‹ Voyages dans l'Amerique du Sud; contenantChapitre 46 sur 117 · XV · texte numérisé non relu

XV

Monarques cantonniers. — Manière de se chauffer pour éviter une surprise. — Osiers de la Guyane. — Étymologie «lu nom de la crique Apaouani. — Les deux femmes du tamouchi ; il faut rechercher les bonnes grâces de la vieille. — Chasse à l'aï. — 11 est ennuyeux d'être médecin pour voyager en Guyane. — Tuer et baptiser. — Apatou missionnaire évangélique.

Partis à midi, nous traversons à trois heures une montagne appelée Vaouarapata, ce qui signifie « village des tigres ».

A trois heures, nous rencontrons un Indien qui fait un sentier; c'est le tamouchi d'un petit village voisin, qui nous fait bon accueil grâce à la recommandation de notre guide. Je croyais que les tamouchis ne se livraient à aucun exercice corporel; mais, s'ils ne travaillent pas à l'abatis et ne chassent que rarement, au moins sont-ils chargés d'élaguer la piste qui va d'un village à un autre.

Ce rôle d'agent voyer est généralement une sinécure, car c'est La première fois que je vois un sentier où l'on s'est donné la peine de couper les branches qui entravaient La circulation.

27 octobre. — Ne m'étant levé qu'à six heures et demie, je trouve mes Indiens réunis autour d'un grand feu. Accroupis comme des singes autour du foyer, ils lui présentent tantôt le dos, tantôt le flanc, mais jamais la face. Leur demandant La raison de cette manière étrange de se chauffer, ils disent qu'ils ont ainsi L'avantage de ne jamais se laisser surprendre par l'ennemi. Yacouman s'occupe, en attendant le repas, à garnir la

poignée d'un sabre d'abatis avec une espèce d'osier très souple et très joli. 11 se sert des racines adventives d'une plante grimpante que les Galibis appellent bamba, et qu'on cultive dans les serres du Jardin des Plantes de Paris sous le nom de philodendron specioswn.

On trouve en Guyane un grand nombre d'espèces végétales que Ton pourrait exploiter pour faire des objets de vannerie. Les pagaras que j'ai recueillis dans les différentes tribus sont bien supérieurs comme élégance et surtout comme solidité aux paniers fabriqués avec l'osier.

Partis à sept heures quarante-trois minutes, nous trouvons à huit heures quarantequatre minutes une petite crique appelée Coucitenué, que nous pourrions descendre jusqu'au Parou si nous avions un canot à notre disposition.

Apatou tue un magnifique hoco qui était perché sur un arbre. Les Roucouyennes appellent cet oiseau o-oc, tandis que les indigènes de la Guyane anglaise l'appellent pooui et les Bonis pouichi. Le nom de la rivière Apaouani, que ces Indiens appellent également Pooiiini, n'a pas d'autre étymologie que le cri du hoco qui répond pooui, pooui, lorsque le chasseur le hèle en produisant un bruit sourd avec le nez, la bouche étant fermée.

Vers onze heures, nous nous arrêtons quelques minutes pour chasser un alicolé (aï). Ouanica, craignant de recevoir des excréments sur la tète, monte sur un arbre voisin. 11 tient à la main une gaule à laquelle il a fixé une corde formant une anse. Passant la corde dans le cou de l'animal, il fait quelques détours pour lui comprimer la gorge, et, lorsque l'animal est à demi asphyxié, il lui suffit d'une légère traction pour l'entraîner. Le malheureux aï, qui est assommé par la chute, est achevé à coups de bâton.

A douze heures quarante-cinq minutes, après quatre heures de marche effective, nous atteignons un village qui compte une population de quinze habitants. Suivant l'usage, le tamouchi, qui s'appelle Poumari, a deux femmes, une vieille et une jeune. Apatou me conseille de ne jamais m'adresser qu'à l'aînée des femmes. C'est avec elle que le voyageur doit traiter pour obtenir de la cassavc et du cachiri, car c'est elle qui jouit de la plus grande autorité près de son mari. Ce vieux chef regarde d'un œil inquiet et peu bienveillant l'étranger qui offre des aiguilles et des cachourous (colliers en verroterie) à la plus jeune de ses épouses.

