs hamacs, qu'ils font en coton, ini. Nous pensons que c'est ce mot qui a servi à désigner la rivière Inini dont nous avons parlé.

Un certain nombre de mots français tirent leur origine de l'oyampis. Nous citerons entre autres les mois pirogue, qui signifie petit canot, et ai, qui dans les deux langues sert à désigner l'animal que les créoles de Cayenne appellent « mouton paresseux à cause de son poil touffu et de sa lenteur.

Jean-Pierre dans les honneurs. — Une rivière à chaque pas. — Vernis noir sur les roches. — La cigaretle des Oyampis. — Chasse à l'agouti. — Mœurs des Indiens. — L'art culinaife en déshonneur chez les hommes. — Manières spéciales de manger et de s'asseoir. — Arrivée chez Acara. — Un heureux mortel. — Une situation lamentable. — Manière d'éloigner les serpents. — Un Indien qui a quelque ressemblance avec les Chinois. — Les Oyampis savent dessiner. — Vêtement appelé comjou, — Les Pléiades servent à indiquer les saisons. — Un singe qui casse des noix. — Indications géographiques. — Absence d'embarcation au dégrad. — Nous construisons une pirogue d'écorce.

22 septembre. — A sept heures, nous buvons le cachiri qui a été fabriqué à l'occasion de notre arrivée. J'ai beaucoup de peine à faire partir mon équipage et mes porteurs. Apatou est désolé de ne pas retrouver son chien au moment du départ; il a beaucoup de mal à obtenir qu'on lui rende le couteau qu'il avait donné en payement. En faisant mes adieux à Jean-Pierre, je lui remets devant tous les Oyampis assemblés un ceinturon d'uniforme, qu'il met aussitôt autour de son gros ventre, et une vieille dragonne d'or qu'il se suspend au cou.

Il me dit à cette occasion que son père a toujours bien servi les Français depuis que son grand-père a reçu une canne de tambour-major et une médaille d'un chef blanc qui allait visiter les Oyampis. J'ai su depuis que l'auteur de ces cadeaux était l'ingénieur Bodin, qui en 1823 a remonté l'Oyapock jusqu'aux Trois-Sauts. Ce vogageur, qui était en nombreuse compagnie, a été obligé de battre en retraite à cause de la fièvre qui sévissait sur lui et son escorte. Il succomba, ainsi que plusieurs compagnons, quelque temps après son retour à Cayenne.

Nous nous mettons en route à huit heures avec nos trois noirs, des Indiens et deux femmes. Le jeune Yami est exempté de porter des bagages afin qu'il puisse chasser en route. Beaucoup de roches des ruisseaux que nous traversons sont couvertes d'un enduit noir luisant, que nous avons déjà trouvé dans le Maroni et le Yary, non seulement sur les roches, mais sur les troncs d'arbres émergés dans la saison des pluies. Ces dépôts, signalés dans presque tous les affluents de l'Amazone, ne sont autres que du carbonate de chaux englobant des matières organiques.

Je marche avec peu d'entrain parce que j'ai mal dormi et que depuis vingt-quatre heures je n'ai mangé que de la cassave. En voulant franchir un gros tronc d'arbre, je fais un effort insuffisant pour l'escalader et retombe en arrière. En me relevant, je sens ma jambe enlacée par un corps rond et froid qui me donne le frisson ; je crois être saisi par un serpent, mais c'est une liane qui dans la chute s'est enroulée autour de mon pied .

En arrivant au campement, Apatou m'invite à prendre un bain ; je refuse; j'ai si faim <jue j'évite tout exercice qui ne ferait qu'augmenter mon appétit. Je m'étends dans mon hamac en attendant que chasseurs et pêcheurs apportent à manger. Mais le soir arrive

et nous n'avons ni poisson ni gibier; il faut nous contenter pour souper d'une espèce de panade faite avec de la cassave bouillie dans l'eau. Heureusement, je me suis procuré au dernier village une carotte de petum, c'est-à-dire de tabac, dont je fais de grandes cigarettes avec une écorce appelée taouari par les Oyampis. Je m'exerce à les rouler à la façon indienne en faisant des mouvements de va-et-vient avec la paume des mains.

Il n'y a rien de tel que la misère pour réveiller les souvenirs de pays natal. Aujourd'hui, dimanche, c'est la fête de mon village. A cette heure même on mange des pâtés, des tartes, des gâteaux, on boit des vins exquis, on prend du café délicieux, des liqueurs, du Champagne, tandis que moi, qui n'ai pourtant commis aucun crime, je dois me coucher sans souper. Apatou, à qui je fais mes confidences, me trouve si triste qu'il se met à rire de bon cœur.

23 septembre. — N'étant pas retardés par le déjeuner, nous sommes en marche à

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