PEIGNE
Une lettre avant la bataille. — Au voleur ! — Pas de guides ni de porteurs. — Adieu va ! — Les Indiens se laissent entraîner. — Marche accélérée. — Soif insatiable. — Ligne de partage des eaux entre le Yary et le Parou. — Nous entrons dans une région nouvelle. — Étrange usage des chasseurs roucouyennes. — Dolmen élevés au diable. — Manière d'indiquer l'absence. — Grossiers personnages qualifiés de maïpouri. — J'engage une lutte contre la maladie. — Battu. — Je reviens à la charge. — Vainqueur.
Je ne tarde pas à être pris de nouveaux accès de fièvre qui détériorent profondément ma constitution. Les Indiens me trouvent une physionomie si piteuse qu'ils refusent de m'accompagner dans le Parou. Yacouman ne veut pas me conduire même au prix d'un fusil. Il objecte que je mourrai sûrement pendant la traversée qui est très difficile.
« Nissa oua, ippoui colé (Aller pas, montagne beaucoup).
— Nissa, aptaù, omaïta natati (Aller, dis-je, en chemin mort). »
C'est alors que j'écris la lettre suivante :
« Les voyages d'exploration sont des guerres livrées à la nature pour lui arracher ses secrets.
« Or, je suis à la veille d'une bataille décisive.
« Battu, je serai forcé de revenir par le Yary que j'ai déjà parcouru ; vainqueur, j'effectuerai mon retour par une rivière nouvelle, le Parou, qui est un bel affluent de rive gauche de l'Amazone.
« Mais la lutte se présente mal, les Indiens mes alliés m'abandonnent précisément parce que je suis faible. Mon patron Apatou est malade ; je n'ai que deux noirs vigoureux, mais incapables, Quant à moi, depuis dix jours je ne suis pas un seul instant dans un état normal : le matin je suis sous l'influence d'une excitation qui double mes forces physiques et ma volonté ; le reste du temps je frissonne, j'ai une soif intense ou je transpire. »
21) octobre. — Au réveil, je m'aperçois de la disparition d'une hache. Quel peut être l'auteur de ce larcin? Sachant que les Indiens qui n'ont jamais eu de relations avec les blancs n'ont jamais touché à mes bagages, je n'hésite pas à accuser le vieux Chicaca qui a passé quelques années dans la basse Guyane. Je le fais saisir par deux de mes hommes et je le menace de le fusiller séance tenante s'il n'avoue pas sa faute. Cinq minutes après, la hache est retrouvée et je presse les préparatifs du départ.
A huit heures du matin, je m'engage dans le bois avec mes trois hommes d'équipage. N'ayant pas de guide, je me dirige avec la boussole et fais route vers l'ouest. La question capitale est de ne pas tomber malade en chemin, car nous ne portons de vivres que pour quatre jours. Mes hôtes me regardent partir en riant : c'est qu'ils sont persuadés que je retournerai sur mes pas avant la fin de la journée.
A dix heures quarante-cinq, mes nègres trop chargés demandent à faire une halte
près d'une petiie crique nommée Yapotori. Au moment de nous remettre en route Apatou signale des Indiens derrière nous;... c'est Yacouman lui-même avec deux de ses fils et quatre hommes qui viennent se mettre à ma disposition. Ils portent des catouris chargés de vivres; nous sommes sauvés!
L'arrivée de guides et de porteurs stimule mon ardeur. Je marche d'un pas léger derrière un jeune Indien qui rivalise de vitesse avec ses compagnons. C'est un garçon de quinze ans, nommé Ouanica, destiné à remplacer son père, le tamouchi Yacouman. Je veux m'éloigner au plus vite du Yary, car je me sens sous le coup d'un prochain accès de fièvre. J'éprouve une soif si vive que je ne puis m'empècher de boire aux nombreux ruisseaux que nous traversons.
Nous franchissons plusieurs montagnes sur lesquelles le baromètre indique 727 millimètres, et à midi et demi, après trois heures et demie de marche effective, nous arrivons à un petit cours d'eau dirigé vers l'ouest, affluent du Parou. Mon cœur palpile en atteignant cette région nouvelle, non seulement pour moi, mais pour tout le monde civilisé, puisque je suis certain que cette rivière est vierge de toute exploration.
A midi et demi, je remarque un fait singulier. Je vois dix boucans disposés sur une ligne le long du sentier. Ce qui m'intrigue, c'est qu'on n'ait pas fait de feu dessous. D'autre part, au lieu d'être chargés de viande fumée, ils sont recouverts de plusieurs couches de bois sec alternant avec des pierres. J'apprends que ces autels, qui ne manquent pas d'analogie avec les tables de pierre qu'on croyait naguère élevées par les druides, ont été faits par dix chasseurs d'un village voisin qui sont partis il y a quelques jours pour une grande chasse.
Chaque fois que les Roucouyennes vont flécher le couata, ils s'arrêtent à une heure de marche de leur village pour dresser ces boucans. Leur but est de calmer Yolock (le diable), qui peut les empêcher de tuer du gibier.
A une heure et demie, nous atteignons un pati (village) composé de deux grands carbets qui ne sont occupés que par des femmes. Nous apprenons que les hommes sont allés danser chez d'autres Ouayanas du Yary. Demandant depuis combien de temps ils sont partis, une femme me montre huit raies blanches sur un poteau qui indiquent autant de jours. Cette manière d'indiquer l'absence des voyageurs est usitée par la plupart des indigènes de la Guyane.
En faisant une promenade dans le jardin, j'aperçois un gros ananas qui paraît en pleine maturité. Apatou l'ayant échangé contre deux aiguilles, j'en savoure le jus avec d'autant plus de plaisir que je suis toujours atteint d'une soif insatiable.
.M 'étant couché sans souper, je ne puis m'endorrnir à cause d'une querelle entre les hommes de mon équipage. Cela m'agace d'autant plus que je crains la défection de mes guides qui sont effrayés par les gestes et les vociférations de ces noirs citadins dont la grossièreté fait rougir des sauvages.
Une jeune femme provoquée par l'un d'eux l'a qualifié de maipouri. Cette expression,
qui littéralement signifie « tapir», a dans la langue indienne un sens que nous ne pouvons exprimer. Elle est plus forte que le qualificatif de gros bœuf appliqué par une délicate jeune fille à un amoureux inconvenant.
Je n'ai pas dormi et je me trouve si fatigué que je puis à peine remuer, mais pourtant il faut sauter de son hamac et se mettre en route. Ne pouvant pas manger, je bois un verre d'eau tandis que mes hommes déjeunent. Bientôt après, j'éprouve des nausées et des frissons qui sont les préludes d'un violent accès de fièvre. A sept heures, mes hommes ont chargé leurs catouris ; je me mets en marche d'un pas décidé, mais un quart d'heure après je sens mes jambes fléchir, et bientôt, trébuchant contre une racine, je tombe à terre sans avoir la force de me relever. J'éprouve un froid glacial, et mon tube digestif, dont les sphincters sont paralysés, expulse l'eau par les deux extrémités comme un vrai tube de caoutchouc.
On me couche dans mon hamac et, au bout d'une heure, une chaleur ardente fait place au frisson. Alors un Indien va chercher de l'eau dans une spathe de palmier et l'on me fait des ablutions générales et des frictions avec du sable fin. Ce traitement énergique provoque la transpiration, et bientôt, me trouvant soulagé, je saute à terre et poursuis mon chemin.