Comme j'ai eu l'occasion d'exercer la médecine sur une jeune fille malade, mes compagnons, qui ne connaissaient pas ma profession, cessent de m'appeler « major » pour me qualifier de piay. Cette révélation est une cause d'ennui, parce que ces braves Indiens, naguère si discrets, viennent m'accabler de demandes importunes. Poumari me dit : « Piay1 ice, amou Câlina soueï ice eou. » (J'ai besoin d'un piay, c'est-à-dire d'un remède pour tuer un autre Indien.)

1 . Nous lisons dans Bouyer : « Le motpiay, que l'on donne actuellement en Guyane à tous les remèdes de commères, désignait jadis les médecins-prètres-jongleurs des Indiens. Des débitants le nom a passé à la marchandise. »

Cette opinion n'est pas exacte : les Indiens de l'intérieur n'ont qu'un seul mot pour désigner remède et médecin. Cette simplitication de langage ne doit pas paraître extraordinaire à un Français qui qualifie de médecine le remède donné par le médecin.

CHA8SB A l.'Al

D'autre part, Yacouman demande à ce que je lui mette de l'eau salée sur la tête sous prétexte d'acquérir plus de prestige chez les Ouayanas du haut Yary. Au lieu d'être un simple tamouchi qui commande à un village, il pourrait devenir yapotari, c'est-à-dire chef de toute la contrée. Apatou lui dit que ce n'est pas possible puisque nous n'avons plus de sel ; mais, au retour de son voyage dans mon pays, il rapportera de petites bouteilles avec lesquelles il le baptisera, lui et tous les gens de sa tribu. Yacouman se montre très égoïste en cette circonstance; il recommande au fervent Apatou de n'apporter que deux bouteilles, une pour lui et l'autre pour son héritier. Le prestige disparaîtrait si tous ses peïtos avaient l'avantage d'être ses frères en Jésus-Christ.

Nous atteignons la rivière de nos rêves. — Le Parou ! — Un bain dans une eau vierge. — Récapitulation d'une course au clocher. — Danse du potio. — Canéapo. — Indiens déguisés en juges faisant claquer le fouet. — Roches mamelonnées formant un barrage. — Bon accueil. — Histoire d'un couteau. — 11 est avantageux d'accomplir ses engagements. — Toujours la discorde dans nos rangs. — Combat des hercules noirs. — Désobéissance. — Je sauve la vie d'un colibri. — Site pittoresque. — Le berceau et les aiguilles des Roucouyennes. — Petit commerce des indigènes. — On paye d'avance.

28 octobre. — J'apprends avec plaisir que nous ne sommes pas éloignés du Parou; c'est pour cela que mon guide me fait précéder de son fils et d'un peïto de Poumari qui partent avant le jour. Ne devant pas rencontrer d'embarcation au dégrad, ces jeunes gens traverseront la rivière à la nage pour prévenir le chef Ganéa de notre arrivée. Partis à sept heures dix-huit minutes, nous atteignons la rive gauche du Parou à dix heures. En voyant cette belle rivière, inconnue jusqu'ici depuis sa source jusqu'à son embouchure, j'éprouve une vive satisfaction et je fais décharger mes deux fusils en signe d'allégresse.

Aussitôt après je fais un plongeon dans les eaux limpides du Parou. Pourrais-je trouver au monde un plaisir plus grand que de prendre un bain dans cette eau que j'appellerai virginale, puisqu'elle n'a pas encore eu de contact avec les souillures de la civilisation?

