CUILLER FAITE AVEC L'OCCIPUT D'US SINGE
chez Macouipy au premier voyage, et des cuillers qui ne manquent pas d'originalité. Elles sont faites d'un occiput de couata qui est adapté avec une ficelle à un manche en bois. Ces instruments sont si commodes, que nous les employons pour notre usage personnel.
29 novembre. — Une demi-heure après le départ, nous courons à terre à la poursuite d'une bande de pécaris qui vient de traverser la rivière. Olori, voulant les faire retourner, imite l'aboiement du chien. La troupe fait volte-face et s'avance sur nous. Apatou et moi nous nous empressons de grimper sur des arbres, mais l'Indien reste à terre avec un sang-froid qui m'étonne. Il se place derrière un petit arbre recourbé jusqu'au sol, et, couvert par cet arceau qu'il maintient du pied droit, il décoche ses flèches aux premiers arrivants. La bande ne tarde pas à reprendre sa course, mais se ravise, revient une seconde fois et l'Indien fait de nouvelles victimes.
Vers neuf heures, nous apercevons une petite savane sur la rive droite; cette lacune dans la forêt n'a pas d'autre raison que la pauvreté du sol, qui est incapable d'alimenter des arbres.
Un peu en aval, nous rencontrons un petit saut formé par des roches schisteuses, entremêlées de quelques roches granitiques ; sur les rives, on remarque de petites montagnes mamelonnées recouvertes d'une végétation puissante.
Le Ier décembre (vingtième jour en descendant), nous voyons une crique assez importante appelée Tapou-Kourou, mot qui signifie textuellement « rivière des roches» (tapou, roche ; kourou, rivière). Deux petites montagnes s'élèvent près de son embouchure. Nous arrivons dans l'après-midi à Malaripo, petit village situé au milieu des bois, à deux kilomètres de la rive droite.
J'y passe deux jours pour faire des provisions de cassave. Malari est un gredin qui
nous refuse des vivres sous prétexte que son manioc n'est pas mûr, et cherche à détourner mon équipage. L'ayant surpris pendant la nuit à faire une orgie de cachiri et à gaspiller la cassave que ses femmes m'ont préparée dans la journée, je le fais saisir et le force à rester tout le temps assis au pied de mon hamac. Le vieux rusé, se sentant pris, déploie une grande activité, et en l'espace de deux jours j'ai soixante-dix galettes de cassave, que je fais sécher au soleil et emballer dans des catouris bien fermés.
Je profite de mes loisirs pour faire une collection de dessins que les Apalaï crayonnent eux-mêmes sur mon album. En les regardant à l'œuvre, je remarque que ces Indiens, comme les Roucouyennes et les Oyampis, ont les plis de la peau beaucoup plus saillants que chez les races blanche et noire. Les plis du genou ressemblent à une peau d'orange. Je voudrais représenter exactement ces détails, qui m'intéressent au point de vue anthropologique, mais je trouve la difficulté insurmontable. Il me vient toutefois une idée : je fais barbouiller un Indien avec du roucou des pieds à la tête, et, au moyen d'un papier mince que j'applique avec la main, j'obtiens tous les détails de structure. Le roucou agit comme de l'encre d'imprimerie. Avec un peu d'exercice, je recueille les détails anatomiques de toutes les parties du corps, et particulièrement des pieds, des mains, du genou et des coudes. Il est à noter que la peau de l'enfant à la mamelle
PEAU DE GENOU (ENFANT DE 13 A N S ) PEAU DE GENOU (ROUCOUYEWE DE 20 ANS)
présente des plis aussi accentués que ceux d'un blanc à l'âge adulte. La peau d'un jeune homme vue à l'œil nu semble grossie trois fois à la loupe.
Je remarque un fait bien étrange. Toutes les femmes du village, qui sont au nombre de sept ou huit, toussent et crachent d'une manière abominable comme des phtisiques, tandis que les hommes sont bien portants.
En retournant au dégrad, Stuart dit qu'on a volé son sabre d'abatis. Le voleur ne saurait être que le jeune Olori, qui a passé quelque temps chez les blancs. Sachant qu'un acte de violence de ma part provoquerait la désertion des Indiens, je me contente de faire venir Olori et de le regarder en face jusqu'à lui faire baisser les yeux. Après cette inspection silencieuse, je le charge lui-même de faire des recherches sur l'objet volé. Dix minutes après, il revient et dit avoir trouvé le sabre dans la rivière, où il serait lombé par accident.
