‹ Voyages dans l'Amerique du Sud; contenantChapitre 54 sur 117 · JE SE VOIS AUCUN DANGER DANS CETTE DESCENTE VERTIGINEUSE · texte numérisé non relu

JE SE VOIS AUCUN DANGER DANS CETTE DESCENTE VERTIGINEUSE

Il faut que, ayant le dos tourné, ils envoient des boulettes de cassave vers un morceau de bois sur lequel on a tracé une circonférence. Ceux qui n'atteignent pas le but trois fois de suite sont soumis à de nouvelles piqûres des fourmis et des guêpes. Les Apalaï, comme les Roucouyennes, ne doivent pas se marier sans avoir subi ces épreuves, autrement ils seraient exposés à n'engendrer que des enfants chélifs et malingres.

Le H, dans la matinée, nous perdons la pirogue chargée de cassave. Apprenant qu'il y a un village à une faible distance en aval, je pars en avant pour faire préparer des vivres. Le soir, nous avons de la peine à manger du poisson sans matière féculente, mais Apalou se souvient qu'il a mis à fermenter des morceaux de cassave pour faire du cachiri. Cette afTreuse pâle, qui est recouverte de moisissure, est bouillie sur le feu et savourée av ec délices.

Le 12, nous franchissons les sauts Tapiocaoua et Taoka. Au dernier, la rivière s'élargit subitement en formant un entonnoir. Pendant tout le reste du jour, ce ne sont

que des chutes, rien que des chutes, où nous cascadons sans un instant de repos, et, pour comble d'ennui, le soir, pas de cassave!

Le 13 décembre, au départ, nous avons une surprise désagréable. La rivière s'engouffre dans des canaux n'ayant pas plus de deux mètres de largeur, et elle s'y précipite avec une violence qui fait peur. Il n'y a pas à songer à s'engager dans ce défilé, où notre canot se briserait contre les grandes roches noires découpées à jour qui constituent un riche minerai de fer. Nous devons haler le canot par terre sur un terrain tellement accidenté, qu'il nous faut deux heures pour parcourir une distance de vingt mètres à l'aide de traverses qu'on établit sur le parcours.

Apatou, las de cette manœuvre, prend le parti de descendre dans le courant. Nous embarquons avec les bagages et nous partons.

« Calqué ! calqué1 ! » dit le patron, et nous effleurons les obstacles sans jamais les heurter. En un quart d'heure nous parcourons une distance de quatre kilomètres. Cinq minutes d'arrêt seulement pour souffler, et puis bravement en route!

Onze heures et demie. La rivière s'élargit, mais elle est si peu profonde, que nous sommes obligés de descendre à terre pour pousser le canot à la main.

Nous n'avons pas fait cent mètres que notre compagnon Olori jette un cri perçant. Oue lui est-il arrivé? On s'empresse autour de lui. Il vient d'être piqué par une raie sur laquelle il a mis le pied. Toute la jambe s'engourdit, et Olori éprouve par intervalles des crampes excessivement douloureuses. L'ayant couché dans le canot, nous continuons la marche à pied.

Nous nous hâtons de sortir de ce mauvais pas, car la privation de cassave nous est très pénible. Bien que nous ayons du poisson à discrétion, il semble, à en croire notre estomac, que nous mourons de faim. Apatou me recommande, pour éviter les raies, de marcher dans le sillage du canot, l'agitation de l'eau les faisant fuir à droite et à gauche.

La raie se tient sur le fond, où elle est souvent recouverte de sable ou de limon. Ouand elle se sauve, elle brouille l'eau, de sorte qu'on est quelques instants avant de l'apercevoir. Après son départ, la place du gîte est indiquée par une dépression ovalaire. Apatou tue d'un coup de bâton une grosse raie, qui, renversée sur le dos, met bas une vingtaine de petits ayant cinq à six centimètres de longueur.

Les Indiens ne redoutent pas les grosses raies, parce que leurs dards émoussés sont généralement incapables de piquer. Les crochets de ce poisson sont souvent employés pour faire des pointes de flèche destinées à la chasse du couala. N'ayant rien à manger, nous ne pouvons nous arrêter pour étudier ces poissons plus à l'aise. Nous marchons, marchons toujours pour atteindre une belle montagne appelée Couyapoko, que nous apercevons depuis le malin.

I. 11 est probable que le nom des îles Caïques découvertes pur Christophe Colomb à son premier voyage n'a pu.-, d'autre origine que le mot calqué, qui est en usage chez les Houcouyennes. Peut-être des Indiens accostant le navire amiral criaient-ils : Caiquë! çaîqué

Naufrage d'un canot. — La rivière s'engouffre entre les roches. — En reconnaissance. — Vertige. — Chute dans un précipice. — Canal pittoresque. — Une victime. — Deux canots perdus dans un jour. — Construction de pirogues en écorce. — Sécheresse extrême; pas assez d'eau pour une pirogue. — La dernière chute du Parou. — Signilicalion du mot Panama.

Enfin, à trois heures, nous arrivons à un petit village commandé par le tamouchi Apéré.

Le lendemain, je fais faire de la cassave et j'enrôle des hommes pour nous conduire jusque dans le bas de la rivière ; mais nous ne pouvons nous mettre en route, car les autres canots n'arrivent pas.