Je suis si heureux d'atteindre le but de mon voyage que je ne fais pas cas d'un léger accès de fièvre qui m'a pris au réveil. Au lieu de me reposer, je parcours mes cahiers de notes en cherchant à récapituler mon voyage. Je calcule que nous avons employé quatorze heures et demie pour passer du Yary au Parou. Nous avons parcouru une distance d'environ quarante-trois kilomètres en ligne droite ; mais, ayant fait quelques détours pour gagner des villages, je ne dois pas estimer à plus de trente kilomètres la distance directe qui sépare les deux rivières. Un fait à remarquer, c'est que la chaîne de partage des eaux est plus rapprochée du Yary que du Parou; nous n'avons mis que trois heures et demie pour

atteindre les sources du premier affluent qui se jette dans cette dernière rivière. D'autre part, le bassin du Parou est plus élevé que celui du Yary, puisque dans le Yary le baromètre indiquait en moyenne 740 millimètres, tandis qu'il marque 730 sur le Parou.

Au total, voilà soixanle-qualre jours que nous avons quitté Saint-Georges, et sur ce nombre nous comptons cinquante-cinq jours de marche, soit à pied, soit en pirogue.

Deux pirogues envoyées par Canéa viennent nous chercher, et après une demiheure de navigation en descendant la rivière nous apercevons un petit village sur une colline qui a vingt mètres d'altitude. Au pied se trouvent de gros blocs granitiques, aux formes arrondies, qui barrent presque complètement le cours d'eau. C'est un endroit fort

ROCHES GRANITIQUES DU PAIiOl

pittoresque où les Indiens flèchent des coumarous à leur passage dans les pelils défilés qui séparent les roches.

C'est un jour de fête, il s'agit de célébrer la mort d'un tamouchi qui a succombé il y a un mois 1 . Tous les hommes sont recouverts de longues lanières noires en laouariqui partent du cou et d'une espèce de toque semblable à celle de nos magistrats. Un seul homme est debout, tenant à la main un fouet dont la corde a huit mètres de long; il tourne sur lui-même en frappant la terre avec le pied droit ; puis, soulevant son fouet, il penche le corps en arrière, et, d'un mouvement brusque, projette la corde qui claque comme un coup de pistolet. A chacun son tour de produire ces détonations. Celte danse s'appelle la danse du pono. Les autres Indiens, assis sur leurs talons, applaudissent en criant : « Hé !... hé !... »

Les Indiens du Parou, qui connaissent tous les détails de mon premier voyage dan»

1. Il y a deux fêtes en l'honneur des morls : la première est le Pono, et la deuxième le Toulé, que nous avons décrit.

le Yary, ne manifestent aucune frayeur à mon arrivée. Je suis le bienvenu parce qu'ils savent que j'apporte des couteaux [maria), des haches (ouioui), des sabres (sapa), des hameçons. En fait d'instrument en fer, ils n'ont qu'un seul couteau de boucher sans gaine, que le tamouchi a passé dans sa ceinture de poil de couata. On lit sur la lame : Acier fonda, Paris. C'est un objet qui provient de la pacotille que j'ai transportée dans le Yary à mon voyage de 1877. J'apprends que le tamouchi a obtenu ce couteau en échange d'un chien et d'un hamac qui avait demandé plusieurs mois de travail.

Ces Indiens sont disposés à m'accompagner partout, parce qu'ils savent que je n'ai jamais manqué à mes engagements avec leurs compagnons du Maroni et du Yary. Ces braves gens sont si complaisants qu'ils viennent au-devant de mes besoins. Un enfant me dit : « Donne-moi un hameçon et j'irai te chercher beaucoup de petits poissons. » Une femme me promet autant de cassave que j'en voudrai si je lui donne des perles bleues. Un chef étranger nommé Alamoïké, qui se trouve là par hasard, ayant appris que je désirais connaître la fabrication du curare, veut me l'enseigner au prix d'une hache et d'un couteau.

Tout irait à merveille sans une nouvelle querelle qui vient de s'élever entre Apatou et Stuart et qui dégénère bientôt en une prise de corps. C'est un spectacle effrayant que de voir ces deux athlètes couleur de bronze, aux corps sveltes, aux muscles puissants, s'enlacer, se dresser sur les pieds, se courber en avant, en arrière, puis s'arrêter court. La situation devient critique.... tandis que l'un comprime le bas-ventre de son adversaire, l'autre lui presse la gorge avec tant de force que ses yeux deviennent rouges de feu. Il faut que j'intervienne le couteau à la main pour terminer ce duel qui jette la terreur dans le camp des Ouayanas. Ces troubles ne m'empêchent pas de faire mes observations quotidiennes. La hauteur du soleil à midi et à quatre heures me permet d'établir la position du lieu. Canéapo, c'est ainsi qu'on appelle le village en question, est par 0°58' latitude nord et 57°6' longitude ouest de Paris.