Tout va bien. En route!
Salsepareille: — Un harem. — Mariages consanguins. — Mademoiselle Soleil. — La cigarette de l'hospitalité. — Myriade d'îlots. — Mapirémè. — Je renforce mon escorte. — J'empêche Apatou de prendre un bain. — La helle chute de Toulé. — Déveine. — Roches qui ressemblent à de la houille. — Dans un abîme le dos tourné. — La confiance étouffe la peur. — Apalaï tirant à la cible. — tiens maladroits voués au célibat. — Toujours des chutes; la rivière s'engouffre. — Descente vertigineuse. — Indien piqué par une raie.
Le 5 décembre, nous passons devant un ancien village jadis occupé par des Roucouyennes qui ramassaient de la salsepareille pour l'échanger contre des couteaux et des colliers que leur fournissaient les Apalaï. Ces derniers transportaient cette plante médicinale dans le bas de la rivière pour la vendre aux Calayouas. Les collines qui longent la rive droite sont riches en salsepareille.
Nous arrivons de bonne heure à une habitation également située dans la forêt et qui est occupée par un gros Indien appelé Azaouri. Cet homme paraît d'une force colossale. Dans l'habitation je remarque quatre jolies femmes, qui me donnent chacune une mèche de leurs jolis cheveux noirs pour ma collection anthropologique. Leur ayant demandé où sont leurs maris, elles montrent toutes du doigt le tamouchi Azaouri. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que la plus belle de toutes, appelée Popoula (soleil), qualifie Azaouri tantôt de papa, tantôt à'okiri. Les unions entre parents au premier degré ne sont pas très rares chez tous les Indiens des Guyanes.
Mes compagnons de voyage ont mis sur leur canot un groscatouri d'encens, qu'ils ont l'intention de porter jusqu'en bas du fleuve pour l'échanger contre un couteau. Je l'achète séance tenante, non pas avec l'intention de le rapporter, mais pour m'en servir en voyage. Cette matière est très précieuse : on l'emploie pour allumer le feu et s'éclairer. Je lui trouve une autre application : en me couchant, je me paye le luxe de me faire enfumer avec cette résine, partout ailleurs exclusivement destinée à l'adoration du Dieu des blancs.
Les Apalaï comme les Roucouyennes désignent l'encens sous le nom ftaroua. Cette substance se trouve en quantité généralement considérable au pied des arbres. Apatou a trouvé dans la crique Maroni un morceau d'encens si gros, que deux hommes vigoureux ont eu de la peine à le charger sur leur canot. L'arbre à encens (Icica guianetisis kx\b\.) est quelquefois employé pour faire des pirogues; mais, s'il est facile à travailler, il n'est que d'une qualité médiocre. Les nègres marrons de la Guyane appellent l'encens moni (argent), sans doute parce qu'il leur sert pour acheter près des blancs les objets dont ils ont besoin.
G décembre. — Azaouri nous accompagne avec sa jeune fille, qu'il surveille avec un double intérêt. A midi, nous arrivons à un dégrad qui conduit à l'habitation d'un vieux chef nommé Eritiman, située à deux kilomètres dans le bois.
Je voudrais bien éviter cette excursion, car il fait une chaleur torride, mais il faut
m'exécuter devant l'autorité de la belle Popoula qui désire faire escale. Les Apalaï ont une manière particulière de complimenter leurs hôtes. Chacun prépare autant de cigarettes qu'il arrive d'étrangers ét vientles offrir après les avoir allumées. Je suis obligé de tirer quelques bouffées à chacune des longues cigarettes qui me sont successivement présentées. Elles sont composées d'une feuille de taouari entourant une feuille de tabac qui est de bonne odeur, bien qu'il n'ait subi aucune préparation. Cette pratique pourrait avoir de graves inconvénients au point de vue de la transmission de certaines maladies.
En route à deux heures; nous voyons la rivière parsemée de nombreuses îles qui indiquent l'approche de chutes. Nous passons la nuit sur de belles roches où nous sommes tourmentés par des nuées de moustiques qui me font changer vingt fois de place.
/ décembre. — La rivière se divise en un grand nombre de bras : nous nous engageons à gauche, à travers des îles et des roches sans nombre qui forment un dédale où il est très malaisé de tracer la roule à la boussole. Nous rencontrons des barrages si difficiles à franchir, que maintes fois nous sommes obligés de rétrograder et de faire des détours considérables. En comprenant les îles, la largeur totale du cours d'eau ne mesure pas moins de trois kilomètres.