Le 16, nous allions partir au-devant d'eux, lorsque nous entendons un coup de fusil. C'est Hopou et Stuart qui signalent leur arrivée. Ce retard a eu pour cause le naufrage du grand canot. Tous les bagages sont allés au fond de l'eau, et l'embarcation à moitié brisée adù subir de grandes réparations pour pouvoir continuer.

La navigation du 17 ne présente aucune difficulté, mais le lendemain les chutes recommencent et nous n'avançons que très lentement.

Le 20, dans la matinée, nous passons devant une montagne taillée à pic appelée Maracanaï, qui est tout à fait semblable à celles que nous avons trouvées dans le Yary vers la même hauteur. C'est un grès blanc (pierre de sable) taillé à pic sur une hauteur prodigieuse. Le courant nous emporte rapidement en passant devant cette montagne, mais nous ne lardons pas à être arrêtés par de grandes roches schisteuses, aux formes bizarres, derrière lesquelles on aperçoit une montagne déchiquetée appelée Taouaracapa. Voilà que subitement l'eau vient à disparaître au milieu des roches; il faut arrêter les canots et chercher un passage.

Etant parti en éclaireur avec Apalou et quelques Indiens, nous voyons que la rivière est absolument impraticable sur un parcours d'environ quinze cents mètres. Cette reconnaissance est des plus fatigantes ; j'ai bientôt la plante des pieds déchirée en sautant pieds nus sur des roches granitiques. A un moment, nous sommes arrêtés par une grande fente au fond de laquelle l'eau tourbillonne en faisant un bruit effroyable. L'Indien qui m'accompagne franchit l'obstacle d'un pas léger. Pour ma part, j'hésite un moment à sauter, étant, à vrai dire, un peu sujet au vertige. Comme je n'ai pas pris assez d'élan, je glisse en arrivant sur la rive opposée et je vais disparaître dans l'abîme, quand j'ai la chance de saisir une pierre à laquelle je me cramponne avec la rage d'un noyé; l'Indien retourne sur ses pas et, me donnant la main, me relire du précipice, où je n'aurais pas tardé à me laisser choir. Je reviens à nos pirogues, clopin-clopant, el

j'ai le temps de guérir mes contusions en attendant que l'équipage taille un chemin dans la forêt pour passer les canots.

Le 21, après midi, nos six pirogues traînées à force de bras sont au bas de la chute; nous embarquons les bagages et nous continuons à descendre. Une demi-heure après, nous retrouvons un nouveau saut qui n'a pas moins de quatre mètres de hauteur; il faut décharger les bagages, haler les canots par terre, ce qui demande deux heures d'un travail pénible sous une pluie torrentielle qui commence à tomber. Bientôt la rivière se rétrécit et court en ligne droite vers le sud-est. Nous ne mettons pas une demi-

sauvé du rr.ÉciPiCE (p. 309)

heure pour parcourir une distance de plus de quatre kilomètres dans ce canal, dont les rives sont formées d'un grès blanc, qui s'élève à pic sur la rive gauche, tandis qu'à droite il est rongé par l'eau qui le déchiquèle en formant les dessins les plus bizarres. Je ne puis résister au désir de m'arrêter un instant pour faire le croquis de ces roches, qui ont tantôt l'aspect d'une ruine, tantôt la forme d'un animal fantastique.

Le vieux Mapirémé, qui a fait naufrage dans la journée, est tellement épuisé par cette navigation insensée, qu'il demande à ne pas aller plus loin. Nous l'abandonnons, après avoir réparé son canot qui s'est fendu sur les roches.

Le 23, nous nous engageons à travers des collines que les indigènes désignent sous le nom de Moraïcâ et de Tacaïpou. La rivière, traversant des quartzites analogues à ceux qui constituent la Pancada du Yary, fait des bonds effrayants entre des murailles coupées à pic. On décharge tous les bagages et on descend les canots en les retenant depuis la rive avec de grandes lianes en guise de cordes. Une fois, l'amarre casse et le canot se brise contre les roches. Pour comble de disgrâce, pendant la nuit, un de nos canots mal attaché s'en va à la dérive, et il nous est impossible de le retrouver.

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Apalou, portant les bagages à travers les roches situées près de la rive gauche, a vu sur une roche granitique une gravure ayant environ soixante centimètres de longueur sur un demi-centimètre de profondeur.

« Ly semble moun (homme) ou bien grenouille, » dit mon patron, qui m'a informé trop tard pour que j'aie pu prendre l'empreinte de cette image.

N'ayant plus que deux embarcations, dont l'une est avariée, nous sommes obligés de construire deux pirogues avec l'écorce du courbaril. Le tégument de cet arbre, qui est très épais, ne se détache qu'à la condition de faire du feu autour lorsqu'on a commencé à le soulever.

Le 24 décembre (trente-huitième jour de canotage), la rivière, qui mesure sept à huit cents mètres de largeur, se dirige vers l'est presque en ligne droite sur une distance de plus de dix kilomètres. II y a si peu d'eau que nous sommes non seulement obligés de marcher dans le lit, mais souvent de déplacer des roches pour permettre le passage de notre minuscule embarcation. Le lit de la rivière est parsemé de pierres qui paraissent cassées comme des pavés destinés à l'empierrement d'une chaussée (roches schisteuses).

Après ce long trajet, nous arrivons à une chute à pic ayant vingt mètres d'élévation et qui ressemble aux chutes du Désespoir et de la Pancada dans le Yary. Elle est désignée par les indigènes sous le nom de Panama, ce qui signifie papillon dans la langue des Apalaï et des Houcouyennes.

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