Voulant explorer le Parou dans tout son parcours, j'engage Yacouman à me conduire jusque chez les Indiens Trios qui sont établis vers les sources. D'autre part, Alamoïké, qui devait descendre plus bas, consent à retourner sur ses pas pour me montrer la fabrication du curare, que les Ouayanas et les Trios appellent ourari.

Pour aller plus vite, je veux laisser la moitié de nies bagages aux soins de Canéa ; mais Hopou et Stuart. à qui j'ordonne de n'emporter absolument que les objets et les vêtements les plus indispensables, se mettent à murmurer età menacer de ne pas partir. Je les calme en faisant l'inventaire de leurs sacs et leur remettant deux fois la valeur de chaque objet.

30 octobre. — Sept heures du matin. Je suis bien aise de me mettre en roule, car je préfère les fatigues du canotage au séjour dans une habitation. Il faut marcher, marcher toujours pour empêcher ces misérables de s'entre-tuer. Le désœuvrement est non seulement la perte des armées, maissurlout des petits équipages qui servent aux voyages d'exploration. Au moment de mettre le pied dans mon canot, j'aperçois un oiseau-mouche qui vient tomber à mes pieds. L'ayant pris à la main, je vois qu'il est attaqué par deux

fourmis manioc qui l'ont déjà dépouillé d'une partie de ses plumes. Je le débarrasse de ces cruels ennemis et lui donne la liberté.

Cette partie de la rivière est entrecoupée à chaque instant par des roches granitiques ; c'est la carcasse des petites collines qui forment les rives. La végétation de ces terres élevées, avec ses arbres robustes sans palmiers aux feuilles déliées, sans lianes aux contorsions élégantes, ne manque pas de charmer la vue.

A dix heures et demie, nous apercevons un dégrad sur la.rive droite. C'est la tète d'un sentier de traverse qui conduit à l'habitation d'Eoupara. On peut atteindre le village en dix minutes de marche, tandis qu'il faut une lieue de canotage à cause d'une courbe que fait la rivière. Je voudrais bien délasser mes jambes en marchant un peu, mais je suis retenu dans mon canot par l'obligation de faire un tracé à la boussole. Eoupara est bâti sur une petite colline en face d'un rapide appelé Kourokiri. C'est un site avantageux ; on voit de loin les canots qui montent, on jouit du murmure des eaux, on prend des bains délicieux, et on flèche les bandes de coumarous qui sillonnent les eaux courantes.

La femme aînée du tamouchi brûle d'envie de posséder une petite bague d'argent semblable à celle qu'Apatou porte au doigt en guise de réclame. Elle veut me payer avec de la cassave, mais nous en avons tant et [dus ; après réflexion elle offre de me faire un joli petit hamac semblable à celui qu'elle porte sur l'épaule gauche pour suspendre un gros bébé tout nu qui se cache la tète derrière le dos de sa maman. La jeune femme, qui était occupée à modeler un tapir avec de la cire noire, veut avoir à tout prix les boulons de mon paletot ; je lui en donne deux, à la condition qu'elle me fera de petites statuettes en cire ou en argile que je prendrai à mon retour. Avec une autre, j'échange des aiguilles d'acier contre des aiguilles faites d'une dent très effilée de poisson.

L'Indien ne connaît pas l'usage des cadeaux, et lorsque je donne un couteau on me dit toujours : Etihé? c'est-à-dire : Que veux-tu? Leur petit commerce se fait par des échanges ; l'acheteur doit toujours payer d'avance.

Les Bonis qui viennent faire du commerce en pays roucouyenne sont obligés de payer les hamacs qui ne leur seront livrés que l'été suivant.

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