Enfin, vers deux heures, nous arrivons au dégrad d'un petit village qui se trouve à deux kilomètres de la rive. Il est commandé par le tamouchi Mapirémé, dont le nom désigne un tigre noir très redouté qui n'existe peut-être que dans l'imagination fantastique des indigènes. Pendantque mon hôte faitsa toilette pour me recevoir, je m'assieds dansune hutte où je trouve une hache de pierre que je m'empresse d'échanger contre une aiguille.
Tiuirit me dit ne pas connaître les sauts du Parou. Il serait donc urgent d'engager quelques Indiens de ce village qui doivent avoir l'habitude de les traverser en allant flécher les pacous. Mapirémé consent à m'accompagner avec deux canots au prix d'un fusil et de quelques pièces d'or dont il fait moins de cas que d'un collier en verroterie.
Les Apalaï considèrent le passage des chutes comme une entreprise très périlleuse; aussi les femmes et les enfants viennent-ils nous accompagner jusqu'au dégrad. Au moment de la séparation, je donne un peu d'entrain à mon escorte en brûlant quelques cartouches.
Vers midi, nous quittons le labyrinthe des îles pour atteindre la grande rivière; mais elle ne tarde pas à être divisée de nouveau par une myriade d'îles entre lesquelles l'eau tombe en formant des rapides et de petites cascades. Les canots abandonnés se briseraient infailliblement sur les roches, si on ne les retenait avec une corde fixée à l'arrière. Le vigoureux Apatou ne peut résister à la force du courant, et ne voulant pas lâcher prise, il est sur le point de tomber dans la chute, lorsque j'accours et le retiens par la jambe. Sluart et IIopou, moins prudents, lancent leurs pirogues au milieu des chutes avec une audace effrayante. Ils sontd'autant plus hardis qu'ils connaissent moins le danger.
9 décembre. — Nous arrivons à une chute majestueuse, disposée en longs gradins, que les indigènes appelle Toulé. Elle mesure dix mètres de hauteur sur une longueur de trois cent cinquante mètres. On est obligé de décharger les bagages pour les transporter à une dislance de quatre cents mètres et on haie les canots sur des roches. Devant employer tout mon équipage au transport de chaque embarcation, il nous faut quatre heures pour franchir l'obstacle.
Le transbordement ne se fait pas sans accidents : je casse mon meilleur chronomètre, des poteries recouvertes de dessins, et deux de mes hommes se blessent en tombant sur les roches. Au pied de la chute on rembarque dans les pirogues, et nous filons avec une rapidité vertigineuse entre des roches noires, luisantes, qui ressemblent à des amas de charbon de terre. C'est de Y hématite, c'est-à-dire un minerai de fer presque pur que nous avons déjà trouvé dans le Yary. Ensuite la rivière se bifurque en mille branches, et grâce à nos guides nous trouvons une habitation dans une île où nous passons la nuit.
Le 10, nous n'avons pas un moment de repos; partout des roches granitiques et schisteuses qui forment des chutes de cinquante centimètres à un mètre, très dangereuses à franchir. Ma petite pirogue bondit sur l'eau comme un cheval fougueux, et nous passons comme l'éclair devant les roches, que nous effleurons sans jamais les heurter. Olori, toujours prêt à se sauver à la nage, se lève à chaque instant de son banc.
« Assieds-toi! » lui crie le patron.
Tout à coup les lames sont si fortes que l'eau embarque de tous côtés. « Cocouita ; cocouila! » (pagaye! pagaye!) dit Apatou, et nous arrivons sans accident au pied de la chute.
Quand le passage est plus difficile, Apatou fait virer le canot, qui marche aussi bien de l'arrière que de l'avant, et, donnant un vigoureux coup de pagaye, il nous lance à travers les roches que nous passons à raser. Les évolutions sont si rapides, que je n'ai pas le temps de me retourner ; je franchis l'obstacle en lui tournant le dos avec mon cahier sur les genoux et la boussole à la main. J'ai une telle confiance dans mon patron de canot, que je ne vois aucun danger dans celte descente vertigineuse.
Nous passons la nuit à l'habitation d'Eralé, où j'assiste à un exercice de cible par des jeunes gens qui ont subi dernièrement le supplice du maraké.